LIVRE I

The sleeper must awaken


Chapitre VII – Who are you, the proud Lord said

Sa main endolorie peinait à tracer les derniers mots de sa dernière lettre. Elle n'avait pas dormi de la nuit, elle n'avait pas eu le temps. Ni l'esprit à se reposer. La discussion qu'elle avait eue avec la Main l'avait catastrophée… Terrifiée, même. Enfin, Eddard avait compris. Enfin il savait que les enfants de Cersei Lannister n'étaient pas ceux du roi, mais ceux de son frère. Enfin elle allait pouvoir faire éclater la vérité aux yeux de tous et pas seulement à ceux de ses proches. Enfin elle allait retrouver sa place légitime de seule héritière à son père. Son soulagement, à cet instant, était à son paroxysme. Mais Littlefinger avait raison. Elle avait sous-estimé le sens de l'honneur de son oncle. « Je vais dire à Cersei de retourner à Castral-Roc et de protéger ses enfants, » lui avait-il déclaré. Tout, elle avait tout dit pour l'en dissuader. Elle avait promis qu'elle intercéderait auprès de son père pour que rien n'arrive à ses frères et sœurs, mais il ne croyait pas que quiconque puisse arrêter Robert. Elle avait essayé de lui faire comprendre que tout dire à la reine revenait à programmer sa propre mort, celle de Sansa et Arya et surtout celle du roi. Il n'avait rien voulu entendre. Il ne croyait pas qu'elle puisse être aussi cruelle.

Repenser à cette conversation la crispa. Elle abattit son poing sur la table en lâchant un juron. C'était terminé. Dés lors qu'il lui aurait tout dit, il n'y avait plus aucun espoir. Le roi était encore à la chasse. Quelque soit la manière, elle était certaine qu'il n'en reviendrait pas. Et elle… Ces lettres étaient les dernières qu'elle pourrait envoyer. Elle allait devoir se soumettre aux Lannister pour sauver sa vie. Ce n'était plus après le trône qu'elle courait, mais après sa propre survie. Eddard creusait sa tombe, elle tentait de s'en échapper. Stannis et Renly seraient les seuls sur qui elle allait pouvoir compter. Et Robb… Elle devait le prévenir. Elle reprit sa plume et termina sa lettre. Les temps troublés dont je t'avais parlé à Winterfell sont en train d'arriver. Elle aurait tout fait pour ne pas avoir à écrire ces mots. Le soleil venait juste de se lever, dehors. Bientôt, ses caméristes allaient arriver et elle devait avoir envoyer toutes ces lettres avant. Avant qu'elle ne soit définitivement prise au piège. Il va me falloir me taire, désormais. Cette lettre est la dernière que tu recevras de moi. A part sans doute celle l'enjoignant à se plier à la couronne. A moins qu'elle ne soit pas celle qui l'écrive, ce serait à elle d'ordonner à son cousin de prêter serment au futur roi. Je ne sais ce qu'il adviendra de ton père, mais il est en danger. Prépare toi et prépare tes armées. Ne te bats pas pour moi, bats toi pour lui. Si jamais son ost arborait l'or et noir des Baratheon, elle était finie. Il fallait que les Lannister croient qu'il n'agirait que pas vengeance… Ou par volonté de récupérer son père, ses sœurs. Pouvait-elle seulement lui faire confiance ?

Elle secoua la tête. Elle ne pouvait pas se reposer là dessus. Mais elle pouvait au moins préparer le terrain. Elle cacheta toutes les lettres de son sceau personnel, une tête de cerf faisant face à une tête de loup hurlant. Elle avait ordonné qu'on lui crée ces armoiries pour s'opposer à celles de ses frères et sœurs incluant le lion de sa belle-famille. Son père ne s'y était pas opposé, fier qu'il était de la voir si attachées aux armes de sa mère. Depuis, elle avait coutume de sceller ses correspondances de cette emblème. Il y avait quatre missives à envoyer. Une pour son oncle Stannis, lui ordonnant de se tenir près. Une pour Robb, bien sûr. Une pour Theon Greyjoy, anticipant ses désirs de liberté et de pouvoir et lui demandant de rester fidèle à sa véritable famille. La dernière était pour Chateaunoir, qu'elle allait faire intercepter par tous les moyens. Ce n'était qu'une lettre de félicitations aux nouvelles recrues, rien de plus. Elle emprunterait les voies habituelles et découragerait les recherches des Lannister. Elle envoya le soldat Stark qui attendait là faire envoyer ces lettres à Peyredragon, Winterfell et au Mur. Quand il fut parti, elle porta une main à son visage et soupira. Un désastre. Un terrible désastre se profilait.

Quand ses caméristes arrivèrent finalement, elle s'était déshabillée et mise au lit. Elle fit mine de se réveiller quand elles entrèrent dans sa chambre et les laissèrent la parer, la maquiller, la coiffer, l'habiller. Le roi devait revenir de sa chasse dans la soirée, aussi la cour profitait-elle des derniers instants sans son ivrogne de souverain. Elle écouta leurs banalités avec le sourire, mais le cœur… Le cœur n'y était pas. Elle n'était pas même certaine de revoir son père. Un de ses oncles était parti avec lui et il ne le sauverait pas. Pas seul. Quand ce fut fini, elle était resplendissante. Comme la mort. Dommage qu'elle n'ait aucune volonté de sortir. Elle s'installa dans son salon et saisit un ouvrage qu'elle n'avait pas encore commencé. Si elle n'était pas à sa lecture dans les premiers temps, elle finit par oublier la situation dans laquelle elle se trouvait dans les pages de son livre. Le soleil eut le temps de monter et de commencer à redescendre avant qu'elle n'en relève les yeux… Qu'elle n'en sursaute, presque, en entendant quelqu'un frapper à sa porte. Elle ferma les yeux, prit sa respiration et se releva pour aller ouvrir la porte. C'était Renly. Son armure verte était couverte de sang. Il entra et ferma derrière lui alors qu'elle tombait à genoux devant lui. Il la rejoignit au sol et la prit contre lui.

« Comment, Renly ? Comment ?

- Un sanglier géant, » répondit-il, visiblement sincèrement peiné. « Mais comment le savais-tu ? Tu es la première que je prévienne…

- Il a enfin compris. Mais il a averti Cersei, il voulait qu'elle se mette à l'abri tant que père était loin.

- L'imbécile…

- Emmenez-moi près de lui. Je dois le voir… Une dernière fois. »

Elle se releva et se composa un visage digne. La tristesse qu'elle ressentait chez son oncle n'était pas due à la mort de son frère, sinon à la vue de sa nièce aussi accablée. Il lui prit le bras et la mena à travers les couloirs, les escaliers, jusqu'à la chambre du roi. Elle s'arrêta un instant. Ca faisait… Des années qu'elle n'était pas entrée. Personne n'en avait le droit, sinon la reine et les multiples prostituées de son père. Elle poussa la porte et faillit perdre connaissance. L'odeur était immonde. Un mélange âcre de bile, de sang et d'une odeur qu'elle n'identifiait pas vraiment. L'odeur de la mort, de la pourriture humaine. Le corps imposant de Robert était perdu dans les draps, sa peau rougeaude était terriblement pâle. Il paraissait groggy, que ce soit par la perte de sang ou par le lait de pavot du Mestre. Il se trouvait d'ailleurs près du lit avec la reine. Joffrey était assis à son chevet et lui tenait la main. Il était livide, son visage, défait. Elle s'approcha lentement alors que son oncle disparaissait dans les couloirs. Il allait prévenir Ned… Sans doute. Cersei la fixait mais elle n'en avait cure. Elle se précipita vers le lit, près de Joffrey qui la regarda à peine. Il les regarda tous les deux, aussi dissemblables qu'ils pouvaient être, mais aussi unis qu'ils étaient à cet instant. De son autre main, il caressa la joue de Lyarra avec douceur. Il bafouilla quelques instants avant de réussir à parler.

« J'aurais dû passé plus de temps avec vous, » fit-il d'une voix éteinte. « Pour vous montrer comment on devient un homme… Une femme. Je n'étais pas fait pour être un père.

- Mon père… »

Elle vint caresser sa barbe hirsute, des larmes dans les yeux. Jamais il n'avait été un père correct, ni même médiocre. Il ne l'avait simplement jamais été. Toujours à ses filles, à son alcool et à ses batailles. Comment il n'avait jamais été un mari. Mais c'était son père, le dernier de ses parents vivant. Une des dernières personnes capables de lui parler de sa mère. Elle était grande, désormais. Elle n'avait plus besoin d'étreintes, des baisers et d'histoires. Mais autrefois, quand elle se réveillait de ses cauchemars, quand elle était seule dans son grand lit, autrefois elle en avait eu besoin. Sans les avoir. Mais peu lui importait. Elle aurait laissé tout, tous ses titres et toutes ses richesses pour conserver son père. Il leur adressa un sourire douloureux et la regarda dans les yeux. Elle savait ce qu'il y voyait. Le reflet des siens, le reflet du visage de la femme qu'il avait aimé. Il secoua la tête lentement.

« Tu ressembles tant à ta mère. Puisses-tu être aussi douce et forte qu'elle.

- Vous allez vivre. Vous nous verrez grandir, Joffrey et moi. Vous nous apprendrez à…

- Lyarra. »

Elle se tut et baissa les yeux. Elle ramena sa main à sa poitrine et retint ses sanglots. Elle était princesse. Et une princesse ne pleure pas. Le silence retomba, lourd. Douloureux. Dans le couloir, des bruits de pas se firent entendre, puis la porte. Ses deux oncles venaient d'entrer. Elle sentit la reine se tendre derrière elle. Qu'elles finissent dans ses Sept Enfers, pensa-t-elle au comble du désespoir. Qu'elle meure, qu'elle souffre autant que père. Le roi observa les nouveaux arrivants.

« Attendez, » murmura-t-il. « Il ne faut pas qu'ils voient ça. »

C'était l'heure de partir, voulait-il dire. Elle saisit la main de Joffrey et se releva. Il ne dit rien, ne fit rien sinon la suivre. Elle n'eut pas la force de s'incliner et le mena à l'extérieur. Lorsque la porte se referma et qu'ils furent seuls dehors, elle se força à rester digne. C'était la dernière fois qu'elle voyait son père vivant. Elle sentit le poids de son frère peser contre elle. Elle en oubliait presque que cet enfant perdu était un monstre de cruauté. Elle l'entraîna avec elle jusqu'à ses appartements, les appartements princiers qu'elle n'avait jamais occupé. Elle referma la porte. La reine ne pouvait pas avoir mis sur écoute son propre fils chéri. Elle ne risquait rien tant qu'elle restait avec lui. Elle ordonna qu'on leur apporte de quoi boire et qu'on les laisse seuls. Les verres arrivèrent et les domestiques disparurent. Elle observa le jeune homme saisir sa coupe et la porter à ses lèvres. Il reprit quelques couleurs humaines, mais ne parvenait toujours pas à poser son regard. Elle soupira et posa une main sur son bras.

« Mon frère. Dans quelques heures vous serez roi.

- Que voulez-vous que cela m'importe ? Notre père se meurt et c'est la seule…

- Non, » dit-elle avec douceur. « Mais les courtisans attendront beaucoup de vous. Vous devrez convoquer un Conseil restreint. Affirmer votre pouvoir. Être digne de père. »

Elle jaugea sa réaction. Elle jouait à quitte ou double soit il prenait conscience de son rang et lui donnait raison, soit il refusait de l'écouter et deviendrait vite violent. Elle retira sa main et parcourut la chambre à pas lents. Elle était meublée avec goût – avec luxe. Tout était aux couleurs de la maison Lannister. Seul le trophée de chasse pendu au mur, un cerf aux larges bois, rappelait que le jeune homme était bien un Baratheon. Juste de nom. Je ne vois que du Lion en lui. La pièce était moins grande que son propre salon personnel et plus encombré. Elle croulait sous les meubles de bois précieux.

« Vous avez raison. Je suis presque roi. Je ne puis me laisser aller à de tels épanchements.

- Votre tristesse est tout à fait justifiée. Elle doit cependant ne pas se montrer en public.

- Bien sûr. Ils doivent me craindre, pas me plaindre, » ajouta-t-il d'une voix cassante. « Vous êtes intelligente, pour une femme. Pensez-vous que je doive changer les membres du Conseil ?

- Ils sont tous très compétents. Votre âge impose cependant que vous choisissiez un régent, » dit-elle avec prudence. « Votre mère serait un bon choix, sans nul doute.

- Vous y méritez une place. Une place de conseillère.

- Ce serait un honneur. »

Elle s'inclina légèrement, mais longtemps. Suffisamment pour qu'elle sente le regard satisfait de Joffrey posé sur elle. Elle était en train de brader sa couronne, son trône à ce fils d'inceste. Mais rien n'était de trop quand il s'agissait de survivre et de se protéger. Dans les bonnes grâces du futur roi, elle était à l'abri de la hargne de Cersei qui se soumettrait à son fils s'il lui ordonnait d'abandonner toute poursuite ou toute menace pesant sur elle. Il appréciait sa clairvoyance et sa modestie, même si celle-ci n'était que simulée. Il pensait qu'elle était acquise à sa cause, elle qui l'avait moqué sans vergogne pendant toute son enfance. Le jeune homme avait la mémoire courte et la confiance facile. Le brosser dans le sens du poil pendant quelques années avait suffit à le mettre dans ses bonnes grâces. Elle ne retint pas un sourire quand elle le vit terminer son verre. A défaut d'avoir gagner, elle n'avait pas tout perdu. Elle devait maintenant convaincre Eddard Stark de faire de même et de se soumettre aux Lannister pour mieux les trahir quand l'heure serait venue. Ce n'était pas honorable, ce n'était pas honnête, mais ce n'était pas l'honnêteté qui sauverait leur tête.

Elle se dirigea vers la porte en prétextant avoir à faire et vouloir se rafraichir, excuse qui suffit apparemment à Joffrey, et sortit. Elle se précipita dans les marches et trouva son oncle Renly assis dans une alcôve, apparemment troublé. Elle lui fit signe de la suivre et continua son chemin. Elle marchait vite, à grands renforts de voilages et de tissus flottant derrière elle. On entendait rien sinon leurs pas sur la pierre du donjon. Ils traversèrent la cour jusqu'à la tour de la Main et s'y engouffrèrent. Ned n'allait plus tarder. Elle resta debout, bras croisés. La tension de ses épaules pouvait à elle seule résumer toute l'angoisse qui l'habitait. Quand la Main apparut, elle se dirigea vers lui immédiatement.

« Lord Stark. Un instant. Seul à seul, si vous le voulez bien. »

Il les regarda tous les deux avec circonspection et congédia ses gardes. Il s'approcha et fronça les sourcils. Les complots ne l'intéressaient pas en cet instant, c'était évident. Elle leva le menton et le regarda dans les yeux.

« Père vous a nommé Protecteur du royaume.

- En effet.

- Elle s'en moquera, » rétorqua Renly. « Donnez-moi une heure et nous pouvons mettre cent épées sous vos ordres et ceux de Lyarra.

- De Lyarra ? Que feriez-vous donc de cent épées ?

- Nous frapperons. Dés ce soir, pendant que le château dormira, » dit-elle d'une voix claire. « Vous savez ce qu'est Joffrey. Le trône me revient de droit.

- Plus vous tardez, plus vous donnez du temps à Cersei pour se préparer. Au moment où Robert mourra, ce sera déjà trop tard pour nous tous. »

Ned secoua la tête lentement et se détourna. Il se dirigea vers les arches donnant sur la cour. Elle fronça les sourcils. Elle n'avait pas le temps de le voir hésiter, tergiverser, refuser. Son jeune oncle l'intima au calme, mais elle avait assez patienté. Si elle n'avait pas le soutien final de du Protecteur du royaume, les choses seraient bien trop longues. Bien trop difficiles à mettre en place.

« Lyarra, vous n'êtes pas l'héritière de Robert.

- Je suis sa fille légitime. La seule, l'unique fille du roi Robert Baratheon. Que voulez-vous de plus ?

- La ligne de succession ne passe pas par les femmes, » la coupa-t-il avec dureté.

- La ligne de succession ne comptait pas lors de votre rébellion contre le Roi Fou, elle ne doit pas compter maintenant, » intervint le jeune Renly. « Que pensez-vous faire ?

- Je ne déshonorerai pas les dernières heures de Robert en répandant le sang dans son château. Quand il sera mort, je ferai valoir mon titre. J'annoncerai la bâtardise de Joffrey. A cet instant seulement…

- Vous vous ferez tué ! Mon oncle, entendez raison, soumettez vous aux Lannister et laissez-nous creuser leur chute sous leurs pieds ! »

Il la regarda dans les yeux comme il aurait regardé un enfant capricieux. Avec froideur et mépris. Elle serra les dents et hocha la tête en reculant d'un pas. La Main disparut dans ses appartements et claqua la porte. La conversation était terminée, tout comme le règne de Lord Stark. Mort avant d'être né. Un projet avorté. Un plan miné. Elle ferma les yeux et fit le deuil de tout ce dont elle avait cru. Le courage d'Eddard s'était mu en honneur crasse, un honneur qui ne lui apporterait que la mort et pire encore la souillure. Elle jeta un regard froid à Renly Baratheon. Et ils s'éloignèrent. Elle prit son bras, leur pas était plus lent. S'il fallait faire semblant, il fallait commencer maintenant.

Elle le sentit la mener jusqu'au bois sacré. Il la connaissait vraiment bien. Elle avait besoin de ses dieux, même si ces derniers n'entendaient rien à Port-Réal. Ils s'arrêtèrent devant le vieux chêne. Elle resta debout, yeux fixés sur son écorce sur laquelle grimpaient la fumevigne. Dieux avez-vous abandonné les Stark ? Rendez l'esprit au seigneur du Nord. Elle s'agrippa au bras de son oncle comme elle l'aurait fait à une bouée si elle était en train de se noyer. Lui-même la regardait faire avec une tristesse et une inquiétude palpable. Ils n'étaient pas seuls, mais personne ne vint les déranger, ou ne tenta de s'approcher. Ils formaient une bulle protectrice autour d'eux, une bulle de silence.

« Que vas-tu faire ? » demanda-t-il finalement. « Que veux-tu que je fasse ?

- J'ai déjà prêté allégeance au prince Joffrey. Je ne risque rien.

- Cersei…

- Se soumettra à son fils quand elle lui aura posé une couronne sur la tête, » dit-elle d'une voix blanche. « Je veux que vous retourniez à Accalmie. Maintenant. Travaillez avec Stannis, préparez votre prochaine attaque, formez toutes les alliances possibles. Et quand vous serez prêts, attaquez Port-Réal. Ce jour-là je serai prête. Suis-je claire ?

- Oui, Ly… Oui, votre majesté. »

Il lâcha son bras et s'inclina devant elle comme jamais il ne l'avait fait. Comme il l'aurait fait devant sa reine. Elle lui sourit avec tristesse et lui fit signe de partir. Ce qu'il fit, la laissant seule dans ce jardin. Elle serra ses mains l'une dans l'autre. Elle savait que Baelish s'était précipitée sur la Main – le Protecteur du royaume. Peine perdue. Il n'écouterait pas ce volatile de malheur plus qu'il l'avait écoutée elle. Il tenterait de soudoyer les gardes, il voudra faire arrêter les Lannister. Il ne parviendrait qu'à y perdre la tête. Et sa famille… Oh, pauvre Sansa. Pauvre jeune fille. Elle avait voulu qu'elle perde ses illusions. Elle avait voulu la voir grandir, la voir devenir moins naïve. Quelle cruauté qu'elle fût ainsi obligée d'ouvrir ses beaux yeux. Elle ne pourrait pour elle. Son père avait enterré sa vie en même temps que la sienne.

Elle rassembla ses esprits et laissa de côté ses pensées vindicatives. Aujourd'hui, elle devait être une parfaite petite princesse. La parfaite sœur aînée du roi. Elle se dirigea vers la salle du trône où, comme elle s'y attendait, elle trouva Joffrey, sa mère, le Grand Mestre Pycelle et la Garde Blanche. Elle s'inclina profondément, tandis que la reine s'avançait et ordonnait qu'on l'arrête. Les gardes se jetèrent sur elle, jusqu'à ce que son frère élève la voix.

« Mère ! D'où tenez-vous le droit d'arrêter ma sœur ?

- Elle complote contre nous, mon roi, » répondit-elle, les yeux en flammes. « Elle tente de prendre votre place depuis que Lord Stark est à Port-Réal. Elle vient vous faire tuer par ses sbires.

- La princesse Lyarra a prêté allégeance sitôt que nous sommes ressortis de la chambre de notre père, » la coupa-t-il brutalement en s'avançant vers elle. Les gardes s'écartèrent. « Je la tiens en très haute estime et j'exige qu'il en soit de même pour toute la cour.

- Joffrey…

- C'est votre majesté, mère. Je suis votre roi. Vous m'écouterez et vous m'obéirez comme tous mes sujets. »

Il tendit la main à sa sœur qui la saisit et se redressa enfin. Elle lui adressa un sourire reconnaissant et apeuré. Volontairement apeuré. Lorsqu'elle croisa le visage crispé de sa belle-mère, elle retint un air victorieux. Que son frère se désigne comme étant le roi lui annonçait involontairement que son père était mort. Elle accusa le coup et s'assit sur le haut fauteuil qu'on avait apporté près du trône. Elle était à gauche du roi, la droite étant réservé à la reine régente. Se faisant, le monde s'amassait dans la salle du trône, alerté par les cloches qui sonnaient à tout rompre. Le roi est mort, vive le roi, songea-t-elle tristement. Et quel roi se présentait. Il s'assit sur le trône, prenant une allure arrogante qui ne faisait que rappeler que le souverain n'était que trop jeune et trop inexpérimenté. Et trop fou, déjà.

Bientôt, c'était la Main qui entrait, accompagnée de sa garde et de Janos Slynt, commandant du Gué. Alors que la grande porte s'ouvrait, elle entendit déclamer ces mots :

« Saluons tous sa majesté Joffrey des maisons Baratheon et Lannister, premier de son nom, roi des Andals et des Premiers Hommes, suzerain des Sept Couronnes et Protecteur du Royaume ! »

Lord Stark lui lança un regard qu'elle ne lui renvoya pas. Elle se contenta de l'observer, lui et sa garde. Ce qu'il pensait faire… Elle aurait pu l'en empêcher. Sans doute. Il aurait fallu de faire disparaître le testament de Feu le roi Robert. Si elle avait eu plus de temps et s'il l'avait ne serait-ce qu'entendu, elle l'aurait peut-être fait. Mais ses actions irréfléchies avaient coûté la vie de son père. Il était temps qu'il se mette face à ses responsabilités et face aux implications de son soi-disant honneur. Joffrey, lui, ne le lâchait pas des yeux.

« J'ordonne au Conseil de prendre toutes les dispositions nécessaires pour mon couronnement, » ordonna-t-il avant d'ajouter. « Je veux être couronnés sous quinzaine. Aujourd'hui je vais accepter les serments de fidélité de mes loyaux conseillers.

- Ser Barristan. Je crois qu'aucun homme ici présent n'a jamais pu mettre en doute votre honneur. » Lord Stark tendit un papier roulé au vieux chevalier. Vous faites une grossière erreur…

- Le sceau du roi Robert. Intact. Par la présente, Lord Eddard Stark est nommé Protecteur du Royaume afin de gouverner en tant que régent jusqu'à ce que l'hériter atteigne sa majorité.

- Puis-je voir cette lettre, Ser Barristan ? »

Cersei se leva et saisit le testament que le chevalier lui présentait. Le roi lançait des regards interloqués, inquiets et agacés autour de lui, comme une biche prise dans la lumière d'une torche. Elle-même se tendit sur son fauteuil, serrant les accoudoirs dans ses mains. Son regard ne quittait pas Lord Stark qui ne cillait pas. Quelle confiance il avait en ce bout de parchemin. Quelle confiance il avait en l'honneur inexistant des Lannister. Elle sourit en lisant les mots tracés là et joua avec les coins de la feuille.

« Protecteur du Royaume. Est-ce là votre bouclier, Lord Stark ? » fit-elle en déchirant d'un geste sec les dernières volontés de son défunt époux. « Un morceau de papier ?

- C'était les volontés du roi…

- Nous avons un nouveau roi. Lord Eddard, lors de notre dernier entretien vous m'avez donné un petit conseil. Permettez-moi de vous rendre la politesse ployez le genou, messire. Ployez le genou, et jurez fidélité à mon fils et nous vous autoriserons à finir vos jours dans les grises terres désolées que vous appelez votre patrie.

- Votre fils n'a aucun droit au trône.

- MENTEUR ! » hurla Joffrey, rougeaud. Elle ne put s'empêcher de sursauter.

- Vous vous condamnez par votre propre bouche, Lord Stark. Ser Barristan, saisissez-vous de ce traître. »

Joffrey se leva d'un bond et ordonna que l'on tue tous les Stark, tous les hommes des Stark, qu'on les tue tous. Elle ferma les yeux un bref instant. Etait-ce déjà la fin ? Eddard répliqua en ordonnant au commandant du Gué qu'il arrête la reine et ses enfants et qu'il les enferme dans leurs appartements. Elle secoua la tête lentement. Il ne la vit pas. Et tout s'enchaina. Il ne fallut que quelques secondes pour que les soldats du Nord se fassent tous massacrer sous le regard stupéfait de leur seigneur. On ne soudoie pas un homme de la reine Cersei Lannister. Elle vit Littlefinger l'approcher. Elle dut lutter contre elle-même pour ne pas se lever. Il appliqua un poignard en acier valyrien et poignée en os de dragon contre la gorge de Lord Stark. Elle entendit ce qu'il lui dit au dessus du fracas des armes.

« Je vous avais dit de ne pas vous fier à moi. »

Si elle en doutait encore, elle se trouvait assurée d'une chose : Baelish ne courait qu'après sa propre réussite, sa propre vie. Les promesses qu'il avait faite à Lady Catelyn n'avaient été que le masque de ses actions. Le veuvage de son ancien amour ne l'arrangerait que trop. Il lui jeta un regard qu'elle perçut comme un avertissement. Oh, Lord Baelish. Mais jamais je ne me suis fiée à vous. Sa vengeance viendrait, comme l'hiver annoncé par les Stark. Et quand elle serait là, personne n'y échapperait. Et surtout pas lui. Elle jeta un coup d'œil aux Lannister près d'elle. Et surtout, surtout pas eux.