Chapitre 6 - 憂き目- détresse

Saito ne savait pas ce qu'il devait penser.

Il se sentait soulager de ne pas être dans la même équipe que Soji. Son amoureux n'aurait pas raté de le questionner durant le trajet, modifiant sans cesse la question qu'il pouvait lire dans ses yeux : « qu'est-ce qui ne vas pas? » Le gaucher n'avait aucunement envie de lui expliquer, encore moins lorsqu'un combat se faisait imminent.

D'une autre part, il était anxieux d'être sous les ordres d'Hijikata. Il savait que le vice-commandant ne tenterait rien en présence d'un si grand nombre de témoins, mais cette certitude lui apportait peu de réconfort. Le simple fait de le regarder lui rappelait les évènements de l'après-midi.

Saito opta donc pour la solution habituelle. Il repoussa ses pensées et ses émotions afin de se concentrer uniquement sur le moment présent.

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À droite de Kondo, observant les lieux d'un air qu'il espérait détaché, Soji maîtrisait difficilement son impatience. À l'annonce impérieuse du commandant du Shinsengumi, de nombreux hommes se massèrent à l'étage supérieur, les dévisageant d'un regard maussade. Il peinait à contenir son excitation lorsque son maître lança l'ordre d'attaquer.

Sans la moindre hésitation, il porta la main à sa lame et s'élança aux côtés de ses frères d'armes. Il ne ressentait aucun malaise à taillader la chair de semblables, de prendre leur vie du tranchant de son épée. Il ne vivait que pour ce moment, pour cette unique chance de prouver son utilité. Il ne savait faire autre chose que tuer : il avait appris à se battre, à assassiner des ennemis imaginaires dès son jeune âge. Il avait vieilli en attendant l'heure où il pourrait démontrer le fruit de cet apprentissage rigoureux pour lequel il avait sacrifié les joies de l'enfance.

Combien de fois Soji s'était-il réfugié derrière le dojo, sanglotant, maudissant ce qu'il souhaitait si ardemment? Aussi souvent qu'Hijikata avait tenté de le dissuader de se mêler aux conflits qui secouaient alors le groupe de rônins qu'ils avaient composé sous l'autorité de Serizawa. Jusqu'au jour où il avait réglé le compte de ce traître. Ses mains, désormais teintées de sang, étaient destinées à tenir une arme, à vaincre, à honorer le nom du Shinsengumi et celui de Kondo.

Il était devenu un samouraï hors pair, certes, mais il gardait des souvenirs amers de son entraînement.

Il évita d'un saut agile le coup porté par un ennemi et se plaça dos à Shinpachi. L'autre homme était un féroce combattant et il se débrouillait bien seul; il n'y avait qu'avec Saito que Soji formait une équipe indivisible et invincible.

-C'est tout Kondo-san, foncer tête baissée dans la mêlée et crier en menant l'attaque!

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Protégeant les arrières d'Heisuke, occupé à nettoyer l'un des escaliers des indésirables qui se précipitaient de l'étage pour se joindre à la bataille, Soji ne pouvait s'empêcher de se demander où se trouvait la tête dirigeante de cet étrange complot. Tous les ennemis se trouvaient en hauteur à leur arrivée, signifiant que s'ils discutaient d'un plan quelque conque, leur chef devait se terrer là-haut. Et il restait là, à abattre des moins que rien.

-Il n'y en a que deux! N'hésitez pas! Tuez-les!

-On dirait pourtant qu'ils commencent à hésiter… remarqua Soji.

-Occupons-nous d'eux avant qu'Hijikata-san et les autres ne rapplique! S'exclama Heisuke.

Sa détermination faisait plaisir à voir. Pourtant, le capitaine de la première division ne se sentait pas d'humeur à laisser s'échapper les proies les plus importantes. Il pivota sur ses talons et grimpa l'escalier deux marches à la fois, passant à la droite de son frère d'arme.

-Désolé.

Il ne prêta pas la moindre attention au cri de protestation d'Heisuke. Suivi par le plus jeune, il débarrassa l'étage des ennemis s'y trouvant, puis s'avança lentement vers une porte restée close malgré la clameur et l'ampleur des combats. Il touchait au but. Il l'entrouvrit, juste assez pour jeter un coup d'œil à l'intérieur. Il ne put réprimer un petit son étouffé en apercevant deux hommes, deux inconnus, de loin différents des samouraïs qu'ils avaient croisés jusqu'ici.

L'un d'eux, d'une stature imposante, se tenait debout, les bras croisés, observant d'un air impassible les batailles se déroulant à l'extérieur. Son air serein, alors que tout autour des hommes mourraient, lui rappela vaguement Saito, capable du même calme en situation de crise. C'était bien leur seule ressemblance, d'ailleurs; Soji n'aurait pas donné sa confiance à cet être.

Pourtant, c'était l'autre homme qui l'intriguait le plus : ses cheveux d'une pâleur qu'il n'avait jamais vu avant, ses yeux rouges exprimant un mépris évident, son sourire narquois, tout le désignait comme un ennemi. Soji avait bien appris à ne pas juger trop rapidement, mais il ne pouvait s'empêcher de ressentir un vague malaise en observant cet inconnu.

Il entra dans la pièce, Heisuke sur les talons, et l'homme imposant –qu'il décida de surnommer le Titan, faute d'imagination – détourna son regard bleu vers lui, sans manifester ni surprise ni intention hostile. Le capitaine de la première division leva son épée et l'empoigna fermement, démontrant clairement ses desseins. Il n'était pas venu ici dans l'idée de terminer cette attaque de façon pacifique et il comptait bien prouver qu'il pouvait se débarrasser d'eux. Peu importe combien différents ils étaient.

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Heisuke peinait à tenir le Titan en respect. Son adversaire n'avait aucune arme en sa possession, mais à la seule force de ses poings, il expédia le jeune capitaine contre une porte, qui se retrouva arrachée de son cadre sous l'impact. Courageux, il se releva, brandissant à nouveau son épée. Il refusa d'écouter le charmant discours de l'homme et, loin de ranger sa lame ou cesser le combat, il s'élança de nouveau. Le Titan saisit l'arme dans son poing et, d'un coup du tranchant de la main, fit lâcher prise au jeune homme.

Il porta ensuite un coup à son tour, éclatant la plaque frontale d'Heisuke, mettant définitivement fin à la bagarre. Le jeune capitaine de la huitième division ne réussit qu'à murmurer un faible « Attend… » avant de perdre connaissance, sa dernière pensée allant à Chizuru. Ses rêves de vainqueur envolés, il préféra ne pas insister plus longtemps.

Au moins pourrait-il retourner au quartier général pour revoir la jeune fille.

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Soji n'avait pas plus de chances face à son ennemi. Il multipliait les coups et les enchaînements, portait des attaques qu'il connaissait par cœur et qui se révélait souvent fatales, pourtant, il ne parvenait pas à atteindre l'homme aux cheveux pâles. Sa lame s'approcha suffisamment pour trancher l'une de ses mèches claires, sans pour autant toucher la peau de son rival, qu'il affubla d'un surnom à son tour : le Serpent. Vif et sournois, gardant un sang-froid désagréable et ayant des yeux de reptile.

Cet inconnu n'avait toujours pas daigné dégainer son arme et il menait bien la danse. Soji porta un nouveau coup, y mettant toute sa force –force qui commençait lentement à l'abandonner, sans qu'il ne veuille réaliser ce que cela impliquait- et l'autre homme para à l'aide de son fourreau. Le capitaine du Shinsengumi s'écarta, attendant la suite avec une certaine appréhension, mais l'adrénaline dissipa rapidement ce sentiment bienveillant. Si ce Serpent démontrait de telles habilités sans épée, quelle serait sa puissance une fois armé?

-Tu sembles avoir les crocs bien acérés, lança son adversaire.

-Si tu laisses tomber ta garde, je vais te couper en morceaux si petits que je n'aurais plus rien à me mettre sous la dent, rétorqua Soji.

La bataille se poursuivait, comme s'il était impossible de mettre fin à cette valse mortelle. L'écho des lames s'entrechoquant servait d'orchestre, les attaques de plus en plus précises, de pas et seul l'épuisement de l'un des deux parviendrait à cesser le tout. Alors, seulement alors, le vainqueur mériterait le prix, pourrait prendre la vie de l'autre d'un habile coup d'épée. Mais soit ce Serpent ne connaissait pas les règles, soit prenait-il un malin plaisir à les transgresser. Il coinça la lame de Soji sous son bras et, profitant de son incapacité à poursuivre l'étrange chorégraphie, il lui donna un coup de pied dans l'estomac, le projetant au sol.

Soji se redressa tant bien que mal, le souffle court, quelque chose lui obstruant la gorge. À peine remis sur ses pieds qu'il porta la main à sa bouche, la maculant d'une quantité inquiétante de sang.

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-Saito, tu vas t'occuper de ce qui se passe à l'intérieur. En tant que vice-commandant du Shinsengumi, je me dois de leur payer un certain respect.

-Compris.

Un ordre bref et ses hommes dégainèrent leur arme, prêts à sacrifier leur vie au nom du Shinsengumi. D'un mouvement coordonné, ils s'élancèrent à l'intérieur du bâtiment, s'immobilisant l'espace des quelques secondes nécessaires à leur capitaine pour les diriger dans la bataille :

-Ne laissez personne s'enfuir! N'hésitez pas à achever quiconque résiste!

Laissant les autres combattants se charger des ennemis, il se dirigea vers l'arrière de l'établissement. Il aperçu Kondo, puis tomba sur Shinpachi.

-Hé, tu es plutôt en retard. Malheureusement, je me suis déjà servi et j'ai opté pour les meilleurs morceaux.

-Je vais laisser passer pour ce soir.

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-Ce n'est qu'une égratignure! Soji crache du sang!

« Soji crache du sang »

Cette phrase le frappa de façon impitoyable, comme seul peut le faire une chose immatérielle, impliquant tant d'horreurs que Saito n'osait réellement y penser, sans pour autant réussir à l'oublier. Il tenta de se séparer de ses pensées atroces qui enserraient son cœur comme il éliminait ses ennemis, mais rien n'y faisait. Ce n'était peut-être rien de grave. C'est à peine s'il remarqua la présence de Yukimura.

-Où est Soji?

-À l'étage!

-J'y vais!

Malgré les protestations de Kondo, elle s'élança dans l'escalier, animée d'une profonde détermination. Un homme armé surgit devant elle, l'arrêtant dans son élan et Saito se porta à la rescousse de la jeune fille.

-Saito-san?

-Bien que j'éprouverai des remords si je te permettais de mourir, ce n'est pas mon travail de te protéger. Puisque tu as décidé de venir à l'intérieur, sois prête à te défendre.

Ce n'était pas cela qu'il voulait lui dire. Il voulait prendre son poignet, l'écarter du chemin et passer devant elle, se rendre à l'étage afin de vérifier l'état de Soji. Ce sang n'était peut-être dût qu'à un coup mal placé, mais s'il était face à un ennemi, elle ne serait d'aucune utilité. Le gaucher aurait voulu l'accompagner, si elle avait insisté, afin de lui offrir une certaine protection, mais il réprima cet excès d'inquiétude et la laissa filer, se retournant pour s'occuper d'un adversaire.

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Soji peinait à tenir debout, n'arrivait qu'à prendre de brèves inspirations qui l'abandonnaient tout de suite. La pièce tournait autour de lui, sa tête l'élançait horriblement et il avait l'impression que son cœur cherchait à traverser sa poitrine. Il fixait son rival sans réellement le voir, sans trop comprendre ce qu'il faisait là, à pointer une arme dans la direction d'un Serpent qu'il ne parviendrait pas à vaincre, même au prix d'efforts surhumains. Car cet homme aux cheveux pâles n'était visiblement pas humain.

Malgré la chaleur étouffante de la pièce, ses mains étaient sèches et semblaient brûlantes, son corps tout entier, couvert de sueur quelques minutes plus tôt, apparaissait être sur le point de se craqueler et de tomber en poussière. Et il chargea à nouveau, seulement pour rater sa cible encore une fois, enchaînant rapidement avec un autre coup, que son opposant contra du plat de la lame.

-Est-ce tout ce que tu peux faire?

Sans attendre de réponse, il pivota et enfonça son épaule dans le torse de Soji, y mettant tout son poids, sans pour autant réussir à renverser le jeune capitaine. Il chancela tout de même avant de poser un genou au sol, crachant encore un peu de sang. Chaque battement frénétique de son cœur envoyait une douleur de plus en plus sourde à son crâne et, un instant, il crût qu'il serait préférable de rester là, de ne plus se relever. Il tremblait, mais il n'avait aucune sensation de la chaleur environnante, s'il ne faisait pas froid. Il ne comprenait plus rien à ce qui l'entourait.

Chizuru était déjà à ses côtés, bien plus inquiète pour lui que terrorisée par l'inconnu, qui la menaçait de son épée, son air supérieur remplacé par une attitude hautaine et insolente. Soulevant un peu ses paupières, Soji replaça la pièce et, sans attendre, se redressa d'un coup, protégeant la jeune fille de son corps affaibli.

-Je suis ton adversaire. Peux-tu la laisser en dehors de tout ça?

-Pauvre fou. Dans cette condition, tu fais un bouclier plutôt inutile.

-Je ne suis pas inutile…

Chizuru le retint avant qu'il ne s'élance de nouveau. Il n'était pas inutile, il allait le prouver, montrer à Kondo, à Hijikata et aux autres qu'il était capable de venir à bout de ce Serpent, que ce n'était pas quelques coups et quelques gouttes de sang qui le mettrait hors jeu. Son ennemi rengaina son arme et s'éloigna nonchalamment, prêtant une oreille sourde aux récriminations de Soji, qui perdit l'équilibre en essayant de le suivre.

-Je peux… encore me battre…

L'autre homme s'échappa tout de même, le gratifiant d'un sourire moqueur. Il avait échoué, avait laissé son adversaire partir, sans même lui infliger ne serais-ce qu'une coupure, aussi ridicule fût-elle. Au final, c'était comme s'il n'avait jamais dansé cette valse mortelle. Il était utile. Il était passé si près de réussir à le confirmer –aux autres, à lui - et pourtant, personne n'en saurait rien.

Ce Serpent l'avait traité d'inutile et Soji n'avait pu lui prouver le contraire –lui démontrer qu'il était plus qu'un objet de réconfort pour un chien blessé.


Note(s) : Veuillez m'excuser pour le long délai entre ce chapitre et le précédant m(_ _)m
D'ailleurs, le prochain chapitre sera beaucoup plus axé sur le OkiSai~ !