Un petit détail du premier chapitre a changé. Au début, l'action se déroulait quelques semaines avant le prologue mais pour des raisons scénaristiques, ça se passe finalement un peu plus d'un an avant.


Chapitre 6 : Un espoir brisé par la mort

Jordan a disparu depuis une semaine et un jour. Je ne sais pas si je vais retrouver mon ami vivant, j'ai peur de découvrir que son absence est due à une créature de la nuit. Mon angoisse a augmenté tout le long de la semaine et j'ai supplié Lucian de me laisser aller à la nocturne pour me changer les idées. Selon lui, mes cours devraient être suffisants pour m'occuper mais j'ai besoin d'un endroit que je connais bien et où je me sens comme chez moi, pas d'un repaire de Lycans où j'ai l'impression d'être soit une prisonnière, soit un éventuel repas. J'ai eu la surprise d'obtenir un coup de main de Xristo qui a déclaré que j'étais capable de passer une soirée tranquille sans m'attirer d'ennuis, d'autant plus que Lucian est lui-même présent à la librairie avec Raze. Pourtant, le chef des Lycans a tenu à la présence de Xristo, au cas où Kraven ait eu l'envie de faire de moi une proie pour les Vampires. Je ne suis pas satisfaite de ce compromis, j'ai passé l'âge d'avoir une baby-sitter, encore plus lorsqu'il s'agit d'un Lycan. J'apprécie franchement Xristo, je n'ai rien contre lui et je suis presque sûre que nous pourrions devenir amis. Pourtant, ma liberté m'importe aussi et Lucian a du mal à le comprendre, il croit que j'exagère ma situation tout en prétendant que je n'ai pas de chaînes pour m'empêcher de faire ce que je veux. J'ai juste des chiens de garde un peu trop violents et je vis actuellement dans un endroit dangereux pour moi. Rien d'anormal, selon lui.

La pluie et le vent se mêlent, les dernières personnes dehors se pressent sur les trottoirs. Assise à l'arrière de la voiture, j'observe le mauvais temps, essayant de ne pas songer à Jordan. Si je m'inquiète de trop pour mon ami, ça n'ira pas, d'autant plus que Sam, son petit-ami, est dans tous ses états. Je fais de mon mieux pour le réconforter mais ce n'est pas évident, surtout que Jordan n'a plus donné signe de vie depuis trop longtemps. La police pense que c'est en lien avec tous les autres cadavres trouvés ces derniers mois mais je refuse de croire que mon ami est mort, je garde encore un peu d'espoir. Jared a entendu parler de la disparition de Jordan et il m'a demandé s'il devait venir me tenir compagnie. Mon frère est quelqu'un de bien mais je ne veux pas le mêler à ce qu'il se passe entre les Vampires et les Lycans. Il vaut mieux pour lui rester dans l'ignorance la plus totale, raison pour laquelle je lui ai dit que je me débrouillais très bien sans lui, même si c'est un pur mensonge. De toute manière, tant que je serai retenue dans le repaire des Lycans, je ferai en sorte de ne pas avoir d'invité surprise, même si je devrai trouver des prétextes pour Damien et Lucy. J'espère que mes amis me pardonneront un jour de commencer à être si distante mais ce n'est plus un choix de ma part. J'ai voulu en savoir plus, j'ai laissé parler ma curiosité et voilà où j'en suis. Ce n'est pas très glorieux comme résultat mais, au final, je ne peux m'en prendre qu'à moi-même.

Nous arrivons enfin à la librairie et je descends la première de la voiture, m'engouffrant rapidement dans ce lieu si cher à mes yeux, saluant Charlie qui m'accueille avec un grand sourire. Nous avons le temps d'échanger quelques mots avant la venue de Kraven et de deux de ses sbires, bientôt suivis par Lucian, Raze et Xristo. Ce dernier me fait un clin d'œil avant de se poster dans un recoin sombre de la librairie. Devant le regard suspicieux de mon patron, je devine que convaincre Charlie de ne pas réagir va être plus compliqué que ce que j'avais prévu. J'explique à Charlie que Xristo est là exceptionnellement, qu'il n'a rien à craindre de lui et qu'il n'est pas concerné par l'incendie survenu il y a plusieurs mois. Mon patron est toujours aussi sceptique mais il fait un effort et se décide à me croire. Il commence à lancer la discussion sur Jordan, s'étonnant de la disparition de mon ami, me demandant si je sais quelque chose de particulier. J'ai déjà répondu à cette question au poste de police parce que je suis une amie proche de Jordan et je n'ai pas pour but de refaire ma déposition. Si j'avais eu des informations capitales à donner, je l'aurais fait, mais il n'y a rien. Et parler des créatures dont j'ai appris l'existence me vaudrait un aller-simple pour l'hôpital psychiatrique ou, si je suis cru, cela garantirait un séjour comme cobayes scientifiques pour les Vampires et Lycans.

L'entrevue entre Lucian et Kraven s'éternise, si bien que je ne suis pas rassurée. Raze est en bas, il n'hésitera pas une seconde à intervenir si la vie de son chef est menacée. Cela ne suffit pas à taire mon angoisse pour autant car je ne connais pas tout concernant les Vampires. J'ai eu peu d'indications à leur sujet, les Lycans refusent de m'en dire plus et les seuls mots que j'entends sur les buveurs de sang sont souvent chargés de haine et de dégoût. Lucian lui-même reste évasif et je le soupçonne d'avoir dit aux autres Lycans de me maintenir dans l'ignorance. Xristo m'a appris que leur chef n'est pas du genre à accorder sa confiance à n'importe qui et qu'il ne le ferait jamais vis-à-vis d'une femme. J'ai encore une fois voulu en apprendre plus mais je me suis heurtée à un silence catégorique de tout le monde. J'ai eu le temps de dresser la liste des sujets à ne pas aborder avec les Lycans. Leur passé d'esclaves arrive en tête, avec leurs transformations et l'origine de la haine entre les deux espèces. Pour Lucian, c'est encore plus compliqué. Je dois éviter de parler de femmes Lycans puisqu'il n'y en a aucune et de femmes Vampires car ce dernier qualificatif a tendance à le mettre en colère. Raze a déjà subi un accès de rage de Lucian par ma faute et je n'ai plus tenté la moindre discussion concernant les Vampires de sexe féminin. Je garde pourtant en mémoire la réaction de Lucian car c'est sûrement important pour en savoir plus sur lui.

- Eden ?

Je croise le regard intrigué de Xristo et je souris maladroitement. Je dois sembler ailleurs, plongée dans mes réflexions, mais je me vois mal lui expliquer que je songe à Lucian et aux Vampires. Pour m'occuper l'esprit, je range un peu mieux quelques livres sous l'œil acéré de Charlie. Mon patron n'est pas dupe, il a dû deviner que quelque chose ne tourne pas rond et que je lui cache des secrets importants. Ce n'est pas une raison pour lui dire ce que je sais, il a eu assez de surprise avec l'incendie à la librairie et je n'ai pas envie d'ajouter de la terreur dans sa vie. Alors que j'inverse deux tomes d'une trilogie pour les remettre dans le bon ordre, je distingue du mouvement au-dehors. Même si se promener tard n'est pas un crime, j'ai tendance à devenir paranoïaque depuis que je sais que des Vampires rôdent la nuit. Le changement de comportement de Xristo confirme mes craintes en un instant. Il perd son air décontracté pour se mettre aux aguets, le corps tendu dans l'attente d'une confrontation. Les trois silhouettes se rapprochent de la librairie, passant sous l'un des réverbères qui les illumine brièvement. Je serre les dents en reconnaissant certains des sbires de Kraven, rejoignant soudain Charlie en lui demandant d'aller se mettre à l'abri dans l'arrière-boutique, insistant pour sa sécurité, lui recommandant de la fermer même si une simple porte ne suffira pas à arrêter de telles créatures.

Alors que les Vampires entrent dans la librairie, je pense bêtement que je viens de commettre une erreur. J'ai laissé mon patron s'enfermer mais je suis encore là, bien visible et vulnérable. Xristo ne me donne aucun ordre, il se contente de s'avancer vers ses opposants, s'interposant entre eux et moi. J'ai cru, en venant ce soir, que le danger viendrait de l'intérieur, de Kraven lui-même, mais il nous a pris par surprise en envoyant d'autres de ses serviteurs pour nous coincer là. Comme pour me prouver que le hasard n'a pas sa place, il n'y a personne dehors, aucune âme assez folle pour sortir alors que la nuit est tombée, aucun témoin capable de voir que quelque chose ne va pas ici. Les Vampires ont les yeux d'un bleu électrique surprenant, si lumineux que j'en reste fascinée quelques secondes, jusqu'au moment où Xristo se met à grogner. Ses membres sont parcourus de spasmes et j'ai l'étrange impression que sa stature est plus imposante qu'avant. La raison de ce sentiment soudain me heurte alors que je prends conscience du fait qu'il est en train de se transformer. Sa nature de Lycan apparaît peu à peu mais je n'ai pas peur, j'ai déjà assisté à une métamorphose le jour où Lucian m'a parlé des créatures qui m'entourent. Et alors que je devrais fuir en courant pour échapper à toute cette folie, je ne bouge pas.

L'un des Vampires esquisse un rictus amusé et fait signe à ses compagnons de ne pas intervenir. Il se jette ensuite sur Xristo sans la moindre crainte. Sauf que le Lycan n'est pas long à réagir et il l'attrape à la gorge avant de serrer avec une force incroyable. Le Vampire pousse un sifflement en se débattant, tentant de se défaire de l'emprise de Xristo. Mais ce dernier est transformé, ce qui lui octroie beaucoup de puissance. Les autres Vampires entrent dans la bataille, attaquant tous les deux en même temps dans le seul but de déstabiliser le Lycan. Je recule précipitamment et décide de descendre prévenir Lucian, tant pis si Kraven ajoute cela dans sa liste d'arguments pour me tuer. Je me cogne contre une personne solide et chancèle, remarquant le regard bleu de l'homme qui se tient devant moi. Bien sûr, alors que je veux aller chercher des secours, je me retrouve face à un Vampire. Ce dernier me tire violemment par le poignet pour dégager son chemin, me faisant dégringoler les dernières marches des escaliers. Je ne retiens pas le gémissement de douleur qui franchit mes lèvres alors que je me masse la tête. La situation dégénère encore plus vite que tout ce que j'aurais pu croire et le visage de Kraven au-dessus de moi me confirme que le pire n'est pas encore passé et qu'il peut me réduire à l'état de cadavre en moins d'une respiration.

- Si tu touches à un seul de ses cheveux, gronde Lucian, tu pourras dire adieu à notre accord et à tes rêves de conquête.

- Ce n'est qu'une humaine insignifiante, persifle Kraven avec colère. Elle en sait de trop sur nous.

- Elle ignore encore beaucoup de choses et, crois-moi, elle n'est pas à craindre. Que peut une humaine contre des Vampires ou des Lycans ?

Ils s'affrontent du regard pendant un long instant puis Kraven ordonne à ses hommes de battre en retraite. Raze m'aide à me relever et je vérifie que je suis dans un état présentable avant de remercier Lucian. Je ne sais même pas pourquoi je le fais alors que je suis principalement en danger à cause de lui et de sa protection mais je me sens plus polie, ce qui est fortement ridicule. Nous remontons tous les trois et trouvons Xristo encore transformé avec du sang sur son pelage. Quelques balles sont au sol alors que d'autres tombent de ses plaies avec un bruit écœurant. Je suis secouée par ce qu'il y a eu, je ne parviens pas à associer les mots Vampires, Lycans, combats et librairie. Je m'oblige à respirer longuement pour me calmer avant de jeter un coup d'œil à Lucian.

- Que voulait Kraven ?

- Rien d'important pour vous, Eden.

Je ne suis pas prête à accepter cette réponse un peu trop évasive à mon goût. Il vient quand même d'y avoir une confrontation physique entre des Vampires et un Lycan ! J'aimerais lui imposer mon point de vue, lui montrer qu'un humain banal ne peut pas s'acclimater à une telle situation sans poser de questions et sans obtenir de réponses satisfaisantes. Je ne parviens pourtant pas à m'exprimer tout de suite car Xristo reprend forme humaine devant nous, sans la moindre pudeur. Et comme si ce détail n'est pas déjà suffisamment embarrassant, Charlie arrive, son regard alternant entre le corps nu de Xristo et moi. Avec un peu de chance, il n'a pas vu la transformation du Lycan en humain mais ça n'en reste pas moins étrange et suspect pour lui, comme ses yeux le prouvent assez bien. Je devrais essayer de lui sourire pour lui garantir que tout va bien, qu'il n'a aucune raison de s'inquiéter, que Xristo n'a rien d'un homme dérangé qui aime se balader sans le moindre vêtement mais je ne tiens pas à être encore plus douteuse en cherchant des excuses incroyables. Je jette un coup d'œil désespéré à Lucian, me surprenant moi-même d'oser me tourner vers lui pour obtenir de l'aide. Il semble avoir vu mon air suppliant car il se racle la gorge avant d'avancer de quelques pas dans la direction de Charlie, tirant un mouvement de recul à mon patron.

- Nous n'allons pas abuser plus longtemps de votre temps.

- Quelqu'un peut m'expliquer pourquoi il y a un homme nu dans ma boutique ? Et pourquoi j'ai été forcé de m'enfermer ?

Je sens que Charlie est sur le point de perdre son sang-froid, ce que les trois Lycans remarquent eux-aussi. Raze, qui s'est tenu en retrait, s'approche de mon patron avant de sortir une seringue d'une poche intérieure de son manteau. Je détourne les yeux alors qu'il endort Charlie, continuant toutefois de me dire qu'ils sont assez fous pour se promener avec des produits dangereux sur eux.

- Est-ce qu'il ira bien en se réveillant ? demandé-je avec anxiété.

- Il aura sans doute un léger mal de tête, me répond Lucian, mais ce sera passager. Les événements de ce soir seront flous dans son esprit et il ne devrait pas se rappeler ce qu'il a pu voir.

- Et ça vous arrive souvent d'endormir les gens ? ironisé-je.

- Raze a pris cette seringue dans votre intérêt, au cas où nous ayons un problème plus important avec les Vampires.

Je ne le questionne pas, je ne suis pas certaine de vouloir en savoir plus sur les raisons de Lucian. Je regarde brièvement le corps endormi de Charlie, priant pour que les Lycans sachent exactement ce qu'ils font. Raze reproche à Xristo de ne rien avoir pour s'habiller mais, comme la voiture est sur le trottoir opposé, il ne devrait pas y avoir de souci. En espérant toutefois que personne ne soit soudain poussé par une brusque envie de venir se promener ici. Lucian m'autorise à monter à l'avant du véhicule tandis qu'il prend place derrière le volant. Xristo nous a conduits jusqu'ici mais un homme nu comme conducteur nous attirerait des ennuis si nous tombons sur la police. Quant à Raze, il préfère veiller sur les alentours et pouvoir réagir rapidement plutôt que de conduire. Je tente de me détendre mais ce n'est pas évident, en partie parce que je suis encore secouée par ce qu'il y a eu dans la librairie et ensuite à cause de la vitesse de la voiture. Lucian semble si énervé que ça se ressent dans sa manière de prendre les virages, si bien que je commence à regretter de ne pas rentrer par moi-même. Lorsque nous arrivons à destination, Raze et Xristo sont les premiers à descendre de voiture alors que Lucian me demande d'attendre un peu avec lui. Je prends ça comme un ordre à ne pas discuter et je lui obéis, même si, intérieurement, je ne trouve pas ça très glorieux d'accepter d'être commandée de cette manière. Pourtant, mon cerveau a compris le plus important, c'est-à-dire le fait que je ne suis qu'une humaine mortelle face à un Lycan.

- À quoi pensiez-vous, au juste, quand vous êtes descendue nous voir ?

Je ne saisis pas très bien la nature de sa question, surtout à cause du ton froid qu'il a employé. Est-ce que je ne suis vraiment qu'une pauvre écervelée à ses yeux ? Je n'ai pas prévu de m'adapter à cet environnement étrange qui m'entoure alors que les Lycans refusent de s'acclimater à la vie humaine au-dehors de leur repaire. Alors autant dire que l'interrogation de Lucian finit par faire céder mes nerfs, faisant disparaître le calme que j'affiche depuis que nous avons quitté la librairie.

- Trois Vampires ont attaqué Xristo et j'ai cru bon de vous prévenir, réponds-je. Mais apparemment, c'était une mauvaise idée puisque vous déchargez votre colère sur moi !

- Vous croyez pouvoir vous mêler de nos affaires, Eden, mais vous faites fausse route depuis le début. Kraven aurait trouvé là une nouvelle excuse pour vous réduire au silence et j'aurais eu du mal de le convaincre du contraire.

- Je n'ai pas besoin de vous pour m'en sortir, répliqué-je sur un ton furieux.

- Si nous vous laissons quelques minutes sans la moindre protection, vous pouvez dire adieu à votre existence. Les Vampires sont dénués de bonté, il serait temps que vous en preniez conscience.

Parce qu'il croit sincèrement que j'ai une meilleure opinion des Lycans ? Ces deux espèces ne représentent pour moi que la destruction et le chaos, le genre de choses effrayantes dont on aimerait se passer. Puisque Lucian considère que je n'ai pas mon mot à dire alors il est inutile de préciser que je m'inquiétais pour Raze et lui ainsi que pour Xristo puisqu'ils étaient en sous-nombre par rapport aux Vampires. Sans même un regard pour Lucian, je sors de la voiture et me dirige à grands pas vers l'opposé du repaire, n'ayant pas la moindre envie de continuer à côtoyer des créatures qui sous-estiment les humains. Je ne peux pas aller bien loin car Lucian est plus rapide que moi et il n'a aucun mal à me rejoindre avant de m'attraper par les épaules pour me tourner vers lui.

- Que comptez-vous faire ?

- Retourner vivre auprès de personnes normales qui ne chercheront ni à me tuer, ni à m'isoler.

- Nous faisons ça pour votre bien, Eden.

- Chez moi, le bien ne consiste pas à faire suivre quelqu'un en permanence.

- Combien de répétitions vous faudra-t-il ? Sans nous, vous pouvez déjà dire adieu à la vie.

- Sans vous, je n'aurais pas eu d'ennuis.

C'est un coup bas, j'en ai parfaitement conscience. Je ne sais même pas si c'est lui ou Kraven qui a choisi le lieu de leurs réunions mais je ne suis pas en état de réfléchir alors que j'ai envie de dormir et que j'ai eu ma dose de surnaturel. À tout cela se rajoute mon anxiété concernant la disparition de Jordan ainsi que les questions de mon frère sur mon manque de communication. Je lui réponds peu, je refuse de le faire venir à l'appartement puisque je n'en ai plus et j'ai encore de la chance qu'il n'ait pas décidé de me rendre visite sans mon accord. Sans compter les cours qui m'intéressent peu maintenant que je me retrouve entre deux espèces de créatures censées être imaginaires. Louper mon année n'aidera personne et je ne veux pas décevoir mes parents. Et je n'oublie pas Lucy et Damien qui finiraient par se douter que quelque chose ne tourne pas rond avec moi. Alors oui, je dis la première chose qui me traverse l'esprit face à un Lycan qui pourrait facilement me tuer mais je ne vais pas tarder à craquer s'il insiste de trop. Lucian me relâche sans pour autant me quitter des yeux, ce qui me donne l'impression d'avoir gagné une manche tout en perdant une partie. Son regard exprime plusieurs émotions, il me semble percevoir des remords, de la tristesse et de la résignation, mélange assez étonnant de sa part.

- Peut-être avez-vous raison sur ce point mais n'oubliez pas que votre chef est responsable lui-aussi. Kraven sait qu'il nous a écoutés lors de l'une des nocturnes.

Ce qui signifie clairement que Charlie est également en danger. Et contrairement à moi, il ignore la nature réelle de nos visiteurs, même s'il est de plus en plus persuadé qu'ils ne sont pas humains. J'aimerais continuer à parler avec Lucian mais la fatigue est pesante et je sens que mes arguments n'auront pas beaucoup d'effet. Je soupire avant d'accepter de le suivre, à contrecœur, dans le repaire des Lycans. Il me laisse devant la porte de la pièce qui me sert de chambre et s'en va sans un mot. Je me demande un instant si je l'ai vexé mais cette question s'efface vite de mon esprit alors que je me change pour me glisser sous les draps du lit. J'ai obtenu des couvertures supplémentaires après avoir fait comprendre aux Lycans que je n'avais pas prévu de mourir de froid. Xristo a bien ri, il a même pu faire de l'humour en déclarant qu'il y a d'autres moyens de se réchauffer et qu'il peut me le prouver. Au moins, lui, il ne se prend pas trop au sérieux et il détend l'atmosphère à sa manière. Si je parviens à passer une bonne nuit, peut-être que je pourrai me lancer dans une longue conversation avec Lucian. Mais seulement si je dors correctement.

OoOoOoO

Je n'ai pas cherché à parler de religion avec les Lycans mais s'ils honorent un Dieu particulier, il va falloir que je le remercie. Lucian m'a donné son accord pour que je passe le week-end chez mes parents et je suis bien contente de m'éloigner de l'ambiance étrange du repaire. Ici, il n'y a aucun grognement hormis celui du chien du voisin, aucun regard de travers parce que je suis une humaine au milieu de créatures lycanthropes et aucun coup de froid à cause d'un manque évident de chauffage. Mon seul problème actuel, c'est le fait de devoir mentir à ma famille sur une maladie contagieuse que je n'ai pas eue et sur les personnes que je côtoie. Mes parents connaissent Lucy et Damien depuis plusieurs années mais je me vois mal leur parler de Lucian ou des Lycans. Je leur fais croire que tout va bien, que mes cours me plaisent, que je n'ai aucun doute sur mon cursus scolaire et que je mets toute ma détermination dans mon apprentissage. C'est loin d'être la vérité et rien ne m'empêche de leur dire que la brusque disparition de l'un de mes amis me perturbe. Pourtant, je ne me sers pas de cette excuse, je leur cache que mes études ne sont plus si attrayantes et j'évite de les inquiéter avec le cas de Jordan. Les disparitions font la une des journaux assez souvent ces derniers temps et je ne tiens pas à ce qu'ils soient sur leurs gardes tous les jours en se demandant s'il m'arrivera quelque chose.

- Jared nous a confirmé que tu continuais les nocturnes, commence ma mère. Je pensais que tu arrêterais dès la deuxième semaine de cours.

J'ai oublié qu'il ne faut jamais rien confier à mon frère au risque de voir nos parents au courant de tout. Et il y a ensuite l'optimisme de ma mère sur mes études et mon travail à la librairie. Pour elle, les deux ne sont pas compatibles, je dois faire un choix, même si je lui ai prouvé à plusieurs reprises que je peux les associer.

- Je n'y vais que le vendredi et la soirée passe vite, j'ai le week-end pour m'en remettre.

Si bien sûr, j'enlève le vacarme qu'il y a chez les Lycans. Je souris à mes parents puis m'occupe de mettre la table, esquivant leurs regards curieux. Je manque de faire tomber une assiette lorsque la sonnerie de mon portable résonne, encore plus lorsque je découvre le nom de Lucian qui s'affiche. Je résiste à l'envie de faire semblant de n'avoir rien entendu, sachant pertinemment que s'il appelle, c'est qu'il a une bonne raison. Je m'excuse auprès de mes parents, partant dans une autre pièce pour décrocher.

- J'ai une nouvelle qui risque de vous déplaire, Eden.

- Encore une de plus ? ironisé-je.

- Votre ami Jordan a été retrouvé.

Mon sang se glace et je dois m'asseoir sur le canapé pour ne pas m'effondrer. Le ton du Lycan est si sombre que je devine sans peine le reste de ce qu'il a à m'annoncer. Mon ami est mort, c'est son cadavre que la police a fini par retrouver dans une ruelle, abandonné là. D'après Lucian, il s'agit de l'œuvre des Vampires mais j'ai beaucoup de mal à y croire. Même si Kraven me déteste et qu'il me considère comme une potentielle menace, je ne vois pas pourquoi il s'en prendrait à l'un de mes amis. Je ne parle pas tout de suite, gardant le silence, essayant de ne pas pleurer, la gorge nouée par le chagrin.

- Est-ce que quelqu'un a prévenu sa famille ? demandé-je.

- Je l'ignore.

Cette réponse est trop évasive à mon goût, quelque chose ne va pas mais je ne parviens pas à déterminer quoi. Je fronce alors les sourcils, comprenant ce qui me dérange tant.

- Comment savez-vous pour Jordan ?

- Nous ne passons pas notre temps dans notre repaire, Eden. Raze avait quelque chose à faire et il a vu l'attroupement qui se formait. Il a réussi à obtenir quelques renseignements et c'est de cette manière qu'il a compris que c'était votre ami disparu.

- Comment suis-je censée annoncer ça à Sam ? paniqué-je.

- Qui est Sam ?

- Son petit-ami. Je lui ai dit que tout se passerait bien, qu'on retrouverait Jordan et que tout redeviendrait comme avant. Je lui ai donné de l'espoir alors qu'il n'y en avait plus !

- Calmez-vous Eden, m'ordonne le Lycan. Je vais venir vous chercher.

Il raccroche sans me laisser le temps de lui dire que ce n'est pas la peine de faire le déplacement, que tout ira bien. Mes parents sont dans l'encadrement de la porte, je ne les ai même pas vus arriver. Ma mère a une expression légèrement inquiète sur son visage alors qu'elle s'approche.

- Il y a eu quelque chose de grave ?

- L'un de mes amis a disparu depuis plus d'une semaine, son corps vient d'être retrouvé.

Je finis seulement ma phrase que les larmes jaillissent sans que je puisse les retenir. Jordan était quelqu'un de bien, sa mort me heurte, d'autant plus si ce que Lucian a dit est vrai. Car dans ce dernier cas, je suis l'unique responsable de ce qu'il s'est passé. Ma mère prend place à côté de moi avant de me serrer dans ses bras. Je recule doucement, brisant son étreinte et essuyant mes yeux, lançant un regard désolé à mon père. Il paraît surpris et avance à son tour.

- Tu sembles sur le point de t'excuser, Eden.

- J'aurais aimé que notre week-end se passe mieux mais je vais devoir partir, un ami ne tardera pas à arriver pour me ramener.

Mes parents échangent un coup d'œil surpris mais ils ne disent rien. Je me relève et tente de sourire avant d'aller m'accouder à la fenêtre, guettant la rue. Je ne sais pas si Lucian sera seul ou si quelqu'un l'accompagne mais, intérieurement, je suis pressée de quitter mes parents, même si j'ai avoué le contraire. Tout cela commence à m'éloigner d'un monde normal et, comme avec Charlie ou mes meilleurs amis, je refuse d'inclure ma famille dans cet univers étrange. Je perçois enfin un véhicule familier et c'est Xristo qui en sort. Je lui fais signe avant d'embrasser mes parents qui insistent pour sortir avec moi. J'arrive à les convaincre de rester au chaud et je rejoins Xristo qui m'accueille avec un sourire crispé.

- Lucian n'a pas tenu compte des feux rouges, juste pour te chercher.

- Créer un accident n'aurait pas été très agréable pour vous. Et ça vous aurait ralenti.

- Il avait peur que tu fasses quelque chose de mal, que tu décides d'agir dans ton coin en t'attirant des ennuis.

- Ce n'est pas mon style, répliqué-je. Ce sont les ennuis qui viennent me voir, pas le contraire.

Je rentre dans la voiture et m'installe à l'arrière, à côté de Raze. Ce dernier est muet et il garde le silence même quand je lui demande des détails. J'ai encore une fois l'impression que quelque chose ne va pas mais, cette fois-ci, je suis incapable de savoir quoi. Puisque le calme semble être obligatoire, je regarde le paysage, songeant à ce que je viens de faire. Sans même m'accorder un instant de réflexion, j'ai quitté mes parents et notre week-end en famille. Je soupire et croise le regard de Lucian dans le rétroviseur.

- Cessez de vous sentir coupable, Eden.

- Vous ignorez ce que je ressens, Lucian. J'ai perdu un ami et, d'après vous, c'est l'œuvre de Kraven ou de l'un de ses sbires. Ils n'avaient aucune raison de s'intéresser à lui, à part pour me faire du mal. Vous ne pouvez sans doute pas comprendre ça.

- Vous vous trompez à notre sujet.

Son ton s'est durci, comme à chaque fois que je fais référence, aussi bien implicitement qu'explicitement, à sa vie de Lycan. Je n'ai rien dit de spécial, pourtant, mais j'ai bien l'impression d'avoir remué en lui des souvenirs douloureux. Xristo et Raze sont tendus suite à mes paroles, comme si je venais d'insulter tout le monde sans même m'en apercevoir. Je décide de prendre mon courage à deux mains, tant pis si je provoque les Lycans.

- Je n'aurais aucune raison de me tromper si on me parlait un peu plus de vous. Vous refusez de vous livrer sur vos vies.

- Et nous ne le ferons pas plus, même si vous insistez, me répond Lucian.

- Dans ce cas, ne vous étonnez pas que je sois complètement hors sujet. Vous êtes bien trop borné.

La voiture se stoppe brusquement, me tirant une grimace. Lucian a enfoncé le frein et, heureusement, nous sommes en-dehors de l'agitation de la ville. Je n'ai pas fait attention à l'endroit où il nous emmène mais ce n'est pas au repaire des Lycans, j'en suis convaincue. Raze marmonne que je vais trop loin et que je risque ma peau, approuvé par Xristo, mais je les écoute à peine, fixant Lucian. Ce dernier inspire longuement avant de sortir du véhicule en claquant la porte, me faisant signe de le rejoindre. Nous laissons les deux autres dans la voiture et nous éloignons un peu.

- Un jour, vous saurez la vérité, Eden. Sachez seulement que certains souvenirs sont plus durs à révéler que d'autres.

- Pourquoi n'avez-vous pas dit cela dans la voiture ?

- Parce qu'il y a autre chose que je dois vous avouer. Votre ami, Jordan, n'a pas été tué par un Vampire. C'est un Lycan errant qui est responsable de sa mort.

Nous restons face à face alors que je sens mon cœur battre plus fortement. Il m'a menti pour mieux se rattraper ensuite. Et étrangement, il m'accorde sa confiance sans songer un seul instant que je pourrais lui en vouloir. Il me reste à comprendre pourquoi mon ami a été la cible privilégiée d'un lycanthrope.