Pour les amoureux du visuel, et puisque (à ma plus grande tristesse) Emma et les animaux ne sont pas amis, qu'elle ne saura probablement jamais identifier la race d'un chien et (il faut bien le dire) qu'elle s'en contrefiche, Newton est un Spitz Loup.
Happy End
Partie 7
Garder le silence ne lui venait pas naturellement, mais Emma préféra se taire pour la durée du trajet.
Non pas qu'elle aurait eu quelque chose de bien inspiré à dire. Elle aimait parler, mais en général les mots sortaient de sa bouche bien plus vite que ne se formaient les pensées dans son esprit, ce qui la plongeait la moitié du temps dans l'embarras, l'autre moitié dans les ennuis.
(Avec un petit mais très fier pourcentage d'excellentes répliques au timing parfait à ne pas oublier tout de même).
Mais peu importait tout ça, l'exploit devait simplement être noté. Emma se tut et continua à garder ses pensées pour elle une fois qu'elles furent à l'intérieur de la maison de Regina. Elle laissa l'autre femme passer dans le jardin et elle ne la suivit pas. Ce fut avec un profond soupir et non sans confusion qu'Emma choisit de se retirer dans la large chambre qui était sienne depuis quelques nuits.
Bien sûr, Emma connaissait ses propres sentiments et avait désiré (et grandement apprécié) ce baiser. Bien sûr, elle savait qu'elle aimerait continuer sur cette lancée pour découvrir où ce chemin les mènerait.
Est-ce que cela signifiait qu'elle avait toutes les réponses ? Oh que non.
Emma ne savait pas pourquoi Regina, pourquoi cette intensité, pourquoi ce lien, pourquoi. Même si elle apprenait doucement à mieux connaître l'autre femme et à découvrir les changements en elle, ses émotions dataient d'avant leurs retrouvailles à l'hôpital, bien avant, lorsqu'il y avait eu tout ce bordel à Storybrooke, les sortilèges brisés, les complots et les sorcières meurtrières. Et peut-être même qu'une infime partie de ses sentiments remontait à avant ces évènements, avant la magie et la vérité, quand il n'y avait eu qu'affrontements et manipulations et joutes verbales (parfois physiques).
Apprécier Anna n'était pas difficile, elle était magnifique et calme et cultivée et intéressante et savait sourire, elle n'avait pas de passé sinon celui qui assombrissait secrètement ses yeux parfois, pas d'ennemi, et surtout pas de victime. Apprécier le maire de Storybrooke, la mère stricte et possessive de Henry, ça non plus ça n'aurait pas été difficile s'il n'y avait pas eu toutes ces compétitions, si Emma n'avait pas fini par comprendre jusqu'où avait été prête à aller Regina Mills pour obtenir ce qu'elle désirait. Apprécier la femme seule, désespérée et presque hésitante d'après le sort et la sorcière éreintée, résignée et cachant sa colère et ses blessures sous un masque de contrôle suite à l'arrivée de Cora aurait pu être une évidence.
Toutes ces femmes composaient une seule et même personne. Si Emma aimait Regina, il y avait forcément des petites parts de toutes ces femmes qu'elle aimait. Pas toutes les parts, bien sûr, mais quelques-unes.
Mais Regina avait aussi été la reine crainte et détestée par tout un royaume, celle capable de manipuler les émotions des autres pour les entraîner dans son jeu, celle capable de vendre son âme et celles de bien des innocents pour assouvir sa soif de vengeance, celle noyée dans la douleur et la haine capable d'arracher le cœur d'autres personnes pour les réduire en cendres ou en faire ses agents, celle aveuglée par la colère capable d'ordonner la mort de tout un village, hommes, femmes et enfants, sans vraiment réfléchir aux conséquences de ses mots. Elle avait été la femme capable de tuer son propre père pour bannir des milliers de gens dans un monde inconnu.
Manipulatrice. Assassin. Tyran.
Pendant longtemps, Regina avait été incapable de prendre la moindre responsabilité pour ses actes. Comme Gold qui se plaisait à rappeler que jamais il ne forçait ses victimes, puisqu'elles avaient toujours le choix dans ses deals (mais quel choix ?), Regina avait pendant des décennies rejeté la faute sur les circonstances et des gens l'entourant.
Emma se rappellerait toujours de la toute première fois qu'elle avait vu des regrets passer sur le visage de l'autre femme, lorsqu'elle l'avait confrontée quant au sort de Graham, ce matin-là lorsqu'elles s'étaient retrouvées en secret pour mettre au point leur plan pour tuer Cora.
Ça avait été un flash, quelque chose de froid et de brillant dans ses yeux, sur son visage, quelque chose de lourd et de glacé dans son silence. Une étincelle d'humanité, le premier signe visible par Emma qu'enfin, enfin, Regina reconnaissait la valeur d'une vie et l'horreur présent dans le meurtre. Qu'enfin, peut-être, elle se montrait capable de ressentir culpabilité et regret, non pas parce qu'un enfant de onze ans le lui demandait, mais parce qu'elle reconnaissait que la personne ayant commis ses actes avait eu tort, aurait pu faire un autre choix, et qu'elle ne voulait plus être cette personne-là.
Emma imaginait que pendant tous ces derniers mois, Regina avait repensé à son passé, avait regretté. Peut-être s'était-elle fait des promesses, peut-être apprenait-elle encore. Mais les faits demeuraient, et Emma n'en avait parfois que trop conscience.
Oh, elle ne pouvait aimer cette Regina-là, la reine, puisqu'au contraire des autres, elle ne l'avait tout simplement pas connue. Mais la Regina de Storybrooke avait été un assassin aussi, capable de détruire des innocents pour arriver à ses fins. Emma l'avait reconnu en elle, l'avait appelée sociopathe, n'avait pas eu tout à fait tort.
Et parfois, elle se demandait ce que ça pouvait bien signifier, pour elle, d'aimer une personne ayant du sang sur les mains. Celles d'Emma n'étaient pas propres, loin de là, il y avait encore des choses essentielles que personne à Storybrooke ne savait sur son passé. Elle avait espéré laisser tout ça derrière elle, s'être rachetée, mais au fond, était-ce seulement possible ? Pour elle ? Pour Regina ?
Mais Regina était tellement humaine que la qualifier de monstre serait tout bonnement stupide, et Emma ne voyait que ça, cette humanité, un passé terrible certes, mais toutes ces possibilités dans la lumière des regrets, du sacrifice, d'un nouveau départ.
Et oui, c'était peut-être injuste et immoral que Regina soit libre et bénéficie de cette chance alors que ses victimes n'en avait eu aucune, mais la femme qui avait passé trente ans dans une ville pleine de cibles potentielles sans jamais assouvir sa vengeance pleinement, la femme qui avait passé dix ans à élever seule un merveilleux garçon, la femme qui avait tué sa propre mère pour le protéger et qui avait ainsi sauvé toute une ville… Cette femme-là le méritait.
Cette femme-là méritait cette chance de repartir à zéro, de vivre. Parce qu'Emma savait qu'elle était capable du mieux comme elle avait été capable du pire, qu'elle savait aimer sincèrement, qu'elle avait laissé partir la haine et la colère qui avaient noirci son cœur par le passé.
Et cette femme-là, pleine de courage et de craintes et de chaleur et de curiosité, Emma l'aimait.
L'amour, c'était tout simplement quelque chose d'étrange. Et de tordu.
(Surtout tordu, en fait.)
Alors il y avait le passé de Regina, et celui d'Emma, et il y avait leur présent, et c'était sur celui-ci qu'elles devaient se concentrer ou elles se noieraient sans doute.
Mais comment savoir ce qui traversait l'esprit de Regina et comment décider que faire à présent ?
Ce n'était pas comme si Emma elle-même était une experte. Les mots à poser sur ce genre de choses, les gestes à avoir ou les actions à entreprendre pour l'aider dans cette situation, Emma ne les connaissait tout simplement pas. Elle commençait tout juste à être à l'aise avec sa famille, elle ignorait totalement comment l'être dans une relation sincère.
Et franchement, les relations amoureuses ?
Elle en avait eu une seule réelle, adolescente, et ça avait fini merveilleusement.
Et puisque son esprit voulait à présent rester sur ce sujet… Des amants ?
Elle n'en avait pas eu des tas non plus.
En fait, elle en avait eu très peu. Après Neal, elle n'avait eu aucun désir de se rapprocher d'un autre humain à ce point, ne s'était sentie en sécurité nulle part et avec personne. Alors oui, il lui était arrivé de passer la nuit avec une personne qu'elle appréciait physiquement et qui semblait équilibrée mentalement, rencontrée au hasard de ses déménagements, avait même connu un rendez-vous galant ou deux, mais rien de bien exceptionnel et surtout rien de sérieux. Elle avait embrassé une seule autre femme dans sa vie (et elle préférait ne pas songer à cette période-là). Et maintenant qu'elle y réfléchissait, sa dernière petite aventure datait de cinq mois avant qu'elle n'arrive à Storybrooke (et putain, ça faisait une éternité).
Alors non, Emma n'était pas une experte dans ces choses-là.
Elle savait simplement ce qu'elle ressentait et ce qu'elle voulait, et malheureusement ça ne venait pas avec un guide, de préférence en DVD.
Et pourtant, il allait bien falloir qu'elle trouve un moyen de confronter Regina et de déterminer une bonne fois pour toutes si oui ou non cette magie vivante et vibrante qui semblait les lier était bien ce qu'Emma (et apparemment sa mère) pensait qu'elle était.
D'une manière ou d'une autre, ça n'allait pas être une conversation aisée.
O
Il y avait des choses essentielles qu'une personne apprenait sur une autre personne quand elles vivaient ensemble, même pour quelques jours.
Comme ce que la personne aimait ou non manger. Ce qu'elle prenait comme petit-déjeuner. A quel moment dans la journée elle préférait prendre sa douche. Si elle aimait lire ou regarder la télé. Si elle faisait partie de ces gens nettoyant immédiatement derrière eux ou ceux préférant laisser les choses à plus tard. Et si la salle de bains était partagée, alors la liste s'allongeait grandement.
Des habitudes, des goûts, des traits de caractère.
Certaines choses effroyablement personnelles, d'autres très innocentes.
Mais il y avait toute une panoplie de choses qui demeuraient parfaitement secrètes et parmi celles-ci, il y avait celles qu'Emma aurait beaucoup aimé connaître. Elle espérait seulement pouvoir les découvrir dans le futur.
Lorsqu'elle sortit de la chambre, elle sut immédiatement qu'elle était seule. Regina avait quitté la maison, mais la voiture restait garée devant. Avec un soupir, Emma sortit le lait et le cacao pour se faire un chocolat. Bien qu'elle en buvait moins que l'hiver, il y avait certaines occasions en été qui exigeaient une bonne dose de sa boisson préférée.
Malheureusement, sa journée ne s'arrangeait pas.
« Merde. »
La cannelle. Elle avait complètement oublié d'acheter de la cannelle. A Storybrooke, il y avait toujours de la cannelle, à la maison, chez Granny, au poste, si bien qu'elle avait rarement à penser à s'en procurer.
« Merde. »
Elle prit sa boisson et ferma un instant les yeux. Tant pis pour le chocolat parfait, elle se contenterait de le boire accompagné de madeleines. Le placard comportant les biscuits et friandises nettement organisés se trouvait en hauteur. Elle l'ouvrit, attrapa le paquet désiré et se prit immédiatement quelque chose de léger mais de bien solide sur la tête lorsqu'elle le tira.
« Mais merde ! »
Lançant les madeleines sur le plan de travail, elle se pencha pour ramasser la petite boite qui l'avait si durement attaquée. Son mouvement se figea lorsqu'elle distingua les bouts d'écorce à travers le plastique transparent. Pas d'étiquette, mais Emma n'avait absolument aucun doute quant à la nature de l'ingrédient frais.
De la cannelle.
Si c'était censé être un signe, il était ridicule.
(Et en même temps, il l'arrangeait bien.)
Elle prit un couteau plat, attrapa un morceau de cannelle et s'activa à en broyer un peu, avant de saupoudrer son chocolat chaud.
Puis elle sortit et alla s'asseoir tout au bout du ponton, les pieds dans le lac, et observa les eaux scintiller en ce bel après-midi.
La cannelle, un ingrédient commun dans une cuisine, d'autant plus lorsque la propriétaire aimait cuisiner et jouer avec toutes les saveurs qu'elle avait découvertes lors de ses voyages.
Pourtant, cette femme était aussi celle qui avait élevé Henry.
Et, en partie, Snow-White.
Son fils et sa mère appréciaient tous les deux leur chocolat chaud de la même manière qu'Emma. Un goût bien étrangement familial, qui remontait apparemment à l'enfance de Snow, les royaux ayant découvert le cacao grâce à leurs homologues étrangers, de passage dans leurs terres. L'introduction de la cannelle n'avait jamais été évoquée, et Emma ne s'était jusque-là jamais posé la question.
David aimait plaisanter sur le fait que Snow avait bu beaucoup de chocolat à la cannelle lors de sa grossesse, d'où l'amour de leur fille pour cette boisson. En prison, Emma n'avait pu obtenir ce chocolat qu'à quelques occasions, peut-être avait-ce été assez pour passer son goût à son fils, mais elle doutait fort de cette théorie.
Et en même temps, dans un monde où la magie dirigeait tout, cette théorie pouvait très bien s'avérer être une vérité. Comme celle, plus terre à terre, qui suggérait que le lien entre Snow, Henry et la cannelle ne pouvait être que Regina.
Prenant une grande inspiration, puis une nouvelle gorgée de son chocolat, Emma se demanda où la femme en question avait bien pu passer. Sans sa voiture, sans doute était-elle partie en promenade.
Un véritable tourbillon d'émotions variées avait pris naissance dans son ventre et Emma ne parvenait pas à se vider la tête. Pourtant, les pieds dans l'eau fraîche, le regard vagabondant sur ce paysage magnifique et une tasse de chocolat chaud entre ses doigts, elle aurait dû avoir tous les éléments en main pour s'apaiser.
Tous, sauf un.
Ce n'était pas comme si elle était inquiète.
Regina avait quitté la maison peut-être une heure auparavant. Vraiment pas de quoi s'inquiéter. Sa santé s'était nettement améliorée, et Emma était plutôt certaine qu'ayant grandi dans un pays composé principalement de forêts elle était plus que capable de se repérer dans les bois environnants.
La douceur du soleil sur sa peau apaisa finalement ses pensées. Emma resta un long moment ainsi, avant de se décider à se dégourdir les jambes dans le jardin.
O
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, groggy, Emma nota que le soleil descendait dans le ciel.
Après avoir passé quelques temps à feuilleter des livres, elle avait tourné en rond une heure de plus avant de se décider à s'asseoir sur la banquette de la terrasse. Sur laquelle elle avait dû s'assoupir, peut-être une heure auparavant.
Ce qui l'avait tirée de sa sieste tardive la fit se redresser immédiatement et en effet, lorsqu'elle pénétra dans le séjour, elle découvrit Regina debout face à l'évier, occupée à laver la tasse qu'Emma avait laissé traîner.
Toujours incapable de maîtriser colère ou frustration, Emma croisa les bras et fusilla la nuque de Regina du regard.
« Où étais-tu passée ? »
« Ca ne te regarde pas, » répondit aussi sèchement Regina.
« Tu as disparu pendant des heures ! »
« Je fais ce que je veux, je n'ai pas de compte à te rendre. »
« Tu aurais pu laisser un mot ou envoyer un texto ! »
« Je n'ai pas de mobile. »
« Tu… Peu importe ! »
Emma se força à fermer les yeux et à se calmer. Elle se rappelait parfaitement d'un temps où, peu habituée à la présence de personnes pouvant s'inquiéter pour elle, elle avait vaqué à ses occupations sans prendre la peine d'avertir qui que ce soit de ses déplacements (parfois, elle pouvait encore clairement entendre les cris d'une Mary-Margaret folle d'angoisse). Regina n'avait vraisemblablement aucune expérience dans ce genre de choses, mais ça ne voulait pas dire qu'elle n'avait pas songé que son absence prolongée pourrait inquiéter Emma.
Le shérif lui accorderait cependant le bénéfice du doute.
« Laisser un mot aurait été la moindre des choses. Surtout que tu souffres toujours des conséquences de l'accident. »
« Je vais très bien, » contra Regina en essuyant la tasse, toujours dos à Emma. « J'aimerais que tu évites de laisser ta vaisselle sale partout. »
Levant les yeux au ciel, Emma croisa les bras sans avouer qu'une petite partie d'elle l'avait peut-être fait exprès en sachant pertinemment que ça dérangerait Regina et son obsession de l'ordre.
« Et j'aimerais que tu arrêtes d'éviter certains sujets. Henry veut te parler. »
Un petit soupir qu'Emma ne put percevoir mais qu'elle put lire dans les mouvements de Regina accompagna la fermeture du placard. Elle se tourna vers Emma, le regard sombre et le visage fermé.
« Je ne veux pas lui parler. »
« Eh bien t'as qu'à lui dire ça ! Parce qu'il est hors de question que je le fasse. »
« Je ne lui parlerai pas. »
La frustration remonta en Emma, qui avait l'impression de se battre contre un courant trop fort pour ses pauvres petits bras. Les discours, les mots, ils n'étaient en aucun cas sa spécialité. C'était celle de sa mère. Et celle de Regina.
Emma trouvait sa force dans l'action, dans les défis, dans l'opposition.
« Si tu ne lui parles pas, je lui dirais où tu es, » menaça t-elle.
Menace qu'elle regretta immédiatement.
« Où j'étais, » corrigea Regina, sa voix faussement calme alors que son regard plus sombre montrait tout le reste. « Je connais ce monde maintenant, je peux disparaître et faire en sorte de ne jamais être retrouvée. »
Si elle s'était attendue à ce genre de réponses, Emma n'avait certes pas anticipé l'éclair d'angoisse qui traversa son estomac à cette pensée. Vivre dans cet état de perpétuel détachement qui avait été le sien ces derniers mois la tuerait dans la durée, elle en était certaine.
Elle ne doutait plus une seconde que l'absence de Regina avait été la raison derrière ce brouillard glacé qui l'avait emprisonnée à Storybrooke – difficile de l'ignorer quand elle ne pouvait que constater sa tranquillité d'esprit et l'absence de ces rêves étranges depuis qu'elle était en Californie.
Emma ne mettrait pas sa menace à exécution, pas seulement en raison de ce que Regina pourrait faire, mais aussi par respect envers cette femme et envers sa relation avec leur fils. Ses mots avaient dépassé sa pensée.
« Tu dois parler à Henry, » retenta t-elle, sa voix plus posée, un peu trop rauque aussi, et elle ne pouvait qu'espérer que son tourment ne se lisait pas sur son visage, dans sa voix, dans ses yeux.
Elle savait que si Regina décidait de disparaître, elle n'aurait aucune chance de la retrouver. Elle se débarrasserait du pendentif qu'elle portait encore autour du cou, et alors seule cette magie douce mais encore trop mystérieuse pourrait les réunir. Seulement, Emma doutait encore de son pouvoir. Seulement, elle ignorait tout de son utilisation.
Oui, ce lien l'avait guidée jusqu'à Regina, mais seulement parce que la magie du pendentif avait provoqué cette peur en elle, l'avait poussée à cesser d'ignorer cette autre magie dormant dans son sang, résonnant jusque dans ses rêves. Comment Emma parviendrait-elle à s'en servir alors qu'elle ne savait toujours pas si tout ça était réel ? Comment saurait-elle remonter le fil si elle ne parvenait pas à le voir ?
« Tu dois parler à Henry, » répéta t-elle avec un peu plus de force, plus d'assurance.
Henry.
Henry avait été leur lien dès le premier jour, et pendant longtemps, même durant leur guerre, il était resté leur seul lien. Henry les avait réunies. Henry les avait sauvées. Maintenant, elles se devaient de l'aider, d'aider ce garçon qui ne comprenait plus tout à fait son monde, qui nourrissait culpabilité et crainte et incertitudes et qui méritait tellement mieux, qui méritait d'avoir la chance de finir de grandir sainement pour devenir l'homme intelligent, noble, doux et fort qu'elles voulaient toutes les deux qu'il devienne.
« Il a besoin de savoir, » compléta t-elle lorsque Regina garda le silence, l'observant avec son regard sombre, avec cette prudence étrange qu'Emma n'avait jamais vue chez elle avant la Californie.
L'ilot central formait une barrière physique entre elles et tous leurs doutes alourdissaient cette distance.
« Henry aurait dû seulement savoir que j'étais partie ou morte et qu'il avait toute la famille dont il avait besoin autour de lui. Qu'il avait la seule mère dont il avait besoin à ses côtés. Il n'aurait jamais dû avoir de doutes. »
« Accuse-moi, vas-y ! En attendant, moi je suis restée. Je suis restée là-bas, avec lui, et c'est moi qui ai dû avoir ces conversations mensongères avec lui et faire comme-ci tout ce qui s'est passé depuis à Storybrooke a un sens ! Tu n'étais pas là pour le voir changer et devenir plus dur et plus fermé et il n'a pas parlé de toi pendant des semaines et tu n'étais pas là à essayer de le rassurer, et pour le tenir quand il pleurait parce qu'il ne comprenait pas pourquoi il pouvait encore t'aimer et qu'il avait honte que tu lui manques à ce point et tu n'étais pas là pour lui cacher la vérité qui aurait pu sécher ses larmes et lui rendre le sourire… »
Elle prit une inspiration, sa voix trop aiguë en raison de sa colère.
« Est-ce que tu sais ce que ça m'a fait, de devoir me tenir là à lui mentir alors qu'il avait le cœur brisé ? De devoir mentir à tout le monde ? Si ma mère n'avait pas été là, je serais devenue cinglée ! Tu sais que quand il a trouvé Feu-Follet et a compris que je mentais sur quelque chose, il m'a accusé de t'avoir tuée ? »
Un petit souffle, un rire avorté, bien amer, lui échappa.
« Alors que je suis incapable de me remettre des seules fois où j'ai eu du sang sur les mains. Mais j'ai rien dit. A personne. J'ai tenu cette promesse que je t'avais faite. Henry se doute qu'on a travaillé ensemble, mais il ne sait rien de plus, il ne comprendra pas tant qu'il ne saura pas, et il a besoin de comprendre, de savoir pourquoi tu es partie, il doit savoir que ce n'est pas de sa faute. »
Emma passa une main sur ses yeux, sentait dans le silence de Regina qu'elle n'avait toujours aucune intention de parler à Henry et de lui expliquer ses choix.
« Tu as insisté pour que je te fasse cette putain de promesse, alors tu vas assumer tes actes pour une fois et expliquer les choses à notre fils, » ordonna t-elle, aimant le goût des mots notre fils et les quelques émotions qu'elle pouvait enfin percevoir dans les yeux de Regina. « Il sait que je suis présentement avec toi, qu'est-ce que je suis censée lui dire, hein ? »
« La vérité, » répondit finalement Regina, son ton trop rauque mais détaché. « Qu'il est préférable que nous ne nous parlions pas, que je ne suis pas partie à cause de lui, que je ne retournerai jamais à Storybrooke, qu'il a tout ce dont il a besoin, dont sa mère. »
« Je suis sa mère, mais je ne suis pas sa mère ! Les choses ne sont pas aussi simples ! »
« Avec Henry ? Oh, elles sont toujours très simples. »
La petite étincelle, là, dans les yeux chocolat, c'était un fantôme. Un fantôme parfaitement reconnaissable, une cassure, une douleur encore vive malgré les années.
Celle infligée par un petit garçon et sa vision si naïvement manichéenne du monde.
Il n'y avait pas plus grand ennemi pour un parent que son propre enfant, pas arme plus effilée que les mots brodés d'innocence proférés par un être presque inconscient de son pouvoir.
Pour la première fois, Emma craignit que rien ne pourrait jamais réparer la relation entre Henry et Regina. Elle l'avait blessé en reniant la vérité, en entretenant l'idée d'une imagination bien trop débordante, en voulant le retenir avec trop de force. Et il l'avait blessée chaque jour pendant des mois en l'évitant, avec ses silences, avec ses accusations, avec ses fugues, approfondissant la cassure chaque fois qu'il lui retirait son amour.
Ce n'était pas seulement pour protéger Henry que Regina refusait tout contact, mais parce qu'elle était finalement arrivée à un point où son propre équilibre lui importait. Elle se protégeait de lui, de ce qu'il pourrait, consciemment ou non, lui faire subir une nouvelle fois. Parce qu'elle craignait sans doute ne pas pouvoir se reconstruire après-coup.
Alors Emma sut qu'en réalité, il était trop tard. Que jamais mère et fils ne retrouveraient cette relation qu'ils avaient eue avant la vérité, avant le livre, avant Emma. Que jamais le shérif ne connaîtrait cette Regina et ce Henry des photos, souriants et confiants, et son cœur se brisa à l'idée de n'être jamais témoin de cet amour si pur.
Pourtant, elle était bien placée pour savoir que les relations pouvaient changer avec le temps et, malgré les pires épreuves, évoluer pour se reconstruire. Oui, Regina et Henry ne seraient plus jamais les mêmes que par le passé, mais ils n'étaient pas les mêmes personnes non plus, ils pouvaient apprendre à se connaître de nouveau, à se faire confiance, et cet amour qu'ils avaient encore l'un pour l'autre saurait reconstruire la famille qu'ils formaient toujours.
Si Emma pouvait et voulait croire en quelque chose, c'était en cet espoir. Cette certitude.
« Henry n'est pas parfait, » dit-elle, et elle faillit sourire en notant l'étincelle de colère dans les yeux de Regina, car cet instinct maternel vivait toujours en elle et la poussait à défendre son fils. « Il n'est pas parfait. Il est gâté et se montre parfois arrogant, et égoïste. Il peut être froid et sait utiliser ses mots pour blesser et le fait en toute connaissance de cause quand ça l'arrange. Il est brillant, il est observateur, et s'il se sert généralement de ça pour aider les autres, il peut aussi s'en servir pour manipuler et obtenir ce qu'il veut. Mais Henry… Henry est quelqu'un de bien. En dehors de ça, il est joyeux et cherche toujours à être positif parce qu'il veut voir tout le monde autour de lui sourire. Il donnerait tout ce qu'il a pour aider un être cher. Il est drôle, et vif d'esprit, plus intelligent que moi, plus cultivé aussi, plus brave que David, plus curieux encore que Mary-Margaret. Il veut tout savoir et tout apprendre et tout comprendre, connaître tout le monde pour pouvoir les saluer dans la rue en utilisant leurs prénoms, découvrir tous les secrets de l'univers et s'en servir pour donner au monde entier une fin heureuse. »
Elle sourit alors, ne put s'en empêcher, l'amour qu'elle ressentait pour ce garçon l'étouffant presque.
« Mais il a des regrets aussi, plus qu'un autre gamin de son âge. Alors il est plus mature, et plus réfléchi. Il a connu la peur et la douleur alors il peut se montrer sec et rancunier envers d'autres plus naïfs. Il est déterminé au point d'oublier de faire attention aux autres autour de lui. Il a trop confiance en la destinée et en les gens en général, il pense que le Bien peut souffrir, peut s'éteindre et pourtant que le Bien vaincra toujours parce qu'il a été protégé et aimé et choyé toute sa vie. Il n'a jamais manqué de rien, n'a jamais douté de lui-même et de son importance, quand il sourit il peut illuminer une pièce, quand il pleure il aimerait que personne ne le sache. Et Henry… Henry est Henry parce que tu l'as élevé. Parce que tu l'as aimé. Parce que tu lui as inculqué des valeurs et des manières et qu'il a grandi en t'observant. Alors non, Henry n'est pas parfait parce qu'il est humain, mais Henry est parfait parce qu'il est Henry. Et il mérite une chance. Il mérite une chance de s'expliquer, et de te poser les questions qu'il n'a jamais auparavant pris le temps de formuler, il mérite une chance de s'excuser, il mérite la vérité. »
Embarrassée que ses sentiments quant à son fils soient aussi visibles, qu'elle ait dû s'ouvrir ainsi pour se faire comprendre, Emma dansa d'un pied sur l'autre et évita le regard de Regina un instant. S'il y avait bien une chose que Regina, Emma et Henry avaient en commun, c'était qu'ils étaient tous des personnes privées.
Reprenant le contrôle de son cœur battant trop rapidement, Emma planta son regard clair dans celui de Regina.
« Tu dois lui parler. Penses-y, au moins. »
Elle aurait pu lui dire qu'elle comprenait, elle aurait pu lui dire qu'Henry l'aimait et crevait d'envie de la voir, elle aurait pu lui dire qu'elle connaissait cette peur qui la rongeait, mais elle garda le silence.
Si un jour Regina voulait partager ses souvenirs et ses sentiments quant à Henry, quant à n'importe quoi, elle serait là. Mais jamais elle ne forcerait les choses, comme elle espérait que jamais Regina ne la pousserait à parler de certains sujets avant qu'elle ne soit prête.
« J'y penserai, » assura finalement Regina d'une voix basse, presque douce. « Et c'est Allumette. »
« Quoi ? »
« Pas Feu-Follet. La peluche d'Henry. Il l'appelait Allumette. Il avait un intérêt inquiétant pour les allumettes quand il était petit. »
« Oh. Oui. Lum. »
Franchement, Emma ne comprenait pas comment un bambin pouvait bien avoir l'idée d'appeler son doudou Allumette. Et de faire le lien entre le feu et le dragon. Est-ce qu'un tout-petit était même censé connaître ce mot ?
Il y avait tellement de choses qu'Emma aurait aimé savoir sur le petit Henry. Et la seule et unique personne au monde ayant les réponses se trouvait devant elle. Malheureusement, en raison de la tension toujours présente entre elles, Emma ne pouvait couramment tenter d'assouvir sa curiosité.
Un jour, oui.
Elle y comptait bien.
O
Le dîner sur le pouce et le fait que Regina s'était retirée tout de suite après n'avait pas permis à Emma d'entamer une conversation.
Non pas qu'elle aurait essayé. Alors que les choses avaient été si naturelles entre elles, le baiser et la confrontation concernant Henry avaient alimenté une atmosphère bien trop tendue.
Au moins, Emma avait pu exprimer sa frustration quant au choix de Regina de la laisser seule à Storybrooke avec Henry et leur secret. Une chose de moins à discuter. Elle espérait que l'autre femme ferait finalement le choix de renouer le contact avec leur fils, parce qu'elle savait bien que Regina et Henry ne seraient vraiment heureux que lorsqu'ils seraient dans la vie l'un de l'autre de nouveau.
Le film qu'elle avait regardé ne lui avait en rien changé les idées, mais après la journée qu'elle avait passée et malgré la sieste elle se sentait épuisée. Le sommeil l'emporta bien vite à son plus grand soulagement, et la recracha quelques courtes heures plus tard à sa grande frustration.
Au moins, à Storybrooke, ses nuits avaient été calmes et reposantes, complètes.
Cela faisait deux nuits que des cauchemars étranges la réveillaient et elle détestait avoir des cauchemars. Il était un peu plus d'une heure du matin et la nuit semblait agréablement fraîche. Se décidant à se changer les idées, Emma s'étira et se leva avant d'aller se faire un café. Puis elle se dirigea vers le bout du couloir et fit coulisser la porte du salon-bibliothèque.
« Mais tu dors jamais, » laissa t-elle échapper en remarquant immédiatement la lampe allumée et Regina lisant un roman près de la porte-fenêtre ouverte.
Si elle était surprise de la voir arriver, Regina ne le montra aucunement.
« Je dors peu, » corrigea t-elle.
« Peu ? »
« J'ai juste besoin de quelques heures par nuit. » Sans lever les yeux de son bouquin, Regina continua de la même voix légère. « Cauchemar ? »
« C'est stupide, » grogna presque Emma en se laissant tomber sur un fauteuil, prenant soin de ne pas pencher sa tasse et laisser échapper de son précieux café.
« Tu portes des lunettes ? » interrogea Regina en jetant un coup d'œil curieux vers elle.
Emma réajusta sa paire de lunettes et haussa les épaules.
« Quand je n'ai pas mes lentilles, oui. Tes médicaments ne sont pas censés t'aider à dormir ? »
« Je n'ai pas besoin d'aide pour dormir. »
« Ce n'est pas vraiment la définition d'insomnie. »
« Je dors bien, seulement je me réveille beaucoup. Et je suis plutôt certaine que du café ne va pas t'aider à te rendormir. »
« Ouais ? Ben tant pis. Je vais pas avaler du thé. »
« Tu ne risques pas d'en trouver ici. »
« Quoi ? Boire du thé n'est pas dans les obligations des princesses ou un truc du genre ? »
« Si. Ça ne veut pas dire que j'aimais ça. »
« Ca explique la super cafetière, » murmura Emma en appréciant son breuvage.
Elle but en silence un moment, laissant Regina bouquiner, puis se mit à la recherche d'un livre pour elle-même. Les volumes en bas de la dernière bibliothèque l'intriguèrent et, constatant que Regina ne lui portait aucune attention, elle prit deux albums-photo et s'affala avec très peu de grâce sur une méridienne.
Il s'agissait des voyages de Regina. Emma observa les photos de paysages, de lieux, les portraits aussi, et bien qu'elle ne connaisse pas grand-chose à la photographie, elle apprécia grandement les clichés. Les commentaires étaient pour ainsi dire inexistants. Mis à part les dates et les lieux, Regina n'avait pas pris la peine d'annoter les albums.
Ainsi dans le silence de cette nuit tranquille, Emma voyagea un peu et finit par s'assoupir au milieu de son séjour en Inde.
O
Un courant chaud et pétillant et une voix douce dans son oreille réveillèrent Emma doucement. Elle cligna des yeux sans se presser, détendue, confortable, puis fronça les sourcils lorsque son regard se posa sur Regina.
L'autre femme retira sa main de son épaule et fit un pas en arrière dès qu'elle remarqua qu'Emma s'était réveillée.
« Tu t'es endormie, » informa plutôt inutilement Regina. « Tu devrais aller te remettre au lit. »
Emma l'observa encore un instant, immobile, la magie en elle tournant toujours, réveillée par ce contact physique et alimentée par les émotions qui circulèrent au creux d'elle lorsqu'elle identifia la lueur chaude et presque tendre dans les yeux de Regina, juste avant qu'elle ne soit étouffée, la distance aidant.
Avec un signe d'acquiescement, Emma s'assit, redressa ses lunettes sur son nez et récupéra les albums pour les ranger. Elle ne savait pas ce qui poussait Regina à être aussi ordonnée (elle ne pouvait que le deviner), mais elle ne souhaitait aucunement que ses actions soient une source d'angoisse pour l'autre femme.
Il était presque trois heures du matin. Se frottant les yeux comme un enfant, Emma commença à se diriger vers le couloir avant d'hésiter et de tourner son attention vers Regina.
« Tu vas te coucher ? » interrogea t-elle.
Regina hocha la tête.
« Dans une minute. »
Avec un regard un peu suspicieux, Emma finit par acquiescer.
« Bonne fin de nuit. »
« Toi aussi. »
O
Emma se cogna contre sa table de nuit. Contre le chambranle de la porte. Contre l'évier de la salle de bains. Contre le porte-serviettes. Faillit rater une des marches menant au séjour. Se cogna contre le pot d'une des grandes plantes au sol. Evita de justesse un tabouret, avant de prendre place à la table, se laissant tomber sur la chaise avec un petit grognement.
Le soleil brillant passant par la porte-fenêtre ouverte lui brûlait les yeux, qu'elle ferma, laissant sa tête reposer contre ses bras croisés.
(Une évidence : ce n'était pas un bon matin.)
« Je suppose que le reste de ta nuit n'a pas été idéale ? »
Tout ce que Regina, l'observant depuis la cuisine, eut comme réponse fut un nouveau grognement.
« Tu as pu dormir ? »
La petite inflexion dans sa voix pouvait très bien être de l'inquiétude, mais Emma n'était pas encore assez réveillée malgré sa douche et les chocs pour l'apprécier.
Un autre grognement en guide d'acquiescement.
Et puis soudain, une odeur alléchante vint réveiller ses sens. Emma releva légèrement la tête avec difficulté, et son regard se trouva à la même hauteur qu'une tasse de café chaud. Un autre mouvement, et ses yeux tombèrent sur Regina qui s'éloignait déjà.
Avec une gratitude silencieuse, Emma attrapa la tasse d'une main et lutta pour se redresser. De son autre main, elle tenta de discipliner ses cheveux à moitié séchés et de chasser la fatigue qui tirait sur ses paupières. Deux gorgées plus tard, Regina s'asseyait elle aussi à la table, une chose étrange puisque vue l'heure avancée, elle avait sans doute déjà dû petit-déjeuner. Mais elle apporta deux verres de jus d'orange, un toast encore chaud et de la marmelade, alors Emma se contenta de la remercier d'une voix rauque.
Ça aussi, c'était bizarre. Regina et son verre de jus d'orange se trouvaient à l'autre bout de la table. C'était seulement une six-places, donc ce n'était pas l'autre côté de la Terre, et si l'autre femme s'était assise au bout face à elle, Emma n'y aurait peut-être pas fait attention. Mais Regina avait pris place sur l'une des autres chaises, ce qui prouvait qu'elle tenait à maintenir cette distance physique qu'elle instaurait sans cesse entre elles pour une raison qui échappait à Emma.
Après tout, ce n'était pas comme si Regina avait auparavant particulièrement tenu à respecter l'espace personnel de chacun. Non, ce besoin semblait être né depuis leurs retrouvailles.
Une fois qu'elle eut ingurgité sa nourriture et deux tasses de café, Emma se sentit plus humaine. Elle repassa dans sa chambre pour terminer de se préparer puis rejoignit Regina dans le jardin. Son regard se posa sur Newton et elle fronça les sourcils, mécontente de voir le chien de nouveau présent. Et lui, Regina le touchait sans problème.
La fin de matinée passa rapidement. Puisque Regina semblait bien décidée à l'éviter, jouant avec Newton avant de s'occuper des corvées de la maison, Emma décida de profiter de l'été californien, allongée sur un bain-de-soleil, occupée à jouer sur son mobile.
« Bonjour, Emma. »
La voix masculine et basse la fit sursauter et se mettre sur ses gardes immédiatement. Elle s'était habituée rapidement au calme et à l'anonymat des environs.
« Oh, Edwin. Bonjour, » salua t-elle, songeant qu'il ne valait mieux pas croiser le vieillard la nuit étant seul.
Il pouvait carrément terrifier quelqu'un avec son allure squelettique, ses yeux perçants et sa façon d'avancer sans bruit. Elle rejoignit la barrière séparant les deux propriétés et prit le journal qu'il lui tendait, une lueur espiègle dans le regard.
« Qu'est-ce que c'est ? On reçoit déjà le journal du coin, vous savez. »
« Je suis plutôt certain que vous ne l'avez pas lu, celui-ci. Page quatre. Passez mes salutations à Anna. »
Il s'éloigna et Emma secoua la tête.
Sa curiosité piquée, elle ouvrit le quotidien et trouva immédiatement l'article qu'Edwin avait sans doute évoqué. Avec un sourire brillant et non sans douce mesquinerie, Emma plia le journal pour qu'au moins le titre de l'article soit lisible et retourna dans la maison. Regina se tourna immédiatement à son approche avant d'aller arroser une plante plus loin.
« Donc… quand je t'ai demandé ce que tu faisais ces derniers temps, tu n'as pas mentionné que tu sauvais des petites filles. »
« Pardon ? » interrogea Regina d'une voix sourde, cessant immédiatement ses gestes.
Emma alla lui mettre le quotidien sous le nez avec un sourire, se sentant aussi victorieuse que si elle avait gagné l'une de leurs anciennes oppositions à Storybrooke. Les yeux de Regina brillèrent, elle prit le journal d'un geste brusque et alla le jeter à la poubelle dans la cuisine.
« C'était un accident, » informa Regina d'une voix beaucoup trop froide.
La façon dont elle évitait son regard et cette petite agitation si peu caractéristique informèrent Emma qu'elle était tout à fait mal à l'aise.
Le sourire d'Emma ne fit que s'agrandir.
« Bien sûr, » acquiesça t-elle faussement d'une voix légère. « Courir pour attraper une gosse de quatre ans et la pousser sur le côté avant de se faire heurter par une voiture, sauvant ainsi sans aucun doute la vie de cette enfant, c'est un véritable accident. Surtout la partie où la personne en question fait consciemment le choix d'agir pour protéger la gamine. Un accident. C'est ça. »
« Ces stupides parents ne la surveillaient même pas, » protesta Regina comme s'ils l'avaient poussée eux-mêmes sous les roues du véhicule.
« Ils ne te nomment pas dans l'article. »
« Bien sûr que non. Qu'est-ce que tu veux manger ? »
« J'espère qu'ils t'ont remerciée… Oh. Le bouquet de fleurs dans ta chambre d'hôpital… ? »
« Emma, qu'est-ce que tu veux manger ? »
L'embarras de Regina amusait grandement Emma, qui s'approcha un peu d'elle pour davantage apprécier cet air adorable sur son visage.
« Tu as sauvé la vie de cette petite. »
« Et tu as sauvé toute une ville. Tu dois avoir faim. »
« Tu – »
« Emma, passe à autre chose. Je n'en fais pas une habitude, j'étais là, j'ai agi, si je ne l'avais pas fait quelqu'un d'autre l'aurait fait. C'était un stupide réflexe. Maintenant, qu'est-ce que tu veux manger ? »
« Est-ce que tu es en train de rougir ? »
« Tu devrais faire changer tes lentilles de contact. »
Luttant vaillamment pour empêcher la soudaine envie de combler cette distance entre elles et de l'embrasser parce que cet élan de tendresse qui l'envahissait l'étouffait presque, Emma hocha la tête et cessa de la taquiner, ses questions condamnées à rester prisonnières de sa poitrine. Pour le moment.
Pourtant, elle n'allait pas en rester là. Regina ne pouvait pas simplement détourner les conversations chaque fois qu'elle le souhaitait.
« Bien, comme tu voudras, » concéda Emma, son ton plus bas. « Changeons de sujet. Parlons d'hier. »
Regina avait davantage l'air agacée qu'embarrassée à présent.
« Il n'y a rien à dire. »
« Oh si. »
« Non. »
Emma n'en revenait pas d'être la plus mature dans cette conversation. Non pas que Regina était une personne socialement douée, en fait, c'était même plutôt l'inverse. Emma avait eu l'occasion de la voir évoluer à Storybrooke et la veille dans la ville, et elle savait pertinemment que Regina n'avait aucune idée de la façon dont les relations normales entre humains fonctionnaient. La vie dans ce monde n'avait rien à avoir avec des réceptions royales, des guerres médiévales ou des intrigues meurtrières. Elle se montrait même plutôt mal à l'aise en présence de trop nombreuses personnes (ce qui, il fallait le dire, amusait plutôt Emma).
Elle avait donc assez aisément perçu la façon dont Regina évitait d'interagir trop longuement avec d'autres êtres humains, coupant court à tous les échanges qui avaient eu lieu, qu'ils soient avec des étrangers comme au restaurant ou avec des connaissances comme au centre équestre. Quant à Edwin… Emma se trouvait plutôt certaine que les parties d'échecs nocturnes ne s'agrémentaient pas d'une conversation.
Mais jusqu'à récemment, Regina ne s'était jamais montrée sous ce jour durant ses interactions avec Emma, qu'elles soient des confrontations comme à Storybrooke ou des discussions aisées comme ces derniers jours. Cette prudence, cette distance, c'était nouveau avec elle.
Et c'était… profondément agaçant. Et foutrement intriguant, aussi.
« Hier… C'était une erreur, » affirma Regina d'une voix ferme mais trop basse, ses yeux ne quittant pas Emma une seconde, sans doute pour anticiper ses réactions.
Il y avait une sorte de… crainte. Ce qui n'était pas surprenant, la prudence découlant généralement de cette émotion. Mais Emma ne comprenait pas d'où elle venait.
Et puis elle se souvint qu'aucun des contes de fées qu'elle connaissait ne mettait en scène de relation homosexuelle. D'ailleurs, à Storybrooke, il n'y avait que Lenny et Jack, et leur couple restait très discret. Elle ne voyait pas une reine se complaire de cet aspect de la sexualité, et d'un autre côté, elle doutait très fortement que la Regina qu'elle connaissait laisserait des règles stupides ou l'inconnu dicter ses choix.
Mais Emma était aussi la fille de Snow-White et de David. La petite-fille de Leopold et d'Eva. Comme si les choses n'étaient pas assez compliquées comme ça, elle se trouvait être la création d'un Amour Véritable, la destructrice du mauvais sort de Regina et la mère biologique de son fils adoptif.
(Putain, il faudrait écrire une tragédie ou un soap sur leurs familles.)
Etait-ce à cause de cela ? C'était bien assez pour faire douter n'importe qui.
(Sauf Emma.)
« Ce n'était pas une erreur pour moi, » assura Emma en s'approchant de Regina qui se détourna d'elle pour aller chercher son verre d'eau et le mettre dans l'évier, à l'autre bout de la cuisine.
« Ça n'a pas d'importance. Tu devrais retourner chez toi. Je n'ai plus aucun symptôme, donc tu peux t'en aller. »
« J'irai nulle part tant que nous n'aurons pas eu cette discussion. »
« On vient de l'avoir. »
« Ça, c'était pas une discussion. » Emma fit un pas vers elle mais Regina continua de maintenir la distance les séparant. Quand rien d'autre ne fonctionnait, les distractions avaient toujours du bon… « Je suis presque sûre que c'est toi qui m'a embrassée, » mentit-elle d'un air nonchalant.
« Bien sûr que non ! »
« En tout cas, tu y as répondu. »
« Et c'était une erreur. »
« Ca n'avait rien d'une erreur. Et tu es en train de mentir. »
« Pardon ? Je t'assure que je ne mens pas et que ça n'aurait pas dû arriver. »
« Tu mens encore. Tu ne crois pas en ce que tu dis, » informa doucement Emma.
Regina plissa les yeux et croisa les bras.
« Encore ton sixième sens ? Parce qu'il a si bien fonctionné à Storybrooke. »
Le sarcasme poussa Emma à lever les yeux au ciel.
« Je me suis déjà plusieurs fois excusée pour ça. Si tu ne veux pas parler du baiser, qu'on a toutes les deux voulu, on peut parler de la manière dont je suis arrivée ici. »
S'il y avait un terrain dangereux parmi tous, c'était celui-ci. En rythme avec le flot de magie passant entre Regina et elle, le cœur d'Emma battait si fort qu'elle avait l'impression qu'elle allait s'arrêter de respirer d'un moment à l'autre.
Les doigts de Regina se refermèrent sur le pendentif qu'elle portait et elle secoua la tête.
« C'est à cause du sort. »
« Que j'ai senti que tu avais eu un problème, oui. Ou du moins il a aidé. Mais ce n'est certainement pas lui qui a fait office de GPS, et tu le sais très bien. »
« Cette magie est un mélange entre nos deux essences, je n'avais jamais fait ça avant, qui sait ce qu'il peut faire ? »
« Pas ça, en tout cas, et tu l'as su tout de suite. »
« Non. »
La protestation sortit un peu étranglée de sa bouche, comme si elle avait cherché à la retenir au dernier moment, sachant qu'Emma détecterait immédiatement le mensonge.
Puisqu'elles savaient toutes les deux la vérité, Emma préféra changer l'échange de direction et les mots quittèrent ses lèvres presque malgré elle. En tout cas, la vulnérabilité derrière son ton lui échappa complètement.
« Je t'ai cherchée, » avoua t-elle en s'approchant un peu plus de Regina, et l'autre femme ne songea pas à reculer cette fois-ci. « J'ai utilisé tous les moyens que je connaissais. Pendant des mois. Je t'ai cherchée, parce que… »
Parler, et parler de ses émotions, était difficile et bizarre et juste… pas naturel. Elle voulait que Regina comprenne, voulait qu'elle sache, mais elle se montrait incapable de le formuler proprement.
« Mais tu ne voulais pas que je te trouve. »
Il y avait quelque chose dans les yeux de Regina, quelque chose de brillant et de sombre et de doux et c'était plein d'émotions différentes et Emma ne pouvait en déchiffrer que la moitié.
« Tu n'aurais pas dû me trouver, » murmura t-elle.
Mais Emma sut, d'instinct, comme un chuchotement en elle, dans la magie entre elles, que Regina ne regrettait pas vraiment leur réunion. C'était une certitude nourrie par ces derniers jours, tissée de ces instants paisibles et merveilleux et justes.
« Mais je t'ai trouvée, » dit Emma doucement. « Et je n'ai vraiment, vraiment pas envie de partir. »
Lorsqu'elle posa la main sur le bras de Regina, le flux de magie entre elles s'intensifia, dansa sur la peau d'Emma, sous sa chair, dans son sang. C'était doux et beau et vrai et… Regina retira son bras et recula, fit quelques pas pour se tenir plus loin dans la pièce.
« Ca n'a pas d'importance. »
Sa voix était trop rauque et Emma fronça les sourcils, l'étudia du regard quelques secondes.
« Pourquoi tu fais ça ? »
« Quoi ? »
Emma fit plusieurs pas vers elle et Regina sembla incapable d'empêcher sa propre réaction et recula d'un pas.
« Ca, » précisa Emma en agitant une main entre elles. « Tu ne tiens pas en place quand je suis là, et tu t'éloignes à chaque fois que je… » Sa voix s'éteignit, elle ferma doucement les poings pour mieux apprécier cette magie qu'elle avait acceptée, qu'elle ne pouvait contrôler et qui était une partie de sa propre magie tout en lui étant si étrangère. « Tu… tu le sens aussi, » réalisa t-elle.
Les yeux de Regina brillèrent.
« Quoi ? Non. »
« Tu le sens aussi ! » accusa Emma en pointant un doigt vers elle, détectant le mensonge autant que la crainte. « Tu l'as toujours senti ! »
« Emma… »
« Alors ça ne vient pas de moi, c'est… c'est un truc magique qui est apparu magiquement et tu peux le sentir aussi et tu le savais ! »
« Emma, non. »
« Tu peux sentir la même chose que moi, n'est-ce pas ? »
Lorsque Regina détourna le regard, refusant de répondre et de confirmer d'une manière ou d'une autre sa suspicion, Emma s'approcha d'elle et tendit doucement une main vers la sienne, sentant le lien magique s'intensifier, la douce énergie tourbillonner dans son ventre.
« Tu peux sentir ça, toi aussi. Comme moi. »
Mais l'énergie était trop intense d'un côté, c'était un peu comme ce qu'Emma avait ressenti avant de l'intégrer, une magie trop puissante, trop rebelle, trop envahissante.
Parce que Regina ne l'avait pas acceptée. Et tentait toujours de la combattre.
Lorsqu'Emma prit la main de Regina, doucement, et que Regina la laissa faire, elle s'attendit presque à voir cette énergie magique se manifester. Il ne se passa rien bien sûr, rien sauf ce lien merveilleux, cette sensation d'être bien, en paix, à sa juste place dans l'univers.
« Emma, lâche-moi, » murmura Regina, d'une voix basse et douce et tendue.
« Pourquoi ? »
« C'est juste ta magie. Lâche-moi. »
Elle tenait toujours sa main, mais bien trop légèrement pour que Regina ne puisse se défaire d'elle-même de ce contact, alors Emma ne la lâcha pas.
« Ce n'est pas juste ma magie. Ça l'a jamais été. Ce n'est pas ma magie, ou la tienne, et tu le sais très bien. »
Cette fois-ci, Regina retira sa main de la sienne.
« Ca n'a aucune importance, » répliqua t-elle avec un peu plus de force.
« C'est ce qui m'a guidée jusqu'à toi. »
« C'est impossible. »
« Et c'est toi qui me dis ça ? Peu importe, laissons de côté la magie si ça t'arrange, on peut toujours parler du reste. »
« Quel reste ? »
Parfois, avec cette confusion et sa manière de l'observer, la tête un peu penchée et cette prudence dans le regard, Regina ressemblait à un petit enfant, seul et vulnérable et curieux.
Ravalant son envie de reprendre sa main, Emma parla d'une voix posée, aussi chaude que ce courant qui l'habitait depuis quelques jours.
« Même sans magie, il y a… quelque chose… entre nous. »
Franchement, son incapacité à former des phrases cohérentes et complexes dans des situations pareilles était tout bonnement ridicule.
« Il n'y a – »
« Fais attention à ce que tu vas dire, parce que je sais très bien ce que je ressens. »
Les larmes qui apparurent dans les yeux de Regina disparurent aussi vite, mais Emma les vit clairement.
« Emma… »
« Je sais pourquoi tu penses que ce n'est pas possible, mais… »
« C'est impossible. Ce… »
« Rien n'est impossible. »
Un sourire désabusé apparut sur le visage de Regina et elle détourna les yeux.
« Bien sûr que si. »
« C'est bien la preuve que non ! Donne-moi une raison pour laquelle ce serait impossible ! »
« Tu sais très bien pourquoi ! » répliqua Regina, les yeux flashant de colère et de tristesse, avec cette ombre qui ne la quitterait sans doute jamais.
Elle se détourna d'Emma et alla jusqu'au meuble près de l'entrée pour attraper ses clés de voiture. Emma la suivit avec stupéfaction.
« Oh ! Où est-ce que tu vas ? »
« J'ai besoin d'air. »
« En plein milieu de cette conversation ?! »
« Oui. »
« Regina… »
« S'il te plait. »
La prière était douce, et presque fragile, elle contrastait avec la magie si puissante autour d'elles. Avalant sa salive pour faire passer ses propres émotions, Emma hocha la tête, sachant bien qu'elle ne pouvait être vue.
« Ne… pas de galop ou de trot, » ordonna t-elle faiblement, connaissant instinctivement la destination de Regina. « Rien d'inconsidéré. »
« Je lui passerai le bonjour de ta part. »
Cette réponse, un peu plus posée, rassura Emma qui laissa Regina quitter la maison sans la retenir davantage. Elle avait besoin d'un peu de temps, mais elle reviendrait.
Elle reviendrait parce que, qu'elle le veuille ou non, qu'elle le croit ou pas, il y avait ce lien entre elles. Emotionnel, et magique, et sincère.
Du moins, Emma le pensait. Mais comment savoir ?
Attrapant une bière dans le frigo, elle alla s'installer à l'extérieur et contempla son mobile en silence pendant un instant.
Comment savoir si l'impossible était possible, alors qu'elle en savait si peu au final ? Sur la magie, et sur le monde, et sur l'amour ?
Son pouce glissa sur l'écran, elle porta le téléphone à son oreille et avala quelques gorgées d'alcool pour dénouer sa voix, contrôler ses émotions.
« Allô ? »
« Salut, Nova. C'est Emma. »
« Bonjour. Comme vas-tu ? »
« Bien, je vais… » Elle soupira. « Nova, est-ce que cette discussion peut rester strictement entre nous ? Et par strictement je veux dire que tu l'emporteras dans la tombe sans jamais en avoir parlé à personne. »
« Emma, si tu as besoin d'aide, je suis là, et tu peux me faire confiance. J'ai été une fée et une nonne, même si pas vraiment douée. Tu peux me parler. »
Pendant un instant, Emma lutta contre elle-même, contre ses émotions et sa méfiance et son impuissance. Et puis les mots tombèrent de sa bouche sans qu'elle puisse les retenir.
« Ce que tu as dit sur l'Amour Véritable, tout ce que tu as dit au gamin, c'était vrai ? »
« Bien sûr. Pourquoi lui aurais-je menti ? » interrogea Nova avec une confusion honnête dans la voix.
« Quand tu as dit que l'Amour Véritable était très rare, très puissant, quand… quand tu as dit qu'il était unique, qu'il n'arrivait qu'une seule fois dans la vie… »
« Pour autant qu'on sache, tout cela est vrai. J'ai expliqué les raisons de cet avis. Mais bien sûr, quand il est question de la magie la plus puissante de notre monde, rien n'est impossible. »
« Rien ? » interrogea Emma d'une petite voix. Elle laissa quelques secondes s'écouler, et puis finit par abandonner toute méfiance, fatiguée d'avoir à contourner les choses. « Tu as dit que Regina et Daniel étaient unis par ce lien… »
Un silence lui répondit, et puis Nova reprit la parole, d'une voix un peu plus aiguë.
« Eh bien, o-oui, ils… ils étaient l'Amour Véritable de l'autre, il… il n'y a aucun doute là-dessus. » Elle sembla prendre une inspiration et retrouva son calme. « Mais… »
Sentant son hésitation, Emma ferma les yeux.
« Tu peux parler librement, Nova. J'ai besoin de réponses. J'ai besoin de savoir, parce que ce lien, cette magie entre nous… Je ne vois pas ce que ça peut être d'autre. »
« Regina et Daniel se sont connus dans un autre monde, à une autre époque, une époque où tu n'étais même pas née. Il s'est passé beaucoup de choses depuis, Regina a changé, n'est plus la même personne, et nous sommes dans un autre monde, et dans ce monde elle et toi vous êtes rencontrées… J'ai dit que connaître par deux fois cette magie serait très peu probable, je veux dire que les probabilités seraient si près de zéro que… » Elle soupira. « Ce n'est pas impossible, » conclut-elle. « C'est juste… vraiment très exceptionnel. Peut-être bien une première. »
« Oh. Ok. Ok, bien. »
« Emma… »
« Elle est vivante, et on a vaincu Cora ensemble, et c'est très compliqué. »
« Je vois. »
« Nova… est-ce que c'est possible que ce soit juste moi ? Est-ce que… ma magie est un concentré d'Amour Véritable, alors ça pourrait juste être… »
« Tes pouvoirs ne peuvent pas créer ou ne serait-ce qu'imiter un tel lien, aussi puissants soient-ils, ils sont loin de la magie nourrie par un Amour Véritable. Et, Emma, je t'assure qu'il n'existe pas d'Amour Véritable à sens unique. Ça, c'est vraiment impossible, puisque c'est l'amour entre deux personnes qui crée et alimente cette magie. C'est un partage, un échange, une alliance, il ne peut en être autrement. »
Même si elle l'avait su depuis des jours, même si elle l'avait lu en Regina, entendre ses derniers doutes être ainsi détruits la soulageait. Un sourire naquit sur ses lèvres et elle reprit une gorgée de bière, plus confiante, peut-être même plutôt fière.
« Donc... »
« Oui, » confirma Emma.
« Voilà qui est étrange. Mais très poétique. »
« Poétique ? » répéta Emma avec une petite grimace.
« Bien sûr. Symbolique, et poétique. Et compliqué. »
Emma grogna presque.
« M'en parle pas. »
« Est-ce que tes parents savent ? »
« Oui et non. Je ne sais pas trop. J'en suis pas encore là. »
Il fallait déjà qu'elle convainque Regina que rien n'était impossible et qu'elles pouvaient y arriver, arriver à vivre ce lien entre elles, arriver à continuer leur histoire. Qu'elles trouveraient des solutions à chaque problème qui se poserait, tout simplement parce qu'elles étaient elles, et qu'elles seraient ensemble.
Jamais Emma n'aurait cru un jour songer cela, et loin d'elle l'idée de vouloir une relation semblable à celle que partageaient ses parents, mais grâce à Mary-Margaret et David elle avait été témoin de ce que l'Amour Véritable pouvait faire, de la force qu'il pouvait donner. Rien n'était jamais impossible avec eux deux, rien ne les abattait jamais, rien ne les effrayait.
Emma avait envie de ça, avait envie de faire confiance à cette magie qu'elle n'avait pas voulue mais qui avait pris racine en elle et l'avait liée à Regina au gré d'un amour qu'elle n'avait pas su reconnaître au départ.
« Nova ? Je… Merci. »
« Je t'en prie. Nous avons tous hâte que tu rentres. »
« Je suis partie depuis seulement quelques jours. »
« Beaucoup de gens ont des tas de questions sur le monde extérieur, ils voudraient explorer, partir s'installer ailleurs pour certains, ils aimeraient des conseils. Ils ont un peu peur de l'extérieur. »
Emma leva les yeux au ciel.
« Je suis sûre qu'ils sauront se débrouiller. »
Après tout, Regina avait été seule, et elle avait très bien su faire face. Et puis ces double-personnalités ne venaient-elles pas avec un mode d'emploi complet sur le monde normal ? Peut-être devrait-elle ramener Regina à Storybrooke pour qu'elle puisse répondre à leurs questions. Voilà qui serait distrayant.
« A bientôt. »
« A bientôt, Emma. »
Elle raccrocha, pencha la tête pour laisser le soleil caresser son visage et ferma les yeux.
Membre du club des Amours Véritables, elle ? La vie avait de l'ironie.
En même temps, selon les règles dictées par Nova, ce n'était pas très étonnant. Ni Regina ni Emma n'avait souhaité apprécier l'autre, alors tomber amoureuses ? Encore moins. Mais c'était arrivé, sans qu'elles ne le cherchent, au milieu des épreuves et de tout le reste. La magie avait déjà été là lorsqu'elles s'étaient séparées, et avait tenté d'informer Emma, de lui montrer qu'il lui manquait quelque chose, qu'il fallait qu'elle retrouve Regina.
Elles étaient têtues. Têtues et stupides.
Mais eh, l'amour rendait aveugle, après tout.
(Et apparemment, l'Amour Véritable était livré avec des pensées complètement niaises.)
(Quelle tristesse.)
O
Le contact. L'éveil. La confusion. La présence.
La remontée brutale de son sommeil profond au monde réel ne lui permit d'identifier ni la magie autour d'elle ni sa source, et Emma sursauta, se recula et tomba promptement du lit avec une petite exclamation de surprise, le flash de douleur lui faisant bien vite reprendre ses esprits.
« Bon sang ! » s'exclama t-elle pour aider à faire passer le choc. Elle se redressa lentement avant de s'asseoir sur le lit, se frotta les yeux et jeta un coup d'œil à Regina. « Evite de faire ça, » maugréa t-elle.
« Désolée, » s'excusa l'autre femme, son amusement presque noyé dans son ton posé.
Encore un peu endormie, notant qu'il était déjà tard dans la soirée, Emma se laissa tomber contre son coussin. Elle n'avait jamais été rapide à s'éveiller.
« Elias a essayé de te kidnapper ou quoi ? » demanda t-elle d'une voix pâteuse.
« L'un des chevaux est malade, j'ai attendu le verdict du vétérinaire. »
Au moins, elle n'était pas restée absente des heures pour l'éviter, ça rassurait Emma.
« Il va bien ? »
« Ca ira, » répondit Regina avec un petit sourire signifiant qu'elle savait bien qu'Emma ne s'intéressait pas vraiment à l'animal.
Elle posait la question uniquement parce qu'elle avait conscience que les chevaux importaient à l'autre femme.
« Tu n'as pas dîné, » remarqua Regina.
Emma l'observa d'un œil, ayant du mal à ouvrir les deux alors que la nuit dehors était tombée, qu'il faisait si bon et que la magie la berçait presque.
« Si. »
« Des cookies et un sandwich ne peuvent composer un vrai dîner, Emma. »
« Comment tu… ? »
« Tu as laissé traîner ta vaisselle. »
Un fin sourire étira les lèvres d'Emma qui ferma les yeux confortablement.
« Elle est rincée et posée dans l'évier, et elle ne va pas se sauver d'ici demain. » Le silence qui suivit agrandit son sourire. « Tu as fait la vaisselle, pas vrai ? » demanda t-elle, amusée et taquine.
« Il faut bien que quelqu'un la fasse, » répliqua Regina d'un ton bas, un peu sur la défensive mais sans froideur.
« J'étais fatiguée. »
« Tu devrais manger. »
« Nan, j'suis bien là. Quoi ? Je suis en vacances et mon cerveau est en mode vacances. Donc je me repose. »
Elle sentit plus qu'elle ne vit Regina s'apprêter à s'éloigner et la laisser dormir. Alors elle ouvrit les yeux, tendit le bras et attrapa le poignet de l'autre femme pour la retenir gentiment.
« Reste. »
La magie sautilla de nouveau, comme ravie, et Regina hésita.
« Reste avec moi, » insista doucement Emma.
Le hochement de tête poussa Emma à la relâcher et Regina s'assit près d'elle sur le lit, son dos contre les coussins. Emma resta allongée, confortable même si son cœur la trahissait, battant un peu trop rapidement. Pendant un instant, le silence s'étendit, la tension qui l'entretint quelques secondes s'amincit avant de faire place à une atmosphère paisible, la magie ronronnant doucement et engourdissant les sens d'Emma.
Il y avait tellement de choses qu'elles ne s'étaient jamais dites, et pourtant Emma avait l'impression de tout savoir. Parce qu'au final, ce qui importait, ce n'était pas les mots, ce n'était même pas cette magie.
C'était la façon dont Regina l'avait regardée dans cette crypte la veille de la pire nuit de la vie d'Emma, et cette tendresse dans ses yeux durant leur visite au musée, et aussi ce regard brûlant qu'elle avait posé sur elle l'autre nuit, quand Emma était sortie en pyjama, à moitié endormie.
C'était cette main que Regina lui avait tendue pour protéger leur fils de sa propre mère, et cette main qu'elle lui avait tendue pour l'encourager à combattre son inconfort face à ce monst – cheval.
C'était dans sa voix aussi, comme cette chaleur qui n'y avait jamais été présente durant la première année à Storybrooke, c'était dans les sourires qui pouvaient illuminer ses yeux sombres, c'était dans les émotions sur son visage.
C'était le fait, tout simple, si précieux, que Regina lui faisait confiance.
Assez pour faire d'elle son alliée face à son pire cauchemar, assez pour faire d'elle la seule détentrice de son secret, assez pour lui parler de ses rêves d'enfance, d'une autre vie, de Daniel, d'Henry.
Assez, aussi, pour être là, avec elle, dans ce lit.
Emma pouvait avoir confiance en Regina parce que Regina avait confiance en elle, c'était une réciprocité qui ne coulait pas de source, mais qui était.
La magie, ce n'était qu'une conséquence liée à leurs origines. Emma n'avait pas besoin d'elle pour savoir que ce qui habitait son cœur était de l'amour. Elle n'en avait pas besoin non plus pour connaître les sentiments de Regina.
« Ce n'est pas impossible, » murmura t-elle, clignant des yeux pour s'habituer à l'obscurité.
Regina ne répondit pas, alors elle précisa :
« Rien n'est impossible dans le monde des contes de fées. »
« Ce n'est pas un conte de fées, » indiqua Regina d'une voix si basse qu'Emma dût se redresser légèrement pour mieux l'entendre.
« Non, c'est réel. »
« Mais ça n'est pas… »
« Possible ? » Emma tendit la main pour attraper celle de Regina et la serrer. « Et ça ? Tu… » Elle hésita, parce qu'elle savait à quel point ce sujet colportait douleur et regrets, se souvenait des mots de Nova sur la souffrance terrible que provoquait la mort d'un Amour Véritable. « Tu dois savoir, si c'est possible. Tu connais cette magie, cette sensation, non ? »
Si elle ne luttait pas déjà pour comprendre la présence de la magie dans sa vie, Emma aurait peut-être juré pouvoir sentir les émotions de Regina à cet instant.
« C'est… c'est juste… »
Sa voix s'étrangla et Emma serra sa main plus fort, aurait aimé pouvoir contrôler cette magie incontrôlable juste pour la pousser à envelopper Regina et la rassurer. C'était une pensée si forte et si étrange, presque trop tendre pour Emma (qui mit son soudain côté fleur bleue sur le dos du temps passé en compagnie de ses parents).
« Ce n'est pas censé arriver deux fois. Et… et la première… c'était avant que je… »
« C'était dans une autre vie, » murmura Emma en caressant le dos de la main qu'elle tenait avec son pouce, presque inconsciemment.
« Je ne comprends pas pourquoi… »
« Ça n'a pas d'importance. Ça n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est toi. Et moi. Et le reste, ça n'a aucune importance. »
« Mais je… »
Elle s'interrompit, et Emma fronça le nez en considérant les mots que Regina n'avait pas prononcés.
« Est-ce que ce… truc marcherait si nous n'avions pas accepté l'autre complètement ? »
Quelques secondes de silence, et puis la réponse, presque fragile.
« Non. »
« Alors arrête de te poser des questions stupides et allonge-toi. »
« Ton arrogance est sans limite, » soupira Regina, mais elle s'allongea néanmoins, laissant son corps glisser sur le matelas.
Avec un sourire satisfait, Emma se retint de lui retourner le compliment et de préciser qu'après tout, Regina était l'instigatrice de leur relation. N'était-ce pas elle qui avait invité Emma à leur premier rendez-vous ? Une promenade au soleil, le musée, un dîner au restaurant… Avait-elle seulement conscience que cette journée qu'elles avaient passée ensemble pouvait être considérée comme un rencard ?
(Excellent, d'ailleurs.)
Un jour, se dit Emma, cette information lui servirait sans aucun doute. Soit durant l'une de leurs joutes verbales, soit dans le but d'embarrasser Regina. Maintenant qu'elle savait qu'il était possible de la mettre mal à l'aise et qu'elle avait une expression adorable lorsque c'était le cas, Emma ne comptait pas s'en priver.
Mais pour l'instant, elle était heureuse de sentir Regina tout près d'elle, sa main dans la sienne, avec seulement le bruit de la nature à l'extérieur, son esprit finalement en paix et cette chaleur dans sa poitrine.
Après quelques minutes passées ainsi, Regina bougea pour faire face à Emma et malgré ses yeux fermés le shérif sentit qu'elle s'était rapprochée d'elle. Les doigts de la main libre de Regina vinrent caresser son visage, poussant une mèche de ses cheveux blonds derrière son oreille, le contact léger et fugace.
L'étincelle d'une émotion vive serra agréablement le cœur d'Emma, et elle se dit que le bonheur devait ressembler à ça, à cette main dans la sienne et cette douce sensation pétillante d'amour et de sécurité.
« Emma ? » murmura Regina.
Emma ouvrit les yeux paresseusement pour rencontrer le regard presque noir dans la pénombre.
« Oui ? »
« Parle-moi d'Henry. »
Avec un sourire, Emma acquiesça et commença à raconter d'une voix basse.
Et dans cette atmosphère si paisible, leur futur se dessina.
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