Chapitre 7

North Cascades

Max récupéra la voiture dissimulée dans les fourrés quelques mètres plus loin et la démarra dans un crissement de pneu, pestant contre Alec.

'Je n'ai rien contre le fait de se jeter dans la gueule du loup quand on n'est que tous les deux, mais là on ne joue pas !' Parce qu'il croit que je ne m'en suis pas aperçue ? Crétin !

Elle arrêta la voiture dans le creux d'un virage après s'être assurée que, de cet endroit, elle était invisible du complexe, mais que quiconque arrivant par la route ne puisse la rater. Elle vit apparaître la voiture de Shaeffer dans son rétroviseur à quelques centaines de mètres d'elle et descendit de la Buick. Elle sortit de sa poche le couteau emprunté à Krit et, d'un geste vif, fit une entaille discrète dans l'un des pneus arrière. Puis, elle se planta au milieu de la route et fit de grands signes à la berline qui venait dans sa direction. La voiture stoppa à sa hauteur.

- Un problème, Mademoiselle ? lui demanda le conducteur après avoir baissé sa vitre.

Max se pencha à la portière, un grand sourire aux lèvres, offrant au brave professeur Shaeffer une vue plongeante sur son décolleté.

- Oui, hélas. J'ai passé la journée tranquille à bronzer au bord du lac, mais j'ai dû rouler sur quelque chose et j'ai crevé, se désola-t-elle. Malheureusement, j'ai oublié mon portable et je suis incapable de changer une roue !

Elle décida d'en rajouter une couche dans le rôle de la parfaite idiote.

- Et dire que la nuit tombe ! Je suis vraiment stupide, comment vais-je faire pour rentrer maintenant ? continua-t-elle, les larmes aux yeux.

Le scientifique lui tapota l'épaule.

- Ne vous inquiétez pas, la rassura-t-il, je vais vous aider.
- Vous feriez ça ? Merci, c'est vraiment adorable à vous !

Le petit homme fronça les sourcils.

- Ne nous sommes-nous pas déjà rencontrés ? demanda-t-il courtoisement.

Max fit mine de réfléchir quelques secondes.

- Si ! finit-elle par dire. Nous nous sommes vus à la soirée de l'hôtel Wieszel hier, n'est-ce pas ?
- Mademoiselle… Andrews, c'est ça ?

Max acquiesça avec un sourire. Shaeffer descendit de sa voiture, ouvrit le coffre de la Buick et en tira la roue de secours et un cric. Il s'accroupit devant le pneu à plat et entreprit de dévisser les boulons. Max se pencha vers lui, faisant mine d'être absorbée par ses gestes, puis s'éventa de sa main.

- Il est déjà tard et pourtant, il fait toujours aussi chaud, vous ne trouvez pas ? demanda-t-elle en remontant son débardeur aussi haut qu'elle le pouvait sans être indécente, dénudant son ventre. Mon père m'avait prévenu pourtant, il m'avait dit que c'était le mauvais moment de l'année pour venir ici. Beaucoup trop chaud.

La petit homme se troubla et le pneu qu'il avait réussit à démonter lui échappa des mains. Max sourit intérieurement.

Le poisson est ferré…


Observant la scène avec ses jumelles quelques centaines de mètres plus hauts, Alec se mordait les lèvres pour ne pas éclater de rire. Il ne pouvait pas suivre la conversation étant donné que Max avait enlevé son oreillette, mais il en imaginait sans peine le contenu. Il secoua la tête, amusé.

- C'est comme ça qu'elle se montre 'persuasive' ? s'étrangla Chloé.
- Très efficace…, lui assura Alec. Tant qu'on en reste à l'offensive de charme et que tu ne lui demandes pas de jouer les strip-teaseuses…
- Quoi ?
- Laisse tomber.


Seattle, quelques semaines plus tôt

Une femme-poisson de Manticore. Dans son club de strip-tease habituel. C'était comme si le monde entier s'était ligué contre lui pour trouver toutes les raisons possibles et imaginables pour l'obliger à passer la soirée en compagnie de Max. Alec avait été chercher la jeune transgénique et l'avait trouvé en peignoir, prête à prendre un bain.

Pourquoi ne suis-je pas arrivé quelques minutes plus tard ? Je l'aurais trouvé DANS la baignoire…

Maintenant, ils étaient tout les deux plantés devant le club et il pouvait entendre d'ici ce que sa compagne pensait – un club de strip-tease… Il n'y a qu'Alec pour traîner dans des bouges aussi glauques…

Max arracha du mur une affiche vantant les mérites de la 'sirène' et fronça les sourcils.

- Ils ont placardé ça dans toute la ville, lui expliqua calmement Alec. J'imagine que White est sur le pied de guerre.
- Il faut qu'on la sorte de là.

Elle allait se diriger vers l'entrée du club quand Alec l'arrêta.

- Une seconde, il y a un problème. Aucune fille n'a le droit d'entrer, sauf si elle bosse là.
- Comment ?
- Elles font toutes la queue là-bas, ajouta-t-il en lui désignant la ruelle derrière le bâtiment. Quand les filles se pointent, ils prennent les plus sexy.
- Non, tu plaisantes ? demanda Max, espérant avoir mal entendu.
- Oh, ne sois pas stupide ! Tu te sous-estimes, je pense que tu as tes chances, lui assura-t-il en se mordant les lèvres pour essayer tant bien que mal de conserver son sérieux.
- C'est hors de questions !

Il haussa les épaules.

- Très bien. Sois prude et laissons White la capturer…

Elle le dévisagea quelques instant, interloquée, partagée entre l'envie de la planter là et celle de lui en coller une. Elle finit par enlever sa veste d'un geste rageur et la lui fourra violemment dans les bras avant de prendre la direction de la ruelle. Il la regarda tourner au coin du bâtiment, un sourire moqueur aux lèvres, puis entra dans le club.

Il repéra machinalement les sorties de secours et les videurs et s'assura d'un coup d'œil que la 'sirène' était toujours dans son bocal, avant de se caler dans un fauteuil en attendant Max. Il ne se faisait pas de souci pour elle, c'était une vraie bombe, elle n'aurait aucun problème pour entrer. Il vit venir vers lui une jolie blonde et sourit.

- Salut, beau gosse ! Une petite danse ?

Il accepta d'un signe de tête et la bimbo commença à se déhancher. Il savoura le spectacle quelques minutes, ravi, jusqu'au moment où il repéra Max qui fendait la foule dans sa direction, un air clairement réprobateur sur le visage.

Oh oh, problème en vue…

Il donna à la blonde une légère tape sur la hanche.

- Allez, laisse-moi, chérie, merci beaucoup.
- Mais la chanson n'est pas finie, protesta-t-elle.
- Oui, mais tu es tellement belle que je ne me maîtrise plus, dit-il avec un clin d'œil charmeur.

Il lui tendit quelques billets.

- J'aimerai que tu ailles danser pour mes copains, d'accord, chérie ?
- D'accord, répondit-elle en acceptant l'argent.
- Tu es gentille.

Il la regarda s'éloigner et poussa un soupir alors que Max s'approchait de lui, poings sur les hanches.

Trois, deux, un… Explosion !

- C'est comme ça que tu espères la délivrer ? cracha la brune.

Il l'attira brusquement sur ses genoux.

- White a un de ses hommes ici, expliqua-t-il avant qu'elle puisse protester.
- Où ça ?
- A deux heures. Tu le vois ? Il est assis, il ne boit pas, il refuse les filles.

Max acquiesça en repérant l'homme en noir.

- Ouais, il m'a l'air plutôt louche, ce mec.
- Ok, faisons comme si j'étais un vrai client, d'accord ?

Max passa la main dans ses cheveux, croyant visiblement jouer les strip-teaseuses à la perfection. Alec grimaça. Plutôt raté. Elle était en train de lui labourer le crâne.

- Tu es drôlement douce, où as-tu appris ça ? ironisa-t-il.
- La ferme. Pourquoi il ne fait rien ? Ça me paraît curieux.
- Il y a trop de monde maintenant, il attend la fermeture.
- Surtout du renfort.
- De toute manière, trancha-t-il en ôtant brusquement la main de Max de ses cheveux, agacé par sa 'délicatesse', tant qu'il sera là, on ne la sortira pas vivante.
- Comment ça se fait qu'elle ait échoué ici ?
- Il paraît que des pêcheurs l'ont attrapée dans leurs filets.

La main de Max se remit en mouvement et partit en direction du torse d'Alec qu'elle commença à balayer en long, en large et en travers.

- Elle ne va pas survivre longtemps hors de l'eau, réfléchit Max à voix haute, songeuse. Dès qu'on l'aura délivrée, on la remettra dans l'océan.
- Peut-être que l'océan n'est pas l'endroit idéal…

Alec observa quelques instants la main de Max qui continuait son… il-ne-savait-pas-quoi sur sa poitrine et fronça les sourcils.

- Mais qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il, perplexe.
- Mon travail ! répliqua-t-elle, exaspérée, avant de revenir au sujet qui l'intéressait. Elle est de Manticore, elle se méfiera à présent…
- Dommage qu'une femme aussi jolie soit sans partenaire, commenta-t-il en enveloppant la 'sirène' d'un regard appréciateur. Dans l'océan, elle doit se sentir seule.
- Bon, si on se concentrait sur ce qu'on doit faire ? le recadra-t-elle violemment.

Elle est en danger de mort et lui ne pense qu'à se rincer l'œil. Non, mais quel crétin ! Et non, je ne suis pas jalouse, pas du tout !

- Je réfléchis, objecta Alec.
- Non, tu discutes.
- Je peux faire les deux !
- Ça, ça m'étonnerait !
- Tu peux dire adieu à ton pourboire !

Elle lui jeta un regard noir et il soupira.

- Quel gâchis !
- Oui, je ne connais rien de plus nul ! admit Max, pensant qu'il parlait des ordinaires exposant l'une des leurs comme un monstre de foire.
- Non, je parlais d'elle, la détrompa Alec. Elle est toute seule dans l'océan et elle n'aura que des poissons à qui parler…
- Laisse tomber, Alec. Vous deux, ça ne pourrait pas marcher, railla-t-elle.
- Oui, tu as raison, je tombe toujours amoureux de nanas inaccessibles, commenta-t-il avec malice.

Max se tortilla sur les genoux d'Alec, mal à l'aise.

- Ce qui veut dire ? demanda-t-elle sèchement.
- Ce qui veut dire que si tu continues à bouger de cette façon, Maxie, toi et moi on va se retrouver dans une situation vraiment embarrassante, se contenta-t-il de dire avec un sourire, pas le moins du monde perturbé par la situation.

En fait, il commençait même à trouver ça intéressant. Pas Max. Elle se figea dans la seconde et rougit jusqu'à la racine des cheveux. Alec éclata de rire.

- Tu n'es qu'un porc, Alec, répliqua vertement Max.
- Non, chérie, je suis un homme normalement constitué et toi une femme très attirante. Surtout quand tu te laisses aller.

Elle le fusilla du regard, troublée, avant de se pencher vers lui.

- Ne t'avise plus jamais de parler de ça ! le menaça-t-elle.
- C'est vrai, sujet tabou, ironisa Alec. Excuse-moi, tu es tellement persuasive dans le rôle de l'allumeuse que, l'espace d'un instant, j'ai failli oublier.

Max s'étrangla de rage.

- Tu permets que je me lève ? reprit Alec avec une politesse froide.
- Pourquoi ? répliqua-t-elle sèchement.
- Parce que ça bouge du coté de l'aquarium, mon ange, et qu'on est là pour remettre une sirène dans la baie, tu te souviens ?


Max s'appuya langoureusement contre la voiture.

- Vous voulez que je vous aide ? demanda-t-elle d'une voix légèrement rauque.
- Non ! Ça ira, lui assura précipitamment le Professeur Shaeffer.

Visiblement, ce n'était pas dans son habitude de se faire allumer par des jeunettes. Il s'empara du cric et entreprit de surélever la voiture. Max s'assit sur le capot avant et continua la conversation.

- Mais je dois avouer que, malgré la chaleur, le coin est magnifique, reconnut-elle avec un enthousiasme enfantin, balançant les jambe dans le vide. Et puis, avec le lac, on peut se rafraîchir quand on veut ! Vous savez ce qui me plait le plus ? La ville a surgi au milieu de nulle part, mais rien n'a été défiguré.

Elle adressa au scientifique un grand sourire, prenant pitié de lui en le voyant transpirer à grosses gouttes pour fixer la roue de secours.

- Non, mais c'est vrai, vous avez vu Seattle ? continua-t-elle cependant avec une moue d'enfant gâté. Ces taudis, ces pannes d'électricité… Ils devraient prendre exemple sur votre village. Pas un câble, pas un générateur… Juste le paysage et le silence. On croirait presque que tout fonctionne comme par magie…

Shaeffer sourit.

- C'est un peu plus compliqué que ça…, lui fit-il gentiment remarquer.
- Vous me trouvez stupide, n'est-ce pas ? dit-elle avec un petit sourire embarrassé. C'est juste que… Regardez ce… truc.

Elle désigna le complexe d'un geste vague de la main.

- Vous voyez un fil électrique, vous ?
- En fait, toute la vallée marche en circuit fermé, expliqua le scientifique. Stehekin est alimenté en électricité par le barrage à l'est du lac et c'est là que sont tous les générateurs principaux. Comme la vallée est petite, tous les câbles acheminant le courant ont été enterrés.

Jackpot !

- Et ce n'est pas dangereux ? fit mine de s'inquiéter Max. Imaginez qu'il arrive quelque chose au barrage, toute la vallée serait dans le noir !
- Oui, mais seulement pendant une dizaine de minutes, la rassura-t-il. Le village est équipé de générateurs autonomes prenant le relais si après ce laps de temps le courant n'a pas été rétabli. Et ce 'truc' également, ajouta-t-il avec humour, en désignant le centre scientifique.

Il ramassa le cric et la roue crevée et les posa dans le coffre.

- Voilà ! Vous pouvez rouler sans crainte, lui assura-t-il. Mais pensez à remettre une roue neuve une fois rentrée chez vous, la roue de secours ne sert qu'à dépanner.
- Merci. Vraiment, merci beaucoup, je ne sais pas ce que j'aurai fait sans vous !

Elle déposa un baiser sur sa joue et remonta dans la voiture, avant de s'éloigner en saluant le scientifique d'un geste de la main. Quelques centaines de mètres plus loin, elle se gara dans les fourrés le temps de laisser passer la berline de Shaeffer et remit son oreillette.

- On peut rentrer, informa-t-elle les autres. J'ai le renseignement qui nous manquait.


Villa, le même soir

Ils s'étaient tous réunis dans le salon de la villa et Max leur avait fait part de ce qu'elle avait appris de Shaeffer. Ils étaient tombés d'accord sur le fait de programmer l'évasion à la nuit prochaine. Une équipe devrait aller couper l'électricité depuis le barrage pendant que les autres attaqueraient le centre en profitant des dix minutes d'obscurité – et surtout de désactivation du système d'alarme et de surveillance – qui suivraient. Depuis, ils faisaient silence, perdus dans leurs pensées. Max et Krit pensaient à Syl avec angoisse. D'après ce qu'ils avaient pu constater, elle était mal en point. Rien qu'à l'idée de savoir White avec elle, Max en était malade.

- Il nous faut des renforts, trancha soudain Alec. Cinq, c'est trop peu pour attaquer ce complexe et s'occuper de couper l'électricité depuis le barrage. Il nous faut au moins cinq personnes de plus.
- Cinq seulement ? Il y a au moins trente gardes et on ne sait pas s'il y a ou non des Familiers dans le lot, fit remarquer Biggs. Une dizaine serait plus sûr.
- Ce serait mieux, reconnut Alec, mais on ne peut pas, ça ferait trop. Tu as vu où nous sommes. Nous, plus les prisonniers, ça fera déjà près de vingt personnes à faire sortir de cette maudite vallée. White a bien choisi son endroit. Soyons lucides, on n'arrivera jamais à tous regagner Seattle, il va falloir envoyer les prisonniers vers le Canada. Il faudra être invisibles tant qu'on ne les aura pas libérés.
- Il faut appeler Terminal City pour qu'ils nous envoient du monde dès ce soir. Et qu'ils se dépêchent, on n'a aucune idée de l'état dans lequel se trouve Syl, dit Max, inquiète pour sa sœur.
- Ta sœur ? s'exclama Chloé, incrédule. Il y a près d'une quinzaine des nôtres prisonniers à l'intérieur, et tout ce qui te préoccupe, c'est ta sœur ?

Krit fit un pas en avant, soudain menaçant. Max l'arrêta d'un geste de la main.

- Si je m'inquiète pour Syl, répliqua Max, cinglante, c'est que, pour le moment, elle est la seule que l'on sait être blessée. Une fois les autres libérés, ils pourront se débrouiller seuls et nous aider, pas elle. Et à aucun moment je n'ai dit que je la faisais passer avant les autres, alors c'est quoi ton problème ?
- Mon problème, c'est qu'encore une fois, ce sont les 2009 qui agissent comme bon leur semble !
- Ça suffit toutes les deux ! coupa vivement Alec.
- Et pourquoi ? le provoqua Max en le regardant droit dans les yeux, toute la frustration qu'elle avait accumulée ces dernières semaines remontant à la surface. Pourquoi est-ce que je n'aurais pas le droit de nous défendre ? Nous, ces traîtres de 2009 ! Après tout, elle ne fait qu'exprimer à voix haute ce que tous les transgéniques de Terminal City murmurent depuis des semaines ! Parce que nous avons mis les voiles en 2009, nous ne valons pas grand chose. Ça ne vous donne pas pour autant le droit de décider que Syl doit mourir sans qu'on ne tente rien.
- Ce n'est pas ce qu'elle a dit, objecta Alec.
- Non, mais elle l'a pensé tellement fort que tout le monde l'a entendu, répliqua rageusement Max. A part toi visiblement. Mais vu la considération que tu me portes ces derniers temps, ça ne m'étonne même pas.

Elle tourna les talons, prête à quitter la pièce, quand la voix de Chloé l'arrêta.

- Tu veux qu'on vous fasse confiance ? Alors pourquoi est-ce que ce ne serait pas les autres 2009 que nous appellerions en renfort au lieu de ceux de Terminal City ? Là, on verra si vous êtes vraiment décidés à vous mouiller pour les transgéniques. Quels qu'ils soient.

Krit se rembrunit et échangea avec Max un regard tourmenté.

- On ne peut pas, finit-elle par lâcher.
- Ben voyons ! s'exclama Chloé, ironique. Et moi qui croyais…
- On peut savoir pourquoi ? la coupa calmement Biggs, interrogeant Max du regard.

Il commençait à bien connaître Max et ne l'avait jamais considérée comme une 'traître de 2009'. Si elle disait qu'ils ne pouvaient appeler les autres, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle avait une bonne raison.

- On ne peut pas parce que nous n'avons aucune idée de l'endroit où joindre Zen, Brian et Jondy, expliqua Max à contrecœur. Nous nous sommes tous séparés après l'évasion.
- Et bien, appelez les autres, dit Chloé, comme si c'était une évidence.
- Il n'y a personne d'autre.
- Vous étiez douze à vous évader, fit remarquer Alec, perplexe.
- En fait, nous étions treize, le corrigea Krit. On peut passer à autre chose ?
- Non, dit Chloé. Je crois qu'on a droit à une explication.
- On ne vous doit rien du tout, répliqua Max, cinglante.

Alec répugnait à s'en mêler, mais Chloé n'avait pas entièrement tort. Les évadés de 2009 étaient des transgéniques et pouvaient se battre au même titre que ceux qui avaient passé toute leur vie à Manticore. Pourquoi Max se montrait-elle aussi obtuse lorsqu'il s'agissait de ses frères et sœurs ? Après tout, elle était la première à demander à ce qu'ils soient traités comme les autres, alors pourquoi leur accorder un traitement de faveur sans raison valable ?

- Max ? demanda-t-il.
- Il n'y a rien à dire.
- Je suis sûr que si, insista-t-il doucement.

Elle le regarda droit dans les yeux et prit la parole d'une voix douce. Trop douce.

- Tu veux savoir ? Très bien. Je commence avec les morts ou avec les vivants ?
- Max, arrête ça, tenta de l'interrompre Krit d'une voix tendue.

Ils avaient beaucoup parlé de leurs 'frères et sœurs' lorsqu'ils avaient programmé le raid sur Manticore l'année dernière, de la manière dont certains d'entre eux étaient morts. Il savait à quel point le sujet était sensible et douloureux pour elle. Remuer le couteau dans la plaie ne résoudrait rien. Mais vu ce qu'elle lui avait dit la nuit dernière de l'attitude des autres transgéniques à Seattle et de sa brouille avec Alec, il comprenait sa colère.

- Non, ils veulent savoir, le coupa-t-elle, sarcastique. Comme ça, ils pourront raconter à tout Terminal City la fabuleuse histoire des évadés de 2009, ceux qui ont lâchement laissé tomber leurs compagnons d'armes pour aller mener la grande vie dehors. Alors je commence par qui ?

Elle commença à faire les cent pas dans la pièce, perdue dans ses pensées, avant de reprendre la parole d'un ton froid.

- Kavi ? Localisé par les hommes de Lydecker cinq ans après notre évasion, abattu d'une balle dans la tête. Vada, localisée sept ans après notre évasion, abattue par Lydecker d'une balle dans le cœur. Seth, rattrapé à Seattle il y a trois ans par les hommes de Lydecker, s'est suicidé en se jetant du haut du Space Needle car il ne voulait pas être repris. Ben…

A ce nom, la voix jusque là détachée de Max s'étrangla et elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Chloé détourna les yeux, soudain très mal à l'aise.

- Ça suffit, dit Alec, connaissant la suite. Je crois qu'on va en rester là.
- Non.

La voix furieuse de Max claqua dans la pièce.

- Non, répéta-t-elle, maintenant folle de rage. Vous vouliez savoir, alors vous allez savoir ! J'en étais à Ben. Ce cher Ben, celui qui passait des heures entières à nous raconter des histoires à Manticore. Ben, ton jumeau qui jouait les grands frères. Ben qui est devenu fou et qui s'est transformé en tueur. Ben à qui j'ai dû briser le cou l'année dernière parce que lui non plus ne voulait pas retourner 'là-bas'…

Des larmes roulaient maintenant sur ses joues et elle les essuya d'un geste rageur. Chloé la fixait, le cœur serré. Max croisa son regard et eut un sourire sarcastique.

- Quoi ? riposta-t-elle. Notre belle histoire ne te semble plus si belle tout à coup ? Mes larmes gâcherait-elle ton plaisir ?
- Je ne voulais pas…
- Bien sûr que si, tu voulais. Et ne t'inquiète pas, ce n'est pas fini. On en est à quatre, si je me souviens bien. Mort numéro cinq – Tinga. Elle s'est livrée à Manticore l'année dernière pour sauver son fils, Case, que Lydecker avait fait enlever. Elle, c'est Renfro qui l'a tuée. Du coup, Case est aujourd'hui un orphelin de 6 ans. Numéro six – Brin, ré-endoctrinée par Manticore l'année dernière après avoir développée une progéria et qui m'a poliment informée que la prochaine fois qu'on se verrait, elle ne me ferait pas de cadeau. Numéro sept – Zack. Mais pour Zack, peut-être qu'Alec peut vous raconter l'histoire à ma place, il était là…

Elle se tourna vers le transgénique qui l'observait d'un regard sombre.

- Pas de commentaires ? lui demanda-t-elle, toujours aussi sarcastique. Pas de "Max s'est comportée comme une égoïste et Zack en a payé le prix" ? Tu me déçois…

Elle le vit serrer les dents et esquisser un geste dans sa direction. Elle fit un pas en arrière.

- J'en étais donc à Zack, continua-t-elle sans lui laisser le temps de faire quoi que ce soit. Zack, c'était notre chef d'unité et, accessoirement, le seul à savoir où on se cachait tous. On a tous les deux été capturés après avoir fait sauter le labo l'année dernière. J'ai pris une balle dans le cœur et Zack s'est tiré une balle dans la tête pour qu'on puisse me greffer le sien. Manticore a fait de lui un 'cyber-soldat' et la dernière fois qu'on s'est vu, j'ai du l'électrocuter parce qu'il voulait tuer un de mes amis. Aux dernières nouvelles, il est amnésique, joue les fermiers à Ploucville et n'a absolument aucune idée de ce qu'est un transgénique. Et pour ce qui est des six 2009 qui sont encore vivants et qui disposent encore de toute leur tête, on a Syl, blessée et entre les mains de White, Jondy, Brian et Zen, quelque part je-ne-sais-où dans la nature, Krit ici présent, et moi, cette garce égoïste de Max. Ce qui nous fait six traîtres opérationnels sur treize, si tant est qu'on puisse mettre Syl dans le lot. Je suppose qu'on doit se réjouir, ça fait une bonne moyenne. Alors éclairez-moi, qui voulez-vous que j'appelle exactement ?

Un silence de mort s'abattit sur la pièce alors que Max finissait sa tirade, le souffle court.

- Biggs, appelle Terminal City, trancha Alec.

Son ami acquiesça sans faire de commentaires et s'éloigna. Max quitta le salon à grands pas. Alec voulut la suivre, mais Krit se plaça devant lui, bloquant le passage.

- Laisse-la tranquille.
- J'ai besoin de lui parler, dit calmement Alec.
- Elle est trop en colère pour parler à qui que ce soit, surtout à toi.
- Comment ça, surtout à moi ?
- D'après ce que j'ai cru comprendre, tu la bats froid depuis des semaines, expliqua Krit. Si tu vas lui parler maintenant, la seule chose que tu vas obtenir, c'est qu'elle se braque encore plus et t'envoie au diable. Laisse-lui le temps de se calmer.
- Pourquoi n'a-t-elle jamais expliqué ce qui vous était arrivé à tous, au lieu de se taire et de laisser les autres transgéniques croire que tout allait bien pour vous ? intervient Chloé, accusatrice.
- Pourquoi n'avez-vous pas essayé de savoir avant de vous acharner sur eux ? demanda à son tour Alec.
- Hey ! Je te rappelle que toi aussi, tu n'étais pas en bons termes avec elle, jusqu'à il y a encore quelques minutes !
- Comme je l'ai déjà dit et répété, mes problèmes avec Max ne regardent que Max et moi. Ils n'ont rien a voir avec cette foutue évasion, Terminal City ou quoi que ce soit qui vous concerne ! Que j'ai des choses à lui reprocher, c'est mon problème, mais qu'on lui balance qu'elle n'est pas l'une des nôtres, ça, c'est fort ! Elle s'est toujours battue pour nous ! Sans elle, nous serions encore tous coincés là-bas !
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ? demanda Chloé, perplexe.
- Je veux dire que Manticore n'a pas brûlé tout seul, figure-toi ! finit-il lâcher, exaspéré.
- C'est elle qui… ?

Krit acquiesça.

- Ok, se calma Alec. Je lui parlerais plus tard. Pour l'instant, concentrons-nous sur le complexe. Tu as réussi à joindre le QG ? demanda-t-il à Biggs qui revenait.
- Ouais. Mole va prendre la tête d'une équipe. Je lui ai bien précisé de limiter à quatre ou cinq hommes. Ils arrivent avec des armes et du matériel pour entrer en liaison satellite avec Terminal City. Il m'a dit qu'ils partaient tout de suite, ils arriveront en début de matinée.
- Alors, je suggère que tout le monde aille dormir, on va avoir une grosse journée demain.

Tous acquiescèrent et se séparèrent pour la nuit.

TBC…


Petite précision – J'ai complété la liste des 2009 en puisant dans le livre "Avant l'aube". Pour ceux qui ne l'ont pas lu, on y évoque Vada et Kavi, mais on raconte surtout l'histoire de Seth, le treizième évadé qui n'avait pas été comptabilisé initialement parce qu'il avait été repris par Manticore avant de s'évader à nouveau. Le reste des évadés sont ceux dont parle la série. Au final, ma liste comprend donc Max, Zack, Brin, Tinga, Seth, Ben, Jondy, Zen, Vada, Kavi, Krit et Syl. Le nom du dernier 2009 change d'un site à l'autre, j'ai opté pour ce nom Brian qui ressort assez souvent.