LE TRAQUEUR


Improbable, inimaginable…

Inconcevable !

Un démon dans les bras d'un ange.

Mazikeen détestait cette image d'elle portée par l'emplumé. Pour la première fois depuis sa longue existence, elle se sentait giflée par la honte et regrettait déjà sa décision de passer par les airs, même en sachant que c'était le meilleur moyen de dissimuler son protégé aux autres démons et d'arriver le plus rapidement possible auprès de Moloch.

Par les méandres de l'enfer, comment les anges pouvaient aimer voler ? être si éloignés du sol ? C'était une découverte pour elle, et déjà elle pouvait affirmer qu'elle n'appréciait guère l'idée d'être élevée vers les cieux, une hérésie pour un être issu des profondeurs de l'enfer.

Mazikeen se consola néanmoins de sa situation en voyant que Lucifer ne semblait pas non plus à l'aise avec la puanteur de la suie grumeleuse et des toxines fuies par sa terre maudite.

Tous deux survolaient à présent le versant d'une montagne dont les nombreuses excroissances rocheuses saillaient des pentes sans fin, certaines assez massives pour mériter d'être elles-mêmes qualifiées de montagnes. Et pourtant ce titan géologique n'était que l'un des maillons d'une interminable dorsale, qui formait un rempart naturel et infini à la surface de ce monde, et faisait naître tour à tour gorges et vallées.

La pierraille calcinée s'étendait devant eux à perte de vue, et sûrement bien plus loin encore. L'étendue rocailleuse était zébrée d'interminables trainées de sang, en réalité de méandreuses rivières de magma. Elles se déversaient de crevasses déchirées, depuis les hauteurs du mont, voire, en de dangereuses occasions, du faîtage de fumée.

Les coulées bouillonnantes s'unissaient en mares ou cascadaient jusque dans des gorges si larges, si profondes, qu'elles auraient pu marquer les frontières même de la création. S'il semblait improbable que quoi que ce fût ait pu vivre dans cette géhenne, une ombre fuyait parfois, trahissant la présence d'entités.

Pendant des lieues et des lieues, chacune plus pénible que la précédente, Mazikeen supporta ce vol éreintant pour sa dignité en maudissant en silence Moloch. Ce salopard arrogant n'octroyait jamais le droit d'apparaître directement devant lui. Il préférait que son territoire demeurât aussi impénétrable que possible, hormis à ses frontières les plus extérieures, et même lorsqu'il attendait des visiteurs.

Mazikeen restait cependant convaincue qu'il n'y avait là rien de plus qu'un désir de maintenir ses sujets à leur place : celle de vulgaires serviteurs forcés d'endurer l'éprouvant itinéraire qui menait jusqu'à lui.

Pendant un long moment, ils volèrent en silence, chacun perdu dans ses propres pensées. Enfin peu après qu'une dune proche se scinda en deux pour laisser apparaitre un œil larmoyant injecté de sang qui les observa passer, La gardienne s'adressa à son porteur.

- Dis Lucifer…

- Hum ?

- Je peux te poser une question ?

- Bien sûr, lui répondit-il en s'efforçant de ne pas regarder dans la direction de l'abject globe oculaire, je t'en prie Maze.

Elle fronça sévèrement les sourcils.

- Juste pour rappel, c'est toujours Mazikeen…

- Allons donc, sourit le déchu, je ne peux pas t'appeler Maze ?

- Non !

- Mais ça te va pourtant si bien...

- C'est Mazikeen et rien d'autre, siffla t'elle entre ses dents serrées comme un étau, est-ce bien clair ?

Manifestement conscient qu'il ne pouvait pousser plus loin son insolence, le grand brun fixa silencieusement la démone. Cette dernière le dévisagea en retour, attendant patiemment qu'il émerge de l'intense réflexion dans laquelle il semblait s'être plongé. Puis enfin, au bout de longues secondes, l'ange réagit en dessinant un nouveau rictus sournois sur ses lèvres.

- Et Mazie ? relança t'il dans une nouvelle tentative, c'est pas mal aussi.

Marmonnant des imprécations d'une acidité telle qu'elles auraient pu se graver dans la roche, la gardienne le fusilla du regard.

- Ça va, j'ai compris... Bon sang, ce que tu peux être teigneuse.

- Ma question, maugréa-t-elle avec impatience, veux-tu toujours l'entendre, oui ou non ?

L'ange se racla la gorge, reprenant immédiatement son sérieux. Inutile de la sortir de ses gonds, cela pourrait très vite faire dégénérer les choses, surtout en plein vol.

- Va s'y, je t'écoute, Mazikeen.

Elle le darda de longues secondes dans un silence seulement brisé par l'écho presque imperceptible des quelques éruptions environnantes.

- Tu détestais autant que ça la cité d'argent ?

Lucifer s'étonna de sa question, ne soupçonnant visiblement pas du tout celle-ci. Malgré sa surprise évidente, l'ange joua la carte de la franchise, comme toujours.

- A un point que tu n'imagines même pas, répondit-il sans détours, cet endroit était plus proche de l'enfer que d'un foyer.

- Non mais écoute toi l'emplumé, s'insurgea Mazikeen, ta Cité est par excellence le lieu de la pureté absolue, ne la compare pas à l'enfer.

- Pureté absolue ? répéta Lucifer en arquant les sourcils d'un air circonspect, elle est bien bonne celle là... Au début peut-être, mais à présent tu peux me croire, les choses ont bien changées : Même chez les anges, tu peux trouver querelles et jalousies. Aujourd'hui, peu d'entre nous restent en permanence dans la pureté absolue.

Comme pour assimiler ces informations, la démone laissa planer un court flottement avant de poursuivre son enquête :

- N'as tu pas envie de te venger ? Moi à ta place, je les détruirais tous.

A ce moment précis, Mazikeen ne sut comment interpréter l'ombre qui passa furtivement sur le visage de son acolyte mais une chose était sûre, elle ressemblait à de la haine

- Depuis la seconde où j'ai été envoyé ici, répondit-il froidement avant de faire une moue contrariée, Il faut juste que j'étudie mes options. Je ne veux pas faire de mal à mes frères.

-A ces paroles, la tortionnaire laissa planer un court silence, fixant son porteur de son unique œil noir plissé en une fine ligne.

- Décidément, vous, les emplumés, avec votre foutue âme, vous êtes aussi écœurants que les humains...

Lucifer se raidit de stupeur.

- Excuse-moi ?

L'ignorant prodigieusement, la démone se lâcha de plus belle :

- Quoi ? tu es vexé ? Quand je t'écoute Lucifer, j'ai l'impression que tu vas te mettre à pleurer sur mon épaule.

D'un seul coup, le déchu empli d'un élan de rage, ramena significativement la démone près de son visage, de ses yeux flamboyants.

- Je t'avertirais qu'une seule fois, Mazikeen : Effleure à nouveau les aspérités de mon histoire personnelle, et on verra qui de nous deux pleurera sur l'épaule de l'autre.

La brune déploya alors toutes ses dents dans un soupir orgasmique, plantant dans l'épiderme de son cou, ses tranchants ongles noirs.

- T'ai-je déjà dit que j'adorais la douleur, lui susurra t'elle langoureusement à l'oreille.

De tout évidence décontenancé par le souffle brulant de sa bouche, l'ange fit disparaitre d'un clignement de paupières le rougeoiement de sa colère.

- Tu es la seule personne que je connaisse qui soit aussi infâme, Mazikeen…

- Presque autant que toi, lui rétorqua-t-elle d'un sourire sadique.

Soudain, une attaque brutale et assourdissante frappa l'ange, manquant de le faire effondrer sous son propre poids et de lui faire relâcher la démone. Cette dernière fut rattrapée in extremis par le poignet gauche et se balançait à présent dans les airs d'avant en arrière.

- Je te tiens ! la rassura-t-il.

Des rayons ondoyants, semblables à ceux des mirages ou des rêves enfiévrés avaient jailli d'un monstre reptilien noir qui ne cessait de lui tourner autour en exécutant une chorégraphie complexe.

- Un Ombromantien ! s'exclama Mazikeen, fais attention !

Lucifer se demandait pourquoi elle l'avait nommé ainsi jusqu'à ce qu'il se rende compte que cette créature était aussi aveugle qu'une tombe. Sa langue fourchue captait les vibrations de l'air et du sol, rendant ses déplacements bien plus exacts et vif que ceux des anges. Sa capacité à esquiver n'avait d'égale que la maîtrise avec laquelle il projetait son attaque paralysante.

Après avoir vainement tenté de désarçonner sa proie, notamment en exécutant une vrille démente, la créature s'éloigna de l'ange pour attendre servilement la fin de son calvaire.

Lucifer dut lutter vivement contre ses ondes péristaltiques qui l'assaillirent avec force, au point de balbutier de plus en plus ses battements d'ailes. Cette saleté ne l'avait pas loupé, les effets de son attaque se faisaient déjà ressentir. Il dû concentrer sa volonté au maximum pour refuser cet état. Au bout de quelques instants, le mal s'atténua puis disparut. A nouveau, quelque chose d'autre s'infiltra en lui progressivement, avec une précision remarquable, s'arrêtant quand il fallait.

Une sorte d'altérité

L'ange inspira profondément.

Quelque chose d'autre de malsain rodait dans les environs, tout en demeurant hors de leur portée.

Ça attendait et observait avec une lenteur effroyable. Mazikeen le perçut également. Ça essayait d'abattre ses barrières intérieures en les engourdissant de sécrétions psychiques visqueuses afin de l'envahir, de submerger sa volonté, de le déstabiliser. Une force insidieuse et calculatrice, d'une avancée méthodique, se répandant avec minutie tout autour de sa périphérie.

Cette aura…

Elle ne pouvait pourtant pas se tromper.

Il n'y avait que lui pour user ainsi de cette magie, chose qu'elle exécrait d'ailleurs. La démone préférait de loin faire face à un adversaire physique en le cueillant de ses lames mortelles qu'affronter de sournois sortilèges.

D'une synchronisation parfaite, Lucifer et Mazikeen se fixèrent, leurs visages empreints d'une extrême gravité.

- Tu l'as aussi senti, n'est-ce pas ?

- Avec une puissance pareille comment l'ignorer, répondit Lucifer en la soulevant en l'air comme une poupée de chiffon afin qu'elle puisse à nouveau s'accrocher à son cou et se mettre en sécurité dans ses bras.

- Reste sur tes gardes, l'Ombromantien doit être son œuvre… c'est bien son genre de se dissimuler derrière des sorts de contrôle.

- De quoi parle-t-on au juste ?

Mazikeen marqua un court silence avant de se résoudre à lui répondre d'une voix sonnant comme un implacable glas.

- Du traqueur venu pour t'éliminer.

- Un chasseur d'anges ?

- Le pire.

Un frisson comme il n'en avait pas ressenti depuis des siècles courut alors le long de sa peau. Une ombre glaciale embruma son esprit, son âme jusqu'à ce que le souvenir même de ce qu'était la chaleur disparut de sa mémoire.

Lucifer comprit qu'il ne pouvait plus rester en plein ciel très longtemps. Une douleur lancinante lui cisailla les ailes, et elles faiblirent brusquement.

L'ange ne savait pas à quelle altitude exacte il volait, peut-être à mille huit cent mètres. Mais il était certain d'une chose : s'il chutait maintenant, ce sera particulièrement douloureux pour lui et sa passagère. Lucifer ramena alors ses ailes contre son corps, décrivit un virage à cent-quatre-vingt degrés et amorça sa descente.

- Mais par les abysses, s'exclama la démone, que fais-tu ?

- Je vais devoir me rapprocher rapidement du sol avant de me retrouver totalement paralysé.

- Non attends ! tu…

- Trop tard Mazikeen, l'interrompit-il, je n'ai plus le choix.

Sourd aux élancements dans sa tête, le déchu grimaça tout en chutant en piqué vers le sol. Le vent sifflait à ses oreilles. L'air lui battait les cheveux et faisait claquer sa cape.

Il aperçut enfin un terrain propice, releva la tête en inclinant son corps vers le haut, et déploya ses ailes pour ralentir sa descente. L'ange pouvait distinguer le visage crispé de Mazikeen qui s'attendait peut-être à le voir se poser avec grâce et majesté.

Pas à s'écraser comme une pierre !

Lucifer lâcha un Juron.

Il rejeta vivement son poids en arrière dans une tentative désespérée pour freiner son élan et agitait frénétiquement les ailes dans un mouvement circulaire, d'avant en arrière, comme si de gigantesques mains applaudissaient.

- Maintenant ! hurla-t-il en amorçant la propulsion avec ses bras.

La démone se vit éjectée sans ménagement. Elle se réceptionna dans un long roulé-boulé avant de se stopper sur le dos pour assister, impuissante, à la chute brutale de son compagnon.

La force de l'impact propulsa Lucifer avec violence. C'était comme si le sol devenait un monstre qui le haïssait et s'acharnait sur lui. Il se précipita à toute vitesse contre les rochers avant d'être entrainé dans une pente, incapable de ralentir son inertie. Il s'arrêta qu'après une longue glissade dans un amas de suie aux remugles écœurants.

La cendre tombait à présent en intense rafales. Certaines semblaient chevaucher des vents rebelles. Où qu'elle atterrît, elle striait le paysage de lignes abstraites. Elle s'abattait si rageusement que Lucifer, qui ne s'était réceptionné là que depuis quelques secondes, se trouvait déjà à demi enseveli, le faisant presque passer pour une des aspérités topographiques de la région.

L'ange avait enroulé bras et ailes autour de lui comme s'il voulait empêcher son corps de souffrir davantage. Il resta un long moment ainsi à savourer son soulagement, pas trop conscient de la présence posée au-dessus de lui.

S'il ne présentait aucune blessure à l'exception de quelques lacérations exsangues, il était impossible, même pour un ange, de ressortir indemne d'une telle chute. Il commença à se relever péniblement, prenant appui sur ses mains. Il entendit alors dans son dos un coup de vent, scruta la poussière qui tourbillonnait autour de lui… mais, désorienté comme il l'était, Lucifer ne put que réagir une fraction de seconde trop tard.

Une douleur atroce lui transperça l'épaule et il grimaça en voyant la pointe d'une lame y forer un puits de chair. Seules sa fierté et sa volonté de fer l'empêchèrent d'hurler.

Cette blessure était étrange, anormale, intense… Infectée comme si elle avait baigné des semaines dans la fange. Le déchu sentait ses pouvoirs surnaturels tenter de refermer la plaie autant que la force extérieure qui luttait pour répandre la souillure

- Oh, Mais qu'avons-nous là ? Un petit oiseau tombé du ciel qui va perdre ses jolies ailes… Toi, tu feras un très beau cadeau pour mon maitre.

Une fois encore, Lucifer baissa les yeux vers la lame vissée dans son épaule avant de les remonter en direction de cette voix particulièrement aiguë. La silhouette et les sons qui percèrent le blizzard lui suffirent à l'intriguer.

L'humanoïde était émacié, presque squelettique jusqu'à la taille, mais le bas de son corps n'était autre qu'un nuage fuselé de vapeur à demi solidifiée. Ses bras et ses doigts étaient tendus et enflés, ses ailes dentelées et larges. Bien que sa face oblongue fût dépourvue de bouche, la créature s'exprimait sans mal. Des yeux émeraude grouillaient presque sur son visage gélatineux. S'il semblait y en avoir neuf, il arrivait que le décompte varie selon les caprices de leurs mouvements erratiques et du fait qu'à l'occasion, certains d'entre eux s'effaçaient pour réapparaitre soudain quelques secondes plus tard.

- C'est toi… le traqueur… haleta t'il.

Il n'obtint pour toute réponse qu'un petit rire moqueur.

Une fois libéré de l'acier surnaturel, Lucifer se laissa retomber mollement dans la cendre et le démon se ruait déjà vers lui, lame à la main, prêt à frapper à nouveau.

Mais l'ange, aussi blessé fût-il, n'en demeurait pas moins un adversaire déterminé.

Sa chute se mua habilement en une roulade avant qui le propulsa à quelques mètres, hors de portée de l'ennemi. Si l'acrobatie aggrava sa plaie, elle lui permit néanmoins de se remettre en position de combat.

Nul ne saurait jamais si, dans son état actuel, Lucifer aurait ou non trouvé la force de vaincre le traqueur, car au moment où l'ange déploya ses ailes de toute leur envergure, prêt à piquer sur son assaillant, il fut prévenu par un hurlement féroce en provenance des hauteurs de la pente. Il eut tout juste le temps de lever la tête pour voir fondre sur le démon, un météore noir.

La terre trembla et les pierres se fendirent. Le traqueur gisait au centre d'une fresque improvisée de fissures, surplombée par une silhouette aux cheveux noirs, qui jouait nonchalamment des poignards de ses doigts habiles.

L'entité se releva. De la fumée coulait de sa poitrine, ainsi que de son bras et aile gauches, et certains de ses yeux tuméfiés dégoulinaient d'humeurs répugnantes.

Mais la douleur se dissipait déjà. Il fallait plus, bien plus qu'une insignifiante démone pour l'abattre.

- Maze, siffla la créature, j'aurai pu le partager avec toi si tu me l'avais demandé gentiment.

- Gentiment ? répéta la gardienne d'un sourire narquois, voyons Keïth comme si c'était mon genre...

- Une seconde ! intervint Lucifer en se postant à côté d'elle, la main posée sur son épaule blessée, tu m'expliques pourquoi tu refuses que je t'appelle Maze alors que lui peut ?

Le traqueur ricana. Un rire sombre, très sombre.

Cette chienne était donc bien avec l'emplumé. Elle ne le chassait pas.

Mais pourquoi ?

Peu importe après tout, rien que le fait de s'être interposée méritait sa vengeance la plus brulante.

Oh oui, Il fera de Maze, un divertissement infernal dont les légendes conteraient les souffrances jusqu'à la fin des temps.

Quant à l'ange…

Son sort ne sera pas plus enviable.


À suivre


Note de l'auteure :

Petite précision, je n'écris jamais plus de 3500 mots par chapitres, alors j'ai dû faire le choix de couper celui-ci en deux afin de ne pas dépasser mon quota. Donc désolée si ça donne cette sensation d'inachevée. Mais promis, la seconde partie offrira de très belles surprises…

Sinon, je rajoute mon instant pub pour OldGirl-NoraArlani qui vient débarquée sur le fandom avec ses très réussis OS et étonnant projet : Speak of the devil. Elle n'aura de cesse de vous surprendre avec ses idées pour le moins originales et sa maitrise incroyable de l'écriture. A lire de toute urgence.