Chapitre 7: le Rasoir d'Occam II

La foudre éclata alors que Stannis courait jusqu'à la plus haute tour d'Accalmie. Les gardes avaient repéré la Ventfière dans la Baie des Naufrages, mais tout ce que vit Stannis quand il parvint au sommet de la tour fut le navire se brisant en morceaux, les cris aussi puissants que le vent qui hurlait. Accalmie disparut pour être remplacée par un champ banal où Renly chevauchait un magnifique destrier en armure étincelante. Une flèche lui traversa la gorge. Stannis se retrouva ensuite sur le Trident, regardant Robert combattre Rhaegar Targaryen. Cependant, une fois que Robert eut enfoncé la pique mortelle de son marteau de guerre dans la poitrine de son ennemi, le heaume noir incrusté de rubis tomba pour révéler non un homme aux cheveux d'argent et aux yeux mauve, mais avec une chevelure brune et des yeux gris…

Stannis se réveilla immédiatement et se versa un verre d'eau. Il avait toujours la migraine et se massa vainement les tempes.

Le repos était supposé m'aider, et au lieu de cela il ne m'amène que des cauchemars. Pourquoi dois-je toujours rêver de mort au lieu de quelque chose d'heureux pour une fois ?

L'esprit de Stannis se remettait encore des révélations de la veille, surtout ce que Jon lui avait dit de la mort de Lyanna Stark. Plus que jamais, Stannis voulait croire que la mère de Jon était une prostituée. C'était l'explication la plus simple et la plus logique, et l'un des principes de base de la logique était que la solution la plus simple était toujours correcte. Il était plus simple que Petit-Doigt eût piégé Robb Stark parce qu'il haïssait cette famille plutôt que Robb Stark et Margaery Tyrell eussent conduit une cour complexe juste sous le nez de tous les courtisans et se fussent attendus à s'en tirer – particulièrement étant donné ce qui était arrivé lorsque la reine précédente avait été reconnue coupable d'infidélité. De même avec la question de la mère de Jon. Soit Ned Stark avait bâti un réseau compliqué de mensonges pour protéger le fils de Lyanna Stark et Rhaegar Targaryen et risqué non seulement sa vie mais celles de sa famille et de ses bannerets, ou l'homme avait eu un moment de faiblesse et couché avec une prostituée.

Je croirai ce dernier cas jusqu'à ce que Stark me dise autre chose. Ou Jon. Il s'est confié à moi, oui, mais la réalité d'être un Targaryen quand il ne fait que rêver d'être un Stark pourrait être quelque chose qu'il ne voudrait laisser entendre à personne.

Stannis enfila son manteau noir et or.

Mais je me fais probablement du souci pour rien.

Stannis se dirigea vers les appartements privés de Robert. Le Grand Septon et ses septas devaient décider de la virginité de la reine Margaery ce matin-là et présenter leurs découvertes au Conseil Restreint, et il espérait attraper son frère pour un mot en particulier avant cela. Ser Arys DuRouvre donna accès à la chambre de Robert, où Stannis trouva son frère en train de ronfler. Avant de s'annoncer, Stannis ouvrit tous les rideaux pour laisser la première lueur du jour envahir la pièce.

- Par les sept enfers, grogna Robert, saisissant un oreiller pour se couvrir les yeux.

Il aperçut Stannis.

- Oh. C'est toi.

- Bonjour à toi aussi.

- Es-tu conscient de l'heure qu'il est ?

- Ce n'est pas l'heure du loup, fit remarquer Stannis.

- Il est trop tôt pour penser.

- Cela est peut-être vrai, mais il est de ton devoir de réfléchir que cela te plaise ou non. Ou bien tu as oublié ta détermination renouvelée d'être décrit comme un roi qui a fait plus que de se laisser cocufier ?

- Stannis, dit Robert, clairement irrité. Trouve mon valet pour que je puisse être habillé. Ou bien je pourrais t'étrangler avec ces rideaux.

Stannis s'exécuta, se déplaçant dans le bureau de Robert où un serviteur apporta en hâte un plateau pour le déjeuner. Il écala une paire d'œufs durs et trancha une pêche, regardant le soleil se lever complètement tandis que Robert arrivait à pas lourds dans la pièce et se versa immédiatement un gobelet de bière diluée.

- J'aurais déjà dû prendre ma nouvelle épouse deux fois ce matin, mais au lieu de ça mon lit était froid comme la pierre, dit Robert après une longue gorgée.

- Cela n'était pas de ma faute, répliqua Stannis.

Robert prit une profonde inspiration, secouant la tête pour se réveiller plus complètement.

- Je sais pourquoi tu es ici, en tout cas.

Il soupira.

- C'est une jolie histoire que tu as racontée au sujet de Petit-Doigt. Tu penses que quelqu'un y croira ?

Stannis haussa les épaules.

- Une assez grande part de la Cour l'a prétendu, en tout cas. Dis-tu que tu n'y crois pas ?

- Non. C'était malin, d'évoquer la folie de Lysa Arryn. Je n'ai jamais pu supporter cette femme. C'était vrai que Jon voulait envoyer son fils avec toi sur Peyredragon ?

- Oui.

- Encore mieux !

- Tout ce que j'ai dit était soit la vérité soit une extrapolation de la vérité, dit Stannis. Je ne perds ni mon temps ni mes efforts à créer de scandaleux mensonges. J'en ai dit autant à Ser Kevan Lannister quand il m'a accusé d'avoir inventé la relation de Cersei et Jaime.

Robert croqua dans une pomme.

- Avais-tu vraiment besoin d'envoyer Robb Stark dans les geôles noires ?

A présent c'était au tour de Stannis de se sentir irrité.

- Quelqu'un devait distraire Petit-Doigt assez longtemps pour l'accuser de meurtre ! Je ne m'inquiéterais pas trop au sujet de Robb Stark, à moins que tu ne comptes le juger pour haute trahison et lui couper la tête ?

- Pourquoi ferais-je cela ? Tout ce que je partage avec Ned serait détruit !

Alors j'espère que tu ne te risqueras jamais à penser que la mère de Jon Snow était autre chose qu'une de tes putes. Cela détruirait tout ce que tu partages avec moi. Stannis repoussa précipitamment cette pensées hors de son esprit.

- Bien. Je considère qu'il est innocent, dit Stannis avec assurance, découpant une autre pêche après avoir fini la première.

- Qui t'a désigné juge ? demanda Robert.

- Je lui ai simplement parlé. Il m'a volontairement tout expliqué. Petit-Doigt ou l'un de ses sbires qui aime la poésie valyrienne lui a écrit des lettres d'amour, auxquelles il a répondu. La danse de Robb avec Margaery était la première fois qu'il l'a jamais touchée ou qu'il lui a parlé.

- Il t'a tout avoué volontairement ? S'il te plaît, ne dis pas que tu l'as torturé.

Stannis jeta presque son couteau sur son assiette.

- Robert, sois un peu sérieux ! Si avoir une conversation avec moi est une torture, alors oui, j'ai torturé ce pauvre Robb Stark avec l'assistance de Ser Jon et de son loup géant. Rassemble un groupe de juges et fais-moi un procès !

Robert détourna les yeux.

- Maintenant je sais comment tu devais te sentir à ton mariage, Stannis.

- Vraiment ? demanda Stannis, soupçonneux.

Il pensait que son frère n'éviterait jamais rien si ce n'était d'être sobre, mais puisque Robert travaillait sa sobriété, peut-être essayait-il aussi l'empathie.

- J'ai enfin la chance de coucher avec ma jolie et jeune épouse, et l'atmosphère retombe avec le style. Cela a dû être affreux pour toi, et ça allait être ta première fois, en prime !

Oublions l'empathie. Robert cherche juste à me mettre en rage comme il le fait d'ordinaire.

Stannis serra fortement son couteau, se forçant à ne pas relever la provocation de son frère. Des piques au sujet de ses habitudes de boisson ou sa capacité à combattre n'étaient rien qu'il ne pût supporter, mais il était bas même pour Robert de mentionner ses relations avec son épouse. Vraiment l'attitude insensible de Robert et son irrespect total envers tout et tout le monde avaient fait du mariage de Stannis le désastre qu'il était, non le retard dans le coucher.

Et il a insulté mon épouse comme il l'a fait pour moi.

- Tu as toujours couché avec ton épouse cette nuit-là, non ? Dans le même lit que j'avais déjà réchauffé avec Delena.

Stannis jeta à Robert le regard le plus venimeux qu'il put produire, mais cela ne fit qu'encourager Robert.

- Tu l'as fait ! On peut toujours compter sur toi pour faire ton devoir !

Stannis fut préservé d'avoir à répondre – à hurler plutôt – par l'arrivée de Ser Arys.

- Votre Grâce, mon seigneur, dit Ser Arys en s'inclinant. Les membres du Conseil Restreint vous attendent dans la salle de réunion, de même que Lord Stark, Lord Tyrell et le prince Oberyn. Le Grand Septon attend de rendre son jugement.

# #

Le Grand Septon se tenait solennellement au bout de la table, flanqué de sept septas. Il insista pour débuter la réunion par une prière. Stannis inclina la tête comme on s'y attendait mais ne s'y joignit pas – contrairement à Mace Tyrell, qui priait plus fort que tous les autres. Le seul membre manquant du Conseil Restreint était Ser Barristan, et Stannis présuma qu'il avait d'autres devoirs ailleurs.

- Votre Grâce, dit le Grand Septon en opinant vers Robert, mes seigneurs. Après les événements chaotiques de la fête de mariage, j'ai été appelé à la Forteresse Rouge pour aider à juger une affaire importante avec l'aide des sept dieux. J'ai présidé sept septas tandis qu'elles déterminaient si notre reine était ou non vraiment pucelle…

Stannis fixa furieusement le Grand Septon, priant qu'il activât un peu le mouvement. Comme si les dieux vous aidaient à faire quoi que ce soit.

- Après moult délibérations… le Grand Septon marqua une pause pour l'effet. Après bien des délibérations, il a été découvert que la virginité de la reine Margaery n'est pas intacte. J'ai déjà envoyé des prières aux Sept pour nous guider durant ces temps éprouvants.

Stannis continua à fixer le bonhomme, remarquant les visages durs et immobiles des septas autour de lui, car c'était préférable plutôt que de regarder les réactions de tous les autres. Robert grogna, Stark ferma les yeux et envoya silencieusement une prière à ses anciens dieux, le prince Oberyn parut pensif, le Grand Maistre Pycelle émit un hoquet horrifié et Varys gloussa. Mace Tyrell, comme on pouvait s'y attendre, lâcha un rugissement et frappa la table d'un large poing.

- C'est entièrement de votre faute, Lord Stark ! Vous n'avez pas élevé votre fils comme il fallait, et voyez ce qu'il a fait !

- Mon fils a tout juste posé les yeux sur votre fille, Lord Tyrell. Il y avait assez de temps pour qu'elle ait une aventure pendant qu'elle se trouvait à Haut-Jardin ou se dirigeait vers la Forteresse Rouge avec votre armée.

Le Seigneur de Haut-Jardin ignora cela.

- Toute la Cour sait qu'il l'a embrassée et l'a charmée par des lettres ! Il est de toute évidence le coupable ici ! C'est de la haute trahison, et la peine pour haute trahison est la mort !

- Cela n'est pas évident, Lord Tyrell, intervint Stannis. Je suggère que Lord Petyr Baelish est derrière ces lettres insensées, tout comme il est derrière le meurtre de notre précédente Main Lord Jon Arryn. Ou n'avez-vous rien écouté de ce qui est arrivé la nuit dernière ?

- Maintenant écoutez, Lord Stannis. Vous voulez que Margaery soit coupable parce que nous ne l'aimez pas, ni ma famille, tout juste comme vous n'aimez pas les Stark !

Stannis se demanda si le cerveau de Lord Tyrell était bien relié à sa bouche.

- Si je haïssais votre famille à ce point, pourquoi me serais-je donné tout le mal de débarrasser la Cour des Lannister ? Vous venez juste de confirmer que vous n'avez pas vraiment écouté tout ce que j'ai pu dire. Vous devriez vous sentir chanceux que Robert vous ait pardonné après le siège d'Accalmie et voulu faire de votre fille sa nouvelle reine !

Stannis s'adressa à Robert, le forçant à participer à la conversation.

- Que pensez-vous du jugement du Grand Septon, Votre Grâce ? Allez-vous requérir une annulation et vous mettre en quête d'une nouvelle reine ?

Robert cilla, regardant de Stannis à Stark puis à Lord Tyrell.

- Non. Je n'ai pas besoin d'une nouvelle reine maintenant, et je veux absoudre Robb Stark de toute culpabilité.

Lord Tyrell ne savait trop que faire de cette déclaration, aussi le prince Oberyn saisit l'occasion de dire :

- Je pense qu'il est raisonnable de croire que la reine Margaery est toujours pucelle, en dépit des preuves du Grand Septon.

- Une femme ne peut être pucelle que si son pucelage est toujours intact, dit l'une des septas, clairement offensée.

- Oh, je ne dispute pas ce point, ma bonne septa – juste le fait que notre reine ait jamais couché avec un homme. J'ai discuté le sujet avec ma compagne Ellaria la nuit dernière, et nous sommes tombés d'accord que la reine Margaery avait dû perdre sa virginité à cause de son cheval.

Stannis grinça des dents pour s'empêcher de faire quelque chose d'inconvenant, comme éclater de rire. Varys gloussa de nouveau.

- Impliquez-vous… bafouilla Lord Tyrell.

- Pas du tout, mon seigneur, dit le prince Oberyn avec bonne humeur. Bien que j'apprécie également les formes mâles et femelles et que je prenne du plaisir avec les deux, je trace la ligne au niveau de la zoophilie. Il est commun pour les jeunes Dorniennes de haute naissance de monter des chevaux des sables de Dorne, et l'activité physique rigoureuse a souvent des conséquences inattendues. La reine Margaery monte souvent à cheval, n'est-ce pas ? Je propose que ce conseil accepte cela comme étant la vérité, car c'est ce qui arrange le plus toutes les parties concernées.

Donc le prince dornien et sa putain tout aussi dornienne peuvent penser à quelque chose d'utile après tout. Cela ne veut pas dire que je boirai une goutte de vin dornien qui sera livré à Accalmie, cependant.

- Je suis entièrement d'accord, prince Oberyn ! répondit Robert, de bonne humeur pour la première fois ce matin. La parole de la Foi n'a pas à quitter cette pièce, et pendant ce temps mon frère peut organiser un procès pour condamner Petit-Doigt pour le meurtre de Lord Jon Arryn, l'assassinat manqué de Robb Stark, et, hmm calomnie ? Non, diffamation ! Est-ce que diffamation paraît approprié, Stannis ?

Stannis haussa simplement les sourcils, pas tout à fait sûr de ce que Robert essayait de dire.

- Diffamation contre la reine. J'aime cela. Y a-t-il des objections ?

- Et en ce qui concerne les invités de la noce, Votre Grâce ? demanda Lord Estermont. Si la reine Margaery conçoit un enfant tout de suite, qui arrêtera les rumeurs que Robb Stark vous a cocufié tout juste comme Ser Jaime Lannister ?

Un silence gêné suivit cette déclaration.

Stannis tapota ses doigts sur la table, se demandant si quiconque se rappellerait la clé qui avait exposé la culpabilité de la reine Cersei et Ser Jaime en premier lieu. Quand le silence demeura, Stannis soupira et dit :

- La reine Margaery donnant naissance à un enfant aux cheveux noirs fera taire ces rumeurs. C'est ainsi que nous saurons qu'il s'agit d'un Baratheon légitime et non d'un bâtard Stark. Attendons quelques mois avant le coucher officiel s'il le faut, et assurons-nous qu'aucun homme à cheveux noirs autre que le roi n'est jamais laissé seul avec elle.

- Et si un des enfants de la reine n'a pas ces cheveux noirs ? Alors quoi, Lord Stannis ? dit sournoisement Varys.

Alors Margaery a vraiment commis un adultère et nous revenons au point de départ.

- Nous nous chargerons de ce problème quand il se présentera. Vos petits oiseaux n'ont-ils rien à dire sur le sujet, Lord Varys ? Vous avez été plutôt silencieux pendant cette réunion.

- Mes petits oiseaux n'avaient rien de valeur à transmettre sur le sujet.

Stannis trouvait cela dur à croire, mais l'entrée soudaine de Ser Barristan dans la pièce l'empêcha de répondre. L'attitude normalement stoïque du Lord Commandant dans la Garde Royale paraissait décidément secouée, et sa révérence devant le roi fut plus raide que d'habitude. Stannis s'inquiéta pour la première fois ce matin-là, rien de bon ne venant jamais de chevaliers déboulant dans la salle du Conseil Restreint. Ser Barristan alla droit au but, au contraire du Grand Septon, ce qui était la chose la plus positive que Stannis pouvait dire des paroles qui suivirent :

- Ser Meryn Trant et Ser Boros Blount étaient placés dans les geôles noires, de même que cinq membres du Guet Municipal. Tous ont été trouvés intoxiqués par quelque potion de sommeil. Ils ne sont pas morts, car je puis attester de leur pouls moi-même.

- Et donc ? demanda Robert.

- Robb Stark est toujours dans sa cellule, et il demande dans son délire du lait de pavot pour soulager la douleur là où se trouvait son oreille. Mais la cellule de Lord Baelish était ouverte, et on ne l'a trouvé nulle part. J'ai déjà pris des mesures pour faire fouiller la Forteresse Rouge, mais il me faut la permission de Votre Grâce pour en faire plus.

En comparaison, le verdict du Grand Septon était un simple inconvénient à côté du désastre que Ser Barristan avait révélé. La migraine de Stannis s'intensifia de nouveau et il se demanda comment tout avait pu se dégrader à la vitesse du feu sauvage en moins d'une journée.

Toutes mes soigneuses recherches sur les crimes financiers de Petit-Doigt a vraiment été pour rien, et même mes actions impromptues au mariage n'ont rien résolu du tout. Il s'est échappé tout pareil, laissant la confusion dans son sillage. Il y a aussi la possibilité d'un Targaryen marchant librement en Westeros, et je vais me permettre de blâmer Petit-Doigt pour m'avoir forcé à y penser.

Stannis serra les dents et enfouit sa tête entre ses bras sur la table, souhaitant être de retour à Accalmie et écouter le fracas des vagues sur le rivage en contrebas.

Pour une fois, Robert prit les rênes comme il le devait :

- Lord Tyrell, vous avez des soldats ! Votre fils Ser Eldon commande le Guet Municipal, Lord Estermont ! J'ordonne à tous ceux dans cette pièce qui ont des hommes à disposition de les utiliser immédiatement. Fermez toutes les portes de la cité, empêchez tout navire de quitter les quais, et verrouillez toutes les entrées de la Forteresse Rouge. Personne ne va nulle part tant que Petit-Doigt n'est pas retrouvé !

# #

Jon cogna à la porte avec le heurtoir doré au sommet des marches de marbre. Il n'y eut aucune réponse, ce qui ne le choqua pas vraiment. La poignée ne tournait pas non plus, aussi Jon donna-t-il des instructions à Ser Rolland et les manteaux d'or derrière lui pour trouver une autre entrée. Une fois que les nouvelles de l'évasion de Petit-Doigt hors des geôles noires avait été annoncée, le Guet Municipal et des chevaliers choisis avaient été envoyés dans les bordels de Petit-Doigt au cas improbable où il s'y cacherait. Et donc Jon se trouvait une fois de plus dans un bordel sur les ordres de Lord Stannis.

- Par les écuries ! ordonna Jon.

Fantôme était sur place, ayant trouvé une porte sans signe particulier qui menait dans les cuisines du bordel. Tout le vin et les plateaux de douceurs devaient bien provenir de quelque part, après tout.

Jon et les autres s'introduisirent dans le bâtiment et se mirent en devoir de le fouiller, mais Jon réalisa rapidement que c'était une tâche vaine car l'endroit avait été entièrement dépouillé. Les chaises de bois sculpté avaient disparu, les tapis de Myr avaient disparu, les vases remplis de roses avaient disparu. Jon courut dans la pièce où se trouvaient toutes les étagères, et évidemment, tous les registres reliés en cuir manquaient aussi. Petit-Doigt a vite filé. A moins qu'il n'ait compté fuir la cité après le mariage ? Non, cela n'avait aucun sens. Quelques plans que cet homme méprisable eût préparés, Jon trouvait difficile à croire qu'atterrir dans les geôles noires en faisait partie.

Petit-Doigt a sous-estimé Stannis au mariage, et il aurait été idiot de croire que Stannis l'aurait laissé sortir des geôles noires avec sa tête toujours en place. Une occasion de fuir s'est présentée, et il l'a saisie comme tout propriétaire de bordel le ferait.

Jon se dirigea vers le hall d'entrée, où tous les hommes s'étaient rassemblés. Beaucoup secouaient la tête.

- Même pas une seule jolie catin, marmonna l'un des manteaux d'or.

- Ouais, et pas de bon vin non plus, répondit un autre.

Ser Rolland haussa les épaules en direction de Jon, qui attendait toujours un autre membre de son groupe.

- Fantôme, à moi !

Jon siffla et un cri perçant répondit de la pièce voisine.

Ai-je finalement trouvé Petit-Doigt ? Si oui, alors Robb sera vengé et Stannis n'aura d'autre choix que de sourire.

Malheureusement, à moins que Petit-Doigt n'eût la capacité magique de changer de visages, Fantôme n'avait pas trouvé le patron du bordel. Il avait trouvé la fille rousse aux yeux bleus qui avait accueilli Jon la dernière fois qu'il avait visité l'endroit. Elle portait plus de vêtements à présent, rendant plus facile à Jon de la regarder.

- Mon seigneur, pitié ! continua-t-elle à glapir.

Fantôme l'avait saisie par le col de sa robe, la traînant jusqu'à son maître.

Jon n'ordonna pas à Fantôme de la relâcher, bien qu'il remarquât qu'un de ses yeux était au beurre noir et que du sang tachait son nez et son menton. Le sang était brun plutôt que rouge, cependant, aussi les blessures étaient trop anciennes pour avoir été causées par son loup.

- Tu sais que je ne suis pas un noble. Où est ton maître ?

- Lord Baelish ? Je ne sais pas.

Jon tira Fracas.

- Ce n'est pas une bonne réponse.

Ses yeux filèrent de l'épée au loup géant, ne sachant lequel était le plus grand danger.

- Je ne sais pas, vraiment ! Il est arrivé ici à l'heure du loup, en disant qu'il allait s'embarquer à l'aube !

- C'est mieux. Qu'a-t-il dit d'autre ?

- Tous les employés de ce bordel ont été renvoyés, mais il m'a demandé de venir avec lui. J'ai refusé alors il m'a traitée de putain ingrate et m'a frappée.

- Pourquoi n'aurais-tu pas souhaité partir avec lui ? s'enquit Jon.

- Il m'a trouvée faisant la manche dans les rues de Port-Réal il y a moins d'un an, et m'a dit que j'étais aussi belle que son véritable amour. Il m'a donné un emploi et a été très gentil avec moi, jusqu'à ce que je lui dise que je portais son enfant. J'ai refusé de prendre du thé de lune, mais il me l'a forcé dans la gorge tout pareil. Je serais bien partie d'ici, mais je n'avais nulle part où aller. Maintenant je n'ai toujours nulle part où aller, mais au moins je ne suis pas avec lui.

Jon ne savait comment répondre à cela. Fracas pendait mollement dans sa main, et Fantôme avait lâché le col de la fille. Cela pouvait aisément être un conte à faire pleurer pour amener à la pitié, larmes comprises. Mais tout comme avec Lysa Arryn, quelque chose dans les actions de cette fille sonnait vrai.

- Nous devrions l'amener au roi, Ser Jon, dit l'un des manteaux d'or. Nous devrions avoir quelque chose à montrer pour prouver nos efforts.

Cela semblait être le consensus, mais personne ne bougea pour mettre la prostituée aux arrêts.

Attendent-ils ma décision ? Je ne surclasse personne ici, et je suis le plus jeune, de surcroît.

L'odeur d'urine indiquait que la fille s'était mouillée, et pas d'une façon agréable.

Elle ne sait rien d'utile, sinon que Petit-Doigt est capable de plus de viles actions que je ne le pensais. Le roi n'a pas besoin d'elle, et je ne veux pas la voir tuée pour avoir eu affaire à Petit-Doigt. Elle ne risque pas d'être une menace.

Jon remit Fracas au fourreau.

- Dégage d'ici.

Elle releva les yeux vers lui entre deux sanglots, surprise.

- Personne ici ne va t'arrêter, n'est-ce pas ?

Ser Rolland secoua la tête, et le reste des hommes suivit son exemple. Elle se releva péniblement, et Fantôme la mena vers la porte des écuries.

- Qui est son véritable amour ? ne put s'empêcher de demander Jon.

- Il n'a jamais mentionné son nom, juste que son père l'avait forcée à épouser un homme froid et cruel qui l'avait déjà offensée en engendrant un bâtard.

- Alors il n'aime pas son épouse ?

Elle haussa les épaules, filant hors des écuries et disparaissant dans une ruelle.

# #

Après une journée de recherches, pas un cheveu n'avait été retrouvé de Petit-Doigt. Stannis aurait dû s'y attendre mais ce fut seulement quand Ser Jon et son loup géant revinrent bredouilles que Stannis admit vraiment que Petit-Doigt était au-delà d'une capture aisée. Il avait dû avoir de l'aide.

Personne ne s'échappe des geôles noires de son propre fait, personne.

Suite à une inspection personnelle, Stannis avait déduit qu'une clé avait été employée, puisque aucun barreau n'avait été plié, aucune chaîne cassée et aucune brique n'avait été déplacée. La porte était simplement entrouverte, le verrou sans dommage. Qui aurait le culot de faire une chose pareille ?

Certainement pas Lysa Arryn. La Dame des Eyriés était sous bonne garde depuis la fin de la fête de mariage et interdite de quitter ses appartements à cause de son hystérie. L'épouse de Stark était avec elle, bien qu'elle n'eût pas été d'une grande aide pour calmer l'humeur de sa sœur. A un moment, Stannis avait envié son château et son fils à Jon Arryn, mais à présent il se considérait fort chanceux que son épouse fût un esprit raisonnable et que sa fille ne fût pas un être désordonné et reniflant tout juste retiré du sein de sa mère.

La chose la plus folle que fait Selyse est de vénérer les Sept, et tant qu'elle ne commence pas à vouloir brûler des gens tout vifs au nom des dieux je peux le supporter.

- N'as-tu vraiment rien trouvé ? demanda Stannis à Jon une fois de plus quand ils furent tous deux assis dans son bureau.

- Petit-Doigt est parti, et il a eu assez de temps pour vider non seulement un, mais tous ses bordels. Même ses registres ont disparu.

- Je n'attendrais rien de moins de sa part.

- Cela n'a rien à voir avec la localisation de Petit-Doigt, mais j'ai bien appris quelque chose de dérangeant à son sujet.

Jon se mordit la lèvre.

- Je ne sais pas s'il y a une loi contre ça, cependant.

- Vas-y. Je connais un peu plus de lois que toi, pressa Stannis, cherchant la moindre miette.

- Il a forcé certaines de ses prostituées à boire du thé de lune contre leur volonté.

De la bile remonta dans la gorge de Stannis tandis que Jon continuait à parler.

- Il y a aussi des cancans comme quoi Petit-Doigt n'aime pas son épouse but mais a aimé une dame rousse aux yeux bleus qui en a épousé un autre.

- Lysa Arryn n'est plus une beauté mais elle détient toujours du pouvoir. Je présume que Petit-Doigt a tiré parti de son obsession.

Stannis se gratta la barbe, se demandant qui Petit-Doigt avait aimée et perdue.

Cette dame est bien mieux ailleurs, peu importe son identité.

N'empêche, des dames rousses aux yeux bleus n'étaient pas exactement communes. Les seules femmes que Stannis avait rencontrées qui correspondissent à cette description étaient Lysa Arryn et Catelyn Stark…

Stannis se leva brusquement. Cela doit être pourquoi Petit-Doigt veut faire du mal aux Stark. Catelyn Stark n'est pas sienne, et par vengeance il a répandu des mensonges sur sa vertu et a tenté de tuer son fils premier-né. Je dois trouver les femmes et leur dire, et peut-être qu'elles me donneront plus d'aperçus sur ce sujet.

- Où allez-vous, Lord Stannis ? appela Jon derrière lui, tandis que Stannis ouvrait brusquement sa porte et marchait à grands pas dans le labyrinthe de couloirs de la Forteresse Rouge.

Les appartements de Lysa Arryn n'étaient pas difficiles à trouver, pas avec des gardes portant le bleu et crème Arryn postés devant les portes, avec des hommes en gris Stark. Stannis s'annonça et fut introduit, et Jon et son loup se précipitèrent à ses côtés.

Lysa Arryn était assise sur un banc doré, portant la même robe qu'à la fête du mariage, et son visage et ses cheveux étaient dans un désordre effrayant. Dame Stark, qui se tenait bien mieux, avait passé un bras autour des épaules de sa sœur d'une façon réconfortante. Stark était là aussi, patiemment assis en face de son épouse.

- Dame Arryn, dit Stannis sans autre préambule. Où est votre époux ?

- On m'a déjà posé cette question cent fois aujourd'hui, Lord Stannis. Vous savez quelle est ma réponse !

- Petyr Baelish vous a fait tourner en bourrique, comme avec tout le monde. Il aime votre nom et votre pouvoir plus qu'il ne vous a jamais aimée.

Trois paires d'yeux scandalisés fixèrent Stannis, et il fut assez fier du tact qu'il avait montré.

- S'il vous plaît, laissez-nous, Lord Stannis, dit Stark. Vous avez fait assez pour ce jour. Toi aussi, Jon. Robb m'a rapporté ce que tu lui as dit durant la nuit.

- Petyr m'a promis que nous serions ensemble pour toujours ! cria Lysa Arryn à travers une nouvelle vague de larmes. Il me l'a promis. Il n'a jamais aimé que moi, et il mourrait plutôt que d'aller quelque part sans moi !

- Il n'y a rien de mal à tes larmes, Lysa, dit Dame Stark, caressant les cheveux de sa sœur.

- Des larmes, des larmes, des larmes ! Petyr m'a dit que tout ce que j'avais à faire était de mettre les larmes dans le vin de Jon et tout irait mieux ! Plus jamais n'aurais-je à souffrir ses ordres, ni de l'avoir dans mon lit !

- Les Larmes de Lys ? demanda Stannis.

C'était l'un des poisons que Maistre Cressen gardait avec ses fournitures, parmi des cristaux connus sous le nom d'étrangleur que le maistre avait refusé de détailler plus avant.

- J'aurais dû les mettre dans votre vin aussi, Lord Stannis ! Toute ma vie des gens ont tenté de me prendre mon bon Petyr ! D'abord Cat avec ses baisers et ses danses, et ensuite mon père avec son thé de tanaisie qui a tué notre enfant dans mon ventre ! Et maintenant vous, avec vos mensonges à propos d'un meurtre qu'il n'a jamais commis ! Vous complotiez avec Jon pour me prendre mon fils, vous avez fait arrêter Petyr et vous l'avez forcé à fuir parce que vous l'auriez tué autrement. Que vous a-t-il jamais fait ?

Dame Stark regarda sa sœur avec surprise, n'ayant pas entendu ces points particuliers dans tous les radotages hystériques auxquels elle avait été soumise ce jour-là.

- Lysa, tu ne peux signifier…

- Ne me parle pas, Cat ! Tu essayes de me consoler, mais tu ne fais que te rengorger parce que tu as toujours eu Petyr et Lord Stark servant tes moindres désirs. Mais Lord Stark ne t'aime pas autant que tu le penses, puisque seule sa putain a été capable de lui donner un fils qui lui ressemble !

Dame Arryn ignora les regards choqués dirigés vers elle. Alors que Stannis tentait de comprendre les implications de cet éclat, elle bondit et se jeta sur lui, égratignant son col et faisant de son mieux pour serrer ses mains autour de sa gorge. Stannis saisit aisément les poignets de Dame Arryn et les tordit en même temps que Fantôme tirait sur le bas de sa robe avec ses dents. Dame Stark criait après sa sœur, Stark criait sur sa belle-sœur, et même Jon criait après Fantôme. Mais les glapissements de Dame Arryn étaient les plus forts de tous :

- J'ai empoisonné mon époux, oui, mais j'aurais dû vous empoisonner aussi !


Notes:

"Ils ont tous tenté de me prendre [Petit-Doigt]. Mon seigneur père, mon époux, ta mère… Catelyn plus que tout autre."

Lysa Arryn à Sansa Stark, Une Tempête d'Épées, Sansa VII

Pauvre Lysa, ne parvenant jamais à garder Petit-Doigt pour elle toute seule pendant très longtemps ! Elle a fait de son mieux pour se débarrasser de Sansa quand cette dernière a 'ensorcelé' Petit-Doigt avec sa beauté et ses baisers, aussi je peux imaginer que Stannis grimperait assez vite dans la liste des personnes les plus détestées de Lysa dans le cadre de cette histoire. Stannis est celui qui a accusé Petit-Doigt de meurtre, Stannis a fait jeter Petit-Doigt dans les geôles noires, et Stannis est la raison pour laquelle Petit-Doigt a (supposément) fui. Quelles choses horribles !