Cet OS a écrit dans le cadre de la 84° Nuit du FoF, sur le thème « Coeur ». Simplement, j'ai mis deux heures au lieu d'une – j'espère que la longueur me fera pardonner de cet écart…
Cet OS a également été écrit sous la pression populaire, à la suite du précédent. Ils se passent donc dans le même univers. Et mes remerciements (?) à Océ et Ahe qui m'ont poussée...
Par ailleurs, ce n'est pas une obligation, mais je vous conseille de lire cet OS avec une carte des Etats-Unis à proximité, histoire de situer les Etats mentionnés dans l'OS (même si, hein, si vous le faites pas, ça gêne pas la compréhension).
Le cœur a ses raisons
ou
Comment Malcolm Reynolds est devenu directeur de campagne
Parfois, Mal se demandait où en serait sa carrière si les choses s'étaient déroulées autrement.
Allongé sur son lit dans cet hôtel miteux, il regardait le plafond en faisant le détail de sa vie, pesant chaque décision, se demandant quand exactement ça avait merdé. Vaste question.
Comme toujours, il revenait à Serenity. Tout était de la faute de ce satané bled. Et pourtant… Et pourtant, ça avait si bien commencé…
Né dans un patelin du Kansas que rien ne distinguait de la dizaine de patelins à des lieues à la ronde, rien ne semblait destiner le jeune Malcolm Reynolds à une carrière politique. Il était né dans la poussière et les ouragans, détestait Dorothy et Clark Kent (1) depuis qu'il était en âge de les reconnaitre, avait joué au football au lycée, et s'était fiancé avec la pom pom girl qui avait bien voulu coucher avec lui le soir du bal de promo.
Et puis il avait eu une bourse pour l'université, le genre de cadeau de la vie qu'on ne refuse pas. Et pendant qu'il était là-bas, la pom pom girl en avait épousé un autre, son père était mort, et sa mère s'était retrouvée avec l'épicerie sur les bras et des régulations auxquelles elle ne comprenait pas grand-chose. Et Mal, lui, avait découvert la politique.
Il s'était porté bénévole lors de la campagne de Clinton, avait même décroché un stage de quelques mois à Washington, et était rentré auréolé d'une certaine gloire dans son patelin natal. Où il avait convaincu son ancien professeur d'histoire de se présenter à la mairie, contre le Républicain en place depuis vingt-cinq ans dont tout le monde avait assez sans savoir qu'y faire.
Et il avait gagné. Jusque là… Jusque là, aucune décision n'avait pu être mauvaise, pas vrai ? Mettre un homme bien à la tête d'une ville, si petite soit-elle, c'était toujours une victoire.
De là, il avait grimpé petit à petit, passant du bled à la vraie ville, puis au comté. Jusqu'à devenir un visage connu du Comité Démocrate du Kansas. On lui avait proposé un emploi intéressant à la coordination du Comité pour le Midwest… Mais il avait préféré aller faire élire un sénateur en Oklahoma.
A tout bien réfléchir, c'était peut-être une erreur… Mais il avait gagné. Et surtout, c'est là qu'il avait rencontré Zoe.
Comment cette fille d'Alabama était-elle arrivée sur la campagne d'un sénateur dans l'un des Etats les plus blancs du pays, il l'ignorait. Mais elle était brillante, elle avait des contacts, et surtout, elle le remettait en cause. Elle interrogeait ses principes et ses automatismes, et ses solutions avaient du style. Après l'élection, il lui avait proposé de continuer ensemble, et elle avait accepté d'un simple sourire.
C'est en Arkansas qu'ils avaient rencontré Wash. Juste avant Serenity. Sous ses dehors de cow-boy lourdaud se cachait un sacré auteur, un type avec le sens du rythme et de la formule, et qui avait su trouver les mots pour présenter le futur Gouverneur à ses électeurs. De la famille, il avait fait un truc inclusif. Des armes, un droit à manipuler avec précaution. Et du pétrole, une opportunité pour développer une autre industrie. Bref, un joli morceau d'équilibriste dans un Etat de moins en moins démocrate. La victoire leur avait échappé, mais de peu. Et l'équipe y avait gagné en réputation.
Et puis… le Texas. Parce que Mal n'avait pas pu résister. Parce qu'on ne fait pas quinze ans de carrière dans la politique sans avoir envie de se colleter avec le Texas, surtout quand on est Démocrate dans le Sud. Parce qu'abandonner des comtés, des régions, et même des Etats entiers aux Républicains lui était toujours resté en travers de la gorge. Parce qu'envers et contre tout, et surtout malgré Zoe, il avait toujours choisi ses candidats parce qu'ils étaient bien, pas parce qu'ils avaient des chances.
Lui l'appelait la bataille de Serenity. Du nom du bled qui abritait les voix décisives, et où tout s'était décidé. Mona Mothma était une militante de la vieille école, qui luttait pour l'ouverture de centres du planning familial dans son comté et dans son Etat depuis bien avant la naissance de Mal. Il l'avait convaincue de se présenter comme Parlementaire, contre l'avis du Comité Démocrate du Texas. Elle n'avait aucune chance contre Palpatin, en poste depuis douze ans, populaire, et pourri jusqu'à la moelle. Mais Mal avait décidé qu'il voulait le sortir de son siège. (2)
La campagne avait été… brutale. Ils étaient partis avec trente points de retard, la presse et les activistes pro-vie contre eux, et le soutien très mou du Comité. Mais Wash avait poli ses discours, Zoe avait agité ses contacts dans les réseaux de femmes, les réseaux noir-américains et latinos, et doucement, tout doucement, la sauce était montée. Les gens venaient de plus en plus nombreux, et dans les sondages, les deux courbes se rapprochaient l'une de l'autre. Comté après comté. Ville après ville. Communauté après communauté.
Et puis… La presse contre eux avait empiré. Les questions, désormais, devenaient personnelles, interrogeant la vie privée de la candidate, ses deux divorces, son avortement, sa relation avec ses enfants, avec ses assistantes, et même avec son frère. Les attaques étaient devenues virulentes, et les meeting violents. Plusieurs fois, des bagarres éclatèrent. Impavide, Mona Mothma continuait, débitait les mots de Wash. Mais Mal voyait son visage se creuser, et s'interrogeait sur le bien-fondé de cette campagne.
Mais quand vous vous faites autant d'ennemis, c'est que vous faites quelque chose de bien, non ? Rien de ce qui vaut la peine n'est facile.
Etait-ce là, ou avant, qu'il avait rencontré Inara pour la première fois ? Ou bien était-ce après Serenity ? Impossible de s'en souvenir clairement. Toujours est-il qu'elle avait diffusé un certain nombre de dossiers sales sur Palpatin. La presse en avait fait des gorges chaudes. Mais c'était trop tard, ou pas assez. Ou les deux. La campagne avait atteint des bassesses dont on ne se remet pas, et les électeurs n'aiment pas ça.
Dans les derniers sondages avant les élections, les chiffres n'étaient pas bons. Mais ils ne l'étaient pour personne. La campagne avait été trop moche. Le Comité Démocrate du Texas avait retiré son soutien, et le chiffre annoncé de l'abstention battait tous les records. La popularité de Palpatin s'était effondrée, mais la cote de Mothma n'était pas glorieuse non plus.
Et à Serenity, petit lot de maisons qui méritait à peine le nom de village, au mieux celui de banlieue de village, la différence pouvait se faire. Pauvre, majoritairement noire, la population était plutôt acquise aux Démocrates. S'ils avaient pu voter… Ils auraient peut-être pu faire la différence. Mais ce jour-là… Ce jour-là, le pont était encombré – comme par hasard – et le bureau de vote était de l'autre côté – comme par hasard – et les employés de la ville étaient très occupés – comme par hasard. Et malgré Mal et Zoe, qui avaient emmené des gens dans leurs propres véhicules pour qu'ils puissent voter… La bataille avait été perdue.
Alors ? Est-ce que vraiment, le choix du Texas avait été celui qui avait fait tout basculer ? Est-ce que le choix du cœur avait fait dérailler sa carrière ?
Après coup… Il avait ingurgité une énorme quantité d'alcool, n'en sortant que pour être au témoin au mariage de Zoe et Wash. Et tandis qu'il les regardait danser, les yeux dans les yeux, il savourait son cinquième ou sixième whisky en se disant que c'était le meilleur choix de sa carrière.
Alors, il avait continué. Il avait entraîné les jeunes mariés dans une autre campagne perdue d'avance dans un autre coin du Texas, sans le soutien du Comité Démocrate. Elle avait été moins sanglante parce que personne, ni lui, ni son candidat, n'avait été pris au sérieux. La presse n'avait même pas couvert leurs événements avant la semaine précédant le vote. Et ils avaient perdu. Glorieusement. De plusieurs dizaines de points.
Il s'en était fait une spécialité. Le directeur des campagnes désespérées. Saint Patron des rêveurs et des causes perdues. Pourfendeur de moulins et contre-exemple de tous les cours de sciences politiques dans tout le Sud des Etats-Unis. Tant pis.
C'était dans un coin du Tennessee qu'il était tombé sur Kaylee. Depuis Serenity, impossible de garder un assistant correct plus de quelques mois. Le dernier en date venait de jeter l'éponge, et il lui en voulait quand même. Et cette gamine, qui ne devait même pas avoir légalement le droit de boire (3), lui avait servi son café et demandé s'il cherchait quelqu'un. Il lui avait demandé si elle aimait conduire (oui), si elle savait se servir d'un ordinateur et d'un téléphone (oui et oui), et si elle était prête à partir tout de suite (oui). Alors, il l'avait engagée.
Deux ans plus tard, elle était toujours là. Elle avait appris à lui servir son café avec un sucre et à ne pas s'interposer entre lui et Zoe, elle connaissait mieux que lui les découpages électoraux du pays, et elle continuait de sourire.
La pensée de Kaylee lui réchauffa un peu le cœur. Elle, Zoe, Wash… Comment considérer que ses décisions n'étaient pas les bonnes, quand elles lui avaient permis de s'attacher une vraie famille ? Il soupira. Quoi qu'il arrive, il atteignait toujours cette conclusion. Ses choix n'étaient sans doute pas ceux que quelqu'un d'autre aurait fait, mais c'étaient les siens. Il ne les regrettait pas. Et tant pis s'il venait de perdre une nouvelle élection, et que l'argent suffirait à peine à payer l'hôtel pour son équipe et lui jusqu'à la fin de la semaine.
Il sursauta quand on frappa à la porte. Zoe entra sans attendre qu'il l'y invite, et il grogna. Elle n'y prêta aucune attention :
- On a reçu un coup de fil. Quelqu'un veut nous rencontrer.
Mal la regarda, interloqué. Ca n'arrivait quasi jamais.
- Qui ?
- Simon Tam.
- Je ne travaille pas pour les Républicains, dit-il immédiatement, lui coupant la parole.
Elle leva une main pour attirer son attention.
- Je sa…
- Les Tam, sérieusement Zoe ! L'une des plus grosses familles de Caroline du Sud !
- Je sa…
- Ils regrettent l'esclavage ! Et la ségrégation ! Ils votent contre tout ce que…
- Mal ! s'exclama Zoe, parvenant enfin à l'arrêter dans ses récriminations. Je sais ! Je sais. Mais c'est le fils. Il nous a appelés. Lui-même. Pas son père, pas son… majordome. Lui. Et il a dit qu'il paierait le déplacement si on acceptait d'aller jusqu'à lui.
Mal se tut, contemplant ce que Zoe venait de lui dire.
- Ca sent le piège… murmura-t-il.
- Quel piège ? demanda Zoe d'une voix douce. On ne représente pas grand-chose. Et il a sans doute plus que nous à perdre si ça se sait. Son père est toujours sénateur. Qu'est-ce qu'on risque ?
Mal ne répondit pas. Zoe avait décidé, et il savait très bien qu'il la suivrait.
Ils arrivèrent à Charleston le lendemain en début de soirée. L'hôtel promis par Simon Tam les attendait. Il était plutôt supérieur à leurs habitudes, mais Mal se trouva incapable d'en profiter. Il n'arrivait pas à imaginer ce que quelqu'un comme Simon Tam pouvait bien avoir à lui dire, et ça l'angoissait. Il n'était pas habitué.
Le lendemain, le jeune homme – et il était tellement jeune – entra dans l'hôtel à dix heures précises, comme convenu. Il était accompagné d'une jeune femme un peu trop mince et d'un type baraqué, probablement un garde du corps. Suivi de ses compagnons, il rejoignit Mal et Zoe, installés à une table à l'écart des autres. Il leur tendit la main. Zoe la serra et, après un instant de réflexion, Mal l'imita. La serveuse leur apporta des cafés, et ils s'observèrent un instant en silence.
- Enchantée de vous rencontrer, Monsieur Tam, commença finalement Zoe.
Mal croisa les bras, et Tam eut un bref sourire.
- Vous devez vous demander ce que vous faites ici… Alors passons directement à ce qui nous préoccupe, d'accord ?
Zoe hocha la tête, et il reprit, avec un geste vers la jeune femme qui ne s'était pas assise.
- Je vous présente ma sœur. River Tam.
Zoe et Mal échangèrent un regard, et Mal fronça les sourcils, cherchant les détails dans sa mémoire. Kaylee, à la table derrière eux, fut plus rapide :
- J'ignorais que vous aviez une sœur…
- Tout le monde l'ignore, fit-il. Sans un sourire cette fois. Voyez-vous… Ma sœur River… n'est pas exactement…
Il s'arrêta, poussa un soupir, plissa les lèvres. Regarda sa sœur, qui s'était retournée vers eux en entendant son nom.
- Elle est sur le spectre de l'autisme, reprit-il plus fermement.
Les trois autres se regardèrent en silence.
- Mes parents le cachent, continua Tam. Je veux dire… Ils l'aiment. River est choyée, mais elle ne peut jamais quitter la maison. Elle a une infirmière qui vit chez nous, à ses côtés jours et nuits. Mais personne ne sait qu'elle existe. Elle n'a jamais pu… Aller à l'école, tenter d'avoir une vie normale. Je suis censé dire que je suis fils unique !
Sa voix enflait, et son visage s'empourprait. Zoe tendit la main, la posa sur le bras du jeune homme.
- Monsieur Tam, qu'attendez-vous de nous ? Nous pouvons vous donner le contact de journalistes, si c'est ce que vous recherchez…
Il secoua la tête, inspira une nouvelle fois, tentant visiblement de se calmer.
- Je ne veux pas faire un scandale. Quel scandale, de toute façon ? Ce n'est ni une histoire de sexe, ni une histoire d'argent. Ca n'intéressera personne, et ça n'empêchera pas mon père d'être réélu. Non. Ce que je veux, c'est que vous dirigiez ma campagne.
- Pour quel poste ? demanda Kaylee.
- Gouverneur.
- Vous… Mal s'étouffa tout d'un coup dans le café qu'il avait commencé à boire. Vous êtes sérieux ?!
- Très sérieux. Je veux être candidat pour le poste de Gouverneur. Johnson a fait son temps. Je veux être candidat, avec ma sœur à mes côtés, et militer pour une meilleure insertion des autistes et des handicapés dans la société.
- Monsieur Tam, intervint doucement Zoe. Johnson est un Républicain modéré, apprécié en Caroline du Sud. Il est proche de votre père, politiquement et personnellement. Et ils ont les mêmes soutiens financiers – très importants, d'ailleurs, si je peux me permettre.
- Je sais, balaya Tam d'un geste. Peu importe. Je souhaite gagner, mais si j'arrive juste à réveiller les consciences et créer un débat, je m'estimerai heureux. Je veux faire changer les choses. Parler de ce qui fâche. Arrêter de laisser l'argent cacher les sujets importants.
Zoe et Mal échangèrent un nouveau regard. Il eut un infime signe de tête, et Zoe ferma brièvement les yeux.
- Pourquoi nous ? demanda finalement Mal en se tournant à nouveau vers le jeune homme.
- Il parait que vous choisissez vos candidats à l'instinct. En fonction de ce qu'ils vous inspirent, et pas de leurs chances de gagner. Je ne suis pas idiot. Je sais quel est mon pronostic. Mais j'espère parler à votre cœur.
Mal sourit plus largement, et il entendit Zoe et Kaylee soupirer de concert. Mais c'était pour la galerie. Il tendit la main à Simon Tam.
- C'est parti.
(1) Dorothy Gale, l'héroïne du magicien d'Oz, et Clark Kent, mieux connu sous le nom de Superman, sont deux des grandes stars nées et/ou élevées au Kansas.
(2) Oui, OUI. J'assume !
(3) l'âge légal pour la consommation d'alcool est de 21 ans aux Etats-Unis (et ils prennent ça très au sérieux). A titre de comparaison, il faut avoir 16 ans pour le permis de conduire, et 18 pour le droit de vote.
.
Un commentaire fait toujours plaisir !
