Chapitre 7 :
La salle de réunion du château de Xas possédait une grande table en pierre.
En ce début de matinée, la température déjà haute, faisait transpirer les personnes présentes dans la pièce.
Reyes, assise à côté de Clarke, attendait des réponses. Dante, John, Marcus et Jake suivaient des yeux la reine Abby, dans sa tunique de lin blanc, faire les cents pas. Ses sandales claquaient légèrement sur le sol, le rythme de ses pas l'aidait à réfléchir. Elle finit par s'arrêter et se tourner vers Reyes.
— Tu es une métamorphe, dit-elle simplement.
L'adolescente attendit la suite, et regarda les autres personnes qui restaient silencieuses.
— Une métamorphe... ? Répéta-t-elle.
Abby jeta un coup d'œil au grand prêtre et à John qui l'encouragèrent discrètement. La reine s'approcha de Reyes et répéta :
— Une métamorphe...
Elle arrêta d'une main, la nouvelle question qui se formait sur les lèvres de sa fille adoptive. Elle prit une inspiration et récita :
— « Au commencement fut la magie, puis vinrent les métamorphes... »
Reyes ferma la bouche, fronça les sourcils et regarda Marcus en déclarant :
— Vous m'avez déjà dit cette phrase lors de notre première rencontre...
— Oui, avoua-t-il.
— Qu'est-ce que sont les métamorphes ? Demanda-t-elle à Abby.
La reine s'assit à côté d'elle et précisa :
— Les tous premiers hommes...
Elle ferma un instant les yeux et reprit :
— Les Dieux possédaient la Magie depuis longtemps. Un jour, ils décidèrent qu'ils devaient partager cette merveille avec d'autres créatures. Ainsi, à l'aide de celle-ci, ils sculptèrent, les métamorphes, des êtres doués de cette magie qui leur permettait de prendre l'apparence de n'importe quel animal. Un autre cadeau de la part des Dieux, afin qu'ils comprennent leurs petits frères et sœurs, qui partageaient comme eux, cette Terre mais qui ne possédaient pas cette étincelle. Par ce biais, en se transformant en leur semblables, les métamorphes sauraient les guider dans leur vie, les accompagner aux longs de leurs épreuves avec humilité, respect et discernement... Et avec ce rôle, ils servaient les Dieux et la Magie... Cette communion entre les différents êtres sur notre Terre marcha pendant quelques temps et la paix régna parmi les races.
Abby secoua doucement la tête :
— Jusqu'au jour où une partie des métamorphes décida de se rebeller. Ils ne voulaient plus servir la Magie, mais que celle-ci les serve, et ils ne voulaient plus être considérés comme les enfants des Dieux. Il dévoyèrent la Magie par différents procédés pour qu'elle leur obéisse, acquérant par ce biais de nouveaux pouvoirs et massacrèrent une grande partie de ceux qu'ils devaient aider ou simplement ceux qui ne se ralliaient pas à leur cause...
La reine vérifia qu'elle avait toujours toute l'attention de l'adolescente et continua :
— Cette nouvelle lignée fut nommée les infidèles. Le reste des métamorphes qui avait survécus reçut des Dieux d'autres pouvoirs pour les combattre et furent appelés les fidèles. Les fidèles et les infidèles luttèrent les uns contres les autres pendant des siècles... finalement les fidèles semèrent un virus chez leur ennemis qui décima toute la population des infidèles et bien qu'il y eut des rumeurs sur certains survivants, plus personne n'entendit jamais plus parler d'eux. Face à cette première expérience qui avait mal tourné, les Dieux créèrent de nouveaux hommes pourvus également de l'étincelle de la Magie, mais a une moindre échelle. De plus, celle-ci ne pourrait se manifester que si un réceptacle humain acceptait une concentration puissante de Magie... Ce que nous appelons aujourd'hui la Flamme. La première personne à avoir accepté ce rôle fut une femme, une métamorphe fidèle qui pouvait supporter cette Magie encore trop concentrée pour les nouveaux humain, car, il ne fallait pas répéter les erreurs du passé... La porteuse, en acceptant la Flamme, perdait tous ses pouvoirs, et en ces temps d'après guerres, il fut décidé qu'elle aurait toujours à ses côtés un garde qui la protégerait : La gardienne de la Flamme...
Abby se leva de sa chaise et continua en marchant autour de la table.
— Les Dieux avaient trouvé la solution. Néanmoins, toujours par sécurité, ils divisèrent le monde en quatre royaumes, semant leur nouvelle création sur ces différentes terres. Il ne permirent plus cette union entre le règne animal et les hommes et ajoutèrent une nouvelle soupape de sécurité. Les hommes seraient doué de magie, certes, mais jamais ils ne pourraient maîtriser les quatre éléments. Un seul leur serait accordé, celui du peuple auquel ils appartenaient... Ainsi commença notre ère, les fidèles disparurent petit à petit, cédant la place aux nouveaux humains et leur existence fut oubliée par beaucoup. Le mot métamorphe devint même tabou dans les grandes sphères et celui d'infidèle interdit. Cependant, leur histoire fut étudiée par les grands initiés, afin de mieux les prémunir d'une nouvelle trahison envers leurs créateurs...
Abby posa les paumes sur la table et fixa Reyes qui la regardait de ses yeux sombres.
— Et nous voilà aujourd'hui, devant un être, toi, que nous croyions disparu depuis des siècles...
Reyes ne disait pas un mot, épiée par tous les autres, attendant sa réaction. Elle se leva et rejoignit Abby, se plantant devant elle.
— Tu dis que je suis une métamorphe... Comment est-ce possible s'ils n'existent plus ?
Abby sourit tristement :
— Nous l'ignorons, ce que nous savons c'est qu'un métamorphe a pourtant survécu d'une manière ou d'une autre...
— Oui, moi.
— Non, quelqu'un d'autre avant toi, c'est la raison de ta présence sur cette Terre, ils vont toujours par deux... car seul un métamorphe peut combattre un métamorphe.
Reyes plissa les yeux.
— À quelle lignée est-ce que j'appartiens ?
Abby lui caressa la joue avec tendresse :
— À celle des fidèles, bien sûr...
L'adolescente ne parut pas convaincue.
— Comment le sais-tu ? Voulut-elle savoir.
Abby lui attrapa la main, récupéra un petit couteau à sa ceinture et lui entama la paume. Reyes retira vivement le bras en l'interrogeant du regard.
— De quelle couleur est ton sang ? Demanda simplement la reine.
Reyes ouvrit la main et contempla l'entaille.
— Rouge, répondit-elle.
— Tu es bien une fidèle... Les infidèles ont le sang noir, une conséquence de leur félonie, après avoir dévié leur magie du droit chemin, celle-ci a mutée et changée la couleur de leur sang. Ce fut un bon moyen de les reconnaître lors des guerres menées contre eux.
Reyes, toujours fixée sur sa blessure, ne fit pas attention à John qui s'approchait, il passa la main au dessus de la plaie, la faisant disparaître.
— Je sais que cela fait beaucoup, commença-t-il.
— Qui est l'infidèle ? Le coupa Reyes.
Abby et John se tournèrent vers Dante qui, les coudes sur la table et les mains jointes n'avait pas perdu une miette de la conversation. Reyes attendit qu'il lui réponde.
— Je soupçonne Becca, l'ancienne gardienne de la Flamme.
— Celle qui a été bannie ?
Dante détourna le regard :
— C'est la version officielle. Becca s'est enfuie le soir où Clarke a accepté la Flamme...
L'adolescente parut perdue dans ses pensées et murmura :
— Est-elle brune aux yeux marrons, comme moi ?
— Oui...
Elle leva les yeux vers eux.
— Je crois que je l'ai vue, elle portait du rouge et l'emblème du feu en noir sur son poitrail...
— La tenue de deuil, confirma Dante. Mais où l'as-tu vue ?
— À la cérémonie...
Il haussa les sourcils de surprise.
— Tu veux dire qu'elle était dans la pièce ?
— Oui.
— Comment a-t-elle pu nous échapper ? S'interrogea-t-il tout haut.
— Parce qu'elle est une métamorphe, une infidèle, répondit simplement Abby.
Il acquiesça en silence, réfléchissant intensément.
— T'a-t-elle vu ? Demanda-t-il à Reyes.
— Oui.
— Alors, elle sait qui tu es...
Le silence retomba dans la pièce pendant plusieurs minutes puis Clarke demanda :
— Où est-elle, aujourd'hui ?
Dante lança une coup d'œil à Abby puis à Reyes et la questionna :
— Que ressens-tu pour Clarke ?
L'adolescente blonde fixa sa gardienne qui murmura :
— Je la considère comme ma sœur, je l'aime...
Dante sourit avec tendresse et corrigea :
— C'est plus que ça... Tu la considères comme faisant partie de toi... Et c'est la même chose pour toi, n'est-ce pas Clarke ?
La porteuse hocha la tête positivement.
— Oui... La Magie a crée un lien extrêmement fort entre vous deux, si important que si l'une d'entre vous mourrait, l'autre la suivrait dans la tombe.
Il désigna les chaises pour qu'ils se rassoient en reprenant :
— C'est la raison pour laquelle nous avions cru que Becca était morte... Mais Abby a précisé une chose importante tout à l'heure, une chose que nous avions oublié... Seul un métamorphe peut venir à bout d'un autre. Si Becca avait été humaine, elle serait morte après quelques mois face à ce vide que représentait la perte d'une partie d'elle-même, or, son autre « véritable » partie – il croisa le regarde de la gardienne – toi, Reyes, était toujours en vie quelque part...
La jeune femme s'était assise et écoutait attentivement.
— Excepté, que ta magie ne s'était pas encore manifestée... Becca a donc dû attendre pour ressentir votre lien...
Dante baissa la tête.
— Je n'ose imaginer ce qu'elle a traversé pendant cinq ans, le vide immense de la perte de la porteuse, un vide qui aurait dû la tuer et qui pourtant ne pouvait pas, cinq ans d'une agonie au-delà du pensable...
Encore une fois le silence régna devant cette confession et Reyes reprit :
— Comment êtes-vous si sûrs qu'elle est toujours en vie ?
Abby prit la parole à la place de Dante :
— Elle était sur le chantier hier soir...
Reyes détailla les traits de sa mère adoptive et souffla :
— C'est pour ça que tu étais en transe et que tu as ordonnée à Marcus de me ramener au château, tu avais peur qu'elle m'attaque...
— Oui...
— As-tu ressentie quelque chose avant qu'Abby ne te parle ? l'interrogea John.
Reyes rougit légèrement et hocha la tête.
— Un désir physique envers Wick, confessa-t-elle du bout des lèvres.
— Le qualifierais-tu de...
Il parut chercher ses mots et proposa :
— Une sorte de désir animal ?
Reyes le regarda surprise et acquiesça :
— Oui.
Il lui sourit avec compassion.
— Ah petit corbeau... Je suis désolé d'être resté dans ma tente hier... Heureusement que la reine Abby l'a découvert.
Il fronça les sourcils sous le coup d'une pensée soudaine.
— Explique-nous ce qu'il s'est exactement passé avant que ton désir pour Wick ne monte en toi.
Sous le regard scrutateur des adultes, Reyes déglutit et s'empêcha intérieurement de rougir. Au contraire, elle leva fièrement la tête puis se remémora l'incident de la veille :
— J'ai senti une odeur, commença-t-elle. Je n'ai pas compris tout ce suite qu'elle dégageait : un très fort désir pour moi. Et puis j'ai vu Wick relever la tête, alors j'ai réalisé que c'était son odeur et ce qu'il voulait...
— Ce que tu as ressentie était des phéromones, une substance chimique, qui émise à dose infime par un animal dans le milieu extérieur, provoque chez ses congénères des comportements spécifiques...
Tout le monde se regarda sans vraiment comprendre. John soupira, voyant que Reyes saisissait, il l'arrêta.
— Laisse-moi expliquer pour tout le monde.
Ils se tourna vers les autres en reprenant :
— Reyes est une métamorphe... Elle peut se changer en animal et comme eux, possède certains de leurs comportements. Abby a raison, Becca était là hier soir et je pense que c'était sous une forme animale, qu'elle a vu notre petite gardienne et qu'un profond désir l'a submergée. Enfin, après cinq ans, un lien qu'elle avait perdu et qu'elle attendait désespérément pouvait se reformer en la personne d'une adolescente qui creusait la terre dans une tranchée de Xas...
Il reporta son attention à Reyes :
— Je suis étonnée qu'il s'agisse d'un désir sexuel, car c'était bien le cas, non ?
Reyes leva les yeux au ciel pour lui montrer qu'elle savait qu'il jouait avec elle et voulait simplement la mettre un peu mal à l'aise devant tout le monde. John était facétieux et plus d'une fois à Elrach, elle-même avait essayé de le taquiner gentiment quand il lui racontait quelques histoires d'amour vécues dans un royaume qui n'était pas le sien.
— Oui. Becca te désirais ardemment. Vous êtes les dernières de votre espèce. Tu as beau être l'ennemie, elle te veux. Son idée est de te convertir à sa cause, celle des infidèles...
— Elle veut que je la rejoigne du côté obscur ? Demanda Reyes.
John médita ses paroles et opina :
— C'est une bonne façon de le dire, oui. « Rejoins-moi du côté obscur », dit-il d'une voix grave. C'est une phrase intéressante, je m'en souviendrais, murmura-t-il pour lui-même.
Voyant les pairs d'yeux qui le fixaient avec étonnement, il se racla la gorge et poursuivit :
— Le problème, Reyes, c'est que nous avons, et je pense que le grand maître sera d'accord avec moi, été trop insouciants. Non, se reprit-il, nous avons négligé la force de notre ennemie. Sans nouvelle de sa part pendant cinq ans, nous avons supposé, espéré que la menace avait disparu... Or, elle est bien réelle, motivée et dangereuse.
Il baissa la tête, la suite n'allait pas être agréable a entendre pour les deux jeunes femmes.
— Vous allez devoir retourner à Elrach rapidement...
— Non ! S'écrièrent-elles en cœur.
— Je ne crois pas que vous vous rendiez vraiment compte de la situation, reprit Dante. Becca...
Reyes l'interrompit en s'adressant à Abby :
— Tu l'as sentie hier sur le chantier, n'est-ce pas ?
— Oui...
— La sens-tu actuellement ?
Abby esquissa un pauvre sourire.
— Les choses ne sont pas aussi simples...
— Si, s'entêta Reyes. Elle reporta son attention sur Dante. Vous voulez que nous partions. Mais pensiez-vous que Becca m'aurait attaqué hier ? Parmi vous tous ? Elle sort de cinq ans d'agonie, elle est encore faible. Elle ne tentera rien maintenant. Profitez-en pour essayer de la retrouver...
— Reyes, ce serait comme chercher une aiguille dans une botte de foin...
— D'accord, concéda-t-elle. Mais s'il vous plait ne nous renvoyez pas à Elrach aujourd'hui ! Accordez-nous au moins jusqu'à la fin de la semaine. Cela fait cinq ans que nous ne sommes pas revenues !
Les yeux suppliants des deux adolescentes sur lui eurent raison de ses dernières barrières.
— Très bien, mais vous ne quitterez pas le château et la reine ou un magicien sera toujours avec vous...
Elles concédèrent avec sérieux. Il insista néanmoins.
— Mesdemoiselles, votre magie s'est manifestée, mais vous êtes encore bien incapables de la contrôler. Becca a reçu la formation et les Dieux seuls, savent ce qu'elle a fait pendant ces cinq années alors... au moindre écart ou à la moindre suspicion vous retournerez sur le champ à Elrach. Avez-vous compris ?
Elles hochèrent la tête.
— Reyes, je suis certain que tu as d'autres questions en tête, mais je vais être honnête, même si nous avons des informations sur les métamorphes, beaucoup de choses nous échappent encore... Néanmoins, je vais faire mon possible pour trouver la personne qui pourra t'éclairer mieux que nous sur ce que tu es, d'accord ?
L'adolescente murmura un vague « oui », pas vraiment convaincue.
Il se leva, lança un regard à John, Abby, le roi Jake et Marcus puis déclara :
— Roi Jake, pourriez-vous vous occuper d'elles ?
Jake comprit le message et les invita à le suivre. Elles obtempérèrent. Une fois sortie de la salle, Clarke demanda à son père :
— Tu savais qu'elle était une métamorphe ?
— Non.
— Qu'est-ce qui va m'arriver ? Pensa tout haut, Reyes encore sous le coup de la nouvelle
— Je n'en sais rien, avoua Jake en lui attrapant la main, la pressant doucement, tout en continuant à marcher vers le patio où il comptait montrer à leur fille, une fontaine et un petit bassin avec quelques poissons. Un endroit tranquille qu'il avait lui-même dessiné pour elles. Mais je suis sûr d'une chose, continua-t-il. Le grand prêtre va faire tout ce qui sera en son pouvoir pour t'aider à combattre cette Becca...
Reyes acquiesça vaguement. Elle avait senti la force de Becca la veille et doutait sérieusement, de ne serait-ce qu'un jour, acquérir elle aussi une telle puissance.
Elle décida de mettre de côté ses doutes pour le moment et de réellement profiter de ses quelques jours à Xas.
Après s'être enthousiasmées de la fontaine que leur père leur présenta, ils s'installèrent sur des banquettes sous les arcades du patio. Le roi Jake fit apporter quelques fruits, de l'eau fraîche et leur parla de son père, très malade, qu'il devait aller voir dès le lendemain.
— Ne peux-tu pas repousser le voyage de quelques jours ? Jusqu'à la fin de la semaine, une fois que nous serons reparties pour Elrach ? Questionna Clarke.
— Non, je dois vraiment y aller, répondit-il d'un air peiné. Je ferai au plus vite, je partirai à la nuit tombée et serai revenu dans deux jours certainement de bonne heure...
Il regarda Reyes et lui sourit tristement. Elle avait compris que, suite aux évènements, elle ne ferait pas partie de ce voyage.
— Une autre fois, dit-elle simplement.
Il apprécia qu'elle saisisse rapidement et accepte le danger que cela pouvait représenter. Il savait qu'elle n'essaierait pas de le suivre. Les deux jeunes femme n'avaient qu'une parole et elles avaient promis à Dante de rester dans l'enceinte du château.
Il les interrogea sur Elrach, leurs études, leur révéla qu'à leur rentrée elles reverraient les différentes princesses des autres royaumes, ainsi que celles qui auraient pu devenir leur gardienne, que comme elles, les jeunes femmes venaient d'avoir quinze ans, ou étaient sur le point de les atteindre et que leur formation commencerait.
Reyes fut ravie d'apprendre que les sœurs de Bellamy et Roan devraient assister aux cours de combats. À défaut d'avoir pu se battre contre leur frères, elles lamineraient les sœurs. Quand elle exprima tout haut son idée de donner une leçon aux jeunes filles qui s'étaient montrées peu agréables et grossières lors de leur rencontre, le roi se mit à rire.
— Qu' y a-t-il de drôle ?
— Tu sembles croire être la plus forte, répondit Jake. Mais sache que les guerriers de Polis ou d'Azgueda, tout comme TonDC sont très forts et en particuliers ceux de sang royal.
— Elle le sait, répondit à sa place Clarke. Reyes est forte, tu l'as vue se battre au dernier tournoi...
Il hocha positivement la tête. Clarke lança un coup d'œil à la gardienne et continua :
— Elle a beaucoup perdue avant d'atteindre son niveau et elle a aussi beaucoup observé les combats des princes. Elle est persuadée de déjà tout savoir...
Reyes leva les yeux au ciel à l'analyse exacte de la porteuse.
— Mais elle ne fera quand même pas l'erreur de les sous-estimer...
Jake vérifia les dires de sa fille sur la gardienne qui marmonna :
— Ils sont nuls, mais oui, je sais qu'ils savent se battre, et non, je ne les prendrai pas à la légère.
Ils continuèrent tranquillement leur conversation, attendant la reine toujours en réunion dans la grande salle.
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Abby assise à la table, réfléchissait à ce que venait de dire John. Il ne rentrerait pas à Elrach pour aider Reyes. Sa tâche au royaume de l'air n'était pas terminé, il ne pouvait, de toute façon, pas lui apporter les réponses qu'elle attendait sur ses transformations. Il connaissait les arbres, mais personne n'était en mesure d'expliquer ce qu'était totalement un métamorphe. Dante ferait lui aussi de son mieux pour l'adolescente et il apporterait d'autres révélations sur la race des infidèles.
Aucun de ceux présent dans la salle saurait comment accompagner l'adolescente dans ses transformations.
Tout comme la reine, ils se creusaient la cervelle à la recherche de celle ou celui qui y arriverait.
Abby fut la plus rapide. Elle se demanda même comment elle n'y avait pas pensé avant. Elle se leva et rejoignit la fenêtre qui donnait sur Xas tout en parlant.
— Il existe une personne qui pourrait peut-être l'aider...
Les hommes attendirent. La reine ne continua pas tout de suite, perdue dans ses souvenirs. Elle ne l'avait pas revue depuis ce soir-là, depuis ce moment où...
Abby laissa sciemment son regard balayer son peuple au-delà du mur du château, laisser dériver sa pensée vers ces formes de couleur dans le lointain qui s'activaient. Des anonymes qui lui faisaient confiance, sans savoir ce qu'il se tramait dans cette pièce. Elle soupira en revenant à ses premières réflexions. Elle ne savait pas où elle se trouvait. Après ce qu'il s'était passé, elle l'avait évitée, honteuse de son comportement, puis n'avait appris que trop tard son bannissement d'Azgueda un an plus tôt. Elle l'avait cherchée pour lui proposer asile à Xas, sans succès, elle avait complètement disparu.
Sans quitter son observation de l'activité de son peuple, elle reprit la parole :
— Vous savez à qui je pense, n'est-ce pas ?
La question s'adressait au grand prêtre qui répondit par l'affirmative.
— Savez-vous où elle se trouve ? Lui demanda la reine.
Il acquiesça. Abby baissa la tête, hurlant intérieurement. Dante savait et ne lui avait pas dit. Elle se raisonna, peut-être était-ce elle qui n'avait pas voulu qu'il l'avertisse. Peut-être lui en voulait-elle d'avoir fui ?
— Dans le seul endroit où Nia, ne peut pas l'atteindre, avoua-t-il.
Abby respira de nouveau, réalisant que Dante avait gardé le secret pour la protéger, pas parce qu'elle lui avait demandé de ne pas lui dire. Elle la connaissait depuis longtemps et certainement compris son geste ce soir-là. La reine réalisa qu'elle lui manquait, qu'elle s'était voilée la face pendant si longtemps.
Elle écouta la révélation de Dante et se retourna vers lui.
— Elle est dans les montagnes, à la frontière entre Azgueda et Elrach.
— Dans les montagnes ? Répéta John. Comment peut-elle y survivre sans devenir folle ?
Le grand prêtre lança un coup d'œil à Abby, ne sachant pas ce qu'il devait ou non révéler. Ils savaient que les deux femmes étaient proches. À Elrach, elles avaient été très amies, peut-être même plus, réalisa-t-il soudainement.
Abby se rapprocha de la table et s'adressa à John qui avait aussi compris à qui elle pensait.
— Que sais-tu sur elle ?
John chercha dans sa mémoire.
— Je sais qu'elle est la plus grande chamane de sa génération, voir même de plusieurs. Que j'ai essayé de la rencontrer à différentes reprises, mais qu'elle ne se laissait pas approcher...
Abby sourit.
— Oui, à l'image des animaux, elle est du genre sauvage. Il faut savoir l'apprivoiser...
— Anya, murmura Marcus, saisissant enfin de qui ils parlaient. Puis il reprit la question de John. Mais comment peut-elle vivre dans les montagnes ?
Dante soupira. Il lui avait promis de la garder en sécurité, mais l'heure était grave. Abby avait raison, Anya plus que quiconque serait en mesure d'aider la métamorphe.
— Elle ne vit pas totalement dans les montagnes, confessa-t-il. Vous souvenez-vous du grand lac et de sa partie près de la frontière du royaume de l'eau, de la roche qui plonge dans l'étang et de ce qui existe dans les hauteurs.
Abby s'écria :
— La grotte !
— Oui, répondit Dante en souriant.
— Mais elle est interdite depuis longtemps, continua la reine, même lorsque j'étais à Elrach, nous ne pouvions y accéder. Il fallait pouvoir s'y matérialiser et...
Abby se tut et souffla à l'attention de Dante.
— Vous lui avez accordé le droit de s'y rendre...
— Oui. À elle seule, personne d'autre, précisa-t-il à Marcus et John qui baissèrent les yeux pendant qu'il ajoutait. Vous ne pourrez pas la voir quand vous viendrez à Elrach...
Le grand prêtre n'était pas dupe, cette grotte avait nourri les fantasmes de tous les élèves d'Elrach et Dante l'avait protégé avec force de différents sorts. Il aurait aimé dire que la caverne n'avait aucun attrait, un mensonge. Il s'agissait d'un endroit tranquille, à la taille imposante. Un place secrète qu'il avait découvert quand il était lui-même élève à Elrach et qu'il avait voulu garder pour lui. Un geste égoïste qui s'était avéré utile au moment où Anya avait sollicité son aide.
— Pensez-vous qu'elle acceptera ? S'inquiéta Abby.
Dante la regarda en silence un long moment et acquiesça.
— Je pense qu'elle pourrait si la demande venait de vous, reine Abby...
Elle baissa le regard. Dante était certainement au courant. Il n'y avait pourtant pas eu le moindre reproche dans sa réponse. Peut-être faisait-il seulement référence à leur amitié dont il avait été témoin quand elles étudiaient à Elrach ? Non, bien sûr que non, le grand prêtre savait tout.
Elle hocha la tête pour signifier qu'elle était d'accord et voulut savoir :
— Quand ?
— Le plus tôt possible, pouvez-vous venir avec Clarke et Reyes à la fin de la semaine ?
Abby jeta un coup d'œil à son architecte et au prêtre de l'air qui lui confirmèrent qu'elle pourrait s'absenter quelques jours. Elle pensa à Jake à qui elle devrait parler de tout ça, mais ne s'inquiéta pas, le roi la soutiendrait sans problèmes.
— Très bien, dit-elle, je viendrai.
Sur ces mots, ils décidèrent d'un comme un accord que la réunion était terminée pour le moment. Abby rejoignit son mari et ses filles sous les arcades. Elle était passée par leur chambre et avait récupéré le jeu de billes dont elles raffolaient. Faire quelques parties contre elles serait agréable, décida-t-elle.
Assise sur une des banquettes, elle observait Reyes à la dérobée concentrée sur le jeu. Comment prenait-elle la nouvelle ? S'interrogea-t-elle. L'adolescente, ne laisser rien paraître hormis une intense attention pour les billes devant elle.
Elle repensa à Anya et à leur future rencontre. Elle ne l'appréhendait plus, la chamane était vivante et cela la rassurait, l'enchantait même de la revoir dans quelques jours. Abby reporta son attention sur Reyes. Une métamorphe et une chamane... Une entente qui pourrait marcher ou complètement rater.
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Abby se réveilla à l'aube. Elle s'assit sur le lit et contempla la place vide à côté d'elle. Jake revenait aujourd'hui après sa visite à son père mourant. Les adolescentes avaient parfaitement compris et n'avait pas insisté pour qu'il reste. Reyes ne serait pas peinée, elle ne connaissait pas le roi de la tribu de l'ouest et Clarke non plus, la dernière fois qu'elle avait vu son grand-père, elle était âgée de trois ans et ne se souvenait plus de lui. Abby et Jake s'en étaient voulu de ne pas l'avoir emmenée plus souvent dans le désert. Malheureusement, à la mort du père d'Abby, les tensions avec son peuple étaient telles qu'il valait mieux éviter tout voyage jusqu'à ce que ça se calme.
La reine revint au présent en soupirant. Dans deux jours, ses filles la quitteraient à nouveau. Beaucoup trop tôt, et comme les années précédentes, elles risquaient d'être encore bloquées à Elrach. Dante ne leur avait pas annoncé. Il préférait attendre la fin de la première année pour être sûr, mais Abby, elle l'avait vu, elles resteraient là-bas pour les cinq nouvelles prochaines années.
Elle essuya les larmes qui coulaient sur ses joues et se leva. Tout en marchant vers une petite bassine d'eau, elle repensa à Becca. Anya lui avait dit qu'elle trouvait la gardienne étrange, une réflexion qui l'avait fait rire à l'époque car venant d'elle cela était comique. Aujourd'hui, elle regrettait sa petite moquerie à l'égard de la chamane sur l'infidèle.
Son intuition avait été juste et elle ne l'avait pas prise au sérieux.
Elle attrapa la cruche en terre et versa l'eau dans la bassine, se pencha et se lava le visage, appréciant l'eau fraîche.
Abby retira sa tunique de nuit et resta debout nue pendant quelques instants dans la chaleur de la chambre. La nuit n'avait pas assez fait baisser la température pour qu'elle frissonne.
Elle ne s'inquiétait pas d'être dérangée, personne n'entrerait sans frapper ou sans un accord positif de sa part.
Elle attrapa la petite éponge, la plongea dans l'eau et se lava toujours debout au milieu de la chambre, laissant une flaque se former à ses pieds. L'eau s'évaporait rapidement sur les tommettes rouges.
Maintenant que l'eau « coulait à flot » à Xas, Abby aurait pu décider de construire une salle d'eau à côté de la chambre, or, comme Jake, elle avait décidé de garder l'habitude de la bassine. Elle se fichait des bains et aimait cette façon de s'occuper de son corps.
Généralement Jake s'asseyait dans le lit et la regardait faire d'un œil concupiscent. Cela la faisait sourire intérieurement que le roi éprouve toujours du désir pour elle après bientôt dix-huit ans de mariage... Un matin, elle avait imaginé le regard de Marcus sur elle à la place de celui du roi et prise d'une envie soudaine avait rejoint son époux dans le lit.
La reine termina sa toilette et s'habilla d'une robe en lin blanc comme le voulait le protocole.
Elle sursauta aux coups à la porte. La reine à quelques pas de celle-ci ouvrit et se retrouva face au prêtre de l'air au visage grave.
— Marcus ? Que se passe-t-il ?
— J'ai une mauvaise nouvelle, reine Abby...
Le cœur de la reine s'accéléra, il allait lui annoncer la mort du père de Jake. Elle appréciait son beau-père et le pleurerait avec sincérité. Elle s'y était attendue et inspira pour se calmer.
— Je vous écoute, répondit-elle.
— Le roi est mort...
Elle acquiesça gravement.
— C'est une bien triste nouvelle pour la tribu des Skykru...
Il fronça les sourcils et s'avança vers elle, posant les mains sur ses épaules. Elle le regarda, surprise, qu'il effectue ce geste alors qu'il reprenait.
— Non, ma reine, ce n'est pas votre beau-père, le roi des Skykru, mais celui du royaume de l'air, le roi Jake, votre époux, qui nous a quitté...
