Derrière ses paupières dansaient toujours des spirales aux nuées de couleurs. La pesanteur semblait avoir modifié ses lois physiques pour laisser place à un doux engourdissement global, un flottement douillet. A l'intérieur de sa cage thoracique, les poumons de l'adolescent se retractaient et se glonflaient avec force et profondeur. Et son sexe rétrecissait sur son ventre, au cœur d'un tapis de poils pubiens fins, bouclés et doux.
Après un instant, l'adolescent finit par se rouler en boule. Sur ses joues s'étalait une couleur rougeâtre, due à l'afflut de sang provoqué par l'excitation sexuelle et par la honte qui l'envahissait. A ses cotés, les yeux d'un prédateur ne perdaient pas une miette du spectacle, et ses longs doigts délicats mais puissants ne cessaient de tourbilloner sur le ventre du jeune homme, redessinant les abdominaux, appuyant sur son pelvis et imaginant l'anatomie interne, les organes encore secoués et perturbés qu'il désirait simplement arracher de ses dents. Sur la cuisse droite de l'adolescent, du sperme séchait de manière désagréable.
Will couina.
Dieu comme l'appétit qui secouait Hannibal était puissant. Ses machoires semblaient percer la surface de ses joues tant il serrait les dents pour se retenir de déchirer l'intégralité de ce corps qui transpirait. De fortes odeurs avaient envahit l'atmosphère ambiant : celle du sexe, celle du sperme, celle de la sueur et du désir. Mais pas celle de n'importe quel sexe, de n'importe quel sperme, de n'importe quelle sueur ou de n'importe quel désir. Chaque cocktail était unique et celui de Will lui montait à la tête comme des vapeurs d'alcool pour un ivrogne. Hannibal, lui, n'avait jamais expérimenté un rapport de ce type avec un garçon si jeune, et si foutrement appétissant. C'était pour lui hors de sa nature de se maitriser à ce point, de ne pas succomber. Il sombrait.
Et Will ne se dégageait pas. Il demeurait, enroulé comme un chaton, les yeux toujours fermement clos et la respiration s'appaisant. Il ne s'éloignait pas de lui, et au sein de son crâne devaient se battre tant de pensées fascinantes. Hannibal observait ce visage dans la pénombre, et pour une des premières fois depuis des années, un pincement en quelque sorte douloureux vint atteindre son cœur. L'origine ? Elle pouvait etre multiple, et il ne voulait pas la connaître. Alors, faisant appel aux dernières bribes d'humanité qui ne s'étaient pas encore laissé couvrir par la noirceur, Hannibal éloigna sa main du corps de Will avant de se lever brusquement du lit.
Ce fut cet acte qui fit ouvrir les yeux à Will. Des petites billes sombres apparurent au sein de son visage fatigué. Il n'osa pas remonter son regard jusqu'à celui de Hannibal, et s'arrêta au niveau du torse. Paradoxalement, son expression dégageait une étrange sérénité, chose relativement rare. Mais un tel appaisemment dû au simple fait d'avoir pu atteindre un orgasme par le biais d'un tiers l'avait envahit d'une sorte de calme et de paix intérieur, resistante finalement à beaucoup de questions. Quelles questions devaient-on se poser dans un tel moment de toute façon ? Will les avait écrasées sous son pied nu et avait emmerdé tout le reste. Mais Hannibal quittant le lit douillet fit revenir à petits pas la réalité, et petit à petit, lentement, le visage de Will perdait en paix.
Hannibal le perçut et voulu pousser un cri ou briser quelque chose. N'importe quoi.
Finalement, d'une manière froide et automatique, il ramassa ses vêtements et les remit, avec l'air aussi insensible qu'un robot, alors qu'un gigantesque feu faisait rage en lui. Tout ça venait-il en quelque sorte d'inverser les rôles ? Hannibal en proie à la réalité, aux questions et au combat intérieur, et Will qui s'était si appaisé ? Cette petite thérapie sexuelle n'avait pour l'instant marché que dans un seul sens.
Et c'est exactement comme ça que Will interprêta le comportement soudain distant de Hannibal : le sens unique. Car il venait de voir l'érection de son ainé, avant qu'il ne l'enferme définitivement dans un jean. Brusquement, l'adolescent se sentit égoiste et profondément coupable.
'Dé-d…'
La bouche du garçon était si sèche que presque aucun son ne put sortir, alors il toussa en se redressant légèrement. Le rouge de ses joues s'intensifia et il posa finalement son regard sur le visage de l'adulte qui lui faisait face, affrontant cette réalité avec tout le courage qu'il put rassembler.
'Désolé, Hannibal !' Cria t-il maladroitement, sans le vouloir vraiment. Il s'éclaircit de nouveau la gorge et continua, plus doucement cette fois. 'Je… je peux, tu peux, je… je peux essayer de…' Immédiatement, il dut baisser les yeux de gène, et il dut ramener ses bras contre lui.
Hannibal se tourna subitement vers Will, le torse toujours nu. Dans la lumière de la lune, la peau diaphane de son corps musclé brillait presque, de manière surréelle. Mais ce qui brillait surtout étaient ses yeux, dilatés, affamés, semi-monstrueux. La voix qui sortit de sa bouche ne laissait rien présager de chaud ou d'agréable, car elle était si profondément déshumanisée qu'elle glaçait le sang.
'Essayer quoi ?'
Will sentit un poids énorme lui tomber dans la poitrine et des frissons parcoururent son échine à une vitesse record. Son sang ne fit qu'un tour. Des instincts de survie primitifs lui indiquèrent probablement que quelque chose de dangereux allait arriver, mais il n'écouta pas ces instincts là. Il tenta tout son possible pour ne pas paniquer ou s'effrayer davantage, et bégaya faiblement.
'De...hm...soulager…'
Hannibal eut envie de frapper puissamment le visage de Will pour cette innoncence. Si seulement il savait ce qui le soulagerait… Hannibal serra les poings, puis il sembla que soudainement il réalisa dans quel état il était en train de se mettre, et à quel point il était en train de perdre le contrôle. Lui, Hannibal ? Pour ce… gamin à tête d'ange ? Le réaliser le fit se calmer en quelque sorte, mais une haine était toujours présente, car, quoi qu'il advienne, Will avait été capable de le pousser dans des retranchements si sombres en ne faisant presque rien. Non, Hannibal ne céderait pas devant ça. Doucement, le manipulateur revint, et il prit le contrôle sur son propre lui. Hannibal allait jusqu'à manipuler son propre lui.
Sa voix retrouva presque un ton normal lorsqu'il parla.
'Je ne te demande rien, Will,' commença t-il.
En entendant ceci de cette manière, Will laissa échapper un profond soupir bruyant de soulagement. La plus grande part de ce soulagement étant de sentir le danger s'éloigner. Il faillit rire en réalisant que son empathie lui faisait vraiment vivre un ascenseur émotionnel à vitesse de montagne russe.
'Mais…,' ajouta Hannibal. Et là, Will retrouva la force de lever le regard sur le futur médecin, le questionnement peint sur son visage décoiffé. 'J'aimerai quand même me soulager.'
Will ne put réfléchir et hocha bêtement la tête. Cette situation redevenait à peu près normale finalement. Ils n'étaient que deux hommes excités durant une nuit, n'est-ce pas ? Le reste, toutes les choses bizarres qu'il sentait, ne devaient provenir que de lui, non ? Oui. C'était ça.
Finalement, Will lâcha un doux rire, pour laisser sortir la nervosité. Devant la fenêtre, le corps de Hannibal était somptueux et il devait simplement se concentrer là-dessus, et réagir en adulte. Simplement ré-écouter ses hormones qui bouillaient quelque part. Oh… là ? Non, plus bas peut-être ? Hm, le cliquetis de la ceinture de Hannibal qui finalement s'ouvrit de nouveau sembla dénicher la source des hormones… Oh, oui, là. Exactement là. Maintenant, la température augmentait dans le corps de l'adolescent et il mordilla sa lèvre inférieure. Se concentrer sur le sexe, éloigner la réalité. Se concentrer sur le sexe, éloig-
Oh, désormais, Hannibal était nu.
Will déglutit, puis s'adossa à la tête de lit. Il put soutenir le regard de Hannibal encore quelques secondes, tout redevenant autour de lui bouillant, brumeux et humide. Son propre sexe durcit de nouveau et il ne fut pas sûr de s'en vouloir. Il essaya de ne pas avoir peur, mais il ne fut pas sûr de pouvoir laisser l'homme et son sexe épais et érigé faire quelque chose avec lui.
Mais l'homme lui empêcha de s'inquiéter davantage et il saisit lui-même son propre pénis chaud. Alors Will ne fit que contempler le tableau : un corps puissant et sec, parfaitement dessiné, lisse et d'apparence si doux, qui se cambra légèrement pour s'offrir des caresses. Will ne regarda plus que le corps, n'écoutait plus que les sons humides, et la lune brillante rendait cela purement magique. Une véritable toile d'artiste, pornographique et précieuse.
Will put sentir les yeux fusillant de Hannibal sur lui-même, et il se sentit en retour un peu idiot à ne pas bouger. Alors, pour aider Hannibal (car quand même, ce dernier l'avait bien caressé et soulagé), il écarta doucement ses propres cuisses, et osa jusqu'au maximum. Ce ne fut pas encore une invitation, mais ainsi, Hannibal put voir le menu ? Et cela encouragea activement les caresses. De son côté, Hannibal dévorait aussi Will du regard, et à chaque assaut sadique imaginaire et sanglant dans son cerveau, il rejettait ou transférait cela sur une pensée purement sexuelle pour ne pas dérailler. Cela fonctionnait, sauf que désormais, à ce moment précis dans son crâne, Will subissait des assauts sexuels violents et il était couvert de bleus, l'anus franchement usé. Et finalement les yeux de Hannibal, poursuivant leur descente sur la peau de Will, se posèrent sur le petit trou qu'on devinait sous les testicules. Un grognement rauque, profond et animal sortit de sa gorge, et Will en trembla. Hannibal s'activait fiévreusement, et Will finit par attraper son propre sexe en retour, soupirant de soulagement.
Hannibal ne put se retenir plus longtemps de gémir, et d'autres grondements et gémissements suivirent, mélés à ceux de Will et aux bruits humides des frottement rudes sur leurs sexes respectifs. Les deux se caressaient pratiquement en rythme, la bouche à demie ouverte, mais restant toujours à distance. Regarder, reluquer, s'imaginer avec l'autre et l'entendre suffisait à les faire monter, très haut. Jusqu'au moment où un peu par hasard leurs yeux se croisèrent. Là, ils s'accrochèrent l'un à l'autre, et il n'y eut plus aucune gène à gémir. Des cris de plaisir raisonnaient, mais cela ne dura quelques secondes, car quand Hannibal se cambra pour hurler, comme un loup devant la lune, Will se tortilla en retour. Et les deux sexes, droits et durs, subirent une éruption de liquide blanchâtre en symphonie, avec puissance et chaleur.
Ce fut la mélodie de la pluie sur les carreaux de sa chambre qui réveillèrent Will. Ses paupières cillèrent puis croisèrent le paysage venteux, soufflant, grîsatre et humide au dehors. Il en frissonna. Un tel temps donnait envie de rester au lit toute la journée. Alors il tira la couette. Puis se souvint, et sursauta en ne voyant plus Hannibal près de lui.
Après tout, ils s'étaient endormis ensemble, leurs corps dénudés abritant des esprits un peu appaisés, et soulagés.
La déception s'installa furtivement en l'adolescent, en faisant témoigner un long soupir blessé franchissant ses lèvres. Puis il essaya de se réconforter avec le fait que cette nuit avait été foutrement bonne, chaude, intense et renversante pour lui. Bien sûr, parmi tout cela, il tenta de chasser toute question concernant le futur ou une supposée homosexualité de sa part. Pour l'instant, il pouvait simplement jurer que le sexe était une pratique vraiment très sympathique, et Hannibal avait été incroyable et super avec lui.
Tandis qu'il révassait depuis plusieurs minutes, admirant le paysage apocalyptique, son cœur sembla chuter de cinq mètres vers le bas en l'espace d'un dizième de seconde lorsqu'il entendit soudainement des voix au rez-de-chaussée. Il se redressa et pensa immédiatemment à Hannibal, mais une autre voix l'accompagnait et elles étaient assez fortes. La porte étant fermée, il n'en distinguait pas le sens, mais la conversation lui donnait des frissons dans le dos par les tons employés. Il s'agissait d'une dispute. Alors il n'osa pas sortir du lit, tendant l'oreille. Mais soudain, un silence de plomb venait de tomber sur la maison et dans sa poitrine.
Après quelques secondes passées durant lesquelles toujours aucun son n'avait été entendu, il osa relâcher sa respiration (qu'il avait retenu sans l'avoir réalisé) et se faufila prudemment, à pas de félin, hors du lit afin d'enfiler son caleçon et son t-shirt trop petit. La peur l'assaillait toujours : les battements de son cœur étaient irréguliers, et il craignait de faire le moindre bruit. Pourtant, il aurait dû faire confiance en Hannibal. Mais l'adolescent était trop abimé pour cela et il faisait encore moins confiance à l'idée qu'une deuxième personne, inconnue, se trouvait chez lui. Ses jambes nues et minces tremblaient comme deux baguettes de bois accrochées par une ficelle à un arbre durant une tempête, lorsqu'il s'approcha de la porte de sa chambre. Puis il prit une grande bouffée d'oxygène et l'ouvrit, décidant qu'il allait faire semblant de n'avoir rien entendu.
Alors il descendit les escaliers, essayant de coller sur son visage un petit sourire radieux (ce fut à moitié un échec mais Hannibal n'allait pas s'en rendre compte). Hannibal ne percevrait jamais ce sourire car le visage de celui qui l'arborait n'allait pas le produire avant longtemps. Car ce même visage, aux yeux brillants et naïfs, avec des cheveux bouclés et éparses tout autour, allait bientôt se briser pour un long moment. Et Hannibal ne pourrait pas faire grand-chose pour aider à réparer ceci, car les ténèbres sont parfois coriaces à chasser. Et si en plus l'auteur de tout cela provient de ces mêmes ténèbres…
La scène s'était déroulée extrêmement vite, et avec cette même vitesse extrême, Will fut soudain perdu. Car tout ça ne collait pas pour lui, et il allait mourir immédiatemment de suffocation. Il en était sûr. La vision de tant de sang, si rouge, si vif, à autant d'endroits de la cuisine, fut la première chose traumatisante, et l'une des images dont il ne pourrait plus se débarasser de sa vie entière. La même cuisine où sa propre mère…
La deuxième chose traumatisante fut la vision du cadavre sur le carrelage, sous cette pluie de sang qui avait giclée sur chaque paroi de la cuisine. Un corps d'homme étendu, un de ses bras dans une position hors-nature, et la poitrine trouée à tant d'endroits que l'adolescent sentir immédiatemment de la bile remonter de son estomac. Elle coula sur son menton le temps que son esprit intègre la troisième chose traumatisante.
Hannibal était accroupi au dessus du corps. Dans sa main droite, le plus grand couteau que la cuisine contenait sur son visage, dans ses cheveux et sur ses vêtements, des cascades de sang rubis ruisselant. Sur sa bouche, le plus affreux sourire que le diable pourrait dessiner. Un sourire monstrueux, remonté sur une dentition qui pointait soudain vers l'avant en signe d'une faim diabolique. Et au dessus de ce même sourire étaient plantés deux yeux enflammés par la rage, et le démon lui-même.
Ce visage inhumain se détourna vers Will dès qu'il en aperçut la silhouette dans l'encadrement de la porte.
Après les giclées nocturnes de sperme, les giclées diurnes de sang.
Lorsque le couteau chuta sur le carrelage dans un bruit métallique, Will chuta au même moment sur ses genoux. Pourtant, il avait essayé de fuir immédiatemment, de prendre ses putains de jambes à son cou et de déguerpir loin de ce cauchemar. Mais c'était comme si le sol était remonté sur ses chevilles pour le souder là, durant un temps à la fois si court et si long, en tous cas, suffisamment de temps pour que son âme se vide et qu'il s'écroule. Ses yeux étaient encore ouverts, même très grand ouverts, et sa bouche suivit le même processus. Une frayeur pure étirait ce visage dans des proportions surréelles.
L'instant suivant, sa chute se termina et fut rattrapée par deux bras puissants et mouillés de sang. L'adolescent aurait voulu se débattre mais il eut à peine le temps de le sentir que son corps venait déjà de terminer son collapse : toute la substance vivante, humaine et consciente qui faisait normalement circuler son sang semblait s'être échappée brutalement par une grande soupape. L'inconscience avait déjà entamé sa route sans possibilité de retour quand les deux bras s'étaient tendues vers lui pour le recueillir.
Quelque part tout au fond de Will, quelque chose n'était pas surpris. Une toute petite voix qui lui répétait 'Je te l'avais dit'. Mais Will n'était pas quelqu'un qui était capable d'écouter les trop nombreuses pensées dans son crâne.
