Bonjour tout le monde.
Alors tout d'abord : j'ai vu Endgame et j'ai survécu ! Ensuite : j'ai déjà plusieurs idées de fic, faut que je fasse un peu le tri mais je sens que je vais encore avoir des tonnes de trucs à raconter.
Et vous ? Vous l'avez vu ? Vous avez aimé ? (en évitant les spoils s'il vous plait).
Bon sinon comme je suis pas chez moi et que je squatte l"ordi d'une copine, je vais vous laisser pour aujourd'hui.
À bientôt.
Le soldat avançait à travers les couloirs en pleine effervescence de la base, suivi de son escorte. Il ne savait pas ce qui avait engendré le chaos qui l'entourait actuellement, mais chaque personne qu'il croisait portait des cartons ou des caisses. Le complexe ressemblait à une énorme ruche bourdonnant d'activité. Peut-être lui en expliquerait-on les raisons bientôt. Ou pas. Peut-être le laisserait-on dans l'ignorance. Sa vie se résumait à rester enfermé dans une cellule, à s'entraîner et à aller en mission. Le reste n'était que superflu.
Il revenait justement de l'une d'entre elle et se rendait au débriefing. Comme souvent, il ne s'était rien passé de spécial, et il avait simplement hâte de pouvoir rentrer dans ses quartiers. Et de retrouver le Captain. Il aimait être avec lui et était reconnaissant envers ses superviseurs de les laisser partager une chambre.
C'était étrange.
Il ne se souvenait pas de grand-chose mais il avait parfois l'impression qu'il l'avait connu toute sa vie. Et en dehors de sa mission, en dehors de ce qu'il faisait pour rendre le monde plus sûr, le Captain était la seule chose qui lui importait.
Il entra dans la salle de débriefing et s'installa de lui-même sur la chaise qui l'y attendait. La chaise faisait mal, mais elle permettait de faire taire les échos dans sa tête quand ils devenaient trop nombreux et qu'ils l'empêchaient de se concentrer. Le docteur Becker n'aimait pas les échos. Il lui disait toujours qu'il ne devait pas y faire attention. En revanche, Hemrich s'y intéressait et lui demandait parfois de lui raconter ce qu'il y voyait. Mais c'était très souvent des images ou des sons indistincts, sans queue ni tête, et ces interrogatoires laissaient tout le monde extrêmement frustré.
Un peu plus loin, une seringue était posée sur un plateau métallique. Le produit contenu à l'intérieur était également pour lui. Lui, il effaçait les douleurs de son corps. Il espérait vraiment qu'il avait assez bien travaillé pour y avoir droit. Avec le Captain et la cause, c'était la seule chose qui lui apportait un peu de satisfaction.
Dès qu'il fut installé, plusieurs hommes en blouse blanche s'affairèrent autour de lui. Il contracta tous ses muscles. Il n'aimait pas les hommes en blouse blanche. Il avait toujours envie de s'en éloigner ou de les attaquer. Mais c'était interdit. Il le savait. Attaquer quelqu'un d'autre que sa cible signifiait être puni.
Son esprit restait concentré sur sa future récompense pendant qu'on lui ouvrait le bras et qu'on y branchait plusieurs fils, l'autre extrémité étant accrochée à une machine. Quand quelqu'un appuya sur un bouton, une intense douleur traversa sa colonne vertébrale et son cerveau.
Un homme regardait le graphique qui sortait de la machine et prenait des notes. Puis il rappuya sur le bouton et la douleur cessa, aussi subitement qu'elle était apparue. Le Soldat se laissa retomber sur la chaise, une fine couche de sueur recouvrant sa peau. La souffrance faisait partie intégrante de sa vie, tout comme les missions et les longues heures d'inaction dans ses quartiers. Mais malgré l'habitue, il ne parvenait pas toujours à maîtriser ses réactions.
La révision post-mission venait de se terminer quand le docteur Hemrich entra. Il se dirigea immédiatement vers un des hommes qui lui tendit son dossier. Il jeta un coup d'œil dessus et se tourna ensuite vers lui.
"Rapport."
Depuis quelques temps, il s'adressait à lui en russe. Avec hésitation – le Soldat ne maîtrisait pas encore cette langue et préférait faire ses rapports en allemand - il raconta comment s'était déroulé la mission.
La cible était morte. Une balle dans la tête. Pas de témoin. Les dossiers avaient été retrouvés et remis à son superviseur.
"Bien. Vous avez bien travaillé, Soldat. Le monde est un peu plus sûr grâce à vous. Nous allons bientôt pouvoir libérer tous ces pauvres gens."
Il fit signe à un des médecins de lui apporter la seringue et le Soldat présenta son bras immédiatement. Les douleurs avaient commencé la veille et les crampes devenaient difficiles à ignorer. Les nausées n'allaient pas tarder à arriver et il ne voulait pas rentrer dans ses quartiers en étant souffrant.
Le Captain serait là et il avait envie de profiter de lui.
Il ferma les yeux pendant que le produit parcourait ses veines. Il s'imagina le Captain. C'était une des rares choses que son esprit arrivait à conjurer, sans que rien ne manque ou ne soit imprécis.
Sa taille, ces quelques centimètres de plus que le soldat, qui lui permettait de le regarder de haut. Ses épaules. Larges. Tous ses muscles, cette force.
Ses cheveux blonds qui brillaient comme l'or lorsque la lumière les éclairait avec le bon angle. La plus précieuse des richesses. La seule richesse du Soldat.
Ses lèvres rouges. Qu'il aimait encore plus quand elles prenaient la couleur du sang.
Et ces yeux d'un bleu intense. Qui le regardaient parfois avec une tristesse infinie.
Il n'aimait pas quand il l'observait ainsi. Son cœur se serrait et il avait envie de tout faire pour éliminer cette expression. Mais il ne savait pas comment, alors il se mettait en colère. Il n'aimait pas ne pas savoir quoi faire.
Il y avait autre chose qui le mettait en colère. C'était quand le Captain lui parlait de cet homme. Ce Bucky. La manière dont il en parlait faisait battre le cœur du Soldat un peu plus vite. Quelque chose tournait dans son ventre, un peu comme quand il devait rester trop longtemps sans injection.
Le Captain avait l'air de beaucoup l'aimer. Il lui racontait souvent des anecdotes de leur passé commun, des petites histoires qui parfois réveillaient les échos. Ce n'était que quand il parlait de lui qu'il s'animait, qu'il souriait. Il avait même ri à quelques reprises. Le Soldat voulait entendre ce son plus souvent, mais il ne savait pas comment le faire naître. Cette connaissance était peut-être perdue au milieu du vide qui habitait la majorité de son esprit.
Il était tellement jaloux de cet homme. Il avait envie d'être lui. De le tuer et de prendre sa place. D'être celui dont le Captain parlait avec tant d'affection dans la voix. Celui qu'il appelait parfois la nuit durant son sommeil.
Une tape sur l'épaule le fit sortir de ses pensées. Son premier réflexe fut de se défendre, attaquer la menace. Il sentit des os se briser et le craquement résonna avec le hurlement de douleur de l'homme dont il venait de casser le poignet.
Le Soldat le lâcha immédiatement.
Il savait qu'il ne devait pas se défendre. Jamais.
Mais eux savaient également qu'il ne fallait pas le surprendre. Jamais
Il leva les yeux vers Hemrich, encore présent. C'était lui qui allait décider d'où venait la plus grave infraction. S'il jugeait qu'il était fautif, il ne rentrerait pas dans ses quartiers. Il ne retrouverait pas le Captain. Il serait emmené et probablement battu. Peut-être même lavé avec cette eau glaciale et cette pression insoutenable. Ou alors il serait emmené dans le laboratoire et il serait ouvert, encore et encore.
Il frissonna. Il voulait juste rentrer chez lui.
Après un silence qui lui parut durer de longues minutes, Hemrich donna l'ordre de faire soigner l'homme puis celui de le ramener dans sa chambre. Le soldat n'attendit pas qu'il change d'avis et se leva. Il sortit immédiatement de la pièce, toujours suivi de son escorte.
Durant le trajet, il croisa à nouveau plusieurs personnes avec des cartons. Une petite partie de son cerveau se demanda ce que cela signifiait. La plus grande partie s'en moquait éperdument.
Son sang bouillonnait déjà à l'idée de revoir le Captain. Il n'avait pas besoin de faire attention avec lui. Il était tout à fait capable de lui tenir tête, de lui résister. Il n'avait pas peur de ses colères, aussi intenses et violentes soient-elles. Il se défendait, même s'il n'attaquait jamais, lorsque le Soldat explosait.
Il se demandait parfois si le Captain serait capable de le soumettre. S'il décidait d'attaquer, et non plus de se défendre seulement, parviendrait-il à l'immobiliser, à prendre ce qu'il voulait ?
L'idée d'être à sa merci alluma un brasier dans son ventre. Il ne savait quoi faire de cette envie étrange. Jamais il ne se soumettrait volontairement. Il faudra que le Captain l'y oblige. Qu'il utilise toutes sa force, tout son entraînement. Le brasier dans son ventre s'intensifia.
Il accéléra le pas. Il ne lui restait qu'une centaine de mètres avant de rentrer.
Le Captain était dans son lit, un livre à la main quand son escorte referma la porte derrière lui. Comme à chaque fois qu'il rentrait, les premiers mots du Captain furent :
"Tout va bien ?"
Et il répondait toujours la même chose, que cela soit vrai ou non :
"Oui."
Il ne voulait pas voir l'inquiétude et la tristesse apparaître dans les yeux du Captain. Bizarrement, ça lui était plus douloureux qu'une balle ou un coup de couteau. C'était aussi la raison pour laquelle il ne lui parlait plus de ses missions, et encore moins de ses réussites. Le Captain ne semblait pas partager sa joie et sa fierté.
Le Captain s'approcha en l'observant avec attention. Il n'était pas idiot, il savait que le Soldat cachait parfois ses blessures. Mais cette fois, la mission s'était passée sans aucun accroc. Il n'avait pas eu à subir la chaise qui le laissait sonné pendant quelques heures. L'injection courrait dans ses veines et lui apportait le soulagement qu'il avait désiré ces dernières vingt-quatre heures.
Tout allait bien.
Sauf le fait que le Captain était bien trop loin de lui et que le désir qui le brûlait avait besoin d'être assouvi.
Il franchit les quelques pas qui les séparait encore et attira le Captain vers lui avec une main sur son T-shirt. Il pressa ses lèvres contre les siennes, assez fort pour sentir le mouvement de recul de l'autre homme. Il l'empêcha de s'échapper en plaçant la main métallique derrière sa tête.
Il sourit.
Et le mordit.
Cette fois la tentative de retraite fut plus forte et le Soldat laissa sa proie tourner la tête légèrement sur le côté. Il en profita et lécha les gouttes de sang qui commençaient à perler.
Le Captain ne chercha pas à quitter ses bras, mais il posa ses propres mains sur ses hanches. Pour l'attirer contre lui ou lui retenir au loin, il ne le savait pas. Et il s'en fichait. Comme toujours il prendrait ce qu'il voudrait. Et le Captain le laisserait faire. Il le regarderait avec ses grands yeux remplis de désir, d'affection, de tristesse, de résignation. Mais il le laisserait faire.
Parfois le Soldat se demandait s'il lui permettrait de le tuer.
Parfois sa main voulait serrer un peu plus fort, un peu plus longtemps. Juste pour savoir quand il dirait stop, quand il commencerait à se débattre.
Parfois la main du Soldat cherchait un de ses couteaux, avant de se rappeler qu'ils ne lui laissaient jamais quand il n'était pas en mission. Mais ça ne l'empêchait pas de vouloir utiliser une de ses lames pour tracer des motifs rouges sur le corps parfait du Captain. Voir les lignes de sang s'ajouter aux autres marques, les empreintes bleues et violettes que ses doigts laissaient autour de son cou, que ses dents laissaient sur ses épaules, ses côtes, ses cuisses.
Le marquer.
Il était à lui.
Pour que tout le monde le sache.
Il était à lui.
"Nous allons être transférés."
Le Soldat était occupé à laper les dernières traces de sang. Le Captain guérissait bien trop vite à son goût.
"Hey."
Les mains sur ses hanches tentèrent de le repousser. Il y résista. Elles poussèrent plus fort.
"Hey."
C'était le mot qu'utilisait le Captain pour attirer son attention. A la place de l'appeler par son nom. Il ne prononçait jamais son nom. Il y avait de temps en temps une syllabe qui lui échappait, un début de nom mais il la ravalait toujours très vite. Et jamais, jamais cette syllabe ne commençait par un S.
Ça mettait le Soldat dans une colère noire. Que le Captain pense encore à cet homme si souvent. Qu'il y pense tellement que même lorsque c'était le Soldat qui partageait son lit, qui dominait son corps, c'était à un autre homme qu'il pensait.
"Hey. Tu m'as entendu ? Ils vont nous transférer ailleurs. En Russie à priori."
D'un geste agacé, il enleva une des mains qui le retenait et la plaça contre le dos du Captain. Il serra.
"Je m'en fiche."
Puis une idée prit forme dans son esprit, venant contredire sa première réaction.
"On pourra rester ensemble là-bas aussi ?"
Le regard du Captain s'adoucit. Il leva sa seule main libre et posa tendrement le bout de ses doigts sur la joue du Soldat. Ce dernier pencha la tête vers la chaleur. Le Captain était toujours tellement chaud. Et lui avait toujours tellement froid.
"Je ne les laisserai pas nous séparer. Jamais."
Le Soldat fronça des sourcils, surpris par la ferveur contenue dans ces quelques mots. Peut-être que le Captain aussi avait besoin de lui. Peut-être qu'il arriverait à lui faire oublier ce Bucky. Peut-être qu'il arriverait à prendre sa place dans son esprit. Dans son âme. Dans son cœur.
L'envie de le posséder, de ne faire plus qu'un, de s'assurer que rien ne pourrait les séparer l'envahit. Il repoussa le Captain jusqu'à ce que ses mollets tapent contre le bord de son sommier et que sa tête se cogne sur le lit supérieur.
Maintenant que sa prise n'avait nulle part où aller, le Soldat pressa ses lèvres contre son cou. Bientôt il y presserait également ses dents.
Mais pas maintenant, il avait mieux à faire.
Comme enlever ce T-shirt devenu trop gênant.
Comme lécher chaque centimètre de peau qu'il arrivait à atteindre.
Comme pousser, pousser, pousser. Avec ses mains, avec ses lèvres, jusqu'à ce que le Captain ait le souffle court. Jusqu'à ce qu'il brûle du même désir.
Il pressait et poussait, ignorant chaque tentative de le faire ralentir, de le faire arrêter. Il pressait et poussait, jusqu'à ce que le Captain capitule.
Alors seulement il prenait ce qu'il voulait. Allongés ensemble sur son lit, il griffait, il mordait, il possédait.
Il se perdait dans le corps du Captain, chaque coup de rein autant une punition qu'une récompense. Il prenait et prenait. Et l'homme sous lui donnait et donnait. Toujours. Tout ce qu'il demandait. Tout ce qu'il réclamait. Que ce soit son sang, son souffle, son âme. Et même cela n'était pas suffisant. Le Soldat voulait son cœur. Mais il ignorait comment le demander, alors il faisait tout son possible pour le consumer entièrement. Pour le marquer.
Et dans un sens, le Captain le marquait lui aussi.
Parce qu'à chacun de ses gestes, chacun de ses baisers, il le piégeait un peu plus dans sa toile. Parce que même quand il capitulait, il n'abandonnait pas. Il essayait et essayait et essayait encore. De le faire ralentir, de lui montrer un peu de tendresse, de douceur. Mais le Soldat refusait. Il accélérait, il mordait, il serrait jusqu'à laisser des traces bleues et jaunes et violettes.
Il attaquait jusqu'à ce qu'il gagne.
Jusqu'à ce que le Captain jouisse, avec un cri rauque qui ressemblait parfois à un sanglot. Alors seulement il laissait son propre désir le submerger.
Ce n'est qu'une fois rassasié, une fois caché aux yeux du monde par tout le corps du Captain, en sécurité dans ses bras, qu'il se disait que ce qu'ils faisaient ne devraient pas se passer comme ça. Comme un combat. Comme s'il devait y avoir un vainqueur et un vaincu. Que ce qu'ils faisaient pouvait être un partage.
Mais il n' y avait plus rien chez le Soldat qui lui permette d'assez lâcher prise pour ça. Il devait prendre, prendre et toujours prendre. Combattre.
Être faible voulait dire que l'on perdait.
Être faible voulait dire que l'on subissait.
Être faible voulait dire faire face à des choix impossibles.
Il avait appris cette leçon. Il ne savait plus où ni comment, mais il se souvenait du résultat. Il ne serait plus jamais obligé de choisir.
Il ne serait plus jamais faible.
ooOoo
Quinze jours plus tard, il était installé dans de nouveaux quartiers. Le voyage avait été long et difficile, rendu d'autant plus pénible qu'il avait été gardé loin du Captain. Ils l'avaient laissé libre de ses mouvements - ça faisait longtemps qu'ils ne l'attachaient plus lors des trajets - mais il lui avait été interdit d'entrer en contact avec lui.
Ils avaient voyagé vers l'est puis le nord, jusqu'à arriver dans une nouvelle base, cachée au milieu d'un désert de glace et de neige. L'entrée était dissimulée au fond d'une grotte, à flanc de montagne et tout le complexe se trouvait enfoui sous des tonnes de roches.
Il y faisait constamment froid et humide. Les douleurs qu'il avait appris à ignorer, provoquées par la prothèse, était redevenues assez fortes pour lui faire perdre en efficacité. Les premières nuits avaient été misérables, seul dans ses quartiers, sans la chaleur du Captain pour le réchauffer et tenir éloigné le froid.
Il savait que le Captain était arrivé lui aussi, mais les responsables de cette nouvelle base avaient choisi de les séparer. Le Soldat ignorait où il était retenu et aucun des nouveaux gardiens n'acceptait de lui répondre quand il leur demandait, dans un russe hésitant, où il se trouvait.
Il ne savait pas si c'était le froid, la douleur, l'inquiétude ou un peu des trois qui l'avait poussé à attaquer après plusieurs jours de solitude. Mais il savait que la colère qui lui brûlait les veines ne s'éteindrait que lorsqu'il pourrait revoir le Captain, qu'il pourrait s'assurer qu'il allait bien.
Quand ils s'étaient rendu compte qu'ils n'arriveraient pas à le maîtriser, ils l'avaient endormi avec une fléchette, comme on l'aurait fait avec un animal sauvage, et l'avaient enfermé dans une cellule minuscule encore plus glaciale que le reste du complexe.
Il s'était arraché les ongles, brisé les doigts de la main, endommagé le bras en tentant d'ouvrir la lourde porte métallique.
Il avait fini par abandonner et s'était installé dans un coin de la pièce, son bras de chair autour de lui dans une tentative futile de garder un peu de chaleur corporelle.
Il ignorait depuis combien de temps il était là, mais il avait déjà atteint depuis plusieurs jours les étapes les plus douloureuses du manque.
Les plateaux de nourriture qui passaient par la trappe au bas du mur à intervalles irréguliers commençaient à s'entasser. L'odeur était devenue irrespirable depuis bien longtemps. Les restes de nourriture moisie et les autres déjections corporelles formaient un mélange qui lui donnait des hauts le cœur.
Ils n'avaient pas ouvert cette foutue porte une seule fois et quand, enfin, il entendit la serrure tourner, il se leva rapidement. Il était déjà debout et prêt à attaquer quand la porte grinça.
Le docteur Hemrich entra, amenant immédiatement la main devant son nez et sa bouche. Le Soldat resta sans bouger. Hemrich savait que ce n'était pas de sa faute. Hemrich savait qu'il ne fallait pas le séparer du Captain. Certainement qu'il ne pouvait pas lui en vouloir d'avoir cherché à le retrouver ?
Le médecin donna quelques ordres aux hommes qui étaient derrière lui, puis il tourna vers le Soldat :
"Suivez-moi."
Il ne se retourna même pas afin de s'assurer qu'il était derrière lui. Il savait qu'il serait obéi.
Leur premier arrêt fut dans une pièce entièrement carrelée. Il devina ce qu'il allait se produire à la seconde où il passa le pas de la porte. Sachant que tout nouveau signe de rébellion serait violemment réprimé, il s'installa de lui-même contre le mur du fond.
L'eau finit de le geler jusqu'aux os. Les vêtements qui lui fournissaient jusque-là une légère protection contre les températures glaciales du complexe empirèrent sa sensation de froid. On ne lui donna rien pour se sécher et se changer et il dut traverser les couloirs pleins de courants d'air avec l'eau qui dégoulinait de ses habits détrempés et de ses cheveux longs.
Quand il entra dans l'infirmerie - une des rares pièces à la température tolérable - ses dents claquaient. Au moins, il ne sentait plus mauvais.
Sous le regard impassible du docteur Hemrich, l'équipe médicale lui recassa tous les doigts afin de remettre en place les fractures qui s'étaient mal soignées. Il serra les dents pour supporter la douleur. Il savait que Hemrich avait de quoi le soulager s'il le souhaitait. L'en priver à cet instant était une juste punition pour son comportement.
S'il l'acceptait sans se défendre, sans supplier, il pourrait avoir sa récompense. Il pourrait retrouver le Captain. Hemrich savait qu'il ne fallait pas les séparer.
Cette idée lui permis de supporter la douleur pendant qu'ils réparaient le bras. Encore une fois, ils le firent sans le déconnecter. Sa punition pour s'être rebellé.
Pendant tout ce temps, Hemrich était présent. Il surveillait les équipes qui travaillaient sur lui, certains hommes que le Soldat connaissait, d'autre totalement inconnus. Il le surveillait avec une étincelle de fierté dans le regard.
Durant les différentes procédures, des gens vinrent à plusieurs reprises parler au médecin ou lui montrer des documents, des schémas. Il leur répondait calmement et avec assurance. Le seul moment où il perdit son flegme fut lorsqu'un homme en uniforme d'officier de l'armée russe entra.
La discussion devint houleuse et très rapidement, le ton monta. Malgré les bruits de l'équipe qui s'affairait sur son bras, le Soldat comprit que l'homme était l'officier qui dirigeait cet endroit et que Hemrich était furieux que ses directives n'aient pas été suivies à la lettre.
Quand enfin, ils le jugèrent assez réparé, le médecin revint le chercher.
Il ne lui parla pas une seule fois pendant qu'il l'emmenait vers la zone du complexe où il avait vécu lors de son arrivée. Le Soldat ne voulait pas retourner dans cette cellule, pas seul. Mais c'était Hemrich qui décidait. Il devait obéir. Il ferait ce qui était nécessaire pour que leur grande cause réussisse.
Il savait que le meilleur moyen de ne pas avoir ce qu'il voulait était de le réclamer, mais il ne put se retenir :
"Laissez-moi le voir. S'il vous plaît."
Hemrich se retourna vers lui et le gifla.
Il repartit ensuite et le Soldat lui emboîta le pas. Il savait pourtant qu'il n'avait pas à demander. Qu'il devait accepter ce qu'on lui donnait et ne pas vouloir plus. Il n'était qu'une arme, un outil. Rien de plus.
Il passa devant sa première cellule et continua dans le même couloir. Hemrich s'arrêta un peu plus loin, au niveau d'une porte gardée par quatre hommes lourdement armés. À travers le métal et le béton, le Soldat discerna la voix du Captain. Il l'entendait tambouriner contre l'acier.
"Laissez-moi le voir. Où est-il ? Que lui avez-vous fait ?"
Il regarda avec agitation Hemrich donner l'ordre de déverrouiller la porte. Le Captain était déjà à l'extérieur et avait mis deux hommes au tapis avant même de remarquer sa présence.
Il s'arrêta immédiatement. Ses yeux descendirent le long de son corps, stoppant avec un froncement de sourcil sur le bandage qui entourait sa main avant de finir sa vérification. Il resta ensuite planté devant lui, le regardant droit dans les yeux.
Il vit dans ses iris bleu le même soulagement qu'il ressentait. Le même besoin.
Le Soldat s'avança vers lui et d'une main sur la poitrine le fit reculer jusque dans la pièce. Elle ressemblait à celle qu'ils partageaient auparavant. La seule différence notable était les deux lits, poussés contre les murs opposés, au lieu de lits superposés.
La porte se referma derrière eux, avec un claquement lourd.
Le bruit sembla faire sortir le Captain de sa torpeur et ce dernier l'engouffra dans ses bras.
"J'ai eu tellement peur. Ils ont refusé de me dire si tu allais bien. Ils m'ont juste dit que tu avais été puni. Ne me refais jamais une peur pareille. Jamais. J'ai cru t'avoir perdu. Je ne peux pas te perdre."
Le Soldat ne répondit pas. Il laissa la chaleur du Captain chasser le froid de ses muscles, de ses os. Il laissa ses mots chasser le froid de son âme et de son cœur.
ooOoo
La vie ici n'était pas très différente de celle qu'ils avaient dans leur ancienne base. Leurs journées étaient rythmées par les entraînements, les repas, les passages sur la chaise ou une table d'opération. Toujours la même routine.
Mais quatre semaines après s'être retrouvés, ils furent emmenés tous les deux dans une salle de briefing. L'homme qu'il avait vu se disputer avec le docteur Hemrich leur donna de nouveaux ordres.
C'était la première fois qu'ils avaient une mission en commun. Habituellement, ils étaient envoyés séparément, dans des lieux et à des dates différents. Pour des raisons qu'il ignorait, le Soldat partait beaucoup plus souvent et les quelques fois où il était resté seul, il n'avait fait que tourner comme un lion en cage. Il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour le Captain. Qui surveillait son flanc gauche si le Soldat n'était pas là pour le faire ?
Mais cette fois était différente, ils partaient tous les deux. Il était excité à l'idée de pouvoir montrer ses capacités au Captain. Ils se battaient régulièrement ensemble, personne d'autre n'étant capable de tenir tête à l'un ou à l'autre, mais rien ne valait le terrain pour montrer ses véritables compétences.
Il fut surpris lorsqu'il monta dans le camion et qu'il y trouva le Captain, attaché avec une chaîne à un anneau dans le sol. Il y avait également une dizaine d'hommes, tous armés, qui les accompagnaient. Il avait lu le rapport préparatoire à la mission, ces soldats étaient inutiles, le Captain et lui étaient capables de la gérer seuls.
Il s'installa sur le banc en face de son coéquipier, et profita du trajet pour passer ses armes en revue et les nettoyer. Quand ils arrivèrent, après plusieurs heures de route, à l'emplacement de leur mission, le Captain fut détaché et armé.
Leur objectif était de mettre la main sur les recherches d'un certain professeur Vlatonikov. Ils devaient prendre le plus de dossiers et échantillons possible et détruire ce qu'ils ne pourraient pas emmener.
Le Captain, le Soldat et deux autres hommes pénétrèrent le périmètre du laboratoire par la clôture nord. Ils évitèrent sans difficulté les patrouilles qui faisaient le tour du parc et s'avancèrent vers une porte à l'arrière du bâtiment.
Un coup du poing métallique suffit à faire céder la serrure et ils entrèrent tous les quatre dans un premier couloir, le Captain à leur tête. Ils avaient tous mémorisé l'agencement des lieux avant de partir et, une fois arrivés à un embranchement, ils se séparèrent.
Le Soldat, suivi du premier homme iraient vers l'ouest, là ou se trouvaient les bureaux pendant que le Captain et le dernier membre de leur équipe iraient dans les laboratoires aux étages supérieurs. Le premier groupe à terminer irait rejoindre le second pour l'aider à récupérer le plus de données possibles.
Moins de quinze minutes après s'être séparés, le Soldat était déjà en route pour les laboratoires. Il avait plusieurs dossiers avec lui et avait mis le feu au reste. L'alarme n'allait pas tarder à retentir et il pressa le pas.
Le Captain sortait d'une des pièces au dernier étage lorsqu'une explosion secoua les murs du bâtiment. Immédiatement, une alarme se mit à hurler dans la nuit. Les quatre hommes se regardèrent avant de s'élancer vers les escaliers qui allaient les ramener au rez-de-chaussée. Ils furent bloqués au détour d'un couloir par plusieurs hommes armés.
Le Captain détacha son bouclier de son dos. Il avait la même teinte que le bras, un gris métallique assez clair avec, en son centre, une étoile rouge. La même que celle qui était apparu sur son bras lors de son dernier réglage. Il aimait savoir qu'ils portaient tous deux le même symbole.
Après un seul échange de regard, ils s'élancèrent dans le couloir. Leur travail d'équipe était parfait, comme s'ils avaient combattu côte à côte toute leur vie. Moins d'une minute après s'être mis à découvert, leurs opposants étaient à terre. Morts ou inconscients.
Ils étaient tous les deux indemnes mais un des soldats qui les accompagnait n'avait pas eu cette chance. Il gisait à l'entrée du couloir, une balle dans la tête. Il n'y avait plus rien à faire pour lui et prendre son cadavre avec eux leur ferait perdre trop de temps.
L'alarme hurlait toujours. L'explosion avait engendré un incendie qui menaçait de devenir incontrôlable. Ils continuèrent leur cheminement à travers le bâtiment. De nombreux bruits de bottes étaient audibles dans les couloirs derrière eux. Ils allaient bientôt être rattrapés.
La porte qui menait à la sortie était juste devant eux lorsque le Captain se retourna brusquement et donna un violent coup de bouclier au visage de leur équipier.
Il saisit ensuite le Soldat par le poignet et le tira jusqu'à la sortie. Une fois dehors, il partit vers l'est, plutôt que de se diriger au nord où le reste de leur équipe les attendait.
Le Soldat s'arrêta brusquement.
"Le Nord est par là."
"Nous n'allons pas au Nord."
"Il n'y a rien entre nous et le point de rendez-vous, nous pouvons le rejoindre par la route la plus courte."
Il ne comprenait pas pourquoi il fallait faire ce détour. Il ne comprenait pas pourquoi le Captain avait assommé leur coéquipier.
Il continua à le tirer par le poignet, parlant par dessus son épaule :
"On ne les rejoint pas. On va partir d'ici."
Cette fois le Soldat se dégagea. Il regarda le Captain avec incompréhension, se sentant inexplicablement trahi.
"Je ne veux pas partir. Je veux retourner à la base. Ce que ne nous faisons est important. Nous préparons un monde meilleur."
Le visage du Captain se tordit de douleur. Il parla d'une voix douce, comme s'il avait besoin de consoler un enfant.
"Non, Bucky. On ne prépare un monde meilleur. Ces gens préparent tout le contraire d'un monde meilleur. Maintenant suis moi."
Bucky ? Est-ce que le Captain le prenait pour quelqu'un d'autre ? S'était-il pris un coup sur la tête ? Et pourquoi est-ce qu'il parlait encore et toujours de ce Bucky ?
Le Soldat sentit la colère monter en lui. Bucky n'était pas là. Mais lui, il l'était. S'il n'était pas suffisant pour la Captain, qu'il parte. Il continuerait sa tâche, ses missions, il rendrait le monde meilleur, plus sûr, le docteur Hemrich le lui avait promis.
Il prit un ton venimeux :
"Rejoins donc Bucky s'il est plus important que notre mission."
Il ne dit pas le que moi, mais le Captain l'entendit quand même. Il se rapprocha de lui, l'air attristé.
"Je ne te quitterais pas, je te l'ai promis. Mais il faut vraiment qu'on parte d'ici. Je t'expliquerai plus tard. Tu me fais confiance ?"
Bien entendu qu'il lui faisait confiance. Mais ça n'avait rien à voir.
Le Captain lui demandait de trahir la cause. Celle pour laquelle il avait tué. Sa mémoire était pleine de visages, déconnectés, isolés, morts, tous victimes du même sort. Des hommes, des femmes, des enfants. Sans cette cause, il ne serait plus qu'un vulgaire assassin.
Ils entendirent des voix derrière eux. Certainement le reste de leur équipe. Le regard du Captain se fit suppliant :
"S'il te plaît. Viens avec moi."
Il ne sut jamais ce qu'il aurait choisi car à ce moment, leurs coéquipiers arrivèrent derrière eux.
Un des hommes lui demanda en russe ce qu'il s'était passé, ce qu'ils faisaient là. Il répondit, dans la même langue, le regard planté dans celui du Captain :
"Nous avons rencontré de la résistance. Nous ne voulions pas leur donner votre position, alors nous allions vous rejoindre en contournant par le flanc est. "
"Vous avez les dossiers et les échantillons ?"
Il montra du menton les documents, fioles et boites qu'ils avaient emmenés avec eux.
"Tout est là."
"Bien. Ne restons pas là."
Il n'avait pas quitté le Captain du regard durant toute leur conversation. Allait-il essayer de s'enfuir à nouveau ? Allait-il revenir avec eux, tenir sa promesse envers lui ? Il ignorait s'il comprenait aussi bien le russe que lui. Avait-il compris que le Soldat venait de le couvrir ? Ils discutaient habituellement en anglais.
Il aurait du prévenir ses équipiers que le Captain avait cherché à s'enfuir, mais il en était incapable. Il voulait prendre quelques heures afin de réfléchir. Il serait encore temps de prévenir ses supérieurs lors de son débriefing.
Les hommes se détournèrent d'eux et, pendant quelques secondes, le Soldat crut que le Captain allait tenter de s'enfuir. Puis ce moment passa. Le Captain s'élança à la suite de leurs coéquipiers, le visage marqué par la tristesse et la résignation.
Le Soldat lui emboîta le pas.
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Rapport du colonel Ivan
Date : 12 février 1946
Sujet : Rapport de mission Vlatonikov.
A la date du 12 février 1946 une équipe a été envoyée pour récupérer les résultats des recherches du docteur Vlatonikov. La mission fut couronnée de succès. Les pertes - deux hommes, l'un confirmé mort par le Soldat de l'hiver, l'autre possiblement entre les mains de l'ennemi - sont bien en deçà de ce à quoi nous nous étions attendus.
Les deux débriefings du Captain et du Soldat, menés séparément, rapportent les mêmes événements :
Quatre hommes ont pu entrer sans difficulté dans le complexe par la face nord. Le reste de l'équipe les attendait près des véhicules. Comme nos espions nous l'avaient suggéré la porte arrière ne posa aucune difficulté.
L'avancée dans le bâtiment a été facilité par la connaissance préalable des lieux. L'équipe chargée de retrouver les documents a été la première à terminer et à rejoint celle du laboratoire. C'est à ce moment qu'une explosion a eu lieu, déclenchant l'alarme. C'est en cherchant à sortir que le premier homme est mort, victime d'une balle perdue.
Le second soldat est tombé inconscient suite à un coup alors qu'ils avaient presque atteint la sortie. Les échantillons et les dossiers étant de première importance, ils ne pouvaient le transporter et sont donc sortis sans lui.
Afin de ne pas mener leurs poursuivants directement au reste de l'équipe, ils ont choisi de faire un détour et de se diriger vers l'est. C'est là que les hommes les ont rejoints.
Ils ont ensuite essuyé quelques tirs lors de leur retraite, mais le Captain et le Soldat ont éliminé la menace rapidement. Leur duo est extrêmement efficace et les avantages qu'ils apportent contrebalance largement les risques à les laisser mener des missions ensemble.
Le retour s'est passé sans problème et après un débriefing minutieux, ils ont été renvoyés tous deux dans leurs quartiers.
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Rapport du docteur Hemrich
Date : 12 février 1946
Sujet : Évaluation définitive du projet Soldat de l'hiver.
Je suis très heureux de vous apprendre que le projet Soldat de l'hiver est un succès retentissant. La dernière mission menée conjointement avec le Captain en est la preuve.
Laissés seuls, ils ne se sont pas enfuis, mais ont mené leur mission avec succès.
Le Soldat nous est entièrement dévoué et ce fait nous permet de contrôler le Captain efficacement.
Nous n'avons pas encore trouvé de moyen de faire tenir le conditionnement chez lui, mais je ne désespère pas que nos recherches sur le sérum nous permettent un jour de trouver une solution.
Pour le moment, ils forment tous deux un des atouts majeurs d'Hydra. Il est important que nous en gardions le contrôle le plus longtemps possible. J'ai donné l'ordre de les placer tous deux en caisson cryogénique. Ils seront plongé en stase et nous pourrons ainsi nous servir d'eux quand cela sera nécessaire.
