Épilogue
Le vieux Fràin se balançait nonchalamment sur sa chaise de bambous. Le soleil de fin d'après midi amenait une chaleur supportable pour un homme tel que lui qui avait pris l'habitude de lézarder comme une certaine dragonne de sa connaissance. Un fin sourire étira les lèvres ridées du vieil homme.
Lorsqu'ils avaient quitté le Val, Andùnë et Ràmasùrë pensaient s'en partir vers les terres du grand mâle blanc, très loin à l'Est, plus loin que les cartes de cette partie du monde connaissaient. Mais la dragonne avait finalement décidé autrement. Elle ne voulait pas obliger son protégé à une vie de solitude ni l'abandonner. Ils s'étaient finalement installés à l'extrémité du Harad, près des grandes forêts tropicales. Ràmasùrë avait hésité. La vie d'un Homme n'est que poussière devant l'immortalité de celles des dragons mais il craignait de retrouver sa terre occupée à son retour. Pourtant il était resté auprès d'Andùnë, espérant que son odeur soit assez prégnante pour écarter tout conquérant, certain de pouvoir reconquérir ses terres dans le cas contraire.
La vie au Harad n'était pas mauvaise. La chasse à l'oliphant était l'une des activités préférées d'Andùnë, à laquelle elle avait rapidement initié Ràmasùrë, et lorsque les Hommes des alentours devenaient soupçonneux, ils s'en allaient chasser les grands singes des forêts. Quant au climat, le soleil dardant du Harad comblait les deux Grands Vers qui passaient la majeure partie de leur temps à dormir sous ses rayons, gorgeant leurs écailles de chaleur.
Fràin s'y était également fait même si les hivers de sa terre natale lui manquaient parfois. Il avait passé son adolescence seuls avec les deux dragons, les observant se tourner autour sans prononcer cette attirance si forte qu'ils avaient l'un pour l'autre alors qu'elle avait été évidente dès le premier regard. Un jour que la solitude des siens avait été trop forte, il avait scellé Glaer et s'était mis en quête d'un village, laissant les deux dragons seuls pour la première fois depuis dix ans. A son retour, ils ne se fuyaient plus et une femme à la peau mate et aux cheveux de jais hantait son esprit.
Il avait multiplié les voyages au village, acheté quelques chevaux, monté un élevage. Mais le père de sa belle le méprisait toujours autant, lui qui était un étranger du Nord. Alors il s'était lancé dans la formation de forgeron, d'abord pour justifier ses nombreux achats en métal et sa fortune - entretenir un coupe de dragons laissait des traces - ensuite pour acquérir une réputation et un respect dans le village. Grâce au feu des dragons et aux métaux qu'ils lui ramenaient, il était de fait devenu un maître si réputé que nombreux venaient lui faire commande. Son nom avait voyagé dans le Harad et même hors de ses limites, dans le Khand et l'Umbar.
Ces années avaient été difficiles. Andùnë couvait une portée et son humeur était mauvaise. Parfois même elle ne laissait pas Ràmasùrë s'approcher de sa tanière. La recrudescence d'Humains sur son territoire l'angoissait et Fràin craignit qu'elle ne laisse tomber sa colère sur le village en des flammes pourpres et dorées.
Alors il avait installé un atelier au sein du village, ne retournant dans sa demeure qu'à la nuit tombée, interdisant à quiconque de s'y rendre. Elevé par un couple de dragons après vécu dans la rue, il avait développé un caractère aussi têtu qu'effrayant et peu étaient ceux qui avaient le courage d'aller à l'encontre de ses ordres.
Il avait finalement obtenu la main de Salaa à son vingt-cinquième anniversaire. Il l'aimait depuis déjà cinq ans et toutes ces années à la conquérir n'avaient fait que renforcer sa conviction. Quelques mois avant leur union, il l'avait mené à sa demeure pour lui présenter les deux dragons qui partageaient sa vie. Elle avait eu peur puis sa curiosité naturelle avait pris le dessus et elle les avait acceptés.
Un an plus tard, elle lui donnait un fils et l'année suivante deux filles jumelles. Cet accouchement l'avait tellement affaiblie qu'ils avaient pris la décision de contrôler ses grossesses. Trois enfants leur étaient amplement suffisants. Surtout avec les trois dragonnets qui déclenchaient le chaos où qu'ils passaient.
Aujourd'hui qu'il fêtait ses soixante-douze ans, Fràin s'estimait chanceux de la longue et heureuse vie qu'il avait mené. Il savait Andùnë et Ràmasùrë prêts à continuer leur voyage, les dragonnets sachant voler et sa vie arrivant à son terme. Son fils avait repris ses affaires de forge et ses filles s'occupaient de l'élevage de chevaux. Glaer était mort quelques années auparavant, s'éteignant à plus de cinquante ans, dans la rare longue vie que les chevaux peuvent parfois avoir. Fràin se doutait que l'étalon avait résisté de toutes forces pour prolonger sa vie auprès de ses maîtres. Il laissait derrière lui des descendants que l'on s'arrachait dans tous les pays de l'Est, eux qui alliaient la puissance des chevaux du Rohan à la vélocité de ceux du Harad.
-Vous n'êtes pas les bienvenus ici. Veuillez vous en repartir !
Fràin rouvrit largement les yeux qu'il ne se souvenait pas avoir fermé. Il devenait de plus en plus somnolant avec le temps. Quittant sa chaise, il se rendit à l'entrée voire ce qu'il se passait. Salaa se tenait derrière la porte, apeurée et tremblante. Fràin en comprit la raison en avisant les émissaires à l'œil rouge devant sa porte. Un grondement sourde s'échappa de ses lèvres.
Son fils les maintenait alors qu'ils forçaient pour rentrer. Sa colère était palpable et ils menaçaient d'en venir aux poings.
-Assez ! tonna Fràin en sortant de la maison. Aussitôt tous se turent et se tournèrent vers lui. Il posa un regard méprisant sur les envoyés de Sauron et eut la satisfaction de les voir se reculer devant la dureté de ses yeux bleus.
-Un Homme du Nord, murmura l'un des émissaires. Cette maison habite donc des traîtres !
-Cette maison habite une famille qui ne désire que la paix. Partez d'ici et ne revenez pas.
Un éclair de colère passa dans les yeux de l'émissaire.
-Votre fils doit s'enrôler dans l'armée de Sauron-le-Grand.
Fràin renifla dédaigneusement.
-Nous n'avons que faire des affaires d'un Seigneur Noir qui sera tombé sous peu.
Il se rappelait le Mage Gris, l'alliance de trois peuples devant les portes d'Erebor, et les puissants aigles. Quoi que soit la puissance de Sauron, il finirait par tomber devant les peuples libres qui ne s'étaient jamais agenouillés devant lui.
Il devait se dépêcher de faire partir les émissaires avant qu'Andùnë ne décide qu'ils seraient parfaits pour un feu de joie. La dragonne avait toujours eu une aversion mordante pour les créatures des ténèbres et les serviteurs de Sauron. De son côté, Fràin craignait que la puissance du Seigneur Noir soit redevenue assez grande pour faire plier la volonté de sa protectrice à ses malheureux desseins. Sauron devait continuer à ignorer l'existence de la famille de dragons qui vivait au dessus de sa demeure. Bientôt ils s'en partiraient vers le lointain Est et échapperaient à son influence.
-Partez, répéta le vieil homme en empoignant une épée du chariot que son fils avait ramené de l'atelier. Un travail de bonne facture dont il apprécia la sobre beauté et l'équilibre parfait.
-Vous allez le regretter, vieil homme, siffla le chef des émissaires en dégainant sa propre épée. Aussitôt le fils de Fràin sauta sur une autre épée et se rangea aux côtés de son père. Soudain un grondement puissant ébranla la terre et ils tanguèrent. Fràin ne dut de rester debout qu'à son fils qui le maintint près de lui.
-Partez !
Les émissaires, déjà terrifiés par les tremblements, sursautèrent violemment au ton claquant du vieil homme. Ils le fixèrent d'un regard apeuré et il fit un pas vers eux, la main sûre sur son épée. Dans un tourbillonnement de capes, ils firent alors demi-tour et remontèrent sur leurs chevaux.
-Ceci ne sera pas impuni ! cria leur chef avant de talonner sa monture. Ils disparurent bien vite dans un nuage de poussière.
-Père, nous ne pouvons pas rester. Ils reviendront avec une armée.
-Rassemble nos affaires et les chevaux, fiston.
Fràin leva un visage souriant vers le ciel et un petit rire échappa de ses lèvres entrouvertes. Passer les dernières années de sa vie sur la route à accompagner Andùnë dans son exode était tout ce qu'il demandait. Un dernier voyage terrestre avant d'entreprendre celui de la mort.
Son sourire s'élargit lorsque le corps rouge de la dragonne se posa à ses côtés. Elle était furibonde, il s'en rendait compte.
-Allons donc, Andùnë, ne te mets pas dans cet état pour quelques mots.
-Ils te menaçaient, siffla la dragonne. J'aurai dû les manger.
-Mais alors Il aurait été au courant de ton existence.
Elle soupira et cogna doucement son museau dans l'épaule du vieil homme qui leva les bras pour l'enlacer.
-Une guerre se prépare. Une guerre terrible, contre laquelle la Bataille des Cinq Armées fera pâle figure d'escarmouche, devina-t-elle, attristée à la pensée que Gandalf allait se retrouver plongé dans ce conflit.
-Nous ne pouvons rien faire. Nous n'appartenons plus à la Terre du Milieu. C'est à d'autres de la sauver.
Ils se turent et passèrent le reste de l'après-midi à somnoler l'un contre l'autre. Au soir, ils étaient tous prêts à partir et leur voyage commença.
Salaa et Fràin vécurent encore quelques douces années auprès de leur famille. A leur mort, ils dressèrent un bûcher grandiose et les dragons l'embrassèrent. Au lever du soleil, leurs ailes les avaient fait quitter ces régions de la Terre du Milieu, tournant la page de cette partie de leur vie. Les enfants de Fràin et Salaa revinrent sur leurs terres lorsque la Guerre de l'Anneau fut finie et s'y implantèrent jusqu'à leurs morts et leurs descendants après eux.
Quant au nom d'Andùnë Angulocë, il ne fut plus jamais entendu à l'ouest des grandes forêts tropicales.
Ouah, ça me fait quelque chose de mettre un point final aux aventures d'Andùnë !
