Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE VII
Ce matin-là, quand Suguru ouvrit les volets de sa chambre, le ciel était bleu et dégagé. La journée s'annonçait magnifique et un petit sourire voleta sur ses lèvres. Aujourd'hui était le jour du Tanabata, et mieux valait qu'il fasse beau pour la fête.
Le jeune garçon lança un coup d'œil distrait à son réveil : il était presque 9 heures. D'ordinaire il se levait beaucoup plus tôt mais il était en vacances et, en cette première semaine de congés, il avait décidé de couper complètement avec les révisions. Il avait bien le temps de s'y remettre.
Suguru s'étira paresseusement et alla faire sa toilette. Il descendit ensuite à la cuisine, où un copieux petit-déjeuner l'attendait.
C'était vraiment bon d'être de retour à la maison. Bien évidemment, l'adolescent appréciait son indépendance tôkyôïte, mais pour tout dire sa famille et ses amis lui avaient manqué. Depuis qu'il était revenu à Kyôto, il avait revu ses anciens camarades de classe qui, eux, étaient toujours lycéens, et n'arrivait presque pas à réaliser combien les choses avaient changé pour lui. Il ne le regrettait pas, bien sûr, mais… c'était tout de même agréable de se ressourcer.
« Bonjour, m'man », s'annonça-t-il en prenant place devant son petit-déjeuner, l'eau à la bouche. Un vrai petit-déjeuner, voilà qui le changeait des instantanés dont il avait pris l'habitude de se nourrir !
Tout en mangeant, il se prit à songer à Hiroshi. Celui-ci ne lui avait pas dit ce qu'il comptait faire de ses vacances. En y réfléchissant bien, d'ailleurs, le jeune homme ne lui avait jamais vraiment parlé de lui. Oh, il connaissait tout de sa passion pour la musique, les films qu'il aimait, les livres qu'il affectionnait… mais il s'était toujours montré très évasif sur sa famille, et tout ce que Suguru savait à ce sujet, il le devait à cette rencontre fortuite au théâtre. Et encore, Nakano ne s'était même pas aperçu de sa présence, ce soir-là. À repenser à cette soirée, à l'air noble et élégant qu'avait le jeune homme dans son kimono, le garçon sentit une minuscule grenouille remuer soudain dans son estomac. Étrange comme quelqu'un pouvait posséder deux facettes si différentes… Malheureusement, c'était celle qu'il appréciait le moins que Nakano laissait voir le plus souvent.
Son petit-déjeuner achevé, Suguru gagna le salon et prit place devant le piano qui occupait tout un coin de la pièce. Il était ancien et venait d'Europe, et c'était sur ses touches polies, patinées par l'usage, qu'il avait appris à jouer. Sans même y penser, il laissa ses doigts voler au-dessus du clavier et joua la mélodie qu'avait composée Hiroshi à l'occasion de son anniversaire.
C'était cet aspect qu'il aimait chez le jeune homme, et non celui du dragueur de bas étage obnubilé par la gaudriole. Hélas, il semblait que l'un n'allât pas sans l'autre.
« C'est très joli ce que tu joues, lui dit sa mère, interrompant sa rêverie. De qui est-ce ?
– Oh, de… d'un ami. Tu sais, c'est lui qui a retrouvé Ritsu le jour où il s'est égaré dans le parc Ueno. Il est musicien, lui aussi.
– C'est un de tes camarades de classe ?
– Non, j'ai fait sa connaissance par hasard… totalement par hasard. »
Et je me demande bien jusqu'où ce hasard va nous conduire. Car, de gré ou de force, il semble toujours finir par nous remettre en présence.
XXXXXXXXXX
L'air était doux, délicieusement tempéré par une légère brise, et les étoiles brillaient dans le ciel dégagé. Tandis que ses parents et Ritsu déambulaient de leur côté dans les ruelles illuminées et joliment décorées du vieux quartier de Gion, Suguru était sorti avec quelques amis de son âge et la conversation roulait sur sa vie estudiantine à Tôkyô.
« …Tu vas souvent à Roppongi ? Il paraît que c'est drôlement chaud, là-bas !
– Non, je n'y suis jamais allé. Mais je n'ai pas beaucoup de temps libre, vous savez. La fac, c'est vraiment autre chose que le lycée.
– Tu t'es fait des amis ? Ça ne doit pas être évident, vu que tu es le plus jeune. »
L'image d'Hiroshi traversa furtivement l'esprit du garçon. Il hocha la tête et ouvrit la bouche pour répondre quand on l'interpella.
« Hé ! Fujisaki ! »
Suguru se retourna et son cœur fit un bond dans sa poitrine. Là, au milieu de la foule, revêtu d'un yukata bleu et gris, se tenait Hiroshi Nakano et c'était lui qui venait de l'appeler. Subitement, et inexplicablement, une véritable allégresse l'envahit.
« Nakano ! répondit-il avec enthousiasme. Que faites-vous ici ? »
Le jeune homme avança vers le petit groupe et le sourire de Suguru vacilla légèrement à la vue de la jolie jeune fille qui l'accompagnait, mais il se reprit aussitôt.
« Bonsoir ! Si je m'attendais à te croiser ici ! Décidément, le destin ne semble pas prêt à nous laisser tranquilles, pas vrai ? » déclara Hiroshi sans se rendre compte de rien et sincèrement réjoui par cette rencontre. Les amis du jeune pianiste, trois garçons et deux filles sensiblement du même âge, saluèrent les nouveaux arrivants d'un hochement poli de la tête.
« Je ne suis de passage à Kyôto que pour quelques jours, chez des amis. Voici Etsu, la sœur de l'ami chez qui je loge », présenta le guitariste. La jeune fille sourit et se serra contre lui.
« Je suis sa petite amie », rectifia-t-elle d'un ton mutin, et Hiroshi grimaça intérieurement. Il savait parfaitement que Suguru n'appréciait pas son côté volage ; il l'avait surpris en compagnie d'un garçon, et il était maintenant avec une fille. En effet, une ombre obscurcit le visage du jeune étudiant.
« Vraiment ? Dans ce cas, nous allons vous laisser seuls tous les deux, je ne pense pas que vous ayez envie d'être dérangés, rétorqua-t-il avec froideur. Bonne soirée, m… Nakano, et amusez-vous bien. »
Il s'éloigna sans attendre de réponse, suivi par ses amis quelque peu décontenancés. Désemparé, Hiroshi le regarda s'éloigner, petite silhouette vêtue d'un yukata rouge et noir qui ne tarda pas à se perdre dans la foule.
« Hé ben, pas très sympa ce gosse, commenta Etsu. Il est jaloux ou quoi ?
– Hein ? Mais non, il… il est juste un peu bizarre… répondit Hiroshi d'un ton désinvolte qui masquait à merveille son désarroi. Viens, continuons à nous promener. »
Était-ce vraiment de la jalousie qu'éprouvait Suguru ? Son attitude avait brutalement changé sitôt qu'Etsu s'était déclarée comme étant sa petite amie. Mais si le garçon était jaloux, c'était peut-être parce que…
Non, c'est impossible… Fujisaki… en pincerait pour moi ?
C'était tout bonnement ridicule. Suguru n'aimait pas les cavaleurs, il le lui avait clairement fait comprendre, et son attitude n'était due qu'à cela.
Réprimant un soupir, Hiroshi reprit sa marche le long des rues en fête, le cœur étrangement lourd.
XXXXXXXXXX
« Hé, Suguru, mais qu'est-ce qu'il t'a pris de t'en aller comme ça ?
– C'est vrai, on n'a même pas eu le temps de discuter avec eux ! Ils avaient l'air sympa ! »
Suguru avait ralenti le pas une fois qu'il avait estimé avoir placé une distance suffisante entre Hiroshi et lui. Les adolescents se trouvaient à présent dans une ruelle un peu moins populeuse, en retrait des festivités qui battaient leur plein non loin de là.
« Mais non, il valait mieux les laisser seuls. Je connais Nakano, il n'y a que le cul qui l'intéresse, alors on n'allait pas les déranger, dit-il d'un ton pincé.
– On dirait presque que tu es jaloux, Suguru, avança l'une de ses camarades. Tu as fait une drôle de tête quand cette fille a dit qu'elle était la copine de ton ami. »
Suguru haussa les épaules.
« Je ne risque pas d'être jaloux de quoi que ce soit ayant un rapport avec ce type. Ce n'est d'ailleurs pas la peine d'en parler davantage. »
Mais il avait beau adopter un ton détaché, il était complètement chamboulé. La réflexion de Rié l'avait atteint en plein cœur. Il était jaloux. La vue de cette fille s'accrochant à Nakano comme un koala à une branche d'eucalyptus l'avait rendu furieux. Tout comme il avait été hors de lui le soir où il avait surpris le jeune homme en compagnie d'un autre garçon, le soir du concert au Hillside. Ce n'était pas envers Nakano qu'était dirigée sa colère.
Mais alors, cela ne pouvait signifier qu'une seule chose. Une seule épouvantable chose, que Suguru était bien incapable en cet instant d'accepter, mais grâce à laquelle il expliquait soudain ses frissons dans le dos, la douce chaleur qui naissait dans son ventre chaque fois qu'il pensait à son camarade, l'engourdissement étrange qu'il éprouvait à sa vue, et les sursauts de son cœur.
Il était amoureux d'Hiroshi Nakano.
« Bon, on va voir l'embrasement des mâts de bambou ? C'est bientôt l'heure », proposa un de ses amis. À l'approche de minuit, les mâts étaient enflammés afin que les vœux qu'ils portaient puissent se réaliser. Il s'agissait de l'un des moments forts du Tanabata, mais pour Suguru, rien ne pouvait avoir moins d'intérêt en cet instant-là.
Il aimait Hiroshi. Il aimait un autre garçon. Et cette révélation venait de l'atteindre aussi brutalement qu'un coup en plein dans l'estomac et le laissait sans force, anéanti.
« Suguru, qu'est-ce que tu fais ? Tu es bizarre, depuis tout à l'heure.
– J'arrive… » fit le jeune garçon d'une voix éteinte. La fête n'avait subitement plus le moindre attrait à ses yeux. Il venait de prendre conscience qu'il était attiré par les garçons et la brutalité de cette révélation l'avait effondré.
C'est impossible, je n'ai jamais rien ressenti pour un autre garçon ! Je n'ai jamais eu le béguin pour personne, je…
Oui mais, il trouvait Hiroshi séduisant. Quelques nuits auparavant, n'était-il pas allé jusqu'à l'épier pendant son sommeil ? Et quand il l'avait vu en kimono, lors de la soirée au théâtre, il l'avait trouvé beau. Sur le moment, il n'y avait vu qu'une réaction d'admiration normale… ou alors, s'en était-il persuadé ?
Complètement bouleversé, Suguru assista, sans y accorder la plus petite once d'attention, au joyeux spectacle de l'embrasement des mâts de bambous ornés de bandes de papier multicolores, car en ce soir de Tanabata il venait de recevoir le plus grand choc de sa jeune existence : il était amoureux d'un garçon.
XXXXXXXXXX
Il n'avait pas revu Hiroshi au cours des jours qui avaient suivi. Il était parvenu à dissimuler son trouble tout le restant de ses vacances à Kyôto, totalement déterminé à tirer un trait sur cette histoire : cette fois, il ne devait jamais revoir Nakano. Il ne pouvait pas se permettre de suivre la voie sur laquelle il se sentait dangereusement entraîné. Nakano n'était qu'un pervers mais lui n'en était pas un, et il comptait bien tout mettre en œuvre afin de l'oublier – définitivement cette fois.
XXXXXXXXXX
Cette soirée de Tanabata avait eu une saveur étrange. Un peu amère… Quelque chose d'imperceptible s'était cassé dans le cœur d'Hiroshi mais il avait été incapable d'en déterminer la cause et avait mis cela sur le compte de la contrariété qu'il éprouvait depuis quelques jours. Dépité, il avait regardé Fujisaki se noyer dans la foule. À quoi bon courir après ?
Un peu plus tard dans la soirée, Etsu avait insisté pour qu'eux aussi inscrivent un vœu sur une bande de papier et le jeune homme s'était surpris en lisant celui qu'il avait écrit sans même réfléchir : « Tomber amoureux. »
Il avait ri intérieurement car cela contredisait totalement ce qu'il avait pensé la veille !
XXXXXXXXXX
La suite du séjour à Kyôto s'écoula comme un mauvais rêve. Etsu, d'ordinaire ouverte et tolérante, se montrait de plus en plus possessive. Ils avaient, pour ainsi dire, l'habitude de flirter quand Hiroshi venait à Kyôto mais rien n'avait jamais été officialisé entre eux ; il s'agissait presque d'un jeu. Mais depuis qu'Etsu s'était présentée comme sa petite amie, des tensions s'étaient créées, la jeune fille se montrait presque querelleuse. Invoquant un prétexte vague, Nakano choisit donc de rentrer plus tôt à Tôkyô afin de profiter calmement de ses quelques jours de vacances restants avant de retourner au magasin pour y travailler à plein temps.
Il trouva son répondeur téléphonique blindé de messages de Shûichi, sans parler de sa boîte mail. Les messages étaient tous géniaux et Hiroshi en fut profondément touché. Le garçon expliquait qu'il était en vacances avec sa famille dans le nord du pays (« La galère ! Je peux pas voir Yuki ! ») et avait repris Joyeux anniversaire de douze façons différentes. Les ressources de son ami le surprenaient toujours autant.
C'est pour ça que je l'aime… songea-t-il en tirant sur un joint qu'il venait de se rouler.
« Aime… Je suis donc capable d'aimer ? Mais l'amitié et l'amour c'est pas pareil…
Il soupira et, le joint à la bouche, il prit sa guitare sèche et improvisa une mélodie aux accents nostalgique, sans penser à quoi que ce soit de particulier. Aussitôt après, il la nota dans un carnet. Il la rejoua et finit par s'endormir sur le fauteuil, Ikkyoku lovée contre lui.
XXXXXXXXXX
Il s'était efforcé de ne pas penser à Suguru mais son comportement singulier lors du Tanabata lui revenait sans cesse en mémoire et, surtout, il ne se l'expliquait pas. En attendant, il était passé chez lui et avait – encore – laissé un petit mot.
« Comme le destin s'acharne à te faire perdre mon numéro de téléphone, le revoici. Appelle-moi quand tu rentres. »
La semaine passa vite. Il travaillait au magasin de l'ouverture à la fermeture, car en raison des vacances, deux de ses collègues étaient absents. Hiroshi posa tout de même une après-midi pour passer au lycée. L'établissement donnant en représentation une pièce de théâtre, il lui avait fallu en choisir une et indiquer son choix au professeur principal. Ensuite, avec les autres membres du conseil des élèves, il avait établi les frais (publicité, costumes, décors), les jours des auditions et un calendrier de répétitions. Cerise sur le gâteau, il avait réussi à persuader Yûji de les aider en qualité de directeur de casting et metteur en scène. Le jeune homme était ravi de passer davantage de temps avec son aîné et ses conseils les aideraient à coup sûr.
Sitôt que Sakura fut de retour à Tôkyô, il décida de lui parler à mots couverts du jeune pianiste et lui donna rendez-vous dans un petit snack du quartier, à l'heure du déjeuner. Revenant de vacances à la plage, l'adolescente affichait une mine et un teint éclatants. Ils échangèrent quelques nouvelles puis, un peu gêné, Hiroshi attaqua :
« Au fait… J'ai rencontré quelqu'un…
– Nooon ! T'es casé ?
– Bien sûr que non. Dis pas n'importe quoi et laisse-moi finir.
– C'était trop beau, aussi, se moqua la jeune fille en roulant des yeux.
– Bref, j'ai rencontré quelqu'un et à chaque fois que je le… la vois, je suis… en galante compagnie et ça la met dans un état pas possible. »
En premier lieu, Sakura ne croyait pas une seconde qu'il s'agissait d'une fille mais elle n'insista pas. Pas encore…
« C'est-à-dire ? demanda-t-elle, entrant dans son jeu.
– Elle semble contente de me voir puis… ensuite, elle devient furieuse. Faut dire que… que je l'ai embrassée de force. Enfin, pas vraiment de force, c'était pas un viol mais… je lui ai volé un baiser et j'ai récolté une baffe magistrale et…
– Stop ! Raconte-moi tout dans l'ordre, s'il te plaît. » La lycéenne étudia la carte des desserts et fit signe à une serveuse, laissant à son ami le temps de réfléchir à son récit.
– OK. Alors, j'ai rencontré ce… tte fille par hasard et je l'ai revue plusieurs fois. On est sortis ensemble une fois mais… juste sortis. Pas de sexe, pas de drague, rien. Puis je l'ai embrassée… pour plaisanter. Mais elle m'a giflé et fait la tête alors je lui ai écrit une chanson pour m'excuser et suite à ça… on s'est revus. Elle a dormi à la maison mais seule, elle dans ma chambre, moi sur le canapé. Après on est allés au parc et… on s'est revus à Kyôto mais… j'étais avec Etsu, tu sais la sœur d'Akio, et elle est partie aussitôt et… et voilà. »
Sakura ne dit rien pendant un petit moment, dégustant sa gelée de litchis d'un air impénétrable.
« Waouh ! T'es amoureux ! s'exclama-t-elle soudain avec un large sourire.
– Dis pas n'importe quoi ! Je voudrais juste comprendre son comportement à elle.
– Tu écris une chanson pour une fille et tu ne l'aimes pas ?
– Bah c'est ma façon de m'exprimer. C'était surtout pour m'excuser du baiser dans l'ascenseur. Tu vois, il ne peut pas supporter mon côté… fille facile.
– Il ? Hiroshi Nakano, arrête de me raconter des salades ! Tu parles de ce gosse, j'en suis sûre ! Tu l'as embrassé ? Mais t'es malade ! Il a à peine seize ans !
– Dix-sept, répliqua le jeune homme, un peu sèchement.
– Hiro ! Tu parles vraiment de lui ?
– Oui, bon, peut-être que je parle de lui… OK. Je parle de lui, mais je ne ressens absolument rien, moi ! Je voudrais comprendre pourquoi… pourquoi il a ces sautes d'humeur ! J'ai pas de comptes à lui rendre, tu comprends ?
– T'es mignon. Hiro-chan est amoureux !
– Non, non, tu te méprends. J'aurais mieux fait de me taire, dit Hiroshi, clairement déçu par la réaction de son amie.
– Si toi tu n'es pas amoureux, lui… il l'est peut-être.
– Tous les garçons ne sont pas gays ou bi ! Lui… Il doit être encore vierge, alors de là à dire que je lui plais…
– C'est débile ce que tu dis. Il peut être vierge et gay et amoureux. Je ne sais vraiment pas quoi te dire, Hiro. Si effectivement tu ne ressens rien pour lui, dis-lui de ne pas s'imaginer des choses sur ton compte et de tirer un trait sur toi. Tu ne le verras plus, et tu l'oublieras. »
Hiroshi consulta sa montre et soupira.
« Ma pause est finie. Je dois y retourner. »
Les deux adolescents se saluèrent et se séparèrent. Sakura s'en alla faire des emplettes dans le quartier, un peu songeuse ; jamais encore elle n'avait vu son ami agir comme ça.
XXXXXXXXXX
Rien que pour se prouver à lui-même qu'il n'était pas amoureux, Hiroshi se rendit quelques soirs plus tard dans une de ses discothèques préférées, le Huitième Cercle.
Comme chaque soir, la boîte de nuit était bondée. Il se fraya un passage parmi la foule dense et accéda au premier étage.
Le Huitième Cercleétait une discothèque gigantesque s'étendant sur dix étages. Son propriétaire, féru de littérature classique européenne, avait bâti son édifice sur le modèle du huitième cercle des Enfers de la Divine Comédie de Dante et chacun des étages correspondait à une fosse : le premier étage était celle des séducteurs, la deuxième des flatteurs adulateurs, la troisième des simoniaques, et ainsi de suite.
Le rez-de-chaussée était gratuit mais l'accès à chaque étage était taxé et plus on montait, plus le prix s'élevait. Hiroshi avait pu se payer une fois le quatrième étage, celui des sorciers et devins, et rêvait du dixième, car à chaque étage la décoration était différente et relative à son thème. On racontait que le dernier étage abritait une collection époustouflante de tableaux d'artistes préraphaélites, et si la fosse correspondait aux faussaires et charlatans, les oeuvres exposées y étaient authentiques.
Mais ce soir, il se contenta de la fosse des séducteurs. Sa particularité était que ceux qui la fréquentaient n'étaient pas intéressés que par la musique. Les danseurs de ce niveau recherchaient avant tout de la compagnie et Nakano ne tarda pas à être abordé par un homme plus âgé que lui d'une quinzaine d'années.
« Tu n'es pas un peu jeune pour être ici ? lui demanda l'inconnu en passant sa main dans ses longs cheveux cuivrés.
– Emmène-moi ailleurs, alors », répondit le garçon avec assurance et un sourire aux lèvres à… damner un saint. Il se laissa conduire dans une petite loge et son cavalier entreprit aussitôt de le déshabiller. Il se cambrait avec délice sous les caresses coquines, quand tout à coup l'inattendu se produisit ; le visage sévère de Suguru se superposa à celui de son partenaire et Hiroshi s'arracha brutalement à son étreinte. Il venait de prendre conscience de plein fouet de son comportement libertin et en avait brusquement la nausée.
Bouleversé, il se rhabilla à la hâte mais l'autre n'était pas de cet avis et le retint par le poignet.
« Lâche-moi, cracha Hiroshi. Mon père est juge, je n'hésiterai pas à porter plainte ! Et d'abord je… je suis encore mineur ! »
L'inconnu le gratifia d'un « sale petite pute allumeuse » et quitta la loge en toute hâte.
Plutôt honteux, le lycéen rentra chez lui, se doucha et se coucha sans même prendre une dernière cigarette. Son univers venait de s'effondrer et il se retrouvait subitement sans repères. À présent, il prenait conscience que son libertinage n'avait jamais été qu'un maigre palliatif à l'affection paternelle. Sans doute était-ce pour cela qu'il se tournait vers des hommes parfois plus âgés que lui. En outre, le désir et la jouissance avaient toujours été pour lui des valeurs sûres ; les hommes ne mentaient pas quand ils jouissaient et un orgasme était une véritable preuve de sincérité, pas comme l'amour. L'amour était insaisissable et difficile à prouver. Toutes ces années, il avait eu besoin qu'on lui montre qu'on l'aimait et ses multiples partenaires s'étaient chargés, à leur manière, de le « rassurer ». Mais ce soir, dans cette loge, tout avait volé en éclat et l'insupportable vérité l'avait submergé. Il bradait son corps pour protéger son cœur. Peut-être était-il temps de prendre des risques…
C'est aussi Shûichi qui avait fait accélérer le processus de réflexion. Blotti dans son lit, Hiroshi comprit enfin l'origine de sa rancœur envers son meilleur ami. Il était jaloux que celui-ci ait quelqu'un qui l'aime et prenne soin de lui. Certes, sa relation avec l'écrivain semblait chaotique et à sens unique mais jamais il n'avait vu Shûichi aussi heureux.
Le cœur serré, Hiroshi se sentait plus seul que jamais et il ne s'endormit que beaucoup plus tard dans la nuit.
C'est un coup de fil qui le tira de son sommeil tourmenté. Il lança un coup d'œil embrumé au réveil. 7h31. S'il n'avait pas reconnu la sonnerie attribuée à son frère, il n'aurait pas répondu.
« Je suis en train de mourir, grogna-t-il, alors sois bref.
– Papa vient d'être hospitalisé. Je suis avec maman à l'hôpital. »
Hiroshi se redressa d'un bond et prit l'adresse de l'hôpital. Il s'habilla rapidement et rejoignit son frère et sa mère.
XXXXXXXXXX
Sa décision ne fut pas bien longue à prendre ; une semaine après l'hospitalisation de son père, le jeune homme déménagea. Aucun des deux frères ne voulait laisser leur mère seule et le cadet avait cruellement besoin d'attention.
Ce ne fut pas la seule résolution que prit Hiroshi cette semaine-là. L'infarctus de son père, encore à l'hôpital, lui était apparu comme l'occasion d'un nouveau départ. Le cœur brisé, il s'observa dans le miroir et regarda sa nuque à présent dégagée. Il lui avait été difficile de se résoudre à se couper les cheveux mais ils n'en repousseraient que plus vigoureux.
Il tourna un peu la tête et caressa sa nuque nue. Il n'avait pas vu ses cheveux noirs depuis une éternité. Avec un pincement au cœur, il se rappela la première fois que son père avait vu ses cheveux teints. Hors de lui, il l'avait frappé ; il avait quinze ans. Sa mère s'était interposée et avait calmé son époux mais le dur regard paternel n'avait plus quitté le juge. Hiroshi était parti un an plus tard.
La première à découvrir son nouveau visage fut sa mère. Elle lui annonça que son père ne risquait plus rien et qu'il était inutile qu'il se soit coupé les cheveux pour se déculpabiliser de quoi que ce soit. Il n'était responsable de rien ! Le garçon expliqua qu'il n'avait pas fait ça pour son père. Il s'en fichait. Il voulait un nouveau départ, il voulait se reconstruire ; ou plutôt, il voulait enfin assumer son côté discret, et une allure moins provocante aiderait sûrement. Sa mère sourit et le rassura. Il était quelqu'un de bien et il aurait dû lui en parler avant de le faire. Elle avait toujours aimé ses longs cheveux cuivrés, ils allaient lui manquer.
Au magasin aussi tous furent surpris mais il s'agissait d'Hiroshi le farfelu, alors si ça lui plaisait comme ça…
Celui qui réagit avec le plus de colère fut Shûichi. Le lundi matin, de retour au lycée, Sakura et ce dernier lui passèrent devant sans même le reconnaître.
« Hé ! Vous ne dites plus bonjour ? » les interpella Hiroshi.
Tous deux se retournèrent et le dévisagèrent avec surprise et incrédulité.
« HIROOOO ! TES CHEVEUX ! hurla Shûichi.
– Tu n'aimes pas ? roucoula son ami.
– NON ! Tes cheveux ! pleurnicha le garçon dans les bras de Sakura.
– Il n'a pas tort, Nakano. Pourquoi tu as fait ça ?
– Bah, j'ai eu envie de changer.
– C'est vraiment tout ?
– Oui, c'est tout. Au fait, les auditions pour la pièce ont lieu en fin de semaine. Ça me ferait plaisir que vous y alliez. Moi je suis obligé d'y participer alors autant le faire ensemble. Shû-chan, je dois te parler après les cours, ne pars pas tout de suite. »
La journée fut longue et beaucoup murmurèrent à propos des cheveux courts du président des élèves. Quand il était arrivé au lycée, ses cheveux longs et teints avaient aussi fait beaucoup jaser et tous avaient été étonnés qu'on ne l'obligeât pas à les couper. Aujourd'hui, noirs et courts, ils faisaient encore plus parler d'eux.
À la fin de la journée, Hiroshi fit un bout de chemin avec Shûichi. Ce qu'il avait à lui annoncer n'était pas facile mais il avait mûrement réfléchi avant d'arrêter sa décision. Le visage grave, il se tourna vers son meilleur ami qui parlait avec entrain d'une chanson qu'il était en train d'écrire.
Shûichi, je suis vraiment désolé mais… c'est fini, Bad Luck. Je suis retourné vivre chez mes parents et… j'envisage d'entrer à Todai. Entre le boulot, le sport, le théâtre et le conseil des élèves je ne vais plus avoir de temps pour les répétitions. Je… je suis désolé. Trouve-toi quelqu'un d'autre. »
Interloqué, Shûichi le dévisagea avec de grands yeux. Si c'était une plaisanterie, elle n'était vraiment pas drôle. Mais son ami n'avait pas l'air de plaisanter, ce qui voulait dire… qu'il comptait l'abandonner ?
« Que je me trouve quelqu'un d'autre ? Mais c'est avec toi que je veux être, Hiro ! Comment je vais faire sans toi ?
– Passe une annonce. Tu ne devrais pas avoir de mal à recruter quelqu'un.
– Hiro ! Je ne veux pas de juste quelqu'un ! C'est toi mon ami ! C'est toi mon avenir. Sans toi, je réussirai jamais ! »
Le jeune homme se força à détourner le regard du visage suppliant de son meilleur ami, écrasé par la culpabilité.
« Tu es doué pour le chant, tu n'as pas besoin de moi, affirma-t-il, atone. Et puis… tu as Yuki.
– Hiro, gémit Shûichi, le cœur en miettes, Hiro ne me laisse pas…
– C'est trop tard, Shûichi. »
Sur ces paroles sans appel, le jeune homme s'éloigna à grands pas, courant presque. Il ne pouvait pas en dire davantage. Il se détestait d'avoir parlé de cette manière à Shûichi. Il se détestait de l'avoir abandonné. Mais pour son bien à lui, l'université était le meilleur avenir possible. Pour Shûichi aussi, et il le remercierait un jour.
Chez lui, dans sa grande chambre d'autrefois, il se sentit seul. Encore.
À suivre…
Simoniaques : ceux qui ont vendu ou acheté des bénéfices, des faveurs. Simonie : la simonie est, pour les chrétiens, l'achat et la vente de biens spirituels, tout particulièrement d'une charge ecclésiastique. Elle doit son nom à un personnage des Actes des Apôtres, Simon le Magicien, qui voulut acheter à Saint Pierre son pouvoir de faire des miracles.
Les dix fosses du huitième cercle de l'Enfer selon la Divine Comédie de Dante :
1 – les séducteurs
2 – les flatteurs adulateurs
3 – les simoniaques
4 – les devins et sorciers
5 – les concussionnaires et prévaricateurs
6 – les hypocrites
7 – les voleurs
8 – les mauvais conseillers
9 – ceux qui par leurs opinions et les mauvais conseils ont divisé les hommes, les semeurs de trouble.
10 – les charlatans et les faussaires
