Janvier 1987
Ils criaient.
Ils passaient leur temps à crier de toute façon, même quand ils s'aimaient.
- Tu as perdu un œil, une jambe, et tu veux continuer ? Tu vas aller jusqu'où comme ça, à traquer tous les mages noirs de ce pays ?
- J'irai et je le ferai jusqu'à ce qu'ils soient tous en train de pourrir à Azkaban !
- Pourquoi les poursuivre ? La guerre est terminée depuis presque six ans!
- Ils méritent d'être punis !
Dolorès croisa les bras sur sa poitrine, le visage cramoisi.
- Et puisque nous en sommes aux reproches, poursuivit Alastor, depuis quand es-tu une parente des Selwyn ? Pourquoi tu continues de mentir ? Tu l'as dit ! La guerre est finie ! Alors assume ton nom, Ombrage !
- Comment oses-tu ? Siffla-t-elle entre ses dents.
Elle posa sa tasse de thé sur sa soucoupe.
- La comédie a assez duré. Tu as tout ce que tu as toujours souhaité !
Dolorès avait aujourd'hui une bonne position au Ministère, des contacts, des gens qui la respectaient, et la craignaient.
- J'ai entendu ce que tu as fait à Folley.
- Je ne vois pas de quoi tu parles…
- Pas à moi Dolorès ! s'emporta-t-il. Tu t'es approprié son travail pour impressionner Milicent Bargnold et entrer à son service ! Je sais que cette idée de projet de loi ne vient pas de toi !
- Je ne me suis pas approprié son travail ! Je m'en suis imprégnée et…
- Arrête ! Tu crois que tu vas duper tout le monde encore longtemps ?
Pendant la guerre, Dolorès avait fait tout ce qu'elle avait pu pour gagner l'amour et le respect de ses supérieurs. Elle savait que son propre statut et sa sécurité seraient mieux assurés si elle mentait et si elles avaient de bonnes relations avec certains sorciers très puissants et appréciés par la communauté magique. Alastor l'y avait même encouragé, un temps.
Évidemment que son statut de sang-mêlé la mettait en danger à l'époque.
Mais aujourd'hui… Elle était définitivement en sécurité, et il ne servait à rien de mentir et de dire qu'elle était affiliée aux Selwyn, une famille de sang-pur dont la simple mention dégoûtait profondément Alastor. Tous les mangemorts étaient à Azkaban, avaient fui ou faisaient profil bas.
Ceux qui connaissaient bien Dolorès reconnaissaient qu'elle travaillait beaucoup et qu'elle avait de l'ambition. Pourtant, ils avaient du mal à l'apprécier en tant que personne malgré tous ses efforts et ses sourires. Elle voulait plus, bien plus que tout ceci.
- Qu'est-ce que tu vas faire ? Raconter la vérité à tout le monde ? Lui demanda-t-elle durement.
- Non. J'ai d'autres choses bien plus importantes à faire. T'es pas le centre du monde Dolorès.
- Pourtant je devrais être le centre du tien ! s'exclama-t-elle s'en être capable de retenir ses mots dans sa bouche.
- Arrête d'agir comme si tu avais toujours onze ans !
- Alors arrête de me traiter comme si j'avais onze ans !
- Grandis un peu dans ce cas ! T'as les mêmes peurs que lorsque je t'ai surprise en train de chialer sur les marches du Ministère. Tes hontes sont puériles. Tu. N'as. Pas. Grandis. Dolorès ! Articula-t-il lentement pour la narguer.
Ils étaient ensemble depuis longtemps maintenant. Ils n'étaient pas le genre de couple affectueux, tendre entre eux. Ils se connaissaient. Leurs étreintes étaient violentes, leurs baisers étaient calculés, leurs mots étaient durs. Ca avait toujours été comme ça.
Ils ne baissaient jamais leur garde.
Lui, ne lui faisait pas confiance.
Elle, elle mentait tout le temps.
Eux, ils ne se connaissaient pas vraiment.
Parfois, Alastor avait l'impression d'être piégé en plein milieu d'un feu. Au début, c'était agréable, un peu trop chaud, mais agréable… Aujourd'hui, la fumée âcre l'empêchait de respirer et les flammes dévoraient sa chair.
Souvent, Ombrage pensait qu'elle n'était pas assez bien pour lui, et que c'était pour ça que personne ne savait pour eux. Au début, c'était excitant, comme un secret bien caché. Aujourd'hui, même si elle passait son temps à mentir, elle comprenait qu'elle n'aimait pas être l'objet même d'un mensonge.
- Tu ne m'as jamais présenté tes parents.
- Toi non plus, répondit-il froidement.
- Tu as honte de moi ? C'est parce que je suis plus jeune que toi ? C'est parce que je suis une sang-mêlé ?
Il resta silencieux. Parce que oui, il avait honte d'elle. Pas parce qu'elle n'était pas une sang-pur, contrairement aux Maugrey. Il avait honte d'Ombrage, parce qu'elle mentait et que tout ce qu'elle disait ou faisait, n'était constitué que d'illusions dans lesquelles elle se laissait elle-même pié avait honte parce qu'elle était obsédée par la pureté de son sang…
- Si tu savais comme je m'en moque de ton âge. C'est bien la dernière des choses qui me dérange, finit-il par dire.
Ils commençaient à s'enchaîner dans une relation qui ne leur convenait pas et qui ne leur avait jamais convenue.
- J'ai vu ce que tu as fait à Folley, répéta-t-il. Tu as pris du plaisir à le voir échouer, à le voir se faire humilier devant tout le ministère…
- Il a eu ce qu'il méritait.
- C'est un type bien Folley ! Ce que tu as lui a fait…
- Il a été viré à cause de son incompétence !
- NON ! Il a été viré à cause de toi ! Parce que tu t'es approprié son travail et que tu as menti pour attirer l'attention et les faveurs de vos supérieurs !
- En quoi est-ce mal ? C'est comme ça que le monde fonctionne.
Il la regarda, dégoûté.
- Non, Dolorès. C'est comme ça que fonctionne ton monde. Pas le mien.
Alastor avait nourris l'ambition de Dolorès.
Dolorès avait donné à Alastor cette sensation de hauteur et de danger qu'il recherchait constamment.
Et maintenant, Dolorès était écœurée, et Alastor avait le vertige.
Elle ne supportait pas qu'il parte loin d'elle, qu'il chasse les anciens partisans de Voldemort qui ne faisaient plus de mal à personne. Elle aurait voulu le posséder, comme toutes ces babioles qu'elle avait sur son bureau, sur ses étagères et qu'elle dépoussiérait une fois par semaine.
Il ne supportait plus son obsession pour la pureté de son sang, ces petits jeux sadiques pour gravir les échelons au Ministère et la honte qui prenait possession de son visage quand il essayait d'en apprendre plus sur sa ne savait pas qui elle était, elle se perdait, se noyait dans ses mensonges parce qu'elle avait peur que les gens la rejettent à cause de son statut. Elle ne se rendait même pas compte que la plupart des sorciers s'en fichaient pas mal, qu'elle soit une sang-mêlé…
- Je crois qu'on ne se fait pas du bien.
- On ne s'est jamais fait du bien Alastor, murmura Dolorès.
C'était dit.
- Ce n'est pas vrai.
- On ne s'est jamais dit qu'on s'aimait, continua-t-elle.
Elle repensa à ce jour ou il lui avait dit « je t'admire ». C'était comme du poison maintenant…
- Peut-être qu'on ne s'est jamais aimés.
Ils avaient longtemps été seuls, mais ensemble. C'était peut-être ça, qui les avaient rapproché pendant tout ce temps.
Mais aujourd'hui, ce n'était plus suffisant.
- Moi je t'aime, chuchota-t-elle.
- Mais tu ne sais pas aimer Dolorès…, ronchonna-t-il. Tu ne t'aimes pas toi-même. Comment pourrais-tu aimer quelqu'un ?
- Mais si je t'aime ! Trembla-t-elle.
- Pourquoi ?
- Pourquoi je t'aime ? Demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
Elle chercha la réponse, sans la trouver.
- Moi je vais te le dire. Tu m'aimes parce que je suis un Maugrey, que mon nom te permettrait d'être la Directrice de cabinet du premier ministre, que tu convoites depuis toujours, et d'être respectée. Tu m'aimes parce que je t'ai protégée depuis tes onze ans et parce que j'ai été la première personne à te porter de l'attention et de l'intérêt. Tu m'aimes parce que tu ne me connais pas. Mais tu me détestes parce que je veux faire ce qui est juste plutôt que de me cacher et de fermer les yeux sur les atrocités que commettent certains sorciers. Tu me détestes parce que je ne t'ai toujours pas présentée à mes parents. Tu me détestes parce que je sais qui tu es vraiment.
Une larme coula sur la joue de Dolorès et elle l'essuya rapidement. Elle était en colère et avait juste envie de lui arracher l'œil qui lui restait, et de lui faire mal, atrocement mal. Elle serra les dents et les poings.
- Tu as raison. Je te déteste plus que je t'aime.
Elle venait de fissurer définitivement leurs deux cœurs déjà bien abîmés.
Alastor quitta l'appartement.
Dolorès jeta sa tasse de thé contre le mur.
