Chapitre VI
On se moquait de lui. Il le savait. Il le sentait. Il essayait d'ignorer les regards de jugement qui se posaient sur lui, et les rumeurs, nombreuses, infernales, qui couraient à son sujet, mais la situation devenait de plus en plus étouffante. Il avait la constante sensation d'être épié. Et depuis qu'il était revenu blessé du champ de bataille, les choses ne faisaient que s'aggraver. Plus personne n'avait à cœur de montrer de réelle retenue ou d'user de la même discrétion qu'avant pour parler de lui. Il était la risée du palais. La risée de l'armée. Son cœur tressautait douloureusement dans sa poitrine et des sueurs froides lui parcouraient le corps chaque fois qu'il saisissait, par ci par là, des brides de conversations sorties de bouches au sourire narquois.
-Pourquoi le seigneur Wang garde-t-il cet étranger avec lui ? Ce japonais ne mérite pas son attention, et encore moins son affection.
-Tu crois qu'il s'agit d'une sorte de sorcier et qu'il a envoûté le seigneur Wang ?
-Pff, c'est lui prêter bien trop de capacités. Ce n'est qu'un idiot, un bon à rien. Il ne sait que se pavaner dans les couloirs du palais. A ce qu'on dit, il s'est rapidement remis de sa blessure ! C'est qu'elle devait être bénigne, pourtant, quand la bataille s'est achevée, il parvenait à peine à tenir debout. Il est évident qu'il n'a fait que jouer la comédie pour s'attirer de nouvelles faveurs de la part du seigneur Wang.
Japon souffrait d'entendre de tels ragots. Sa blessure était véritablement grave mais s'il avait si promptement guéri, c'était uniquement du fait de son statut de nation. Il ne pouvait pas le leur dire, bien sûr, mais il en mourait d'envie. Toutefois, ce n'était pas le pire.
-Regardez qui passe ! Monsieur le courtisan !
-L'exotique éphèbe, l'insulaire !
-Notre embourgeoisée racoleuse !
-Il faudra gâter le seigneur Wang, lorsqu'il reviendra, d'accord ? Lui, c'est un homme !
Et l'on partait dans de grands éclats de rires. La nation japonaise, après s'être vue affublée d'une réputation de faible, de soldat de pacotille, de fragile créature, avait vu sa présence continue dans le palais être expliquée par des activités fantasmées de fille de joie. Les femmes comme les hommes le méprisaient. Et Chine ne faisait rien pour faire cesser cela. Pour tout dire, le cadet n'était même pas certain que le chinois fut au fait de ce qui lui arrivait, bien que cela durait depuis des mois. Il était trop occupé à servir son empereur, s'en retournant au combat chaque fois que l'ordre lui en était donné et se retrouvant ainsi en campagne des semaines entières.
Japon le savait ; il n'était plus un enfant et il ne pouvait plus attendre de son aîné la même présence qu'autrefois. Lui-même se disait adulte et prétendait n'avoir plus aucun besoin d'être materné. D'ailleurs, il n'avait jamais parlé, pas même dans une lettre, à la nation chinoise de ce qu'il subissait. Il ne voulait pas avoir l'impression de s'en aller pleurer dans les jupes de l'autre asiatique. Cependant, il se sentait trahi, délaissé. Blessé dans sa fierté d'homme, abîmé dans son honneur de nation. Il était seul face à des choses contre lesquelles il ne pouvait pas lutter ; après tout, qui aurait-il été s'il avait fait du mal au peuple de son frère ? Alors, contraint au silence, à fermer les yeux, à baisser la tête… bête de foire piégée sur un territoire qui n'était pas le sien, il se mit à dépérir.
Mais il y avait dans le palais au moins un allié du japonais. Une jeune servante, perdue dans les limbes d'un amour à sens unique qu'elle nourrissait pour lui. Inquiète de ne le plus voir sortir de sa chambre et ayant constaté qu'il rendait ses repas en n'y ayant qu'à peine touché, se rongeant les sangs car s'étant aperçue que ce manège durait depuis bien longtemps maintenant, elle finit par se résoudre à aller lui parler. Après avoir déposé à manger sur la table basse de la partie principale de la chambre, elle s'était mise à la recherche de la nation qu'elle avait trouvée, avachie à la fenêtre, un bras pendant dans le vide, le regard mort perdu dans l'horizon. Elle avait tenté, de sa voix fluette et chevrotante de parler à l'étranger, mais il n'avait pas même battu des cils. Tremblante, elle s'était rapprochée pour l'entendre chantonner ;
-Quelle sorte d'oiseau suis-je, dans ma belle cage dorée ? Que nul ne regarde sinon pour se moquer. Les oiseaux prisonniers, se doivent d'être admirés. Mais provoquant le rire, me faut-il mourir ? Ce ciel que je vois, ne m'appartient pas, et ces fleurs poussant là, ne bourgeonnent pas chez moi. J'en suis cette fois certain, je ne peux faire d'erreur, que les oiseaux lointains, mis en cage se meurent. Quelle sorte d'oiseau suis-je, dans ma belle cage dorée ?…
Quelques jours plus tard, Chine recevait une lettre anonyme d'une femme éplorée lui expliquant en détails ce qui se passait sous son toit et le suppliant d'intervenir. Le chinois ressentit d'abord l'égoïste jalousie de savoir qu'une prétendante à son cadet se baladait librement près de lui et avait été jusqu'à l'espionner pour satisfaire son besoin ridicule de prendre soin d'un homme dont elle ignorait tout. Puis il réalisa l'état critique dans lequel, selon les dires de l'humaine, l'insulaire se trouvait. Il lui fallut batailler quelques temps par courrier avec son empereur pour obtenir le droit de rentrer de chez lui afin de s'occuper de ses gens mais il finit par obtenir gain de cause. C'est plein de rage qu'il franchit les portes de son palais, traversant, furieux, sa résidence avant de rejoindre les appartements de la nation japonaise. Sur le pas de la porte, il prit le temps de respirer doucement, profondément, pour se calmer, puis il suivit le courant d'air qu'il sentait et trouva Japon dans l'exacte position décrite dans la lettre. L'autre asiatique avait maigri et des cernes noires étaient venues border ses yeux. Ses vêtements mal attachés lui tombaient largement des épaules et ses cheveux détachés cascadaient, gras et emmêlés. Il chantait toujours, alternant le mandarin et sa langue maternelle. Alors, horrifié, l'aîné pensa ;
« Je suis en train de le tuer. »
[… … …]
La nation chinoise s'éveilla en sursaut et se redressa vivement, le souffle court. Son corps était en sueur et quelques mèches brunes lui collaient au visage. Il tourna la tête et regarda l'homme qui dormait à quelques mètres de lui sans qu'aucun rêve ou cauchemar ne semble être venu altérer son sommeil. Il ne restait que quelques braises au feu de camp qu'ils avaient fait. Ils étaient encore de la forêt et les feuillages empêchaient de voir les étoiles tout comme ils rendaient inutile la lumière de la lune. Les grillons et les cigales se répondaient, leur chant parfois coupé par le hululement d'un hiboux. Les feuilles bruissaient. Quelques brindilles craquaient de temps en temps sous le poids d'un animal nocturne. L'air frais de la nuit faisait frissonner. Chine tendit une main vers l'assassin avant de se raviser, la ramenant vers lui.
[… … …]
-A-t-il un nom, ce cheval ? S'enquit le chinois au matin du lendemain.
Il voulait faire la conversation, se changer des idées, des souvenirs noirs qui l'avaient assailli la nuit passée. Il n'avait pas grand-chose sous la main, comme sujet, et cela avait beau être un questionnement sorti de but en blanc, tranchant net le silence régnant entre les deux nations, c'était toujours mieux que rien.
-Oui, répondit laconiquement le Chrysanthème.
-Et… quel est-il ?
-Wa.
-Wa ?
-Oui.
-Pour une raison particulière ?
-C'est la première chose qui me soit venue à l'esprit. C'est un vieux nom de mon pays, je crois.
La nation aînée ne put réprimer un sourire, tout en harnachant sa propre monture.
-Et par extension, à toi.
Le japonais n'ajouta rien, mais l'autre asiatique ne parvint à s'interdire de se laisser aller à une vieille histoire.
-Il date de l'époque des Trois Royaumes*. Tu étais si sage, si calme, à cette période. Je veux dire… d'une manière tout à fait agréable. Pas simplement par retenue ou culture. Ton tempérament s'était posé. Alors, j'ai commencé à te surnommer « Pays des Wa** ». Oh, ça n'a pas duré longtemps, tu as fini par reprendre tes mauvaises habitudes, mais pour les humains, cela a été suffisant pour les marquer. Tu… Tu m'as toujours donné du fil à retordre, alors, même si j'ai su apprécier ce changement à sa juste valeur, je n'ai jamais su ce qui en était la cause. J'ai aussi le souvenir de m'être en quelque sorte senti soulagé quand tu es revenu « à la normale ». J'avais peur que quelque chose de grave te soit arrivé qui t'ait dénaturé.
-Si cela avait été le cas, j'en aurais parlé, non ? Vous m'éleviez ; nous devions être proches.
La nation chinoise mit le pied à l'étriller et se hissa sur le dos de sa bête boiteuse. Elle serra les poings, sa fraîche bonne humeur subitement dissipée.
-Non. Tu ne me partageais jamais tes souffrances. Cela la raison pour laquelle j'ai échoué tant de fois à t'éviter d'inutiles blessures.
[... ... ...]
*Époque comprise entre 220 et 581.
**« Wa » a d'abord signifié « plié, courbé », avant de changer au profit de « paix, harmonie ».
