Bonjour, bonsoir, mes petits Versaillais. Voici sans plus de façons la suite tant attendue!

Bonne lecture!

...

Hermione avait quitté le bureau du Roi en réprimant sévèrement son envie de pleurer, mais à présent qu'elle était seule dans le couloir menant aux appartements royaux, elle s'était jetée dans l'alcôve d'une fenêtre, ce qui présentait une intimité relative, et avait laissé les larmes couler librement le long de ses joues.

Le duc allait être libre et c'était là l'essentiel, se dit-elle. Mais quel odieux prix allait-elle devoir payer pour qu'un innocent soit relâché ? Retenant un hoquet peu distingué, la marquise fouilla dans ses manches avec des doigts tremblants, aveuglément, et finit par en retirer un mouchoir de soie brodé à ses armes avec lequel elle tenta, sans succès, d'endiguer le flot de perles salées. Un petit rire résonna derrière elle et elle sursauta avant de se retourner, yeux écarquillés, étonnée que quiconque vienne l'aborder et craignant que le Roi l'ait suivie jusqu'à ici, ce qui, en rétrospective, était une pensée ridicule.

Le Méditerranéen de la forêt de Rambouillet était devant elle, léger sourire de sympathie flottant sur les lèvres et yeux interrogateurs. Il avait troqué son habit de chasse pour une tenue de Cour magnifiquement brodée d'or sur or.

-Si j'en crois vos larmes, Madame la marquise, lança-t-il d'une voix douce, le Roi n'a pas jugé bon de libérer votre cousin, le duc de La Rochelle.

Hermione serra éperdument son mouchoir entre ses doigts, et inspira longuement, parvenant, pour l'heure, de ne point s'effondrer, mais frémissant quelque peu, ce qui démentait son calme nouvellement retrouvé. Tournant ses yeux mouillés vers ceux, sombres et inquiets, du Méditerranéen, elle rétorqua,

-Oh, si. Sa Majesté a été assez bonne pour accéder à ma requête.

-Alors, je reprends. Si j'en crois vos larmes, Madame la marquise, le prix à payer pour l'obtention de la libération du duc est excessivement élevé, n'est-ce point ?

Sentant son courage faillir et les larmes menacer de nouveau, Hermione détourna la conversation.

-Monsieur, je crois qu'il serait bon que vous vous présentiez enfin, n'est-ce pas ?

Il éclata de rire, un son tonitruant mais chaleureux, basculant légèrement la tête en arrière. Contrairement au Roi, sa beauté à peine humaine n'était guère intimidante. Son rire donnait presque envie à Hermione de sourire.

-Il est vrai, ma chère, il est vrai, s'amusa-t-il. Veuillez me pardonner de cette indécence totale. Je suis Blaise Zabini, prince de Sicile.

Et sur ces mots, il offrit à la jeune femme une révérence parfaite. Les yeux de Hermione s'écarquillèrent et elle se baissa à son tour, ses jupons s'étalant autour d'elle comme une fleur s'ouvrant.

-C'est moi qui vous demande pardon, Votre Altesse, déclara-t-elle. Je n'avais aucune idée de votre identité et ne me serai jamais permise, si je l'avais su, de...

-J'ai délibérément conservé mon anonymat en vous rencontrant, tout comme le Roi, rit le prince. Vous ne pouviez savoir. Et je dois avouer, marquise, que c'était parfaitement amusant.

Elle plissa les lèvres, clairement moins amusée que lui. Cette rencontre aurait pu faire condamner son cousin, et elle avec. Levant des yeux furieux sur lui, elle répliqua d'un ton sans appel,

-La plaisanterie n'était guère à mon goût, Votre Altesse. Si c'est là les façons de la Cour, je suis fort heureuse de ne point avoir eu à m'y rendre auparavant.

Le prince leva les deux mains en signe de paix.

-Tout doux, marquise, je ne voulais en rien vous offenser. Alors, que vous a dit le Roi ? Je suis prêt à parier que la libération du duc a exigée une contrepartie écrasante.

-Le Roi m'a commandé de demeurer à la Cour en échange de la remise en liberté de mon cousin, renifla-t-elle, afin de garder un œil sur les huguenots à travers moi.

Blaise Zabini semblait pensif, couvrant la marquise d'un regard songeur. Puis, une étincelle de compréhension soudaine traversa son regard, et il offrit à la petite marquise un large sourire.

-Ce qui signifie que vous serez de la Cour dorénavant. Nous nous reverrons régulièrement, je le crois.

-N'y comptez point trop, Votre Altesse, l'avertit Hermione. La Cour est plus peuplée que les banlieues de Paris, et de plus, je pense que Sa Majesté ne souhaitera point me voir, préférant me laisser me fondre dans la masse...

-Comment, selon vous, le Roi peut-il vous avoir à l'œil si vous vous fondez dans la masse courtisane, Madame la marquise ?

Le cœur de Hermione rata un battement paniqué.

-Mais je ne souhaite point voir le Roi !

-Malheureusement pour vous, il est justement cela- le Roi, et il décide seul de la disposition dont vous faites preuve. Allons, marquise. Du moins cela fera-t-il votre fortune en même temps que votre malheur, car Sa Majesté aime être entourée de personnes riches, belles et puissantes, ce qui ne fait qu'améliorer sa propre image.

-Je n'ai guère besoin que l'on pourvoie à mes dépenses... !

Blaise ouvrit la bouche, s'apprêtant à répliquer, lorsqu'une voix froidement amusée s'éleva derrière eux.

-Comptez-vous, Votre Altesse, garder la marquise avec vous tout le jour, ou bien laisserez-vous d'autres lui parler ?

La majestueuse duchesse de Paris s'avança, coupant court à la conversation qui risquait de s'envenimer. Elle jeta un bref regard à son vieil ami, puis ses yeux glaciaux se posèrent sur la marquise.

-Ainsi donc, vous êtes des nôtres, Madame la marquise. Puis-je vous féliciter de cette éclatante faveur ?

Le pli amer dans les lèvres de la duchesse ne trompa personne. Blaise comme Hermione savaient que derrière les marques d'une apparente et soudaine montée en société se cachait la plus sordide des défaveurs. En conséquence de cela, et du fait que le Roi avait décidé que la marquise fréquenterait les siens, Pansy Parkinson savait qu'elle devrait se montrer excessivement prudente dans ses rapports avec la jeune femme. Elles devraient cultiver une amitié de surface, suffisante pour tromper les observateurs et pour ne point que la duchesse plonge dans la défaveur avec Hermione, si elles venaient à sembler trop amies aux yeux du souverain.

Hermione ne sut que répondre, et les yeux émeraude de la fascinante duchesse étincelèrent de déplaisir.

-A la Cour, si vous désirez y assurer votre survie, vous devez vous assurer d'avoir toujours une réplique au bout de la langue, Mademoiselle Granger, siffla-t-elle. Venez, à présent. Je vais vous montrer vos appartements.

Effectuant une petite révérence à l'intention du prince de Sicile, la marquise suivit la duchesse, tout en comptant mentalement les coûts d'une vie à la Cour, à commencer par les appartements que le Roi voulait lui allouer. À son étonnement, Pansy ne la conduisit guère vers quelque réduit où les courtisans, prêts à tout pour se trouver dans l'entourage royal, se tassaient volontiers, mais vers les siens propres, et sans un mot, la duchesse ouvrit une porte à l'opposée de la sienne, révélant une antichambre aux proportions superbes, décorée de bleu roi et argent. Pansy attendit, une expression à la fois fière et agacée sur le visage, tandis que la marquise contemplait les lieux, confuse mais admirative.

-Voici vos appartements, déclara alors la confidente du monarque d'une voix pincée. J'espère qu'ils sont à votre goût.

-Cela est magnifique, chuchota la jeune femme. Mais...pourquoi ?

-Il n'appartient qu'au Roi de questionner les décisions du Roi, rappela sèchement Pansy. Je vous prie de vous installer comme vous l'entendrez, Madame la marquise. Le Roi a déjà fait hâter à votre auberge pour vos affaires, et vous pourrez dès demain détacher vos gens vers Royan afin qu'ils déménagent ici tout ce dont vous aurez besoin.

-Je pourrai donc conserver mes gens ?

Un sourire carnassier orna les lèvres carmin de la parisienne.

-Certes pas, ma chère marquise. Le Roi veillera à vous faire entourer de personnes de confiance.

Hermione prit cela pour ce que c'était. Le Roi allait remplacer ses domestiques, loyaux et fidèles, par ses propres espions. Ravalant un soupir, la jeune femme hocha simplement la tête, et la duchesse, mentionnant un rendez-vous, prit congé froidement.

Malgré tout, Hermione fut émerveillée par la beauté grandiloquente des lieux. Si son château de Royan vantait une chambre spacieuse et chaleureuse, elle ne pouvait que comprendre en partie ce qui motivait des êtres plus vains qu'elle à rechercher le luxe permanent dans l'entourage du Roi. Cependant, elle reconnut que les appartements alloués à Versailles tenaient plus du musée que de l'intimité, étant construits pour tenir salon et non, apparemment, pour y dormir.

Une fois traversée l'antichambre- bleu roi et argent, évidemment, meublée par André Boulle en personne, et aux grandes fenêtres donnant sur la cour d'honneur, où l'on pouvait constater l'éternel remue-ménage où populace et noblesse se côtoyait librement, chacun vaquant à ses affaires- l'on passait à la chambre proprement dite, qui était de rouge et or, avec un lit à baldaquin immense trônant sur une estrade. Cette fois, la rangée de fenêtres donnait sur le parc du palais, et la marquise dut reconnaître que, bien qu'elle soit réellement la prisonnière du Roi, elle aurait du moins quelque consolation à pouvoir regarder le soleil se lever en jetant ses feux orangés sur le Grand Canal. Toutefois, la taille ahurissante de la pièce, ainsi que sa nouveauté et sa solennité, en faisaient un lieu où la marquise sentait qu'elle allait se retrouver fort seule. Elle n'avait ni ami, ni protecteur à la Cour, et s'angoissait réellement des dangers l'entourant. Elle doutait que Sa Majesté intervienne en sa faveur quelle que soit la situation, même si Elle s'était avérée d'une générosité incompréhensible en lui attribuant ces appartements.

Hormis cela, un cabinet de toilette aux motifs asiatiques et un large dressing, Hermione avait fait le tour de ses nouveaux locaux. Épuisée, la jeune femme décida qu'une sieste était fort méritée et aurait pour avantage de réprimer la migraine qui menaçait de lui marteler les tempes, et elle se laissa tomber sur le lit, bien vite emportée par la béatitude ignorante du sommeil.

Ce fut un bruit fracassant qui tira la marquise de Royan des limbes du sommeil. Elle cligna les yeux, perdue, ne comprenant guère où elle se trouvait- cette chambre excédait tout de même le confort rustique de l'auberge où elle avait posé ses bagages- puis les souvenirs affluèrent avec violence, et avec eux, les premiers regrets. Elle savait, dès l'instant où elle avait reconnue la voix du Roi, que de demeurer plus de cinq secondes dans la même pièce que lui s'avérerait plus fatal que si elle eut vendue son âme au Diable. Son ventre se serra de malaise à la pensée qu'elle venait de renoncer à sa liberté, à sa ville natale, et à son amour, Ronald, pour venir accrocher elle-même une laisse la liant au monarque autour de son propre cou.

Elle avait grandi avec Harry. Après la mort de sa mère, son père, fou de chagrin, n'avait point voulu assumer la charge de son enfant, préférant s'enfermer dans une de ses propriétés loin de Royan avec une bouteille interminable de rhum des Antilles et le fantôme de la chère défunte. Il ne venait que rarement à Royan, alors, et se montrait toujours de mauvaise foi pour y rencontrer sa fille- leurs entretiens devinrent rapidement pénibles pour les deux partis concernés. Feu Edward Granger était hanté par l'image que lui projetait son unique fille, image qui ne ressemblait que trop à celle qu'il avait perdue. Puis il était mort, léguant tous ses biens à Hermione et laissant une lettre aux mots tremblants, floutés par les nombreuses larmes versées sur le papier, s'excusant d'avoir été un si mauvais père pour elle et la suppliant de lui pardonner. La petite baronne, alors devenue marquise de Royan suite à ce décès, avait longuement pleuré, mais avait pardonné fort volontiers à son paternel. Grâce à son éloignement, du moins, avait-elle pu vivre une enfance des plus heureuses.

James Potter avait, dès la mort de la mère de Hermione, pris les devants, demandant à Edward de lui confier sa fille si jamais il ne s'en sentait point le courage. Élever une enfant seul est une tâche épuisante, surtout lorsqu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à celle qui, pour le marquis, comptait plus que la vie même. Évidemment, le marquis avait accepté. Lily avait alors été ravie, tout en pleurant sa sœur défunte, car ayant accouché d'un garçon dans l'année, des complications avaient amené les médecins et autres chirurgiens à lui assurer qu'elle ne pourrait jamais plus porter la vie. Or Lily voulait une fille, une petite fille à chérir et à doter tandis que son garçon irait faire la guerre, une fille pour se conter des secrets et pour badiner de choses que les hommes ne savent comprendre, une fille pour la rassurer et la consoler lorsque James et Harry étaient loin d'elle, sur le front. James avait naturellement accepté de tendre les bras à Hermione, et ainsi, elle grandit dans la famille la plus aimante qui soit, chérie par ses parents adoptifs et adorée par un grand frère protecteur, qui veillait sur elle comme sur la prunelle de ses yeux malgré qu'ils eussent, à quelques semaines près, le même âge. De même, elle lia amitié avec Neville, Luna, ou les enfants Weasley, et avait passée sa vie dans un cocon d'amour et de tolérance, avant l'arrestation brutale de son cousin et de tout ce qu'il s'était ensuivi.

Et à cette heure, Harry devait galoper à bride abattue vers La Rochelle. Ce sacrifice qu'elle faisait n'en était point un- c'était une fraction de ce qu'elle devait aux Potter.

Hermione tourna les yeux vers sa porte de chambre, qui était fermée, et de derrière laquelle provenait le bruit qui l'avait réveillée. Chassant à coups de talons ses draps emmêlés, elle se leva au moment où la porte s'ouvrit avec un claquement sec, révélant le visage furieux de la duchesse de Paris, mains sur les hanches et resplendissante dans une robe de bal dans les tons ocre rebrodé d'or.

-Mais enfin Madame la marquise, s'étouffa la belle Pansy, à quoi pensiez-vous ? Le Roi se rend à son dîner et il est naturel que vous soyez présente, et au premier rang, s'il vous plaît ! Seigneur, mais vous...vous sortez du lit ? Vous avez donc dormi tout hier, cette nuit et aujourd'hui ! Marquise, il faut que vous soyez apprêtée ! Où est la comtesse de Bulstrode, elle sait coiffer mieux que personne...comtesse ! Comtesse !

Une seconde femme parut dans la chambre, appartenant de toute évidence à la suite de la parisienne. C'était une femme fort en chair, à l'air déprimé, les cheveux montés en un chignon complexe semblable à celui de la duchesse, et portant une robe vert de jade, dont le corset même ne parvenait à la mettre en valeur.

-Comtesse, déclara Pansy d'un ton impérieux et sec, il vous faut coiffer sur l'heure la marquise de Royan. Je m'occupe personnellement de son habit...

-La marquise de Royan ?

La comtesse de Bulstrode, pour une femme à l'allure aussi pataude, avait réagi avec une étonnante vivacité, relevant la tête avec nervosité et étrennant un crucifix sévère qui pendait à sa ceinture.

-Votre Grandeur, il s'agit d'une hérétique, siffla-t-elle.

-Vous obéirez à mes ordres, répliqua simplement la duchesse d'un ton sans appel en disparaissant dans le dressing.

La comtesse jeta à Hermione un regard d'une rare noirceur qui surprit et blessa la jeune femme, et indiqua du pouce un tabouret, lui indiquant de s'y installer avant d'entreprendre de la coiffer. Elle tirait plus fort que strictement nécessaire sur la chevelure rebelle de la marquise, et celle-ci réprima pour l'heure ses grimaces. Pansy apparut à nouveau, brandissant une robe jaune pâle, et força la marquise à s'y glisser tandis que Bulstrode s'efforçait toujours à la coiffer, ce qui valut à la huguenote quelques œillades agressives de la part de cette dernière. Finalement, la jeune femme fut assez apprêtée pour le regard acéré de Pansy, qui la surveillait avec l'air d'un faucon.

-Allez, en route, décréta-t-elle d'un ton coupant.

-Et les artifices, Madame la duchesse ?

Pansy ne regarda pas l'austère comtesse pour rétorquer,

-La marquise n'a guère besoin de maquillage, Madame la comtesse, son teint est bien heureusement plus frais que le vôtre, malgré la force avec laquelle vous vous êtes efforcée d'étirer son scalp. Tentiez-vous d'instituer une nouvelle mode qui veuille que l'on ait le front de vingt pouces de long ?

La comtesse referma la bouche avec un claquement sec, et Hermione ne put s'empêcher de jubiler intérieurement.

La marquise suivit la duchesse à travers force couloirs et salles presque vides et put constater, une nouvelle fois, la puissance de la confidente du Roi. Tous sans exception s'écartaient devant son illustre chemin, jetant néanmoins des regards curieux à celle qui l'accompagnait. Un nouveau minois à la Cour, et point laid avec cela, allait donner matière à jaser, mais Hermione savait que tant que Pansy était à ses côtés- ce qui ne durerait guère- personne n'oserait venir l'interroger.

Elles parvinrent enfin dans un corridor et captèrent le bruissement d'une foule nombreuse. Pansy en profita pour jeter d'une voix calme mais urgente quelques conseils de dernier instant.

-Le Roi n'appréciera guère votre retard. Mêlez-vous seulement à la foule et ignorez les curieux. De toute manière, personne n'osera vous parler trop haut durant le dîner de Sa Majesté.

Avec cela, elles débouchèrent dans une grande pièce richement décorée de blanc et or, et Hermione s'arrêta près de la porte, contemplant le spectacle devant elle.

D'après les rumeurs dont étaient friandes certaines jeunes filles huguenotes au pays, c'était un privilège d'assister au repas du monarque. Tout comme c'était un privilège de l'accompagner dans chacun de ses déplacements, d'assister à son lever, à son coucher, à la messe où il se rendait chaque matin, à la salle de jeux, à la salle de bal, au parc, aux écuries, au bureau et, Hermione soupçonnait secrètement, au petit coin. Regardant la foule avec désarroi, elle se demanda pourquoi. Pourquoi désiraient-ils tant se presser à cent cinquante dans une salle réservée à soixante personnes, afin de regarder le noble Sire mastiquer sa viande, croiser ses couverts et s'essuyer les lèvres sur une serviette de soie ? Feue Lily Potter lui avait expliqué un jour, sans masquer son mépris, que tous ces courtisans, qui possédaient des fortunes immenses et détenaient dans les grandes villes de somptueux hôtels particuliers et en province de grandioses châteaux, ne vivaient que pour graviter autour du souverain. Ils étaient attirés à lui comme des papillons de nuit à une flamme, quitte à s'y brûler les ailes, pour un geste, un mot, un regard de lui. Faveurs et défaveurs allaient bon train, plus rapides que la vitesse de la lumière. Les courtisans se ressemblaient tous dans leur vénération servile, songea-t-elle. Au bout de la pièce, séparée de la foule par un petit espace tacite, se dressait dans toute sa magnificence la tablée royale. Le Roi y trônait en maître, l'air de s'ennuyer ferme. À sa droite était un homme droit, raide, aux cheveux mi-longs noirs à l'apparence grasse et entièrement vêtu de noir, regard rivé devant lui. Hermione le reconnut avec un petit frisson. Les années ne semblaient guère avoir laissée leur empreinte sur le cardinal Rogue, le nouvel homme de puissance du règne. À sa propre droite était Blaise Zabini, qui dévorait une assiette remplie de ce qui semblait être un mijoté de bœuf. Trois autres hommes et une femme que Hermione ne connaissait point venaient ensuite : elle apprit plus tard que c'étaient là des gens auquel le Roi avait faite l'exceptionnel cadeau de dîner à sa table, et c'était l'une des faveurs les plus recherchées à la Cour. Ces invités de marque changeaient tous les soirs ou presque.

À la gauche du Roi la duchesse de Paris s'installa, occupant la place symbolique de Reine en l'absence d'une épouse royale. Assis près d'elle était un homme de belle stature, aux cheveux bruns et à l'air sérieux, arborant une paire de lunettes, ces merveilles de technologie qui permettent de corriger la vue des deux yeux plutôt que d'obliger les gentilshommes à changer leur monocle d'œil. Après lui venaient d'autres invités de marque.

Le Roi semblait maussade lorsqu'elle pénétra dans la pièce à la suite de Pansy, et lorsque la duchesse prit place, la tête blonde du monarque se leva brusquement, avant qu'il hausse un sourcil. La belle parisienne lui murmura quelques mots à l'oreille que personne d'autre ne put entendre, malgré la légère tension dans la foule prouvant que les courtisans tendaient l'oreille. Hermione ne put réprimer une grimace de mépris.

Le Roi finit par parcourir la foule des yeux. Hermione apprit plus tard qu'il aimait profiter de son dîner pour démarquer l'un ou l'autre des courtisans assistant à la scène. S'il était d'humeur massacrante, il prendrait quelqu'un pour cible et le mettrait plus bas que terre. Si en revanche son humeur était bonne, il discuterait aimablement.

Les yeux d'orage si uniques de Sa Majesté se posèrent enfin sur elle, et il écarta légèrement les lèvres, s'apprêtant à parler, avant de s'arrêter, ses yeux se tournant vers la foule à nouveau. Évidemment, les courtisans, piqués dans leur curiosité, regardèrent tous la jeune femme du coin des yeux, spéculant déjà mentalement quand à son identité, sa raison de se trouver ici, conviée au dîner royal, elle, une femme que nul ne connaissait et qui n'avait point encore été officiellement présentée à la Cour.

Les yeux royaux se posèrent enfin sur quelqu'un d'autre.

-Madame d'Avery, salua-t-il poliment. Ma chère comtesse, je suis ravi de constater que vous avez pu vous rendre libre pour venir ce soir. Mais dîtes-moi plutôt, je vous prie, comment se porte Monsieur le comte, votre époux ?

Hermione entraperçut, au second rang, une femme d'un âge avancé, vêtue d'une robe d'un brun indéfinissable. Sa maigreur coupante faisait davantage ressortir les nombreux rides d'un visage qui avait sans doute été fort beau, mais qui se teintait à présent d'un gris jaunâtre peu seyant. Ses mains tremblaient, sans doute à cause de quelque maladie. Ses cheveux gris étaient effilés, comme tombant par paquets entiers, et les quelques dents qui lui restaient étaient bruns. Cette femme avait à peine l'air de pouvoir tenir debout, et pourtant, elle était présente, regardant avec servilité le Roi à sa table en espérant que la faveur royale s'abatte sur elle. Ses yeux, d'un joli bleu ciel limpide, s'éclairèrent au ton affable du souverain.

-Je vous remercie de votre accueil, Sire, répondit-elle d'une voix chevrotante. Hélas, Monsieur le comte n'a plus de force, et va mourir dans notre château d'Avery. Son seul regret est de ne pouvoir se trouver auprès de Votre Majesté pour faire ses adieux.

Une étincelle moqueuse se mit alors à briller dans les yeux de Drago, et les courtisans comprirent tous ce qu'il allait advenir. Le Roi, il se trouvait, était de fort mauvaise humeur, donc. Même d'Avery ne s'y trompa pas, et elle perdit son sourire.

-Ah, oui, le comte va mourir, cela est fort triste, répondit le Roi avec indifférence. Ce que je trouve dommage, quant à moi, est qu'il n'ait plus la force de gagner sa pitance, et qu'il laisse son épouse ainsi.

La dame cligna des yeux, sans comprendre.

-Sire... ? hasarda-t-elle.

-Mais oui, vint la réplique d'un ton faussement innocent accompagné d'un geste de la main. N'ai-je pas vu à votre soulier un trou lorsque vous êtes entrée, ma chère comtesse ? Et...vous avez même dû revêtir la robe de votre bonne, pour venir. Cela me rend assez malheureux de voir une si grande famille réduite à si peu.

Des ricanements résonnèrent autour de la salle et on s'écarta quelque peu de devant la vieille comtesse, afin de la laisser en pleine ligne de mire du Roi.

-Ce n'est point la robe de ma bonne, chuchota-t-elle nerveusement.

-Comment ! Vous n'allez point prétendre qu'il s'agit là de l'attirail d'une dame de votre rang, renifla dédaigneusement le monarque avant d'avaler une gorgée de vin. Mais enfin, Madame, vous verrez que la mort d'un époux ouvre la voie à un autre.

Cette fois, quelques courtisans ne purent retenir les éclats de rire qu'ils tentaient de masquer, et le rictus moqueur du Roi augmenta.

-Nous saurons bien trouver un époux digne de vous, ajouta-t-il avant de se tourner vers sa meilleure amie : qu'en pensez-vous, Madame la duchesse ?

Un sourire torve fleurit sur les lèvres carmin de Pansy.

-Oh, oui, Sire. Je pensais me défaire de mon palefrenier cet hiver, il atteint l'âge. Il s'appelle Porcheron. Une excellente extraction...paysan pure souche, fort comme deux bœufs. Veuf, avec cela, et je pourvoirai au mariage s'il le faut. Je dois bien cela à mon domestique.

-Ah, ce cher Porcheron, acquiesça le Roi avec un hochement de tête amusé. Vous avez beaucoup de chance, Madame la comtesse. Un homme fort brave, qui a bien vingt ans de moins que vous. Et de plus, la duchesse qui est assez bonne pour vous doter ! Bon, il manque totalement de manières, mais une courtisane aussi rompue que vous saurez bien lui en inculquer. Rappelez-moi donc, ma chère duchesse, ce que dit toujours ce cher homme ?

-Votre Majesté a raison, reconnut la duchesse, il a bien un leitmotiv qui lui correspond à merveille : « Je suis peut-être né dans une porcherie, mais je ne suis point un porc, car même les porcs ne bouffent point tout, or moi si ! »

Les éclats de rire étaient francs à présent, Drago et Pansy rivalisant de méchanceté, et la pauvre comtesse semblait au bord des larmes. Les piques se poursuivirent jusqu'à ce que le Roi ait terminé son dîner, après quoi il lança, amusé,

-Vous devriez réellement remercier la duchesse, Madame la comtesse. Y a-t-il meilleure âme qui vive dans le royaume ?

-Oh, point n'est besoin, Sire, répliqua avec une fausse modestie la parisienne. Madame la comtesse- ou devrais-je dire, la future Madame Porcheron- n'aura qu'à passer me voir dans la semaine. Ah ! Je m'oublie, le comte n'est point encore mort.

-Disons, alors, la semaine prochaine, acheva le Roi avec une cruauté inégalable.

Puis il se leva, signifiant la fin du repas, et quitta la pièce, sa petite Cour privée à sa suite, pour se rendre vers la salle de jeux. Les courtisans s'écartèrent alors d'autour de la vieille comtesse, nul ne voulant la frôler de peur d'être contaminé par sa chute spectaculaire des sommets de l'une des plus vieilles familles de la région lyonnaise, et s'empressèrent à la suite de leur Roi, quelques-uns jetant des regards interrogateurs à Hermione qui les ignora, extrémités paralysées de choc.

C'était donc cela, la Cour. Un lieu où l'on détruisait la vie d'une femme sur le point de perdre son mari simplement pour se remonter le moral après une journée lassante. Un lieu où, lorsque le Roi vous avait désavoué, tout un chacun en faisait autant. Un lieu où l'on s'amusait du malheur d'autrui en jalousant le bonheur de son voisin.

Et tout cela sans une seule raison, bonne ou mauvaise.

Tant d'hypocrisie, d'injustice et de cruauté donnaient la nausée à la jeune femme, et elle demeura alors que tous les autres furent sortis. La comtesse d'Avery s'était effondrée au sol dès le dernier courtisan parti, os craquants et larmes coulant à flots. Hermione s'approcha à pas lents, tirant un mouchoir propre de ses jupons, qu'elle tendit à la vieille femme, qui la regarda comme si elle possédait deux têtes. Hermione secoua le mouchoir en voyant que la comtesse ne le prenait guère.

-Tenez, Madame, dit-elle simplement. Vous en avez plus besoin que moi.

Les beaux yeux de la vieille femme se dardèrent avec suspicion autour de la salle, comme si elle s'attendait à voir un groupe de courtisans bondir de derrière une tapisserie pour s'esclaffer de son malheur et pour féliciter la marquise de sa plaisanterie douteuse. Qui approchait une femme à la défaveur si parfaite ?

-Pourquoi ? cracha-t-elle enfin. Pour boucher le trou dans mon soulier ?

Hermione soupira.

-Je suis désolée, je n'avais guère l'intention de vous insulter.

La dame finit par saisit le mouchoir, yeux méfiants, et s'en frotta les joues sans quitter Hermione du regard.

-Je ne vous ai jamais vue à la Cour, encore moins au dîner du Roi, et je fréquente les souverains successifs depuis soixante-dix années, à présent, annonça-t-elle avec soupçon.

-Je viens d'y arriver, et Sa Majesté a été suffisamment bonne pour me permettre d'y demeurer, répondit doucement Hermione.

Elle ne rentrerait certainement pas dans les détails avec quelqu'un qu'elle ne connaissait en rien.

-Je suis la marquise de Royan, ajouta-t-elle.

-La marquise de Royan...une huguenote, donc !

La méfiance de la vieille fit place à de la surprise.

-Et le Roi a permis cela ? Voilà qui est particulier. Vous devez beaucoup plaire à Sa Majesté.

-Je...il ne s'agit guère de cela.

-Je vois.

Non, elle ne voyait pas, et cela la dérangeait, cela était clair. Elle avait beau être désavouée par le monarque et l'ensemble de la Cour, des années d'exercice du ragot et de la recherche perpétuelle de la faveur avaient imprimé en elle le solide besoin de connaître le secret de chacun. Elle s'essuya à nouveau les yeux et Hermione tendit une main, l'aidant à se relever. La dame vacilla, puis parvint à se stabiliser à nouveau sur ses jambes.

-Je dois quitter Versailles, marmonna-t-elle.

-Comment... ? À cette heure... ? Vous n'y pensez guère, Madame.

-Ah ! Non seulement j'y pense, ma fille mais de plus, il le faut bien, n'est-ce point ? Je ne puis demeurer en défaveur sous le toit du Roi. Je dois rentrer dès ce soir.

Hermione serra la main frêle de Madame d'Avery dans la sienne, son cœur se serrant devant l'impitoyable destinée de la vieille femme.

-Laissez-moi vous accompagner, proposa-t-elle. Je ferai préparer votre carrosse.

Les yeux bleus se posèrent sur elle, effarés.

-Mais vous avez été conviée au dîner royal ! Vous devriez déjà être au jeu du Roi. Il sera furieux si...

-Votre santé m'est d'une bien plus grande préoccupation que les états d'âme du Roi, et de plus, je n'ai que faire de l'approbation ou de l'opprobre royal, déclara-t-elle d'une voix sombre et ignorant soigneusement la bouche bée de la comtesse à ces paroles.

Hermione raccompagna la vieille dame aux écuries, où elle fit préparer le carrosse à deux chevaux de la comtesse. Elles prirent congé l'une de l'autre et Hermione, scandalisée du traitement de Madame d'Avery, remonta au palais d'une démarche raide et lente.

Elle traversa la Galerie des Glaces en coup de vent, ignorant les yeux des courtisans qui n'osaient se présenter à elle tant qu'elle n'avait guère été officiellement introduite en Cour par Sa Majesté, ce qui équivalait à ce qu'Elle la reconnaisse en public.

La marquise se sentait maladive, et savait que son teint pâle ne s'accordait guère avec sa robe. Elle devait avoir l'air d'un fantôme solitaire, hantant pour l'éternité le lieu de ses déboires. Toutefois, elle sursauta en s'entendant héler.

-Madame la marquise !

La jeune femme se retourna et vit le prince de Sicile s'approcher d'elle à grands pas, sourcils froncés et air belliqueux sur le visage. Cela tombait bien, puisque la marquise était d'excellente humeur pour une bagarre. Lèvres plissées, elle attendit que le prince la rejoigne, et ils marchèrent alors côte à côte, désirant tous deux échapper aux oreilles qui traînaient avec indélicatesse dans les parages.

-Où songiez-vous aller ainsi, marquise, siffla Blaise d'une voix mordante. Avez-vous perdu l'esprit de quitter ainsi la suite royale au moment où nous passions au jeu ?

-Je me promenais, répliqua-t-elle vaguement. À dire le vrai, je comptais rentrer à mes appartements. Je me sens plutôt malade, et je n'ai nul désir de participer au jeu, où de surcroît le Roi n'a guère besoin de moi.

Blaise darda ses yeux sombres sur elle.

-Il est vrai que vous avez l'air étrange. Qu'avez-vous ?

-Il se trouve, Votre Altesse, répondit-elle avec une légèreté qu'elle était loin de ressentir, que j'ai vu un spectacle, au dîner royal, qui m'a tordu les intérieurs de peine et de dégoût.

-Le cardinal Rogue mangeait avec les doigts ?

Hermione lui jeta un regard noir en réponse à cette tentative d'humour, et Blaise soupira.

-Bienvenue à la Cour, Mademoiselle Granger, offrit-il en seule guise d'explications. La comtesse d'Avery était dans le carnet noir du Roi depuis trop longtemps. Elle semble affable et aimable, mais vous oubliez que tout, ici, n'est que prétexte. Tout est superficiel et faux, et vous feriez mieux de ne point l'oublier. Madame d'Avery s'imagine fort poète, voyez-vous, et ne trouve d'inspiration que dans la méchanceté. Certaines des poésies qu'elle a osée écrire, et qui ont fait le bonheur de ces maudits Anglais et des encore plus maudits Hollandais, relèvent presque du crime de lèse-majesté. Jugez plutôt de la qualité noirâtre de ce petit vers de sa plume qui a couru après la mort du feu Roi Lucius Ier : « Le vieux Zeus est mort, est crevé, son cheval l'a déposé, il est enterré. Mais son fils est là, prêt à être Roi, cela ne m'étonnerait pas, qu'il ait anobli le dada. »

La bouche de Hermione s'ouvrit dans un petit rond parfait et ses sourcils se haussèrent abruptement.

-Mais Madame d'Avery est si charmante ! Il doit y avoir erreur. Ces mots ne peuvent provenir de sa plume.

-Et pourtant, marquise, et pourtant. Il serait bon que vous vous fassiez des alliés à la Cour, mais vous n'aurez jamais d'amis si vous désirez y survivre.

Le prince les fit pénétrer dans une grande salle où plusieurs tables se dressaient, présentant divers jeux de cartes ou de dés, autour desquelles les courtisans se promenaient, s'asseyaient, pariaient, gagnaient et perdaient des fortunes, certains n'hésitant point à mettre sur la table jusqu'à leur dernière culotte dans l'espoir de rafler la mise. Une table présentait également des boissons et des amuse-bouches, et le regard de Hermione fut aussitôt attiré par la tablée royale, où Drago trônait, entouré de Pansy et du jeune homme à lunettes qui avait siégé à table et qu'elle ne connaissait guère. Il restait deux places à la tablée, mais malgré que les nobles y jettent des regards alanguis, le Roi les ignorait, discutant avec l'homme à lunettes à voix basse.

À la grande surprise- et au grand désespoir- de la marquise, Blaise la dirigea vers la table. Trois paires d'yeux se levèrent, mais Hermione fut aussitôt happée par ceux qui avaient la couleur d'orage.

Le Roi se réclina quelque peu dans son fauteuil, un rictus dangereux venant jouer sur ses lèvres. La huguenote se tendit immédiatement.

-Sire, murmura-t-elle avant de plonger dans sa révérence.

-Madame, répliqua le Roi tandis que la duchesse, désintéressée, battait les cartes. Asseyez-vous, je vous prie.

Hermione rassembla tout son courage pour répliquer, ignorant le regard d'avertissement du prince de Sicile,

-Votre Majesté, je vous remercie de votre infinie bonté. Cependant, je me trouve mal, et j'aurais souhaité me retirer pour la soirée.

Le silence se fit autour d'eux. L'homme à lunettes se figea brutalement, Pansy redressa vivement la tête en écarquillant ses yeux émeraude et Blaise les ferma au contraire, désespéré. Les courtisans les plus proches, à l'affût de ragots, se turent également, des expressions de choc sur leurs visages poudrés.

Lorsque le Roi donnait un ordre- surtout un ordre qui résonnait comme une faveur pour bon nombre de témoins de la scène qui auraient vendu père et mère pour que le monarque les invite à sa table de jeu- on ne désobéissait point. L'on s'asseyait en remerciant le Ciel de sa bonne fortune.

Cependant, le Roi se contenta de se renfoncer dans son fauteuil de manière plus confortable, et son rictus s'élargit, bien que ses yeux étincelèrent de déplaisir.

-Il ne me plaît point que vous vous retiriez, Madame. À présent, asseyez-vous.

Hermione saisit à la perfection la froideur du ton. Si elle ne voulait pas que le Roi lance ses mousquetaires à l'assaut de Harry, pour le jeter à nouveau à la Bastille, elle se devait d'obéir, malgré son dégoût inné pour ces gens.

Aussi s'assit-elle au rebord du siège, triturant ses doigts nerveusement, et Blaise prit également place. Hermione était assise en face du monarque. Une place de choix, qu'elle aurait laissé à n'importe qui d'autre au monde. La duchesse de Paris finit de battre les cartes et entreprit de les distribuer.

-Connaissez-vous la belote, Madame?

Hermione se tendit à la question du Roi. La belote avait été le jeu de prédilection de James et Lily Potter. Elle était heureuse de ce revirement, ne sachant jouer qu'à peu de jeux, mais s'étonnant de ce qu'un jeu aussi provincial soit joué à la table du Roi. Elle hocha néanmoins la tête, et détourna le regard. Elle remarqua également que le Roi ne l'appelait que « Madame » : refusant de l'introduire ainsi à la Cour.

-Parlons paris, à présent, déclara Blaise d'une voix excitée. Je joue avec Votre Majesté, la duchesse et la marquise jouent ensemble. Êtes-vous certain de ne point vouloir participer, Monsieur le comte ?

L'homme à lunettes leva le nez d'un petit livre étroit qu'il lisait et les posa froidement sur son ami.

-Je ne cautionne point les jeux d'argent et vous le savez, mon cher. Et puis a-t-on déjà vue une partie de belote à cinq ?

Il renifla et se replongea dans sa lecture, tandis que les paris montèrent de cinq cents écus pour Blaise- l'équivalent de dix années de salaire chez le laquais de Hermione- à mille pour Pansy, puis deux mille pour le Roi. Hermione sentit les regards se poser sur elle.

-Deux mille cent, se contenta-t-elle de relancer.

-Oh, Madame la marquise est prudente, déclara Pansy avec un sourire carnassier.

-Elle fait bien, rétorqua Blaise, puisque nous allons vous écraser.

Le Roi ne dit rien et Hermione ignora le regard d'orage qui lui brûlait la peau.

-Pris ! déclara Pansy d'une voix chantante avant de retourner la première carte de la pile, avant de faire la moue. Sept de pique. Qui en veut ?

Peu de personnes savaient qui, réellement, était des espions du cardinal Rogue à la Cour. On reconnaissait fort volontiers qu'il en avait, et des plus efficaces si l'on en devait croire les résultats que le protégé du Pape obtenait au travers de l'obscur réseau qu'il semblait avoir implanté à chaque tournure de couloir, dans chaque buisson des jardins, derrière les murs et au-dessus des plafonds. Rien à la Cour n'échappait à la vigilance des espions du cardinal, et donc, rien n'échappait à l'attention de l'homme de confiance du Roi lui-même. La masse de données qu'il traitait chaque jour, de manière officielle comme officieuse, était plus écrasante que celle d'un Parlement entier. Pourtant, pas une information ne semblait circuler sans qu'elle ait été préalablement filtrée et soupesée par l'austère homme de Dieu. Du reste, le réseau que le cardinal commandait avec une volonté de fer n'obéissait qu'aux besoins du Roi. Toute la discrète surveillance du Premier Ministre ne servait qu'à Sa Majesté, et il n'aurait jamais ne serait-ce que songé à trahir son maître en détournant des informations pour son compte personnel. La loyauté de Rogue à l'encontre du Roi était des plus insolites, même s'ils ne se fussent pas trouvés dans une Cour où poignarder ses alliés dans le dos serait toujours de dernière mode.

Eu égard de tout ceci, le cardinal était profondément dérangé de ce qu'il allait devoir faire pour assurer l'avenir de Drago sur le trône. Il allait devoir retourner son propre réseau d'espionnage contre le Roi- il devait surveiller les rapports entre ce dernier et la marquise. Même s'il ne craignait guère qu'elle devienne sa maîtresse- il en avait eu de dizaines d'autres, et possédait toujours sous le coude deux ou trois rivales qui étaient prêtes à lui céder leurs faveurs, et puis les maîtresses n'avaient jamais empêché un mariage royal tel que celui que Rogue, la Reine-mère, et quelques autres de l'ancienne Cour préparaient depuis des mois- il craignait en revanche que la petite marquise devienne pour son maître plus qu'une conquête à inscrire sur une liste déjà fort longue. Sa peur suprême était de voir Royan couronnée favorite- si elle gagnait trop d'ascendant sur le Roi, elle pourrait empêcher le souverain d'épouser Astoria d'Espagne. Cela s'était déjà vu, des favorites imposant leurs vues politiques à leurs majestueux amants au point d'apporter un coup décisif aux mariages de ces derniers. Au détriment de toute politique sensée, elles s'assuraient alors de faire épouser à leurs amants des femmes ne pouvant faire compétition avec elles afin de garder toute leur faveur éclatante.

Royan lui avait semblé être une menace depuis le départ, de manière tout à fait objective.

D'abord, elle était jolie. Point belle, vraiment, comme l'avait été Narcissa, ou comme l'était Astoria, mais jolie, dégageant un charme fou et innocent, qui devait avoir le parfum de la nouveauté dans une Cour aussi corrompue. Son sourire était contagieux et elle portait en permanence une aura de calme, d'apaisement. Elle avait du caractère et de l'intellect, et, ô miracle, était encore sans nul doute vierge. Autant de points qui plairaient au Roi s'il se mettait en tête de la faire sienne- mais Hermione Granger avait suffisamment d'atouts pour retenir le jeune chef du royaume dans son lit, et c'était là tout le problème. Pour l'heure, certes, Drago la détestait, et ses explications quant au fait d'avoir gardé la jeune femme à la Cour étaient plausibles, mais même avec cela, le Roi avait sans doute pu constater de lui-même les qualités physiques de sa petite ennemie. Combien de temps avant qu'il s'aperçoive qu'elle avait toutes les qualités morales et mentales pour être digne de lui de manière bien plus sérieuse ? Et pourtant, une Hermione Granger ne pourrait jamais épouser le Roi. Elle n'en avait ni la lignée, ni la religion, ni le passé éclatant, et elle n'était somme toute qu'une marquise. Elle avait tout pour être une amante, mais rien de plus. L'idée même était ridicule : il n'est que les contes pour voir une bergère épouser un prince.

Par ailleurs, la religion de la jeune femme gênait profondément le cardinal qui était en lui, et il savait que si d'aventure le Roi venait à s'éprendre d'une huguenote, les conséquences pourraient être dramatiques. Les dévots se retourneraient contre le Roi, de même que la noblesse et les alliances étrangères, telles la puissante Espagne. Il était mieux que la marquise de Royan sorte le plus rapidement possible de la vie du Roi, mais le cardinal allait s'échiner à la convertir tout de même, par simple mesure de prudence. Il ne servait à rien de se voiler la face en prenant des risques inutiles.

Le cardinal Rogue était songeur, regard perdu dans le parc du château, admirant les fontaines éclairées, lorsqu'il entendit des bruits de pas arriver jusqu'à lui. Il se trouvait sur le balcon de la salle de jeu. N'ayant point de goût pour les paris, il n'assistait que rarement aux soirées dites d'appartement, mais consentait bien quelquefois à aller prendre l'air non loin de là, afin de ne pas projeter une image d'austérité totale, ce qui aurait pu être nuisible au gouvernement et soulevée l'indignation de ceux qui, jeunes et avides de plaisirs, pourraient tenter de le faire remplacer en faisant savoir au Roi qu'on n'était point dans un couvent.

Le cardinal ne se retourna guère lorsque le personnage s'accouda auprès de lui, admirant à son tour et en silence les jardins versaillais.

-Alors ?

Le simple mot du cardinal fut immédiatement compris par son espion.

-Vous aviez raison, répliqua ce dernier. La marquise me semble capable de gagner les faveurs du Roi, même si aucun d'eux deux n'a conscience de ce fait pour l'heure.

Rogue se contenta de hocher la tête.

-Elle est à la table du Roi, ajouta l'autre.

Cette fois, Rogue posa son regard sur son espion, yeux étincelants d'inquiétude.

-C'est un honneur...particulier.

L'espion haussa les épaules.

-Sa Majesté avait pour projet de l'afficher, n'est-ce pas ? Pour l'heure, guère d'inquiétude à avoir, cependant je crois qu'il serait bon de tout mettre en œuvre pour que la marquise et le Roi ne se retrouvent jamais seuls. La solitude est propice aux rapprochements.

-Nous devons faire accélérer le mariage royal.

L'espion acquiesça d'un mouvement du menton puis reprit,

-Je dois retourner à l'intérieur, mais je vous tiendrai informé dûment de la suite des événements.

Le cardinal hocha la tête, resserrant simplement sa fine cape noire autour de ses épaules, donnant silencieusement l'ordre à l'homme de disposer, qui s'exécuta.

-Rebelote, résonna la voix cristalline de Pansy tandis qu'elle empochait les cartes sur table, l'air ravie. Et c'est un magnifique capot pour ma partenaire et moi-même. Je vous félicite, marquise.

Elle leva une flûte de Champagne en cristal dans la direction de la marquise, et celle-ci plaqua un sourire de convenance sur ses lèvres tandis que ses yeux glissaient à nouveau vers l'horloge décorant un coin de la salle bondée. Il était deux heures du matin, elle était épuisée, et ne désirait que dormir, malgré sa longue nuit. La Cour la rendait malade et lassée plus rapidement que n'importe quelle maladie.

-Il est naturel, chez les Messieurs bien-nés, de laisser les dames remporter la main, renifla Blaise. Je propose que nous recommencions. Qu'en pensez-vous, Sire ?

-J'en pense que notre invitée s'endormira sur la table si nous restons ici une minute de plus, rétorqua Drago d'une voix traînante.

Hermione était étonnée qu'il ait remarqué sa fatigue. Elle faisait de son mieux, pourtant, pour ne point en faire montre. Elle regarda le Roi, et il lui rétorqua un rictus qu'elle n'apprécia guère.

-Nous ne saurons lui en vouloir, ajouta-t-il avec une pointe de froideur. Elle est provinciale, et il est coutume de s'endormir à l'heure des poules à la campagne.

Hermione ne put s'en empêcher. Drainant sa coupe de Champagne, elle répliqua,

-Peut-être, Votre Majesté, mais au moins ne réduisons-nous point notre image en faisant épouser aux nôtres des palefreniers. Il y a du bon à être provincial, et la corruption ne nous souille pas du moins.

La mâchoire du Roi se contracta violemment et Pansy inspira nerveusement.

-Il n'y a nul besoin de se sentir insultée, Madame, je ne faisais qu'énoncer une vérité, une des nombreuses concernant les provinciaux, répliqua le Roi d'une voix doucereuse. Et lorsqu'on est provinciale et hérétique, il est matière à se moquer, en réalité. Quant à mes décisions, je les prends seul et n'entends point être interrogé en la matière par une petite idiote. D'autres ont fini à la Bastille pour moins que cela...

La menace plana comme un poison mortel sur la table royale, et Hermione ravala la réponse qui lui vint aux lèvres. Serrant les poings dans sa robe, elle parvint à cracher,

-Veuillez m'excuser, Majesté. Ce n'était point ma place.

-En effet, siffla-t-il.

Il y eut un silence durant lequel ils se foudroyèrent du regard, puis le Roi se détourna d'elle, hélant une jeune femme blonde d'une magnificence glaciale qui passait non loin.

-Madame la vicomtesse d'Ecully, venez, je vous prie. Il y a fort longtemps que je n'avais point discuté avec vous et votre conversation me manquait. Notre invitée va se retirer pour la nuit.

Hermione comprit l'ordre et se leva, cédant la place à sa magnifique compagne qui l'ignora totalement, n'ayant d'yeux que pour le Roi. Hermione effectua une révérence que Drago, une fois n'est pas coutume, ne sembla point remarquer, ses yeux de glace déshabillant lentement la vicomtesse, et elle se retira, tâchant de ne point regarder les masses courtisanes l'entourant et chuchotant entre elles.

...

Voilà voilà, un chapitre fait pour mettre en place l'ambiance de la Cour de France telle qu'elle pouvait l'être à l'époque de notre histoire. Rien de majeur dans ce chapitre, mais ne vous inquiétez pas, tout vient à point à qui sait attendre.

J'espère que cela vous a plu! N'oubliez pas de me dire ce que vous avez pensé de Drago et cie dans ce chapitre. N'oubliez pas également de me dire si vous avez autant apprécié que moi les trois premiers épisodes de Game of Thrones saison 7!

Attention, spoiler: RIP Lady Olenna, Reine des Badass. Tu vas me manquer.

A très vite mes Chocogrenouilles!

DIL.