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NATHAN
Aeon gara sa voiture à la place qui lui était réservée dans le parking souterrain. Elle prit la pile de dossiers et les sacs qu'elle avait déposés sur le siège passager et sortit du véhicule, tentant de faire tenir en équilibre précaire toutes ses affaires dans un seul bras. Au moment de refermer la portière, plusieurs feuilles s'échappèrent des chemises cartonnées et s'éparpillèrent au sol.
« Et mer…, grogna-t-elle avec agacement.
— Toujours aussi adroite », retentit une voix familière derrière elle.
Elle se retourna un peu trop brusquement pour voir le Dr Friedkin se diriger vers elle d'un pas nonchalant. Elle fronça les sourcils et se retint d'exprimer le fond de sa pensée qui se serait résumé à : « et toi, toujours aussi con ? »
« Bonjour Nathan », marmonna-t-elle, méfiante.
Arrivé à ses côtés, il s'accroupit et ramassa les feuilles tombées au sol. Il porta la première à la hauteur de son visage et, plissant les yeux, la parcourut du regard.
« Ne te gêne surtout pas, rétorqua la jeune femme.
— Cicatrization and associated disorders, lut-il lentement dans un anglais impeccable. Un problème avec un patient ?
— Merci, dit-elle en lui prenant les feuilles des mains.
— Un plaisir, répondit-il, comme toujours.
— Au-revoir, Nathan, dit-elle en lui tournant le dos.
— Aeon… »
Elle s'arrêta dos à lui.
« On pourrait dîner ensemble un soir. »
Elle fit volte-face et le regarda droit dans les yeux sans dire un mot.
C'était un séduisant connard, elle devait bien le reconnaître. Très grand, mince, athlétique, il portait la cinquantaine avec une aisance irritante. Son large col en V laissait apparaître le haut de son torse musclé et elle devinait son ventre ferme sous le pull moulant. Il lui lança un sourire éblouissant qui fendit son visage en deux. Ses yeux bleus pétillaient d'intelligence et d'un petit quelque chose un rien goguenard. Un séduisant connard.
« Je ne crois pas que ça soit une bonne idée.
— Pourquoi pas ? »
Il l'avait rejointe en deux grandes enjambées et s'était planté devant elle, les mains dans les poches, dans une attitude décontractée.
« Tu sais que j'ai été nommé à la tête du conseil d'administration de l'hôpital ? »
Son accent américain, à peine discernable, lui conférait une diction particulière, lente et chaleureuse, qui ajoutait encore à son charme. Il le savait pertinemment et en usait sans vergogne. Comme si cet enfoiré avait besoin de munitions supplémentaires !
— Difficile de passer à côté, rétorqua Aeon en maugréant. Avec la grande fête d'intronisation à laquelle tu as eu droit…
— Je ne t'y ai pas vue, souligna Friedkin, un sourire espiègle aux lèvres. J'étais déçu.
— Déçu mon cul ! s'emporta-t-elle avec une soudaine grossièreté. Pour être déçu il faut éprouver des sentiments. Tu n'es pas équipé pour ça. »
Il rit doucement, de ce rire de gorge grave et mélodieux qui la faisait fondre il n'y a pas si longtemps que ça.
« Tu ne me donnerais pas de deuxième chance ? », lui susurra-t-il en se rapprochant légèrement.
Aeon recula d'un pas et prit l'air offusqué.
« Tu l'as déjà eue, ta deuxième chance, lui rappela-t-elle, amère. Et une troisième, et beaucoup d'autres après ça. Beaucoup trop. Tu n'as jamais su saisir les opportunités que je t'offrais, Nathan. Tu as usé ma patience et mon amour-propre. Il est hors de question que je te serve encore de paillasson.
— Je regrette ce que je t'ai fait, avoua-t-il d'un ton contrit. Et je regrette de t'avoir laissée partir. Tu me manques. »
Immonde salaud.
Il s'approcha encore et baissa la tête pour la regarder. Elle avait oublié qu'il était si grand. Elle se demanda soudain si elle serait bien dans ses bras et si son torse était toujours aussi chaud et accueillant.
Elle s'écarta prudemment de lui en comprenant qu'elle se trouvait en terrain glissant.
Elle ne bougea pas suffisamment vite. En un instant, il avait saisi son visage dans ses larges mains et avait collé ses lèvres minces aux siennes. Sous le choc, elle lâcha sacs et dossiers, qui allèrent s'écraser au sol.
Il sentait bon. Ses mains chaudes lui encadraient le visage, ses longs doigts lui caressaient les joues. Il l'embrassait avec la même passion qu'avant et elle eut l'impression que les cinq dernières années s'étaient envolées. Elle lui rendit son baiser tout en s'insultant avec véhémence. Elle se pendit à son cou, laissant ses mains jouer avec sa nuque elle sentit la peau de Nathan se couvrir de frissons sous ses doigts et cette simple constatation la remplit d'une immense satisfaction.
Il délaissa le visage d'Aeon pour glisser ses mains le long de son dos, poussant l'audace jusqu'à les laisser s'aventurer sur ses fesses. Aeon émit un faible geignement de protestation étouffé par la bouche de Nathan.
Un claquement sonore retentit soudain au plafond. L'éclairage s'éteignit brutalement et un violent courant d'air balaya le parking. Moins d'une seconde plus tard, les groupes électrogènes avaient pris le relai et l'électricité revint. La distraction avait néanmoins été suffisante pour faire reprendre ses esprits à Aeon et elle s'écarta de Friedkin à regret.
« Non, Nathan…, murmura-t-elle, le souffle court.
— Pourquoi ? demanda-t-il avec une voix de petit garçon malheureux.
— Tu ne peux pas revenir comme ça et claquer des doigts en pensant que je vais oublier ce qui s'est passé et te tomber dans les bras.
— J'ai changé. Laisse-moi te le prouver.
— C'est trop tôt. »
Elle se baissa et commença à rassembler ses affaires qui s'étaient dispersées à terre. Nathan mit un genou à terre et l'aida à tout ramasser.
« S'il-te-plaît, Nathan, le supplia-t-elle en lui prenant ses notes des mains.
— Rappelle-moi, répondit-il simplement.
— Peut-être. Je ne sais pas », bafouilla-t-elle en s'enfuyant.
Elle s'éloigna rapidement en direction des ascenseurs en prenant un grand soin à ne pas se retourner, sentant dans son dos le regard insistant de Nathan.
.
Elle le sentit avant même de le voir ou de l'entendre. Elle pouvait suivre son passage à la trace tant était prégnante l'odeur d'alcool rance qui accompagnait partout le Pr. Merkel. Arrivée aux abords de son service, elle entendit les premiers éclats de voix.
« Vous n'êtes pas en position de répondre quoi que ce soit, ma petite ! éructa-t-il férocement. Si je souhaite qu'un de mes patients soit pris en charge dans votre service, la seule chose que vous avez à faire c'est de me demander à quelle heure je vous l'amène !
— Mais c'est le jour des cons ! », s'exclama Aeon en rentrant dans la grande salle où s'affrontaient Carmen, Eric et Merkel.
Ce dernier se tourna vers elle et lui lança un regard haineux.
« Vos infirmiers sont mal élevés, McKay, ils ne savent pas reconnaître l'autorité quand ils la voient.
— C'est amusant Pr. Merkel, hors contexte on jurerait que vous êtes en train de parler d'une meute de chiens de traineau en plein apprentissage… J'imagine que c'est une maladresse de votre part et que vous ne cherchiez pas à être sciemment désobligeant envers les membres de mon équipe ? »
Aeon s'était avancée lentement vers le vieux chirurgien et lui faisait face, les bras croisés, affichant un intérêt poli. Elle pencha légèrement la tête sur le côté, comme un chiot curieux, et attendit sa réponse. Le visage de Merkel s'enfla et rougit jusqu'à ressembler à une grosse tomate.
« Vous êtes toujours aussi insolente, grinça-t-il entre ses dents.
— Insolente, vous trouvez ? Il me semble que c'est plutôt vous qui êtes d'une rare grossièreté. Que voulez-vous ? »
Le chirurgien se rengorgea et choisit de saisir la perche qu'elle lui tendait pour ne pas embrayer sur un échange d'invectives.
« J'ai un patient à placer dans ce service, dit-il d'un ton hautain.
— Pourquoi ce service particulièrement ?
— Soyez sûre que vous n'êtes pas mon premier choix. Il n'y a plus de place nulle part.
— Il n'y en a pas ici non plus, professeur.
— Ce n'est pas ce que dit le Dr. Roland, rétorqua Merkel. Il paraît que vous avez un lit.
— Nous avions, intervint Carmen. Un autre patient est arrivé entre-temps.
— Et qui a validé son admission ? demanda-t-il d'un ton acerbe.
— Le Dr. Gomez, répondit l'infirmière.
— C'est l'interne qui a signé l'admission ? s'esclaffa Merkel. Et où étiez-vous, McKay ?
— En congé, comme c'est stipulé dans mon contrat après trente-six heures de garde plus un rab de douze heures. Vous y trouvez quelque chose à redire ?
— Une signature d'interne n'a aucun poids face à la mienne. Je vais faire invalider cette admission par Roland et vous allez prendre mon patient. Au trot.
— Vous n'allez rien faire du tout, professeur. Ce patient est arrivé avant le vôtre, il garde son lit, vous connaissez parfaitement la règle des soins intensifs. Pour qui vous prenez-vous, bon sang !
— Et mon patient, où je le mets ?! s'emporta violemment Merkel.
— Dans ton cul… », murmura Eric, assez bas pour n'être entendu que des deux filles.
Carmen laissa échapper un éclat de rire nerveux.
Aeon se retint de sourire et répondit d'un ton ferme :
« Aux urgences. En salle de réveil. En infectiologie, en neurologie, en radiologie. Partout où il peut être placé sous monitoring et rester sous contrôle. Vous me faites perdre mon temps à tergiverser sur un problème qui trouve facilement sa solution. Je n'ai plus de lit disponible, on ne va pas installer un lit de camp au milieu de la pièce pour votre patient ! Si vous étiez moins aveuglé par l'aversion que je semble vous inspirer, vous l'auriez déjà compris vous-même et vous seriez en train de contacter un autre service pour que les choses avancent. »
Merkel balaya l'équipe médicale du regard, le visage cramoisi. Sans ajouter un mot, il tourna les talons et s'éloigna précipitamment en faisant claquer la porte d'entrée du service.
« Mort aux cons ! », rugit Aeon en formant le V de la victoire avec son index et son majeur.
Ses deux jours de congé lui avaient fait du bien. Plus de rêves bizarres et des siestes à répétition : elle se sentait aujourd'hui plus sereine et suffisamment en forme pour affronter une dizaine de Pr Merkel.
« Tu es arrivée à temps, précisa Carmen, encore un peu et il virait le pauvre patient de la cinquante-six à coup de pompes dans le derrière pour y mettre le sien de force… Je m'étonne qu'il ne soit pas venu avec le lit…
— J'en parlerai à Gérard Roland et au conseil d'administration, acquiesça l'anesthésiste.
— A propos du conseil, le Dr Friedkin a appelé il y a une heure, il voulait te parler.
— Je l'ai croisé dans le parking, répondit Aeon qui s'étonna soudain de la présence fortuite de Nathan au sous-sol au moment même où elle se garait.
— Et alors ? », minauda Carmen en lui lançant un clin d'œil entendu.
Pourquoi était-elle allée raconter à Carmen ce qui s'était passé entre Nathan et elle ? Depuis qu'il avait été élu président du conseil trois mois plus tôt, elle ne la lâchait plus avec ça.
« Carmen, qu'est-ce que tu n'as pas compris dans mon histoire avec lui ? Le fait qu'il ait cherché à me cloîtrer en m'imposant sa jalousie maladive ou que je me sois sauvée pour ne pas perdre le peu d'estime de moi qu'il me restait encore après son travail de sape ? Je ne veux plus jamais avoir affaire à lui, Carmen. Ce type est un malade. Il y a un nom pour ça : pervers narcissique.
— Pervers narcissique ! répéta l'infirmière en levant les yeux au ciel. C'est tellement galvaudé ! Tu sais bien qu'en chaque homme, il y a un musulman refoulé qui rêve de voiler sa femme. C'est dans leur nature de grand macho.
— Non mais tu t'entends ? s'offusqua Aeon. À ce rythme-là, tu défendras bientôt les harceleurs de rue et les coachs en séduction. La discussion est close, Carmen.
— Allez, Aeon, pas à moi ! insista-t-elle. Tu l'aimes encore, ça crève les yeux !
— Ça ne doit pas pour autant m'inciter à me conduire comme une imbécile une nouvelle fois…, grommela l'anesthésiste sans démentir.
— Alors, qu'est-ce qui s'est passé ? insista Carmen en battant des cils.
— Rien.
— Tu ne vas pas me faire croire qu'il voulait juste te dire bonjour ?
— Il voulait m'inviter à dîner. J'ai dit non.
— Tu es très bête. Si tu dis non, il en trouvera une qui lui dira oui.
— Je la plains. Comment va Jason ? »
Carmen accueillit le changement de conversation avec bonhomie mais lui adressa un sourire entendu.
« Mieux, il est stable. Par contre, des plaies sont apparues sur son visage. »
Aeon la fixa, interdite.
« Sur son visage, répéta-t-elle.
— Oui, c'est l'infirmière de jour qui s'en est aperçue en prenant son poste hier matin. Rien de grave, et c'est presque ça le plus bizarre : c'est comme si des plaies déjà cicatrisées étaient apparues brusquement. »
Aeon prit aussitôt la direction de la chambre cinquante-cinq et vint au chevet de Jason. Ses traits pâles étaient marbrés de veines bleuâtres et de lourds cernes creusaient ses orbites. De vilaines entailles lézardaient son jeune visage. Elle essaya de se souvenir de son rêve mais les détails lui échappaient. Elle se rappelait cependant s'être fait cette réflexion à propos des coupures au visage. Elle en avait donc bien rêvé.
Sa foi en la divination avait ses limites et elle peinait à croire ce qu'elle voyait. Comment avait-elle pu savoir que des plaies allaient spontanément apparaître sur son visage ?
« Aeon ? »
Carmen avait pénétré à sa suite dans la chambre et la regardait avec attention.
« Je n'y comprends rien, Carmen, avoua piteusement la jeune femme. Pourquoi ces blessures aléatoires et subites ?
— Je n'en sais pas plus que toi, fit remarquer l'infirmière.
— Bon, s'il reste stable, on lève la sédation progressivement et on l'extube dans deux ou trois jours, l'informa Aeon, et puis on l'enverra en hématologie »
— Ça me semble être un bon plan, opina Carmen.
— Je n'en ai pas de meilleur, concéda Aeon. On commence le sevrage aujourd'hui. »
