OH MON DIEU!
Dimanche et j'y ai pensé! Sortez les moufles, demain il neige.
Cela étant, j'arrête de vous ennuyer ;) Bonne lecture!
Il sourit.
-J'aime bien votre façon de penser, déclara-t-il, et elle ne répondit pas, se contentant de se lever en déposant un baiser sur sa joue avant de se diriger vers la cabane, ses pierres à la main.
La pluie était revenue. Plus tenace, moins fine qu'auparavant.
Anastasia ne sortit pas, ce jour-là. Elle ramena le cheval sous l'abri, devant la cabane, et travailla sur des mélanges, observant des récipients, tentant des expériences, notant tous les résultats avec attention. Les yeux de sa monture la suivaient avec attention, et lorsque Bill revint de la tombe, il la trouva dans la même position que quelques heures plus tôt, fixant la pluie, un récipient fumant à côté d'elle.
Il s'assit à ses cotés, comme il l'avait fait cette première fois où il n'était pas revenu avant le coucher du soleil, et comme cette fois-là, elle ne le regarda pas faire.
« Elle adorait la pluie. C'était ce qui lui manquait le plus. Ça, et le vent. Elle disait qu'en réunissant les deux, on était protégé de tout.
-Elle n'avait pas tort, fit remarquer Anastasia, le regard toujours tourné vers l'extérieur.
-Quand elle... quand elle avait perdu ses deux sœurs et son père dans un accident de voiture, elle m'avait raconté qu'elle était passé pour une folle. Il lui fallait de l'eau, et il ne pleuvait pas, alors elle était allée jusqu'au parc le plus proche et elle avait passé des heures dans un bassin, sous la fontaine. Elle disait que c'était là qu'elle avait compris que l'eau protégeait.
Il ne savait ce qui l'avait poussé à la confession. Le récit même était d'une intimité telle qu'il avait été profondément ému que Laura le partage avec lui. Chose étrange, il n'avait pas pour autant l'impression de la trahir en répétant ses mots à la jeune fille au regard bleu. Quelque chose, dans la maturité qu'on lisait dans ces yeux, lui avait tellement rappelé la Présidente qu'il n'avait pas eu l'impression de raconter l'histoire à quelqu'un d'autre.
Simplement de la rendre à sa propriétaire initiale.
-Elle a surtout l'avantage de cacher les larmes, dans ces cas-là, dit la jeune fille après un temps. On pleure, mais personne ne le sait, parfois même pas nous. L'eau nous protège même de nous-mêmes, elle nous empêche de faire face. Vous avez remarqué à quel point elle déforme les choses ? Elle les rend moins réelles, plus uniformes, plus douces. Elle protège parce qu'elle ment.
-Elle l'aimait transparente.
-Alors elle se voulait protégée mais consciente. C'est rare. Et courageux.
Il hocha la tête, et elle ramena ses jambes contre elle.
-J'ai peur, Bill.
Il se tourna vers elle en haussant les sourcils, et elle soupira après lui avoir jeté un bref coup d'œil.
-Cette histoire de voyage dans le temps, de... de découvrir le début de l'Humanité... ce n'est pas quelque chose que je peux comprendre, dit-elle. Et je peux jouer avec mes substituts d'éprouvette autant que je veux, ou me distraire tant que je peux, mais ça ne réglera pas le problème... Je suis arrivée ici, et le simple principe est hors de ma compréhension. Et c'est terrifiant.
Il passa un bras autour de ses épaules avec familiarité, et elle se lova contre lui.
-Je vais vous avouer un secret, Anastasia, dit-il de sa voix basse et rocailleuse.
Elle leva la tête vers lui.
-J'ai peur, moi aussi.
-Vraiment ? Et de quoi ?
Il soupira.
-Aussi étrange que ça puisse paraître, de la mort, déclara-t-il avec un sourire coupable.
-En quoi est-ce étrange ?
-Jusqu'à il n'y a pas si longtemps, quelques mois à vrai dire, je n'avais qu'une peur, et c'était la mort... mais pas la mienne. J'étais terrifié à l'idée que Laura meure avant que l'on ne trouve la Terre.
-Vous l'avez fait, pointa Anastasia.
-Exact, et depuis, je n'avais plus eu peur, parce que la mort me semblait un but logique. Je devais construire cette cabane, et puis mourir, c'était comme ça que j'avais tout planifié.
-Mais... ?
-Mais c'était avant que vous arriviez, Anastasia, pour être franc. Vous êtes la jeunesse, l'espoir alors même que vous êtes dans une situation si tragique... vous êtes si pleine de vie, et je ne suis qu'un vieil homme s'accrochant à des souvenirs sans substance.
« I was not afraid to die. I was afraid of the emptiness that I felt inside. I couldn't feel anything. And that's what scared me. You came into my thoughts, you filled them. It felt good. »
-Mais avec vous aux alentours, reprit-il, je me sens empli d'un nouveau feu... vous me rendez l'espoir, Anastasia, l'espoir que, peut-être, je n'ai pas fait une erreur en luttant si fort pour amener ces gens ici. Et je ne vous avais encore jamais remerciée pour ça.
Elle eut un bref sourire, touchée, et posa une main sur son avant-bras.
-Mais de rien, Vieil Homme... et ne me forcez plus jamais à vous appeler comme ça, plaisanta-t-elle ensuite.
08 juillet :
Il se réveilla, vaguement groggy, au son de la pluie qui martelait le toit mince de la cabane. L'an prochain, décida-t-il, avant que la saison des pluies ne revienne, il faudrait qu'il songe sérieusement à retravailler sur ce toit.
Il n'entendait aucun bruit provenant de la pièce de vie, ce qui l'étonna. Était-il vraiment si tôt ? Habituellement, Anastasia était levée lorsqu'il s'éveillait, et la pluie dehors excluait qu'elle soit partie à la poursuite d'une de ses lubies, comme ça lui arrivait parfois.
Quand bien même serait-elle partie, elle ne l'avait jamais fait sans le prévenir au préalable. Ils vivaient dans un environnement confortable fait de règles simples et peu contraignantes, mais ô combien rassurantes.
Presque inquiet à présent, il se leva d'un mouvement rapide et se dirigea vers la pièce à vivre, qu'il fouilla du regard, confirmant l'absence de la jeune fille.
L'inquiétude revint lorsqu'il se rappela que, la veille, elle avait choisi de rester dormir à l'intérieur. Le matelas était encore là pour le prouver.
S'aventurant sous l'auvent, il ne distingua pas le cheval, ni la jeune fille.
L'absence de sa monture fut ce qui le convainquit, plus que le reste, que quelque chose ne tournait pas rond.
Enfilant une veste avec un grognement, il prit le temps de choisir un pantalon plus adapté et des chaussures fermées avant de sortir sous la pluie, redevenue diluvienne, de l'extérieur.
Il plissa les yeux, mais aucune forme ne se dessina à l'horizon. La jeune fille n'était définitivement pas dans le coin.
Il songea d'abord à la tombe, mais Anastasia ne s'y était jamais rendue. Le champ de coquelicots fut le suivant sur la liste, et il décida, après quelques instants, d'aller vérifier qu'elle ne s'y trouvait pas, ne serait-ce que pour se donner l'illusion qu'il faisait quelque chose.
La marche jusqu'au champ n'était pas particulièrement longue, mais la pluie et l'inquiétude eurent tôt fait de la rendre éprouvante, aussi, lorsqu'il arriva au sommet de la colline qui la dissimulait à sa vue, était-il épuisé.
Il repéra le cheval en un instant. Tranquillement occupé à brouter, il releva la tête en le sentant arriver. Comme il le connaissait, il ne tarda pas à reprendre son activité, se déplaçant de quelques pas, exposant brusquement ce qu'il avait caché à la vue de Bill.
Le visage d'Anastasia était tordu par la souffrance, et il ne put que noter, en s'approchant à petites foulées rapides, qu'elle avait pleuré.
-Que s'est-il passé ? demanda-t-il en s'agenouillant à côté d'elle, inquiet.
-J'ai glissé, répondit la jeune fille en désignant sa cheville. Je n'ai jamais réussi à me remettre en selle.
Bill gronda en observant sa cheville. L'articulation était enflée, violacée, et Anastasia étouffa un cri de souffrance quand il posa ses mains sur la zone traumatisée.
-C'est une entorse, confirma-t-il. Vous pensez pouvoir tenir en selle si je vous fais remonter ? Je ne pense pas avoir la force de vous porter jusqu'à la maison, s'excusa-t-il avec un sourire.
Elle acquiesça, puis tendit les bras vers lui.
-Je suis très déçue, rit-elle alors qu'il la soulevait. Moi qui avais toujours rêvé qu'un beau chevalier viendrait me sauver dans une situation pareille...
-Hey, grogna-t-il en la juchant sur sa monture, je ne suis peut-être pas un prince, mais sans moi, vous seriez toujours en train d'attendre dans la boue, Miss. Un peu de respect.
Anastasia profita de sa position supérieure pour déposer un baiser sur son crâne ruisselant. Elle souriait.
-Je saurai m'en souvenir, dit-elle avant de passer sa jambe droite par-dessus l'encolure de son cheval pour se retrouver à califourchon.
Il ne leur fallut qu'une quinzaine de minutes pour rejoindre la cabane, mais Bill n'apprécia pas le temps que la cheville de la jeune fille passa dans cette position. Anastasia ne s'en plaignit pas, cependant, et finalement il put la déposer doucement sur l'unique fauteuil de la pièce de vie, avant de confectionner à la va-vite un repose-pied où il percha sa cheville.
Elle l'observait avec un sourire, et allait faire un commentaire, lorsqu'ils se figèrent.
Le long hurlement retentit à nouveau, et Anastasia finit par murmurer :
« Des coyotes...
La raison pour laquelle ils se situaient tant au sud de leur position habituelle lui échappait totalement, mais, après tout, elle ne se souvenait pas correctement des variations du climat de cette zone du monde. Elle savait qu'elle aurait dû prendre le cursus Ingénieur du Sud.
Il se tourna vers elle, haussant les sourcils, et elle s'empressa de lui exposer ce qu'elle savait sur les prédateurs, à savoir pas grand chose.
Elle était plutôt inquiète pour son cheval, à vrai dire. Il restait une proie, une proie que les coyotes avaient bien dû sentir.
Et il fallait que ça arrive alors qu'elle était proprement incapable de le mettre en sécurité.
Bill comprit aussitôt son problème. Il ramena le cheval sous l'auvent et passa toute la matinée à bâtir un abri proche de la cabane, rajoutant même quelques abris pour faire un feu qui éloignerait les bêtes sauvages, Anastasia lui ayant assuré que l'équidé était familier de cet élément.
Ils déjeunèrent d'une énième ration tirée des réserves lyophilisées de Bill, mais bientôt arriva l'heure à laquelle l'ex-amiral se dirigeait habituellement vers la tombe. Il se leva dans un réflexe bien huilé, prêt à partir, puis se figea alors qu'un nouveau hurlement retentissait.
Son regard retomba sur la jeune fille assise en face de lui, et il s'empressa d'aller jeter un coup d'œil au cheval, à l'extérieur, pour justifier son mouvement, avant de revenir se rasseoir face à elle, presque honteux d'avoir pu oublier dans quel état elle se trouvait.
Elle haussa les sourcils et il sut qu'elle l'avait percé à jour avant même qu'elle n'ouvre la bouche.
-C'est l'heure, fit-elle remarquer d'une voix douce.
Il secoua la tête, tentant de cacher à quel point son cœur se serrait au geste.
-Vous ne pouvez pas rester seule. Je raterai ce jour.
D'un point de vue parfaitement logique, il savait pertinemment que ça ne changerait rien. Ça n'était pas comme si Laura l'attendait, tous les jours à la même heure, de toute façon.
S'il s'attardait de son côté à lui, il était conscient que ne pas se rendre à la tombe serait comme une trahison, à la fois envers la mémoire de la femme de sa vie et envers lui-même, et il n'était pas sûr de pouvoir en supporter une de plus. Pas après toutes celles qu'il leur avait déjà infligées au cours des quatre années qu'ils avaient passées ensemble.
Mais Anastasia avait besoin de lui.
-Ne soyez pas stupide, contra-t-elle d'une voix sèche, très différente de son ton habituel, et un instant elle ressembla étrangement à Laura.
Hormis Laura, peu de femmes s'étaient permises ce ton avec lui au cours de sa vie d'adulte. C'était le ton de quelqu'un qui vous connait, intimement, qui vous comprend. Celui de quelqu'un qui vous respecte, aussi, étrangement.
Voyant qu'il ne réagissait pas, elle continua :
-Je suis tout à fait capable de passer quelques heures ici seule. Lancez juste le feu pour quelques heures, et je sais que les coyotes n'approcheront pas. Je ne crains rien.
-Vous n'avez aucune garantie, répliqua-t-il, cinglant. Vous l'avez dit vous-même, vous ne connaissez pas ces bêtes.
-Toutes les bêtes sauvages ont peur du feu, rétorqua Anastasia. Allez-y, je vous dis. De toute évidence, c'est important pour vous. Ne me laissez pas me mettre en travers de votre chemin.
Le hurlement suivant la fit sursauter brusquement, et Adama entendit, à l'extérieur, le cheval s'agiter brusquement, commençant à paniquer.
Si l'équidé décidait soudainement de fuir, Anastasia ne pourrait rien faire. Et il mourrait.
Son regard retomba sur la jeune fille et il plissa les yeux.
La connaissant, elle chercherait sûrement à lui courir après malgré sa blessure, ce qui risquait de se conclure par sa mort également.
Sa décision fut rapidement prise.
Elle le fixait d'un regard ironique en suivant d'un mouvement nonchalant le balancement de sa monture. Il croisa son regard un instant, et ne put s'empêcher de sourire. Elle fit semblant de tenir quelques secondes de plus, mais ses lèvres finirent par s'étirer aussi et elle commença joyeusement :
« Vous avez le pire caractère que j'aie jamais rencontré. C'est votre rang d'Amiral qui fait ça ? Pas l'habitude d'être contredit ?
Elle lui fit un clin d'œil dans le même temps, l'assurant silencieusement qu'elle avait bien compris, de son récit datant de quelques semaines auparavant, qu'une certaine femme s'était assurée qu'il serait toujours contredit.
-On se calme, soldat, gronda-t-il, sans parvenir à dissimuler l'ironie dans sa voix.
Son sourire se teinta d'indignation.
-« Soldat » ? répéta-t-elle, incrédule. J'ai même pas droit à un rang un peu plus élevé ?
-Ah, parce que vous pensez que vous mériteriez un rang plus élevé ?
-Parfaitement, oui ! s'exclama-t-elle, hilare.
-Vraiment ? Et selon vous, alors, Mademoiselle, quel rang auriez-vous dû avoir dans l'armée ?
Elle fit semblant de réfléchir quelques instants, sa bouche se tordant comiquement, puis déclara, faussement pensive :
-Dîtes...
-Hm ?
-Il n'y a vraiment pas de rang au-dessus d'Amiral, dans l'armée ?
Son visage se fendit d'un sourire moqueur alors qu'il faisait semblant de s'étouffer avant de reprendre son souffle :
-Pardon ? s'indigna-t-il.
Elle lui tira la langue, et retomba quelques secondes dans le silence avant de reprendre :
-N'empêche...
-Quoi ? fit-il, faussement irrité.
Elle lui fit un clin d'œil.
-Si j'avais dû envisager une carrière dans l'armée, j'aurais fait des études de mathématiques. Avec ça, j'aurais fini mes études avec un rang de Lieutenant, je crois... Méfiez-vous, je ne suis pas si loin d'Amiral !
Il éclata de rire, et elle le suivit après quelques instants.
Ce fut ainsi que, pour la première fois, Bill parvint à la tombe avec un sourire franc aux lèvres.
Il n'avait pas prévenu Anastasia qu'ils arrivaient. Il ne l'avait même pas prévenue de leur destination. La tombe se découvrit sous la pluie et la jeune fille arrêta d'un geste son cheval, l'observant se diriger vers la croix d'un pas lourd.
Elle comprit immédiatement et murmura :
-Je vais attendre un peu plus loin.
Écartant la main droite, elle avait déjà fait faire demi-tour à son cheval lorsque la voix de Bill l'interrompit :
-Venez par là.
Elle releva la tête et hésita. Elle n'avait jamais aimé les enterrements. Qu'elle connaisse la personne ou non, elle finissait toujours par pleurer plus que tout le monde, principalement parce qu'il était rare qu'elle pleure réellement la personne qu'on enterrait. Elle pleurait plutôt le principe de la mort.
Cela marchait de même pour les tombes.
Le fait que dans celle-ci reposait la femme de la vie de celui qui était, au cours des dernières semaines, devenu son monde ne risquait pas d'arranger les choses.
Bill prit une profonde inspiration en attrapant le cheval au niveau de son licol. Il guida l'équidé en douceur jusqu'au pied du monticule de pierres qui protégeait Laura, puis le relâcha, indécis, n'osant pas relever le regard vers Anastasia, désagréablement conscient des larmes qui mouillaient ses yeux. Peut-être pouvait-il les faire passer pour des gouttes de pluie ?
Probablement pas.
L'étape était importante, cela étant. Bill prit conscience qu'en explicitant ce qu'était cet empilement de pierres -même si Anastasia l'avait de toute évidence déjà compris-, en le disant à haute voix à quelqu'un d'autre que lui-même, la mort de Laura deviendrait réelle. Irrévocable.
Qui, à part lui, était certain de la mort de la Présidente ? Personne. Personne n'avait vu son corps sans vie, touché sa peau si froide, contemplé ses yeux fermés à tout jamais, confirmé que le cœur ne battait plus. Tous savaient, bien sûr, que leur guide était mourant. Que le fait qu'elle ait même vécu jusqu'à toucher leur but était, en soi, déjà un miracle.
Mais personne n'avait appris la nouvelle de sa mort.
Bill se souvint de cette nuit où il lui avait tout raconté. De ces larmes qu'il n'avait pas su retenir, et de celles qu'elle avait versées avec lui, parfois. De ce récit qui l'avait apaisé, calmé, comme si ce qu'il devait à Laura, ce qu'il se devait à lui-même, avait été payé par ses paroles.
Cette annonce n'était jamais que la conclusion de cette histoire. De leur histoire. Anastasia était le témoin dont il avait besoin pour se libérer du poids de la connaissance solitaire du chemin que Laura et lui avaient suivi. La certitude que tout ne serait pas oublié. Son héritage, en quelque sorte, celui qu'il n'avait pu confier à Lee et Kara, parce que, en soi, ils étaient trop jeunes pour en prendre soin.
Anastasia n'avait que vingt-deux ans mais, en un sens, son humanité en avait bien plus, et sa maturité allait de même. Son point de vue scientifique encourageait ce type de partage, consciente qu'elle était de la valeur et de l'importance de la collecte d'un maximum d'informations, d'expériences, pour permettre d'approcher la vérité au plus près.
Il réalisa brusquement qu'en plus d'avoir besoin d'un témoin, il aurait difficilement pu tomber sur personne plus adaptée pour son récit.
Il reprit le licol du cheval, et aida Anastasia à descendre, prenant garde à ne pas glisser sur les pierres trempées. Il l'installa aux côtés de la tombe, puis, sans lâcher le cheval, s'assit également.
Il se tourna pour lui faire partiellement face, tourné vers la tombe.
-Anastasia, ceci est la tombe de Laura.
La jeune fille hocha la tête, les yeux légèrement écarquillés. Elle posa une main douce sur son bras, et il comprit qu'il s'était mis à pleurer.
-Laura, murmura-t-il, s'étonnant de la difficulté inhabituelle qu'avait le nom à glisser sur sa langue, voici Anastasia. Je t'en ai parlé... tu te souviens ?
Il sourit vaguement et posa sa main sur la pierre, selon un geste devenu habituel.
-Bien sûr que tu t'en souviens. Tu n'as jamais eu besoin d'exercices de mémoire pour te souvenir des noms, toi.
Anastasia n'avait pas enlevé sa main de son avant-bras, aussi sentit-il plus qu'il n'entendit le léger rire qui la secoua quelques instants.
Il retomba dans un silence endeuillé, presque libéré à présent. Comme si cacher cette partie de ses journées à la jeune fille l'avait gêné.
Lorsqu'il devint évident à cette dernière qu'il ne reprendrait pas la parole, c'est-à-dire plusieurs dizaines de minutes plus tard, elle posa à son tour la main qu'elle avait retirée du bras de Bill sur la tombe et murmura :
-C'est un plaisir, Laura.
Tiré de ses pensées par le son de sa voix, Bill releva le regard vers elle et elle lui sourit avec affection avant de reporter son attention sur la tombe.
-Merci de m'avoir laissé votre Amiral, dit-elle d'une voix étranglée. Je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait sans lui.
Bill laissa son regard dériver vers la main de la jeune fille, et se rendit compte qu'elle caressait doucement la pierre, apaisante.
-Vous l'avez bien dressé, en tous cas, rit-elle, des larmes dans la voix.
Il ne put s'empêcher de rire, lui aussi, et elle lui sourit brièvement avant de redevenir sérieuse en fixant la tombe.
-Si j'ai bien compris, murmura-t-elle, c'est grâce à vous que la race humaine a survécu. Grâce à vous que je verrai le jour, dans plusieurs centaines de milliers d'années. Alors, je voulais vous dire...
Elle se pencha vers la tombe, le regard rivé à la croix à son sommet, et courba la tête en un salut révérencieux.
-Au nom de l'humanité, dit-elle ensuite, je voulais vous dire merci. »
