Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE VII
Quiconque aurait vu Suguru souhaiter poliment le bonsoir à ses deux collègues et quitter les locaux de N-G Productions, le visage neutre, aurait pensé que le garçon rentrait chez lui l'esprit en paix, avec la satisfaction d'avoir bouclé une journée de travail fructueuse. En effet, sorti une semaine auparavant, The rage beat connaissait un démarrage très honorable, placé en quarante-troisième position du classement de l'Oricon dès le premier jour et grappillant des places depuis. Les Bad Luck enchaînaient les émissions télévisées et radiophoniques, et leur notoriété s'étendait chaque jour davantage. Sakano parlait même de sortir un album. Sur le plan professionnel, tout réussissait au jeune claviériste, et sur le plan sentimental, tout allait bien aussi.
Cependant, alors qu'il fixait d'un air absorbé les pages d'une revue d'actualité musicale, assis dans le train qui le ramenait vers son domicile, son esprit était tourné vers tout autre chose ; et bien qu'il n'en laissât rien paraître, il était furieux.
Passe encore que ses deux collègues refusent de l'inclure dans leurs confidences ; tant qu'ils avançaient dans leur planning, c'était le principal, même s'il aurait apprécié avoir été mis au courant de l'accident de moto survenu à Nakano, vu qu'ils travaillaient ensemble. Mais que quelqu'un se permette de remettre en cause sa place au sein du groupe était intolérable. Quel dommage que Sakano se soit jeté sur le volant du minivan à la dernière seconde ! Cet imbécile prétentieux de Matsuyama aurait mérité de se faire renverser.
Akihito Matsuyama ; il n'allait pas oublier ce nom. Il l'avait noté quand ce crétin piercé – oui, en plus il arborait un piercing à l'arcade gauche – s'était présenté avec arrogance avant de fourrer son torchon de CV entre les mains de K. Pour qui se prenait-il, pour juger de la pérennité ou non de sa place au sein des Bad Luck ? Et les autres qui n'avaient rien dit !
Sitôt rentré chez lui, Suguru s'installa devant son ordinateur et entreprit de faire des recherches sur son rival potentiel. Non qu'il ait craint que Tohma ne le remplace, mais comme le disait l'adage, il était toujours avantageux de connaître son ennemi.
Akihito Matsuyama avait vingt ans et un site web ainsi qu'une page Facebook dédiés à sa propre gloire. Son cursus révélait qu'il avait suivi une formation classique dans une école de musique à Sagamihara, dont il était originaire, et qu'il avait débuté à quinze ans dans un groupe de pop, les Midnight Ice. Il avait ensuite collaboré avec plusieurs formations d'influences diverses et, dernièrement, occupait le poste de clavier au sein des Phantom, un groupe de J-rock qui montait.
Suguru se renversa contre le dossier de sa chaise, l'air pensif. Phantom était signé chez Delta Music, une des grosses écuries rivales de N-G. Qu'est ce qui bien pouvoir pousser ce type à vouloir changer d'environnement et de maison de production ?
Il mit son ordinateur en veille et quitta son siège. Pour le moment, il avait d'autres problèmes en tête comme la préparation d'une composition de japonais pour laquelle il avait déjà pris du retard. Artiste professionnel ou non, ses parents ne tolèreraient jamais qu'il échoue dans ses études, et sa propre fierté le refusait aussi. Il alla se préparer du thé et installa ses affaires scolaires sur son petit bureau.
XXXXXXXXXX
Habituellement, Suguru était toujours le premier arrivé au studio, et ce matin-là ne dérogeait pas à la règle. En attendant l'arrivée des autres membres du groupe et de l'encadrement, il se rendit à la cafétéria où il trouva Miki qui conversait avec une jeune fille aux longs cheveux roux clair : sa camarade Fumie, la claviériste des Bloody Jezabel.
« Bonjour, les salua-t-il.
- Oh, salut Fujisaki ! Comment vas-tu ? » s'exclama Miki en se levant vivement pour venir l'accueillir. S'assurant d'un coup d'œil qu'ils étaient seuls dans la salle, elle passa ses bras autour de son cou et l'embrassa avec fougue avant de s'écarter de lui.
« Ça ne te dérange pas si je t'embrasse en public, hein ? Il n'y a que Fumie et elle ne dira rien, dit la jeune fille avec un coup d'œil à la concernée qui se contenta de sourire avec bienveillance.
- Non, non… ne t'en fais pas », bredouilla Suguru, l'air néanmoins un peu gêné. Il n'était pas démonstratif par nature, et pour tout ce qui touchait aux sentiments, il était franchement pudibond.
Il n'en revenait toujours pas de la facilité avec laquelle il avait conclu avec Miki, encore que pour être exact, c'était plutôt elle qui avait conclu avec lui. Cependant, à présent que c'était fait, il ne savait pas très bien de quelle manière gérer cette nouvelle relation. Cela ne faisait pas même une semaine qu'ils avaient échangé leur premier baiser, et s'ils se voyaient quotidiennement à N-G, ils n'avaient pas encore eu l'opportunité d'en faire plus, comme aller prendre un verre à la fin de la journée.
« Et si on déjeunait ensemble à midi ? proposa Miki en s'asseyant sur le bord d'une table. Pas ici, je connais un petit restaurant de ramen pas loin, leurs nouilles sont délicieuses. Juste toi et moi, je ne vais pas ramener le reste du groupe avec moi. Ça te dit ? »
Dans l'absolu, la proposition était tentante, surtout en prenant en considération qu'ils sortaient ensemble ; mais l'esprit de Suguru s'était mis à mouliner à ces paroles somme toute bien innocentes. Comment se comporter ensuite ? Devait-il lui prendre la main dans la rue ? L'inviter ? Pourquoi avait-il l'impression que tout était affreusement compliqué alors qu'il aurait dû, selon la formule consacrée, se sentir flotter sur un petit nuage ? Peut-être devait-il envisager de demander quelques conseils à ses amis à l'occasion. Narumi pouvait sans doute l'aider un peu. Mais ça, ce serait pour plus tard.
« Eh bien… je ne connais pas le planning de la journée, mais je te contacterai pour te donner ma réponse dès que je le saurai.
- OK. À plus tard, alors. On y retourne sinon Nana va encore être d'une sale humeur et c'est nous qui en subirons les conséquences. »
Tandis que Fumie se dirigeait vers la porte, Miki s'attarda encore un instant pour presser ses lèvres contre celles de Suguru avant de suivre le chemin de sa camarade. Juste avant de sortir, elle lui adressa un petit signe de la main.
Seul cette fois, le jeune claviériste prit un café et se rendit au Studio 3 où les autres n'étaient toujours pas arrivés. Il alluma distraitement son synthétiseur, l'esprit ailleurs. Il n'avait dit à personne qu'il sortait avec Miki, aucun de ses proches ne savait qu'il avait une petite copine mais il se voyait mal aller se confier à Shindo ou Nakano. Sa vie privée ne regardait que lui et il n'avait aucune envie de se retrouver en photo dans un tabloïd. Encore que, n'étant que membre additionnel, il ne récoltait qu'un tout petit succès populaire en comparaison de ses deux collègues, et il doutait que sa vie sentimentale, ou autre, intéressât beaucoup de monde. Ses pensées dérivèrent alors vers Akihito Matsuyama. Suguru ne savait pas ce qu'il valait musicalement parlant, mais sur le plan physique il avait tout à fait le style voyant qui plaisait aux amateurs de J-pop avec ses mèches rebelles décolorées et son odieux piercing à l'arcade.
Il en était là de ses réflexions quand la porte du studio s'ouvrit et Sakano, suivi de K, entra dans la pièce. D'ordinaire, c'était toujours Nakano qui arrivait après lui, et Shindo bon dernier. Pourtant, ce matin-là, le chanteur de Bad Luck devança le guitariste qui arriva avec près de vingt-cinq minutes de retard et sans avoir même passé un coup de fil pour avertir. Mécontent, K se précipita vers lui pour lui réclamer des comptes, mais sa question mourut à la vue de la minuscule boule de poils que le jeune homme tenait contre lui, nichée dans le creux de sa veste en jean.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » s'enquit-il avec étonnement. Hiroshi avança vers la grande table et y déposa un tout petit chaton au pelage crème qui promena un regard curieux autour de lui.
« Un chat ? constata Sakano.
- Je l'ai trouvé en bas de chez moi. Il s'est sans doute perdu, mais petit comme il l'est, je ne pouvais pas le laisser dans la rue, expliqua le guitariste en retirant sa veste. Il faudrait lui trouver quelque chose à manger. »
Shuichi s'approcha de la table et se pencha vers le chaton à qui il présenta son index. Après un instant d'hésitation, le petit chat leva une patte et entreprit de lui asséner des petits coups.
« C'est un mâle ou une femelle ? questionna-t-il.
- J'ai pas vraiment regardé, pour tout dire.
- Tu vas le garder ?
- Ma foi… je ne sais pas. Je vais d'abord mettre un mot dans le hall de mon immeuble au cas où il appartiendrait à quelqu'un. »
Suguru, qui avait observé sans beaucoup s'approcher, suggéra :
« Vous devriez le faire examiner par un vétérinaire, monsieur Nakano. »
Ce dernier considéra son jeune collègue avec un peu d'étonnement, comme s'il découvrait à chaque fois sa présence au sein du groupe. En dehors des séances de travail, Fujisaki demeurait d'une discrétion exemplaire, et la plupart du temps, ils se contentaient d'échanger des banalités ; comme si le malaise né entre eux le premier jour ne s'était jamais totalement dissipé.
« Il est très petit, il n'est peut-être pas encore sevré, poursuivit l'adolescent. Dans ce cas, il aura besoin d'une alimentation adaptée. Et puisque vous l'avez trouvé dans la rue, il est peut-être malade, on ne sait jamais.
- My, quel remarquable esprit pratique ! s'exclama K. Tu as tout à fait raison, Suguru. Mais je vous ai prévu un shooting promotionnel à 10 heures et il est hors de question que tu n'y assistes pas, Hiro.
- Quelqu'un d'autre peut s'en charger. Qu'en dites-vous, monsieur Sakano ? Vous ne voudriez pas conduire ce petit chat chez un vétérinaire ? Votre présence n'est pas absolument nécessaire au bon déroulement d'une séance de photos, il me semble ? exposa calmement Suguru. En outre, je ne pense pas que nous pourrons travailler correctement avec ce chaton dans la pièce. Il lui faudrait un panier dans lequel dormir. Vous ne croyez pas ? »
Hiroshi le regarda sans mot dire, bluffé. Fujisaki ne parlait pas beaucoup, mais quand il ouvrait la bouche, c'était la plupart du temps pour émettre un avis très censé. Lui avait agi sous le coup d'une impulsion en voyant ce petit chat perdu au beau milieu du trottoir, miaulant désespérément. Il l'avait pris avec lui, mais ensuite ? C'était à lui de s'en occuper, bien entendu. Assumer la responsabilité qu'il avait tacitement accepté d'endosser en ramassant le chaton au bord de la rue.
« Heu… oui, bien sûr, je peux m'en occuper », déclara Sakano avec un peu d'hésitation, pris au dépourvu par cette tâche qui lui était soudain dévolue et qui n'avait aucun rapport avec la musique, le producteur de Bad Luck était un homme d'habitude, comme chacun savait. « Tu peux compter sur moi, Nakano ! Je m'en vais de ce pas chercher le meilleur vétérinaire de la ville pour ce petit chat ! conclut-il néanmoins d'un ton enflammé en brandissant le poing.
- Parfait ! Alors puisque tout est réglé, je propose que nous nous mettions au travail parce qu'on a déjà pris suffisamment de retard comme ça », trancha K, estimant l'affaire close. Tandis que Sakano s'en allait avec le chat à la recherche d'un panier, les trois garçons s'assirent pour écouter leur manager leur détailler le programme de la journée.
XXXXXXXXXX
« C'est une fille, j'en suis sûr ! déclara catégoriquement Hiroshi. Et elle s'appelle Ikkyoku !
- Pas super original pour un musicien, fit remarquer Yuji qui s'efforçait d'appliquer correctement une coloration sur les cheveux de son frère.
- Eh, on fait ce qu'on peut, dit ce dernier d'un ton boudeur en prenant le chaton sur lui. Tonton Yuji dit des bêtises. Ce nom est très original et il te va très bien. »
Yuji observa avec bienveillance son cadet qui caressait doucement la petite boule de poils crème. C'était tellement dans son caractère de ramasser les chats abandonnés.
« À propos de sexe… Mon vrai neveu, c'est un neveu ou une nièce ? s'enquit-il en tirant une cigarette du paquet de son frère.
Hiroshi reposa l'animal par terre et se raidit légèrement. S'il avait une chatte depuis quelques jours, il allait aussi avoir un enfant d'ici peu. L'échographie de la trente-deuxième semaine avait révélé le sexe. Il n'avait pas tenu à connaître le résultat, mais Hajiri le lui avait communiqué, que ça lui plaise ou non.
« Une fille, répondit-il stoïquement. Et avant que tu demandes, non, je n'ai aucune idée pour le prénom. Je la laisserai choisir, de toute façon. »
Yuji rejeta une bouffée de fumée et couvrit consciencieusement la chevelure de son cadet de teinture, l'air concentré.
« Comment ça se passe entre vous ? dit-il au bout d'un moment.
- Ben… moyennement. J'essaie de m'intéresser à elle mais nous n'avons rien en commun.
- Je ne veux pas être désagréable, mais tu n'avais pas non plus grand-chose en commun avec Ayaka. »
Hiroshi lança un regarda féroce à son frère qui se contenta de hausser les épaules et tira sur sa cigarette.
« Sérieux, t'es vraiment à cran. Tire un bon coup, ça ira mieux, plaisanta Yuji. Même moi je me tape plus de meufs que toi en ce moment.
- Tu es venu pour quoi à part te foutre de moi ?
- Quoi ? Je ne peux pas venir voir mon petit frère adoré sans raison ? Et puis regarde, en plus je te fais ta couleur. C'est pas Sobi qui s'y colle, d'habitude ?
- Il est… occupé.
- Ah. Il a un nouveau boy friend, c'est ça ?
- Certainement. Et à part pour voir « ton petit frère adoré », pourquoi est- ce que tu es venu ? insista Hiroshi en se retournant complètement vers son frère qui s'écarta, son pinceau levé.
- Reste calme sinon j'arrête tout et tu auras des racines, ce sera très moche, dit Yuji en feignant de renverser le bol de teinture par terre. Encore que si ça se trouve, ça lancera une mode vu que les journaux t'aiment bien, en ce moment. » Il redevint sérieux et contourna la chaise pour venir se placer en face de son cadet. « Bon OK, j'avoue. Maman m'a appelé avant-hier et elle est un peu dans tous ses états à cause de cette histoire de grossesse. 'Pa occulte complètement tout ça, tu penses bien, mais maman se fait du souci pour toi surtout que ce n'est pas dans tes habitudes de ne pas décrocher quand elle appelle. Elle a aussi su, pour ton accident. Comprends que je n'aime pas faire la morale mais tu devrais aller la voir un de ces jours, après ton taf. Les conneries, d'ordinaire, c'est moi qui les fais, pas toi. Tu es censé être le plus raisonnable de nous deux, alors c'est compréhensible qu'elle soit un peu déstabilisée. »
Hiroshi poussa un profond soupir.
« Ne me dis pas qu'elle veut rencontrer Koike ?
- Ça, j'en sais rien. Appelle-la et elle te le dira. Au fait, t'as une autre bière ? »
Le guitariste lui renvoya un regard noir et Yuji se mit à rire.
« On dirait que tu vas me jeter ton chat à la figure. C'est bon, je sais où aller en chercher. Mais tu sais, j'ai bien une copine ou deux qui seraient très contentes de coucher avec toi, j'peux leur filer ton numéro si tu veux.
- Parce que tu fais dans le proxénétisme, maintenant ? »
Yuji se retourna vers son frère et le considéra d'un air grave.
« T'es vraiment plus drôle, Hiro-chan. Arrête un peu de dramatiser et regarde-toi : tu es adorable avec un chaton abandonné, alors avec un enfant, je suis sûr que ça se passera bien. » Il grimaça et lui décocha un clin d'œil. « Et puis si ton couple est chiant, tu feras comme les autres : t'iras à droite et à gauche, et tout le monde sera content.
- Belle mentalité, en effet.
- Je ne savais pas que le mariage représentait quelque chose pour toi. Tu es traditionaliste en fin de compte. Papa serait fier de toi.
- Mais non ! J'aspirais juste à… à ne pas me marier de force et pouvoir décider quand avoir un enfant. » Ce constat paraissait l'écraser complètement et Yuji ne se souvenait pas avoir jamais vu son frère aussi désemparé. Bien qu'étant le plus jeune, c'était fréquemment Hiroshi qui ramassait les morceaux les fois où il déprimait car sa carrière de comédien ne décollait pas. Il n'aimait pas le voir dans cet état. Cependant, les belles phrases et les grandes déclarations ce n'était pas pour lui, il préférait la légèreté.
« Ce n'est pas une malédiction non plus, il y a pire. Ça aurait pu être des jumeaux ou des triplés, ou plus terrible encore : un mini-Shuichi. Dis, tu l'imagines à la naissance, avec des cheveux déjà roses en train de brailler « Yukiiiii, Yukiiiii ! »
Hiroshi ne put contenir un sourire en se représentant la scène.
« Ne parle pas de malheur, dit-il en secouant la tête. Un seul Shuichi me suffit amplement.
- Ah, tu vois, tu n'as pas tant de malchance que ça. Pense à Yuki qui l'élève en parent célibataire.
- Ouais, en même temps il couche avec, alors c'est un peu malsain, cette histoire d'enfant.
- Parlant de ça, je vais y aller. Ce serait bête d'être en retard à mon rencard, surtout qu'elle est vraiment canon ! »
Yuji s'empara du paquet de cigarettes de son frère et le fourra dans sa poche.
« Arrête de fumer ces saletés. Tu sais pourtant que je préfère les Hope aux Seven Stars. »
Hiroshi lui adressa un doigt d'honneur en souriant.
« Moi aussi je t'aime, petit frère », répondit Yuji en enfilant ses chaussures. Il sortit après un dernier signe de main, abandonnant son cadet à ses réflexions.
Hiroshi se remémora le jour où il avait trouvé Ikkyoku et l'avait ramenée au studio. L'avoir recueillie impliquait de s'en occuper et en être responsable, alors pourquoi avait-il accepté si facilement de le faire ? Peut-être parce qu'un chat ne représentait pas un engagement légal, sans compter que c'était lui qui avait pris la décision de s'en occuper. Avec son enfant aussi il allait devoir être responsable, qu'il l'ait choisi ou non. Une fille, il allait avoir une petite fille. Il avait beau nier sa paternité et rejeter la naissance de l'enfant, il avait été ému d'entendre les battements de cœur du bébé.
Fœtus, corrigea-t-il, comme pour préserver une distance affective.
Il l'avait même senti bouger et en avait été bouleversé. Jusqu'ici, l'enfant était une vague notion, un embarras. À présent il avait vu, entendu et senti la vie dont il était responsable. Cette enfant portait aussi ses gènes ; il ne pourrait pas la renier longtemps. Son indifférence commençait à s'effriter. Mais serait-il capable d'élever un enfant, avec une femme qu'il n'aimait pas de surcroît ? Il se sentait encore trop jeune pour ça et était submergé par l'impuissance et l'inconnu.
Il consulta l'heure et se rinça les cheveux. Yuji avait raison : ce n'était pas de lui d'ignorer sa mère de cette façon. Il l'appela et elle le convia à passer la voir à la maison familiale attendu que son mari était absent.
Les Nakano habitaient une grande et belle demeure traditionnelle dans le quartier de Meguro. Pousser le grand portail de bois sombre ramena Hiroshi à sa propre enfance. Cela faisait des mois qu'il n'y était pas venu. La plupart du temps, il voyait sa mère le soir, après le travail, dans un café où il était sûr de ne pas rencontrer son père ; le jeune homme préférait l'éviter, quasiment toutes leurs entrevues étant source de conflit. Ce soir-là, Asato Nakano avait prévu de travailler tard sur ses dossiers au tribunal, aussi le champ était-il libre.
Et lui, quel genre de père serait-il ? se demanda-t-il soudain, pétrifié par l'anxiété sur l'imposant perron. Il finit par se trouver puéril et franchit le seuil de la maison. Rien n'avait changé, constata-t-il en se déchaussant. Tsukushi, autrefois sa nourrice et celle de Yuji, l'accueillit chaleureusement et le conduisit au petit salon d'été, une pièce claire donnant sur un petit jardin carré soigneusement entretenu. Sa mère l'y attendait, lisant un livre pour tromper son impatience. En le voyant, elle se jeta presque sur lui et le serra contre elle comme s'il revenait du royaume des morts.
« Hiro-chan, quel souci je me suis fait ! »
Si Midori Nakano avait eu des nouvelles de son cadet par l'intermédiaire de Yuji, qui s'était fait le plus rassurant possible, ses craintes n'avaient pas disparu pour autant ; voir son fils devant elle, apparemment en pleine forme, diminua sensiblement ses inquiétudes.
Hiroshi lui rendit son étreinte puis s'assit à ses côtés, dans un petit fauteuil. Pour la première fois depuis que tout avait commencé, il s'épancha sans retenue.
XXXXXXXXXX
Suguru replaça son bentô vide dans son sac et observa son collègue guitariste, seul autre occupant du studio. Depuis trente bonnes minutes, Nakano avait le casque de son i-Pod vissé sur les oreilles et griffonnait fébrilement dans un carnet de partitions. Le claviériste parvenait à sentir la musique pulser des écouteurs ; de la musique électronique à en juger par ce qui lui parvenait. Comment Nakano pouvait-il être assourdi par une musique et en écrire une autre en même temps ? Peut-être retranscrivait-il seulement la musique qu'il entendait mais il en doutait, la mélodie était bien trop simple. Cela faisait un bon moment qu'il semblait travailler dessus, mais contrairement aux fois précédentes, il n'avait pas fermé son cahier quand le jeune garçon était arrivé.
À moins qu'il ne m'ait tout simplement pas vu, songea ce dernier.
Suguru haussa les épaules et quitta la pièce. La pause déjeuner allait se terminer et un café était plus que nécessaire. Il avait étudié tard la nuit passée, profitant de l'absence de Miki, en tournée, pour avancer dans son travail scolaire. Cependant, il avait eu du mal à se concentrer et son esprit était parti vagabonder. Il s'était rendu compte qu'il appréciait de plus en plus le silence. Contre toute attente, il avait bien entendu la musique de son collègue à travers le casque mais n'en avait pas vraiment été gêné.
Resté seul dans la salle de repos, Hiroshi aligna des notes dans son carnet pendant encore un instant puis le referma avec un soupir. Il avait bien avancé sur sa composition, dont Lost in Tokyo serait le titre. Quant aux paroles, il en avait écrit une partie mais il fallait reconnaître que ce n'était pas vraiment son domaine. Mieux valait expliquer à Shuichi la trame générale de la chanson et ils la travailleraient ensemble. Pour les arrangements… Devait-il demander à Fujisaki ? Jusqu'ici, celui-ci n'avait fait qu'arranger le travail de Shuichi. Était-il censé prendre aussi part à la création ? Sa place parmi eux était-elle-même définitive ?
Hiroshi songea à nouveau à Akihito Matsuyama. De manière tout à fait inattendue, ils s'étaient rapprochés. Un jeudi soir, comme il quittait les locaux de la radio après la diffusion de Rockvibes, il avait eu la surprise de trouver le jeune homme, qu'il avait aussitôt reconnu, sur le trottoir devant l'entrée. Il semblait l'attendre.
« J'étais sûr que Baby Stardust c'était toi, avait-il dit en guise de salut. Matsuyama, tu me remets ? Et si on allait boire une bière ? »
Ce soir-là, il arborait des badges de Daft Punk, Air et M83 sur son blouson. Vague française, avait songé Hiroshi qui avait accepté l'invitation, poussé par la curiosité. Le jeune homme avait-il l'intention d'intégrer les Bad Luck en se rapprochant d'un de ses membres ?
Ils s'étaient rendus dans un petit bar du quartier, mais contrairement à ce qu'Hiroshi avait attendu, Matsuyama n'avait pas une seule fois abordé le sujet. Le guitariste n'en avait pas parlé non plus. En revanche, ils avaient longuement discuté musique et, à la fin de la soirée, avaient échangé leur numéro de portable. Quelques jours après, ils s'étaient revus le temps d'un concert dans une petite salle de Shibuya mais là non plus, Matsuyama n'avait rien dit. Avait-il abandonné l'idée de prendre la place de Fujisaki, en fin de compte ?
Quand Sakano entra dans le studio, quelques instants plus tard, le jeune homme lui montra le carnet et expliqua qu'il travaillait sur une nouvelle composition.
« Pensez-vous que je devrais demander à Fujisaki pour les arrangements ? s'enquit-il.
- Mais bien sûr ! s'exclama le producteur avec élan. Fujisaki sera sans nul doute de conseil avisé ! Le talent coule dans ses veines et quand il arrange des instrumentaux, l'aura de monsieur le directeur rayonne tout autour de lui et…
- Merci pour le laïus, je crois que j'ai saisi l'idée », l'interrompit Hiroshi, fatigué par ce discours laudateur qui s'annonçait interminable, et désireux de fumer une cigarette. Il se rendit à la cafétéria et trouva Suguru qui lisait sur la terrasse. Il lui demanda s'il pouvait se joindre à lui.
« Comment va votre chat ? s'enquit le jeune garçon, soucieux de trouver un sujet de conversation.
- Oh, très bien ! C'est une chatte, au fait, je l'ai appelée Ikkyoku. Je suis désolé, ces derniers jours ont été surchargés et je n'ai pas eu le temps de te remercier pour tes conseils quand je l'ai ramenée au studio. Tu as vraiment la tête sur les épaules, toi. »
Suguru esquissa un petit sourire. Évidemment, lui n'était pas du genre à mettre une fille enceinte par mégarde, mais il n'en dit rien. La vie privée de Nakano ne regardait que lui, même si les rumeurs la concernant continuaient d'aller bon train. Plus d'une fois, le jeune garçon avait saisi des railleries sur son compte, émanant la plupart du temps de la gent féminine. Son collègue devait sans doute être au courant, mais rien dans son attitude ne trahissait ses émotions. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir fait parler de lui ; encore récemment, Narumi lui avait envoyé un lien vers une vidéo le montrant en train de se disputer avec la future mère de son enfant. Images peu glorieuses qui avaient réjoui son amie, laquelle voyait là les prémices d'une rupture et par conséquent un nouveau champ s'ouvrir pour un éventuel rapprochement par son entremise. Sur ce dernier point, elle pouvait toujours courir.
Évitant de s'engager sur ce terrain glissant, l'adolescent choisit sagement de ne parler que du chaton.
XXXXXXXXXX
Yuzuru Seryo regardait par le hublot, l'air absent. Une mer d'épais nuages s'étendait à perte de vue, au-dessous ; il devait certainement pleuvoir sur Tokyo. Cela faisait deux mois qu'il était parti à Los Angeles pour y faire un stage, mais beaucoup de choses s'étaient passées depuis. Juste avant son départ, sa copine l'avait quitté, prétextant ses absences répétées dues à ses études. Il en avait beaucoup souffert et s'était promis, à son retour, de tout faire pour la reconquérir. Cepnedant, sa sœur l'avait appelé un soir et lui avait donné un lien vers une vidéo, sur Youtube. Incrédule, il avait découvert la vérité sur Hajiri. Et il n'était pas le seul, au vu du chiffre inscrit sous la vidéo : 1 053 889 visiteurs. Il avait tenté de joindre la jeune fille mais elle n'avait jamais voulu lui répondre. En désespoir de cause, ils avaient appelé les parents de Hajiri mais ceux-ci lui avaient sèchement annoncé qu'elle n'habitait plus chez eux. Non seulement elle l'avait quitté mais elle avait laissé un dépravé de musicien la séduire et la convaincre d'emménager chez lui.
Il avait d'abord ressenti un immense chagrin. Hajiri et lui n'étaient ensemble que depuis un an mais il l'aimait sincèrement. Ce n'avait pas été son cas, fallait-il croire. Ils s'étaient rencontrés dans une bibliothèque qu'ils fréquentaient tous les deux. Bien qu'étant plus âgé, Yuzuru l'avait invitée à prendre une glace et une chose en entraînant une autre, ils s'étaient revus régulièrement et s'étaient mis ensemble.
À présent que l'avion préparait son atterrissage, Yuzuru était furieux. Contre Hajiri tout d'abord, qui ne lui donnait plus signe de vie ; contre ce guitariste ensuite. De Los Angeles, il avait écumé le Net et mené son enquête. Ce Nakano collectionnait les histoires douteuses et avait de surcroît des tendances suicidaires qui l'avaient poussé à tenter de se tuer à moto. La goutte d'eau avait été cette vidéo le montrant en train de rudoyer Hajiri. Il pensait peut-être pouvoir manquer de respect à son ex-petite amie, mais il était temps qu'il trouve un adversaire à sa taille.
À suivre…
« Connais-toi toi-même, connais ton ennemi, ta victoire ne sera jamais mise en danger. Connais le terrain, connais ton temps, ta victoire sera alors totale. » Citation de Sun Tzu, général chinois du VIe siècle av. J.-C., auteur de L'art de la guerre, le plus ancien traité de stratégie militaire connu.
