Titre : As Jonah Said
Auteure : Tach-Pistache
Rating : M, comme... Malice. Monstrueux. Malsain. Montgolfière. Que de mots terrifiants sous cette simple lettre. J'en ai la chair de poule. Toi aussi tu as la chair de poule ? Wow. Wow. Trop dingue.
Disclaimer : Hussie me pardonnera d'écrire sur ces idiots, j'en suis presque certaine. Disons quarante pour-cent certaine, histoire de garder une marge d'erreur, parce que la modestie est une vertu, et que j'aime me croire vertueuse.
Un petit mot avant de commencer ? : *sifflote comme si ça ne faisait pas méga-longtemps que le chapitre aurait dû sortir*
Lalala, hier c'était mon anniversaire, j'ai eu 17 ans, ballons, confettis, tout ça, tout ça. Cette année je promets d'écrire davantage et mieux. Voilà, maintenant parlons du chapitre parce qu'on se tamponne le coquillage de ma vie trépidante : ... ce chapitre... était dur à écrire... et en plus... il se passe pas grand-chose... voilà... j'espère que ces points de suspension donnent un effet à la fois triste et grave à mon message... see you space cowboy...
Les remerciements d'usage vont à tous mes lecteurs/lectrices et à ceux qui prennent le temps de m'écrire une review. Nous sommes peut-être la machine qui produisons tout ça gratuitement, mais pour continuer dans la métaphore, vous êtes tous une goutte d'essence. Comme elle, vous puez, vous brûlez bien, vous permettez aux machines de fonctionner et vous venez d'une source d'énergie non-renouvelable. Merci (y)
WARNING cependant, on commence à parler de sujets sérieux qui peuvent potentiellement mettre certaines personnes mal à l'aise, donc faites attention, je dis ça au cas-où parce que je n'ai pas envie que quelqu'un aille jouer au yoyo humain sans fil à cause d'une fanfiction. Surtout de la mienne.
On se retrouve plus bas !
Enjoy !
"He said he had come to see the sea for the first time and marveled at how clean it was. Someone told him that, in fact, it wasn't. "When the world is emptied of human beings", he said, "it will become so again."
Werner Herzog
"You can hear them/You can hear them banging on the tin/But my love won't be saved/We'll all be staring at the wave."
Miike Snow – The Wave
- Il a bougé, dit soudainement Vriska.
Equius grogna et secoua la tête en se forçant à ouvrir grand les yeux.
Vriska était penchée au-dessus de Tavros. Ses cheveux attachés en queue de cheval lui tiraient le visage, donnant à ses traits une ressemblance frappante avec ceux de sa sœur aînée.
Elle s'agita un peu, rapprocha d'elle de la bouteille d'eau qu'ils avaient posée à côté de la baignoire. Tavros ne bougeait pas. Equius avait la forte impression que Vriska, comme souvent, l'avait prévenu pour rien. Mais le jeune homme, après quelques secondes, se mit à gémir et secoua faiblement la main. Vriska se précipita à ses côtés.
- Est-ce que ça va ? le pressa-t-elle. Allez, vas-y, réponds !
Tavros marmonna quelque chose d'inintelligible. Ses lèvres étaient pâles.
- Allez ! Vas-y, réveille-toi, un peu de nerfs ! Ça va ? Ça va ? Réponds-moi !
- Ça va, articula-t-il péniblement.
Comme si l'effort l'avait drainé, il referma les yeux, et soupira profondément. Equius crut qu'il s'était rendormi. Vriska le secoua par l'épaule, et il ouvrit à nouveau les paupières.
- Il faut que tu manges. Qu'est-ce que tu as mangé la dernière fois ?
- De la pomme, fit-il après un long moment de silence.
- De la pomme, répéta Vriska. Ok. Très bien. On va te faire manger autre chose. Tu veux de la viande ? Equius, va chercher de la viande.
Il obéit sans protester. Sous le lavabo, cachés sous des serviettes hygiéniques (Porrim lui avait assuré que personne ne viendrait regarder ici, et il la croyait), ils avaient stocké des bols de nourriture en bouillie que Jane Crocker leur avait donné en cachette. Equius en sortit un. Il leur en restait deux.
Vriska le lui prit des mains sans un mot et se retourna aussitôt vers Tavros, qui semblait fournir un effort considérable pour rester alerte.
- Allez, marmonna Vriska entre ses dents, allez, mange…
Avec lenteur, Tavros avala quatre cuillères de ce que lui donna Vriska. Equius le regarda faire avec inquiétude. Il avait vomi son dernier repas. Mais cette fois-ci, rien ne se passa. Tavros prit quelques cuillères de plus avant qu'il ne secoue la tête, les lèvres hermétiquement closes.
- Tu n'en veux plus ? Tu veux boire ? Il faut que tu boives. Allez. Vas-y. Bois.
Equius observa Vriska reposer le bol, puis se saisir de la bouteille, et, avec des gestes précis, délicats, comme si elle les avait répétés toute sa vie (ça ne faisait même pas deux semaines, mais Equius avait l'impression que des années s'étaient écoulées depuis qu'ils l'avaient ramené), elle leva le menton du jeune homme et l'aida à boire.
Tavros ne se débattait pas, ne rejetait pas leur aide. A vrai dire, Tavros ne faisait pas grand-chose. Les blessures qu'il avait reçues s'étaient gravement infectées, et ses engelures avaient continué à ramper sur ses jambes pendant quelques jours. Porrim était vidée. Toutes ses forces passaient dans son sauvetage.
Son état avait empiré, puis s'était stabilisé.
Sur leur petit bateau perdu, Equius trouvait leurs efforts bien futiles. Il y avait quelque chose d'irréel à tout ça, quelque chose de ridicule, comme s'ils s'évertuaient à faire vivre quelqu'un qui était déjà mort depuis longtemps. Mais il gardait ses opinions pour lui. Vriska l'aurait étranglé.
(Il avait découvert qu'elle se sentait tout aussi coupable que lui dans l'histoire, car c'était elle qui l'avait poussé à sortir seul le soir de l'attaque. Ça ne l'avait pas aidé à se sentir mieux, mais il comprenait beaucoup mieux son acharnement à s'occuper de lui, si bien qu'il l'avait laissée venir avec lui lorsque c'était son tour de veiller sur Tavros.)
(S'il ne l'avait pas laissée faire, il aurait vraiment été le dernier des hypocrites.)
Tavros fit un petit geste et Vriska recula aussitôt.
- Ça va ? Tout va bien ? Est-ce que ça va ?
- Oui, fit-il faiblement.
Il avait encore de la fièvre. Porrim avait retrouvé sa réserve de médicaments pillée par un mystérieux voleur inconnu
« On sait tous très bien que c'était Damara pour l'amour du Ciel. »
par Damara Megido, donc, et ils n'avaient plus que le strict minimum pour l'aider à s'en sortir. Tout l'équipage savait que Tavros était entre la vie et la mort, et bien que cela ne participe pas à l'amélioration de l'atmosphère sur le bateau, au moins personne ne s'était disputé avec personne ces derniers jours, peut-être par respect, peut-être par fatigue.
- Tu veux dormir ? C'est Tagare qui prend la prochaine garde, elle te réveilla pour te nettoyer. D'accord ?
- Oui.
- Oui, répéta-t-elle. Oui. Très bien. Allez. Dors. Très bien.
Tavros ne se fit pas prier. Tout son corps se ramollit et sa tête retomba contre le coussin du lit de fortune qu'ils avaient assemblé dans la baignoire. C'était plus simple pour le laver.
Lorsque c'était le tour d'Equius de le faire, il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir l'impression qu'il nettoyait un animal dans une cage au zoo.
Vriska attendit une ou deux minutes, les bras raides, prête à intervenir en cas de problème, puis soupira et se releva. Ses genoux craquèrent.
- On sort de là, dit-elle. J'ai besoin d'air.
Equius lui ouvrit la porte et elle sortit dans la chambre de Porrim. Il la suivit.
A peine eut-il refermé la porte qu'elle changea complètement d'attitude. Equius la vit s'emparer de l'oreiller plat de la couchette de Porrim et, avec un cri rageur, en donner un grand coup contre le mur.
- Tais-toi ! siffla-t-il. Tais-toi, Megido va venir !
Elle ne l'écouta pas et continua à frapper le mur avec fureur.
Il songea à la faire arrêter. Il ne le fit pas.
Vriska Serket finit par s'épuiser. Ses coups se firent moins puissants, plus dépités, et sa voix se brisa. Dans un dernier geste puéril, elle lança l'oreiller par terre et donna un coup de pied dedans. Mais sa colère n'avait plus la même force.
- Pourquoi est-ce qu'il ne va pas mieux ? lui demanda-t-elle.
Elle était en nage. Ses joues étaient très rouges.
- Hein ? Qu'est-ce qui dans ce foutu monde taché de merde l'empêche d'aller mieux ?
- Demande à Porrim, lui répondit-il, très calme. Je ne suis pas médecin.
- C'était rhétorique, enculé de beurette, personne ne te demande ton avis.
Equius, qui avait entendu bien pire, et qui avait pris son médicament très récemment, soupira et ne répondit rien.
Vriska attendit une réplique, puis son regard s'assombrit et elle baissa les bras.
- Je vais aller manger quelque chose, lui annonça-t-elle, bien qu'ils sachent tous deux que ça ne l'intéressait pas beaucoup.
- Très bien.
Il devait être tard. Il se frotta les poignets. Ne pas savoir l'heure lui manquait plus que ce qu'il avait pu croire. Il allait le plus fréquemment possible dans la chambre de Mutter Sarpas, l'assistante de Roxy, afin d'avoir une idée du temps qu'il était, mais malgré ça, tout se confondait, et les jours et les nuits, déjà peu définis, n'avaient plus vraiment de sens. Les seules choses qui donnaient à sa vie un peu d'ordre étaient ses médicaments, qu'il prenait de manière qu'il espérait ordonnée, et, un jour sur deux, les visites d'Eridan.
Mais ça non plus – et ce n'était pas pour être dramatique, vraiment pas – n'avait plus vraiment de sens.
Equius n'avait pas cru qu'ils pourraient recommencer à parler comme avant après ce qu'il s'était passé, après qu'ils aient découvert le corps de Tavros. Il s'était révélé très perspicace : ils parlaient effectivement beaucoup moins.
Ce n'était pas à cause de ce qu'il s'était passé.
Equius avait cru qu'Eridan esquiverait le sujet, mais, le soir suivant, après s'être apitoyé sur son sort, il était sorti de ses lamentations pour lui dire qu'il avait agi de manière très pâle, et que c'était « parfaitement normal » pour deux moirails de s'embrasser, mais qu'Equius, pas habitué à toutes ces choses, ne pouvait évidemment pas comprendre et avait dû confondre ses pâleurs avec autre chose.
Après, il avait recommencé à se plaindre, Equius l'avait coupé, Eridan avait changé de sujet, et tout s'était bien passé.
(En réalité il se moquait des excuses d'Eridan. Il n'avait pas la tête à réfléchir. Si Eridan disait « ce n'était rien », alors ce n'était rien, et qu'est-ce qu'il en avait à faire de ses soupçons et de la vérité et de ce qu'il aurait voulu lui dire (et de la manière dont il s'était senti déçu) ? Des gens étaient en danger de mort. Il ne pouvait pas dépenser de l'énergie sur ce genre de choses.)
En fait, s'ils parlaient moins, ce n'était pas à cause de l'affaire, qui avait vraiment été vite bouclée, mais tout simplement parce qu'Eridan ne venait pas aux rendez-vous fixés.
Equius était loin d'être enchanté par la situation.
Si Eridan finissait par apparaître, il ne restait que quelques minutes, et il enchaînait mensonge sur mensonge avec une mauvaise foi si évidente qu'Equius ne pouvait pas faire semblant de ne pas la remarquer. Et Eridan le savait. Bien sûr qu'il le savait.
Pour quelqu'un qui se plaignait si souvent, Eridan détestait parler de ce qui était vraiment grave et sérieux. Rien n'aurait pu davantage énerver Equius, et pourtant il n'était pas énervé. Pas vraiment. Peut-être un peu, il pouvait l'admettre, pour être certain de ne pas dire de bêtises. Mais il était trop épuisé et trop inquiet pour être agacé, vraiment.
(Un soir, il avait fini par insister pour savoir ce qu'il se passait. C'était quelque chose qu'il ne faisait pas souvent, et Eridan s'était tu et l'avait regardé très longtemps. Equius s'était demandé s'il allait parler. Quelque chose qui ressemblait horriblement à de l'espoir s'était tordu dans son ventre ; et puis, Eridan avait secoué la tête, et tout ce qui aurait pu se passer ne se passa jamais.)
Cette nuit-là, lorsqu'Equius sortit, le ciel était couvert. Il n'allait pas neiger, cependant : il faisait trop froid. Lorsqu'il arriva près de l'ouverture, celle-ci était vide de vie.
Il se força à attendre dans le froid quelques minutes de plus, et alors qu'il commençait à se demander si ses doigts n'allaient pas tomber, l'eau frémit, et Eridan creva la surface avec brusquerie.
- « Eridan ! J'ai cru que – »
Il se tut sans s'en rendre compte, bouche à moitié ouverte sur le mot qu'il allait prononcer sans songer à la refermer.
Ce n'était pas de l'eau qui ruisselait sur les bras d'Eridan. L'alien, la respiration sifflante, s'était échoué sur la glace comme un cadavre rejeté par l'océan. Il avait les yeux grands ouverts et, tout le long de son dos, puis sur ses épaules, on lui avait arraché la peau.
Equius crut, un instant, qu'il faisait un cauchemar. Heureusement pour tout le monde il ne perdit pas trop longtemps à y croire.
Les poignets d'Eridan étaient couverts de sang lorsqu'il les serra, et l'alien serra les siens en retour.
- « Ça va aller. Ça va aller. Qui a fait ça ? » demanda Equius d'une voix très calme, en espérant que cela le rassurerait.
Eridan avait les pupilles extrêmement dilatées. Il ouvrit la bouche. Sur sa première rangée de dents, Equius vit que plusieurs manquaient, et son ventre se serra.
- « Si tu vas chercher quelque chose pour me soigner », dit Eridan, « je m'en vais. »
- « Non. »
- « Je n'ai pas besoin de ta pitié. J'ai tout sauf besoin de ta pitié. »
- « Tu ne t'en iras pas. »
Eridan lui cracha au visage.
Equius resta de marbre. Le silence dura quelque secondes.
- « Je ne sais pas ce que tu veux de moi », dit-il, très froid, « mais tu ne m'obligeras pas à te laisser dans cet état. »
- « C'est un ordre. »
- « Je refuse de t'obéir. »
- « Equius. »
- « Eridan. »
Ni l'un ni l'autre n'avaient prononcé correctement le nom de l'autre, mais ça n'avait plus d'importance maintenant.
L'alien feula. Equius ne recula pas, ne desserra pas sa prise autour de ses poignets, et il sentit le pouls d'Eridan accélérer sous ses doigts comme celui d'une bête prise au piège. Cette histoire ne lui plaisait pas : mais elle n'avait l'air de plaire à personne.
- « Maintenant, je vais monter chercher de quoi te soigner, et tu vas rester là en m'attendant. »
- « Non. »
- « Je reviens vite. »
Lentement, avec précautions, il lâcha les poignets d'Eridan, et pendant un instant terrible il eut l'impression d'avoir commis l'une des pires erreurs de sa vie – Eridan allait vraiment partir, et il n'allait jamais revenir, et il s'en voudrait pour le restant de ses jours.
L'alien s'enfonça dans l'eau jusqu'aux yeux. Le regard qu'il lui lançait alors qu'il courait vers le bateau était plein de poison.
Tavros était réveillé lorsqu'il entra dans la salle de bains de Porrim. Tagare avait dû passer plus tôt dans la soirée, car il était propre. Il ne savait pas où était l'infirmière. Il n'en avait pas grand-chose à faire.
- Qu'est-ce que tu fais ? demanda le jeune homme d'une voix faible.
Equius ne lui répondit pas et se dépêcha de ramasser tout ce qu'il pensait pouvoir lui être utile. Il ne pouvait pas prendre autant de choses que ce qu'il aurait aimé. Porrim le remarquerait, et Tavros ne s'en sortirait pas.
Il avait l'impression de très bien réfléchir et de ne pas réfléchir en même temps. Sur ses mains, sous ses ongles, le sang violet d'Eridan commençait à sécher. Il était certain que Tavros ne le remarquerait pas. Il ne se souviendrait même pas qu'il était venu.
- Qu'est-ce que tu fais ? répéta-t-il, encore plus faiblement.
- Tu as de la fièvre, dit-il à Tavros alors qu'il quittait la chambre. Dors.
Il n'attendit pas sa réponse pour fermer la porte et se remettre à courir.
Eridan était toujours là. Le soulagement fit presque tituber Equius, qui, le cœur battant, dégringola les derniers barreaux de l'échelle du bateau et courut jusqu'à lui.
- « Tu n'as pas le droit de faire ça », lui dit Eridan alors qu'il étalait dans la neige ce qu'il avait ramené.
- « Sors de l'eau », répondit Equius, plus rapidement que ce qu'il aurait dû. « Ça empêche ton sang de coaguler comme il faut et le sel brûle les plaies. »
- « Je suis un prince. Je suis ton supérieur. »
- « Tu es en lambeaux. »
- « Je t'interdis de faire ça. »
- « Tes doigts ont l'air cassés. Est-ce que ça va ? »
- « Est-ce que tu me plains ? »
- « Eridan », finit par dire Equius, exaspéré, « est-ce qu'on pourra reparler de tout ça quand tu ne seras pas une loque sous mes yeux ? S'il te plaît ? »
- « Je te déteste », murmura Eridan au bout d'un moment, mais il finit par obéir, et Equius le vit se hisser hors de l'eau et s'assoir plus ou moins dans la neige, dos à lui, les jambes toujours plongées dans l'eau.
Il avait déjà fait ça, avec Nepeta par exemple, lorsqu'elle avait eu un accident de moto et que son dos n'était plus qu'une suite sans fin de croûtes et de morceaux de peau en charpie. Mais, alors qu'il épongeait le sang violet qui noircissait la neige sur la peau glacée d'Eridan, Equius commença à se rendre compte d'à quel point tout cela était absurde, profondément, mauvaisement absurde.
- Des choses bizarres pour les gens bizarres, marmonna-t-il entre ses dents.
- « Quoi ? » demanda Eridan.
- « Rien. C'est en meilleur état que ce que je pensais. »
- « Tant mieux. »
- « Qu'est-ce qui a fait ça ? »
- « A ton avis ? »
Equius hésita.
- « On dirait des… Je ne sais pas comment dire. Comme si on t'avait lancé quelque chose… Comme une corde. Tu sais. »
- « Et alors ? Ça te fait quoi ? »
- « Qu'est-ce que tu veux que je dise ? Ça ne me plaît pas. »
- « Qu'on m'ait fait ça ? Ou que je n'aie pas pu résister ? »
Il esquiva le sujet. Il lui donnait un peu la nausée.
- « Tu ne m'as pas répondu pour tes doigts. Ceux de la main droite. Ils n'ont pas – n'ont pas… L'air bien. »
- « Ça va. »
- « Ils sont cassés ? »
- « Ça va, je te dis. »
- « Mais ils sont cassés. »
- « Oui. Mais ça va. »
Les mains d'Equius ne tremblaient pas lorsqu'il passa le fil dans le chas de l'aiguille. Sa lampe-torche était braquée sur le dos d'Eridan et il pouvait voir d'étranges cicatrices sur ses côtes, d'un violet presque noir, qui ne saignaient pas et avaient l'air d'être là depuis des années. Curieux, il en approcha l'aiguille. Eridan siffla brusquement.
- « Ne fais pas ça. »
Ses pupilles étaient à nouveau verticales et, prudemment, Equius retira sa main. Après quoi il fit de son mieux pour ne pas les toucher.
Ils ne prononcèrent pas un seul mot pendant qu'Equius recousait comme il pouvait les plaies d'Eridan. Ce dernier ne releva la tête que lorsque son travail fut fini. Il remarqua des marques violacées sous ses lèvres : il s'était mordu pour ne pas crier, et Equius se demanda qu'est-ce qu'il pouvait faire d'autre que d'éprouver de l'admiration et de la pitié à son égard.
- « Qu'est-ce que tu veux faire maintenant ? » demanda-t-il.
- « Est-ce que tu voudrais mettre ça ? »
Il désignait les bandages. Eridan montra les dents.
- « Ça évitera aux blessures de se rouvrir. » dit Equius.
- « Non. Ça va se voir. »
- « Qu'est-ce que ça – »
- « Si les autres voient ça, ils vont savoir que j'étais blessé, trou du cul. Ils vont le sentir et ça va être pire pour moi que – »
- « Eridan – »
- « Et écoute, Equius, je sais que tu ne veux pas, enfin, non je ne sais pas, je ne sais pas ce que tu comprends de ce qu'il se passe et ce que tu veux comprendre, et j'apprécie que tu ne veuilles pas me voir mort, mais je ne sais pas – »
- « Eridan s'il te plaît – »
- « Quoi, je – »
- « S'il te plaît, écoute-moi. »
Eridan inspira profondément, grimaça mais garda la bouche fermée. La gorge d'Equius était sèche.
- « Ce n'est pas important. Pour l'instant, ce n'est pas important », ajouta-t-il en voyant le regard d'Eridan s'assombrir. « Pour l'instant, ce qui compte, c'est de savoir ce qui ne va pas. »
- « Mais pourquoi ? Pourquoi est-ce que tu veux le savoir ? »
- « Parce que je ne veux pas qu'il t'arrive du mal. Est-ce que c'est si rare pour vous ? »
- « Oui. »
Eridan avait l'air prêt à le gifler.
- « Tu veux vraiment savoir ? » demanda l'alien, brisant le contact visuel.
- « Oui. », répondit Equius sans hésiter.
Eridan soupira.
- « Il faut que je fasse un peu d'histoire. »
- « Très bien. Ça me va. Tout pour comprendre. »
- « Avant, il y a longtemps, il y avait des… Je ne te traduis pas, ça ne sert à rien. Il y avait des choses dehors. »
- « Des choses ? »
- « Des choses un peu comme toi, mais en moins bien. Elles et nous, dans l'eau, nous nous entretuions. »
Equius hocha la tête. Eridan bougea un peu et, cette fois-ci, il fit tout son possible pour cacher sa grimace de douleur.
- « Et un jour, notre Kndesche a… Réussi à exterminer la dernière chose qui vivait sur la glace, mais… Mais elle - elle est morte en même temps, oh, putain, Equius, c'est tellement pas épique de te raconter ça comme ça, il faudrait que tu comprennes les chansons, ce serait mieux, un jour je te les apprendrai, je suis très doué en histoire… »
- « C'est très bien comme ça, tu te débrouilles bien. Continue. »
- « Enfin. Tu te souviens, Feferhhi, ma moarharl, la future Kndesche ? »
- « Oui. »
- « C'est son – enfin, c'est son, comment on dit ? Pas son enfant, mais celle qui doit reprendre son titre de droit. Tu vois ? Héritière. Héritière, tu comprends ? »
- « Oui, oui, je comprends, continue à parler, je comprends. »
- « Alors, lorsqu'elle est morte, Feferhhi a dû reprendre toutes les obligations de la Kndesche et elle a dû devenir princesse, et moi, j'ai dû l'aider. »
- « Tu as dû l'aider ? Ou est-ce que tu as choisi de le faire ? »
Eridan évita la question.
- « La Kndesche, ce n'est pas que la reine, tu sais, c'est plus grand. C'est une – qui parle aux, tu sais, les grands… Les grands qui nous ont faits. Les Très-Grands. Ceux qui vivent dans le néant. Dans le grand gouffre du rien. »
- « Je vois. »
- « Feferrhi, c'est ça, c'est une prêtresse. Elle parle à ceux qui vivent dans le vide. Et l'un de ces habitants du vide a pris forme il y a très, très longtemps, avant nous, dans cet océan… »
- « Et elle lui parle. » acheva Equius.
- « Oui. »
- « Est-ce que cette chose – pardon, pardon, ce… Ce Très-Grand a des tentacules ? »
- « Oui. »
- « Est-ce qu'il est énervé en ce moment ? »
- « Oui. » avoua Eridan, l'air un peu piteux.
- « Et il t'attaque. »
- « Oui, non. Enfin, oui. Un peu. Elle attaque tout le monde. Il y a des choses qui lui font mal. Et moi, je dois aider Feferhhi, alors je lui ai promis de surveiller la Très-Grande quand on était jeunes, mais comme elle ne va pas bien, c'est sur moi que retombent les punitions, et – enfin, voilà. »
- « Tu ne peux pas leur expliquer que tu ne sais pas ce qu'il se passe ? »
- « Tu crois que ça intéresse qui ? La Très-Grande, la déesse ne va pas bien, et elle tue des gens, alors je dois régler le problème, et je n'y arrive pas. Je n'y arrive pas, Equius. »
- « Tu ne peux pas en parler à Feferhhi ? »
- « Elle a trop de problèmes. », fit-il amèrement. « Madame la princesse n'a plus de temps à accorder à son moarharl qui prend les coups pour elle. »
- « Mais tu as choisi de faire ça. »
- « Oui, bien sûr, je – oh, d'accord, je vois ce que tu vas me dire. »
- « Quoi ? »
- « Tu vas me dire que de toute manière, c'est ma faute, et que j'aurais dû réfléchir à deux fois avant de faire un travail aussi dangereux, et qu'est-ce que tu es stupide Eridan, excuse-moi, tu n'as jamais été
(C'était le mot pour la couleur rouge qu'Eridan avait utilisé, mais pas complètement. C'était aussi le verbe « apprécier », et le mot spécial qu'utilisait Eridan lorsqu'il croisait les doigts, mais aussi ce concept de pitié qu'il semblait tant détester, ce qu'Equius ne comprenait pas du tout)
- rouge pour quelqu'un, tu n'as jamais voulu impressionner personne, c'est ça ? »
- « Je ne voulais pas dire ça. »
- « Bien sûr. Bien sûr que tu ne voulais pas dire ça. Tu ne sais même pas ce que je raconte. »
- « Si. Je sais de quoi tu parles. »
- « Je croyais que les proies ne comprenaient pas ces concepts. »
- « Nous… Nous comprenons le rouge. Je crois. Et peut-être un peu le pâle. »
- « Quelle espèce sous-développée. »
- « Parce qu'il y a plus ? »
Eridan eut un rire sans joie.
- « Je croyais que ce n'était pas important maintenant ? »
- « Pardon ? »
- « Rien. Rien. Change de sujet. Je n'ai pas la foi pour parler de tout ça maintenant. »
Equius se tut quelques secondes avant de demander :
- « Si j'ai bien compris, tu es en train de te laisser tuer en espérant que Feferi te trouvera merveilleux de courage et se sentira rouge pour toi, parce qu'évidemment, tu es rouge pour elle. »
- « Perspicace. », répondit-il, mais il ne le regardait pas.
- « Je croyais que vous étiez pâles. »
- « On peut changer, dans la vie. Il faut juste que je trouve le moyen de calmer la déesse, comme ça j'ai le respect de tous ces petits abrutis mangeurs d'étrons, et – enfin, on pourra en discuter calmement avec elle, et j'aurai quelques arguments de mon côté, tu vois ? »
- « Mais elle n'est pas avec quelqu'un d'autre ? »
- « Avec qui veux-tu qu'elle soit ? Elle n'a personne d'autre que moi. Je n'ai personne d'autre qu'elle : si elle me laisse, je suis seul, et elle le sait, elle le sait très bien. Je suis rouge pour elle depuis que nous sommes petits, et jamais personne ne le sera comme moi je le suis – tu comprends ? Tu comprends ? »
Equius sentait l'énervement lui monter à la gorge alors il fit un effort pour rester calme, mais sa voix se brisa au milieu de sa phrase.
- « Est-ce que tu te rends compte de ce que tu dis ? »
- « Quoi ? »
- « Elle ne va pas – pas être avec toi parce qu'elle va se sentir rouge, pauvre idiot – mais parce qu'elle va se sentir obligée ou sinon elle aura ta pitoyable mort sur la conscience – je ne peux pas y croire. »
- « Quoi ? » répéta-t-il bêtement.
- « Comment peux-tu être aussi stupide ? Je te croyais au-dessus de tout ça – comment peux-tu être idiot à ce point ?»
- « Ça n'a rien à voir ! » hurla Eridan.
Equius avait envie de parler, mais sa gorge était bloquée. Il ne savait pas quoi faire. Ses poings se serrèrent et il vit Eridan y jeter un coup d'œil rapide avant de raidir les épaules. Insensiblement, il glissa à nouveau dans l'eau. Il allait partir. Equius commença tout doucement à paniquer.
- « Qu'est-ce que tu veux que je change à tout ça ? Tu ne veux rien dire, Equius ! Tout ça n'a aucun putain de sens et tu n'as aucun putain de sens ! Je te déteste, je te déteste, je te déteste tout court, je te hais ! Tu veux tout changer ! Je te déteste, je te hais, je te hais je te hais je te hais ! »
Equius aurait aimé de dire plus mais il ne sut pas quoi répondre. Désespérément, il essaya de parler.
Eridan ne comprit pas son silence. Il poussa un dernier hurlement, donna un coup de poing dans la glace et disparut dans l'océan, laissant Equius avec une forte impression de déjà-vu et celle, plus amère, de ne pas avoir été capable de régler quoi que ce fut.
La réalisation le heurta comme un sac de briques et le laissa tout aussi sonné, figé devant son café, la bouche entrouverte dans sa plus parfaite imitation de cadavre. Ce ne fut que lorsqu'il vit Dirk lui jeter un coup d'œil intrigué qu'il se força à bouger. Il espéra qu'il n'avait pas remarqué à quel point ses mains tremblaient.
Il ne connaissait pas de mot, en anglais, en alien ou en égyptien, pour décrire à quel point il avait été stupide. Stupide, manipulé, utilisé, mais surtout très stupide.
Parce qu'il savait très bien ce qui blessait la déesse d'Eridan et causait par conséquent tous leurs malheurs – pourquoi n'avait-il pas réalisé plus tôt ? Est-ce que ce n'était pas évident depuis le début ?
Non, il ne l'avait pas réalisé, parce qu'il était trop occupé à se préoccuper de ses problèmes personnels inutiles et qu'il n'avait pas compris, sur le coup, que ses bombes allaient les faire tuer, lui, Eridan et tout l'équipage, parce qu'il dérangeait sur les ordres d'un malade mental une énorme créature vivante millénaire et qu'ils allaient tous, incontestablement, inévitablement,
mourir à cause de lui.
La tasse, entre ses mains, explosa. Le café tomba sur la table, et trois grosses entailles barrèrent ses paumes, desquelles perlèrent de grosses gouttes de sang rouge sombre. Il les porta à la bouche et aspira.
- Tu es complètement con, entendit-il dire Dirk.
Il retira sa main. Le sang avait disparu mais après quelques secondes les plaies redevinrent rouges.
Il se sentit, soudainement et parfaitement inexplicablement, très abattu.
Jade parut surprise de le voir. Il y avait de quoi. Ils ne se parlaient plus aussi régulièrement que ce dont ils avaient pris l'habitude. Et puis, statistiquement, il était rare que ce soit Equius qui initie le dialogue. Elle avait donc de très bonnes raisons d'avoir l'air perturbée.
- Salut ! dit-elle en se redressant. Ça fait longtemps !
Elle était penchée sur des cartes étalées sur le sol de sa chambre. Le regard d'Equius fut attiré par le luisant glacé de deux fusils posés contre son lit. Il se racla la gorge.
- C'est vrai. Désolé de ne pas avoir essayé de parler davantage ces derniers temps. J'étais…
- Oh, non, non, ne t'excuse pas, franchement, ça va ! Je comprends vachement bien, de toute manière, personne n'a le cœur à parler. Tu as vu comment les autres se comportent ? De vrais zombies, c'est terrifiant ! Oh, euh, tu veux t'assoir ?
- Je ne te dérange pas ?
- Non, je préparais notre prochain trajet. Viens, viens !
Il enjamba prudemment les cartes et elle s'étala sur sa couchette, lui laissant assez de place pour qu'il vienne s'assoir à côté d'elle.
- Mais de toute manière, continua-t-elle, je pense que ça va être inutile. Aranea prévoit de grosses tempêtes de neige. J'espère que ce ne sera pas le cas, y'a encore les hélicoptères du mois qui doivent passer, on va être justes en réserves, et puis tu sais –
Elle lui jeta un regard entendu.
- Les choses dessous et ce qu'il se passe au-dessus. Ça n'a plus vraiment de sens.
- Oui, justement, à ce propos –
- Oui ?
Jade le regardait intensément et Equius se retrouva incapable de dire ce qu'il aurait voulu lui dire.
(Il savait, quelque part, que, comme avec Eridan, il faudrait qu'il se retrouve au pied du mur afin qu'il puisse parler. C'était tout le problème des mensonges, hein, sale menteur, lorsqu'ils devenaient trop gros, on ne pouvait pas simplement en parler, il fallait une excuse, une raison.)
(A nouveau, il se trouva très, très stupide.)
- Qu'est-ce qu'on sait de plus ? A propos de ce qu'il se passe ? Dirk ne m'a rien communiqué, et je me pose un peu des questions… dit-il, au final, sans laisser paraître sa déception.
Jade soupira et s'étira entre ses coussins. Elle en avait vraiment beaucoup. Equius se demandait où est-ce qu'elle les avait tous trouvés.
- Que dire… Les secousses se multiplient. On en capte trois par jours en moyenne, toutes de force à peu-près égale. On sait que ce n'est pas la terre et ce n'est pas la glace. La théorie du gros monstre infâme tient toujours, Roxy est vraiment à fond dedans ! Au moins, ça ne se rapproche pas, mais bon, ça fait deux semaines, ça ne veut rien dire, tu comprends ?
- Qu'est-ce qu'on peut faire, alors ?
- On n'a pas beaucoup de possibilités…
Elle baissa la voix.
- Comment avance l'émetteur ?
Equius sortit de son accablement pour se redresser et émettre un reniflement d'ingénieur en robotique blessé dans son amour propre.
- Mal, dit-il sèchement.
Ce n'était pas exact : dire que l'émetteur ne se passait pas du tout aurait été beaucoup plus proche de la vérité. Dirk et lui, lorsqu'ils n'étaient pas pris par leurs histoires personnelles, étaient envoyés aux quatre coins du bateau pour réparer des fuites et des défaillances qui n'avaient aucun sens, comme si une main mystérieuse
(il fallait entendre par là « Damara Megido », même si Equius finissait par se demander, parfois, si la paranoïa n'altérait pas son jugement.)
les avait faites volontairement. Les pièces étaient rares, difficiles à voler pendant leur temps libre, et surtout, Megido passait régulièrement vérifier leur atelier. Comme un chien de chasse cherchant une piste, Equius la voyait parfois tourner en silence dans les trois mètres carrés praticables de leur chambre, en mouvement et immobile à la fois, le cou droit, les yeux sombres, et Equius savait que s'il n'était pas certain que leur semblant d'appareil était parfaitement caché, il aurait vraiment, vraiment paniqué.
L'émetteur, donc, se passait plutôt mal.
- Merde, réagit Jade avec la même moue ennuyée qu'elle aurait prise s'il lui avait annoncé qu'il n'allait pas faire beau le lendemain.
- Ça ne t'inquiète pas ?
- Si, si. Bien sûr que ça m'inquiète ! Je suis tout le temps inquiète. Mais je ne sais pas ce que je pourrais y faire. Je me suis habituée à ne pas pouvoir faire grand-chose ici.
Soudainement, elle gloussa. Ça faisait longtemps qu'Equius n'avait pas entendu quelqu'un glousser. Il se rappela pourquoi il aimait passer du temps avec Jade avant que tout ne devienne vraiment bizarre.
- C'est pas, genre, la phrase trop dark que tout le monde dans les films dit tout le temps, « c'est terrible de s'habituer au pire » ?
- Ça l'est un peu.
- Oui, ça l'est, ça l'est, mais je ne pensais pas pouvoir le dire un jour de manière complètement non-ironique. Je ne pensais pas que ma vie en arriverait là, tu vois ? Il faut racler les bidets du fond pour dire ça. Passer le balai à chiottes dans les toilettes du gouffre.
- Tu parles comme Dirk Strider.
- Comme son frère en fait. Il est très cool. On a sympathisé à travers la radio ! Je ne savais pas que je ferais ça un jour, c'est vraiment très chouette ! C'est comme avoir des amis sur Internet ! J'aime beaucoup !
Elle resta silencieuse un instant, puis ajouta, plus doucement :
- Je lui parlerai encore après l'expédition, je pense.
- Ah bon ?
- Oui. Je t'aime beaucoup, Equius, hein, je ne voulais pas dire ça comme ça ! Mais on est devenus amis à cause de ce voyage, tu comprends ? Après, on a nos vies, on ne se reverra plus, on ne partagera plus rien. Alors que lui, on a parlé d'autre chose. Tu vois ?
- Oui.
- Ici, les relations sont forcées… Fugaces. Tu ne prends pas ça mal, hein ?
- Non.
C'était vrai.
Il hésita un bref instant avant de dire :
- En réalité, si je t'ai adressé la parole, c'est parce que tu ressembles à ma meilleure amie.
- Celle qui est morte ?
- Comment est-ce que tu le sais ?
- Tu as dû me le dire.
(Equius était quasiment sûr que ce n'était pas le cas. Mais ça ne servait à rien de demander à Jade d'où elle tenait ses éclairs d'intuition. Elle ne le savait pas elle-même.)
- Comment est-elle morte ? demanda-t-elle d'une petite voix.
Equius avait expliqué les causes de sa mort une bonne vingtaine de fois, toutes à des personnes très différentes, et il les connaissait par cœur. Mais ça ne l'empêchait pas de toujours ressentir le même sentiment de semi-irréalité, comme s'il racontait un événement dont il n'était plus sûr de s'il l'avait rêvé ou vraiment vécu.
- Elle a été agressée dans la rue, un soir, elle s'est défendue et on lui a brisé le crâne. Elle est morte avant que les secours ne puissent intervenir.
(Simple, brutal, efficace. Presque de la poésie.)
- Et tu t'en veux ?
Il ne s'était vraiment pas attendu à cette question. Jade n'avait pas la tête de quelqu'un de désolé ou de compatissant. Derrière ses grandes lunettes vertes, son regard était perçant, presque fasciné. Equius passa une main sur sa nuque et ses cheveux tombèrent devant ses yeux, dissimulant un peu son regard.
- Elle m'a appelée avant qu'elle ne soit attaquée et m'a dit qu'elle était suivie. J'étais au travail, j'ai demandé à sortir, on m'a refusé le droit. Je n'ai pas insisté.
C'était une façon très propre et très jolie de dire qu'il avait été assez lâche et vain pour ne pas venir au secours de Nepeta, au final. Equius n'aimait pas dire tout ça.
- C'est laid.
- Oui.
- Quel âge elle avait ?
- Vingt-quatre ans.
- C'est vraiment laid, murmura-t-elle.
- Un peu. Oui.
(Oui. Effectivement, c'était un peu laid. Que pouvait-il dire de plus ? Il n'y avait rien à dire. La mort de Nepeta avait creusé un gouffre de la taille de son cadavre dans le cœur d'Equius, et il vivait avec.)
- Ce n'est pas grave, dit-elle brusquement et plus fort, que tu m'aies parlé à cause de ça. Ça ne me dérange pas du tout. Au cas-où tu te posais la question, hein ! J'anticipe. Mais ça me fait plaisir que tu me l'aies dit. Je suis désolée pour ton amie. Comment elle s'appelait ?
- Nepeta.
- J'aime bien. C'est un joli prénom ! Elle a l'air cool. Rien à voir, mais je me posais la question, comment tu fais pour tes médicaments si tu n'as pas l'heure ?
Equius suivit sans protester le changement de sujet. Parler de Nepeta lui serrait la gorge. S'ils avaient continué, il aurait sûrement éclaté en sanglots, et ce n'était pas quelque chose dont il aurait été très fier. Il avait sa dignité !
- Je fais comme je peux. Mais j'ai de la chance. Beaucoup de médecins prescrivent les mauvais médicaments à leurs patients, et ils ne fonctionnent pas vraiment. Je suis quelqu'un de générique. Les classiques fonctionnent bien.
- Tu as de la chance ! Oh, merde, ça me fait penser –
Elle s'assit et se pencha vers lui comme si elle s'apprêtait à lui révéler le secret de l'Univers. Equius se pencha un peu aussi.
- Je sais pourquoi j'avais des crises bizarres de narcolepsie, lui dit-elle d'un ton très grave.
- Ah ?
- Vriska Serket mettait des somnifères dans ma nourriture.
Equius mit quelques secondes à réagir, car il lui fallut d'abord comprendre la phrase. Et lorsqu'il la comprit, il ne put pas s'empêcher de dire :
- Pardon ?
- Vriska Serket mettait des somnifères dans ma nourriture.
- J'avais – oh, peu importe. Pourquoi ?
- A sa décharge, c'était sur les ordres de sa sœur.
- Pourquoi toi en particulier ?
- Je pense que c'était du hasard. Mais ça leur a permis de faire des tests pour des périodes d'accoutumance. Tu te souviens, quand les portables ont disparu, on se demandait comment est-ce qu'ils avaient fait pour venir dans nos chambres et nous voler sans qu'on se rende compte ?
- Oui ?
- C'était ça ! Ils glissaient des somnifères dans la nourriture depuis un moment. Ils ont d'abord testé les doses sur moi, mais c'était trop fort, alors quand ils ont bien réglé, ils ont commencé à en mettre dans le dîner, du coup, le jour J, ils savaient que ce serait bon.
Quelque chose en Equius, probablement la dignité qui l'empêchait de pleurer en public, lui fit se sentir profondément offensé par cette odieuse machination, et s'il n'avait pas su que la porte du commandant était fermée à clef et que démolir le bureau de son patron, aussi louche soit-il, n'était jamais une bonne idée, il serait allé protester.
Protester calmement. Peut-être. Après tout Scratch restait son supérieur. Enfin.
Beaucoup de choses devinrent soudain un peu plus claires, et il espéra qu'Eridan reviendrait bientôt afin qu'il puisse s'excuser de ses propres absences, maintenant qu'il avait une excuse.
Si bien sûr il revenait un jour, ça allait sans dire.
« C'était dramatique. » pensa-t-il avec mépris. Mais c'était vrai.
- Avant, Ajika laissait toujours sa nourriture sans surveillance quelques minutes le temps de se laver les mains, et Damara, ou Aranea, parce que Vriska a abandonné lorsqu'il a fallu endormir tout le monde, devait mettre les somnifères là-dedans à ce moment-là.
- Ça aurait pu être très dangereux.
- Ça va te surprendre, Equius, mais j'ai comme l'impression qu'ils n'en ont, genre, vraiment rien à faire.
- Quelle nouvelle.
- Nous sommes tous renversés par cette révélation écrasante. Et toi, t'as rien à m'apprendre, pour continuer dans les illuminations de Dieu ?
Equius secoua la tête négativement.
- Dommage, fit Jade, un peu déçue. J'espérais que tu aurais plein de trucs géniaux à me raconter !
- Un autre jour, peut-être. Dans pas trop longtemps.
- Il faut que tu réfléchisses, c'est ça ?
Il hocha la tête. A nouveau, Jade avait ce regard perçant de prédateur, et ça, ajouté à ses intuitions bizarres, le mettaient un peu mal à l'aise.
- On se reverra quand tu auras fini de réfléchir, alors.
- Avant, j'espère, répondit-il.
- Qui sait ? fit-elle mystérieusement. Peut-être que tu vas réfléchir plus vite que ce que tu ne crois.
Les tempêtes de neige qu'Aranea Serket avait redoutées survinrent trois jours plus tard et les ensevelirent sous des mètres de neige qu'ils devaient déblayer toutes les heures sur le pont du bateau. La météorologiste daigna sortir de ses quartiers pour les tenir au courant de ce qu'il se passait. D'après elle, c'étaient les dernières tempêtes de l'année. Bientôt le soleil reviendrait à l'horizon et le dégel commencerait. Bientôt.
Ce fut aussi la première fois depuis l'accident de Tavros qu'ils entendirent la voix du commandant. Des rumeurs couraient sur son compte, comme quoi il était mort de faim dans son bureau blindé, mais Equius n'y avait jamais cru.
- Bonjour à tous, mes chers camarades d'infortune. En raison des conditions météo ma foi détestables, je vous informe que les hélicoptères de ravitaillement ne pourront pas rejoindre notre navire avant une semaine, peut-être deux. Les rations seront donc coupées de moitié afin d'économiser les vivres. Les travaux de recherche des équipes de terrain sont également suspendus. Cependant, l'équipe se chargeant des robots devra être fidèle à son poste et continuer son travail comme elle l'a toujours fait : sans discuter. Je vous souhaite une agréable journée.
Dirk et lui avaient accueilli ce message avec effroi. Leurs robots recommençaient à être détruits lorsqu'ils s'approchaient trop près de leur destination, mais lui et Strider savait que, si quelque chose les faisait exploser, alors cette chose faisait exploser les bombes en même temps. C'était, probablement, une partie du plan du commandant.
Tout commençait à devenir affreusement clair et Equius n'aimait pas ça. Mais il aurait voulu que ce message soit leur seul ennui. D'une manière très étonnante, ce ne fut pas le cas.
La nuit dernière, il avait ressenti, pour la première fois, les secousses dont parlaient Jade et Jake.
Elles n'avaient pas été très fortes, mais suffisamment pour le réveiller en sursaut, et il avait entendu Dirk faire de même dans la couchette supérieure. Les murs de métal avaient vibré trois fois. Le cœur battant, et le souffle coupé, Equius avait attendu la fin des secousses sans vraiment croire qu'elles finiraient un jour.
Il se trouva donc, le lendemain matin, au milieu de gens très effrayés à qui il fallait donner beaucoup, beaucoup de réponses.
Ce fut Jade qui leur parla. Qui d'autre, de toute manière, aurait pu le faire ? Pas Dirk, pas Jake, et certainement pas lui. Il n'y avait que Jade pour les sortir de là.
Elle monta sur l'une des tables de la salle commune, et les autres, soudain, se turent, et comme des bêtes perdues ils se tournèrent vers la jeune femme. Equius remarqua ses jambes trembler, puis Jade se racla la gorge, et le tremblement disparut.
- Dirk, tu peux fermer la porte à clef ? demanda-t-elle.
Strider se dirigea vers l'entrée, vérifia que personne n'était dans le couloir, puis ferma la porte et s'y adossa.
- Merci, fit-elle, l'air satisfaite.
Elle se racla une deuxième fois la gorge, peut-être plus pour le spectacle que par nécessité, puis elle commença à parler.
Debout dans un coin de la pièce, les bras croisés, il fut étonné de la clarté avec laquelle elle exposa leur situation et de la brièveté de son discours. C'était comme si elle avait répété pendant des jours ce qu'elle allait devoir dire lorsque la menace éclaterait. Ça ne l'aurait pas étonné. Jade était plus prévoyante que lui. Elle savait que tout devait arriver à une fin.
Il inspira profondément et pour une raison ou une autre il eut l'impression de ne pas avoir assez d'air dans les poumons.
Une fois que Jade eut fini d'expliquer leur situation (une grosse créature sous l'eau, ça fait plusieurs mois, bouge sans qu'on sache pourquoi, potentiellement dangereux, le commandant sait sûrement mais ne fait rien, on va chercher des solutions), elle se racla à nouveau la gorge, regarda autour d'elle et dit :
- Bon, ben, voilà. Euh. Quelqu'un a des questions ? C'est pas dit qu'on puisse y répondre, bien sûr, mais…
A la grande surprise d'Equius, les membres de l'équipage avaient l'air de prendre ces nouvelles avec beaucoup de calme. Il vit les assistantes de Lalonde parler discrètement à voix basse avec deux des matelots, mais à part pour ce petit groupe, le silence était total.
Il jeta un coup d'œil à Roxy. Elle avait les yeux baissés et se mordait les lèvres. Ses doigts trituraient nerveusement les franges de son écharpe. Elle n'avait pas l'air effrayée, se rendit-il soudain compte : elle avait l'air triste. Triste ? De quoi ? Il n'y avait pas de raisons d'être triste. Inquiet, angoissé, en colère, oui, bien sûr. Mais triste ?
- Tu as le droit de parler de tout ça ? demanda Chitra, ses longues tresses enroulées autour de ses doigts.
- Je ne sais pas. Je pense que oui. Personne n'a vraiment tenté de nous cacher cette information. S'ils avaient voulu nous faire taire, ils l'auraient déjà fait.
Jade avait raison. Bien sûr, même si leur mission initiale n'était qu'un écran de fumée pour cacher ce qu'ils avaient vraiment fait, consciemment ou pas, le commandant et Damara Megido n'avaient pas essayé de les arrêter. Pas vraiment en tous cas.
Equius fronça les sourcils. Ce n'était pas normal. Damara Megido aurait pu tous les assassiner dans leur sommeil et ils n'auraient rien remarqué : ils avaient les moyens de les faire taire. Une fois de plus quelque chose n'allait pas.
- Quelles sont les solutions qu'on a à notre portée ? fit Vriska Serket.
Il vit Jade tourner instinctivement la tête vers la porte. Son geste n'échappa à personne. Elle ouvrit grand les yeux et dit :
- Nous n'en avons aucune pour le moment. Je suis désolée.
Puis elle articula silencieusement :
- Plus tard.
Les autres hochèrent la tête.
- Ce sera tout ? demanda Jade.
- Je pense, intervint Dirk, que tu peux t'arrêter maintenant, et qu'il faudrait laisser à tout le monde le temps d'encaisser la nouvelle.
- Oh, très bien, ok, d'accord. Euh… Merci à tous pour votre attention. Vous pouvez…
Elle fit un vague geste de la main.
- Repartir faire ce que vous faisiez avant, acheva-t-elle avant de précipitamment descendre de sa table et de se diriger vers lui.
Dirk et Jake English le rejoignirent aussitôt, et Equius s'attendait à ce que plus de personnes se joignent à leur groupe pour demander des explications, mais ce ne fut pas le cas. Des petits groupes se formèrent. Les matelots et les assistants formèrent le plus grand groupe près des hublots, où le cuisinier, Kodoku Ajika, leur apporta silencieusement leur café avant de s'assoir avec eux.
- Comment j'étais ? demanda Jade à voix basse.
- Tu leur as dit la vérité. C'est déjà très bien, fit Dirk.
- Je ne sais pas comment ils vont le prendre.
- tu ne devrais pas t'inquiéter pour ça, dit Jake, d'une voix très douce. Ils avaient des soupçons depuis un moment pour être très franc avec toi. Je veux dire, quel genre de commandant monte de pareilles entourloupes ? Il y avait anguille sous roche et tout le monde le sentait. Tu n'as fait que rétablir la vérité.
- Mais est-ce que ce sera utile ?
- Ça ne peut pas empirer les choses, si ?
- Peut-être que si, marmonna Jade.
- Comment ça ? demanda Equius.
- Je ne sais pas, je… J'ai l'impression que c'était exactement ce que je devais faire, mais dans le sens où c'était le rôle qu'on m'avait donné, et que… Enfin, je ne sais pas. Argh, je ne suis pas faite pour faire ce genre de discours ! Ce n'est pas moi le leader, ça devrait être quelqu'un d'autre !
- Si jamais tu dois recommencer, demande à Roxy de t'épauler, fit Dirk. Elle s'en sort très bien pour ce genre de choses.
- J'espère que ça n'arrivera jamais. Vous avez avancé avec l'émetteur ?
Dirk et lui se jetèrent un regard.
- Non, répondit Equius.
- Tant pis ! Ce n'est pas grave, vous y arriverez bientôt ! répondit-elle avec enthousiasme, mais Equius ne pouvait pas dire s'il était forcé ou non.
Elle s'étira un instant avant de demander :
- Qu'est-ce que vous allez faire, maintenant ?
- Je ne sais pas, marmonna Dirk.
Mais il ne regardait pas Jade. Il regardait Jake, avec une certaine insistance, et ce dernier avait les yeux rivés au sol. « Rien n'a changé », se dit-il. « Ça fait des mois, et rien, absolument rien n'a changé, nulle part, avec personne, ni moi, ni rien, rien du tout. »
Aujourd'hui, il se sentait un peu fatigué.
(« Jette-toi à la mer » avait dit Damara Megido.)
- Et toi, Equius ?
- Je vais peut-être aller dehors, dit-il après une ou deux secondes de silence.
Bien sûr, lorsqu'il arriva près du point de pêche, que la glace recouvrait déjà à moitié, il n'y avait personne.
Equius se demanda en quel mois ils étaient, et s'il restait beaucoup de temps avant que le soleil ne revienne et ne mette un terme à cette très, très longue nuit.
Il se tint un long moment devant l'ouverture. L'océan était aussi lisse qu'un miroir, aussi noir que le ciel.
Il se demanda si c'était vraiment intéressant de mourir maintenant. Mais ce n'était pas une question d'intéressant ou pas.
Il avait espéré recevoir un signe, une apparition, quelqu'un qui l'appellerait, une étoile qui s'écraserait, quelque chose pour lui dire que ce n'était pas la bonne chose à faire. Mais il n'y avait rien. C'était comme si l'univers entier s'était accordé pour le laisser se suicider en silence.
Il ne se sentit pas en colère. Il n'eut pas non plus l'impression de se sentir aimer furieusement la vie, d'un seul coup, de ressentir quelque chose de si fort que cette puissance lui aurait enlevé toutes ces idées du fond de la gorge.
Cette absence de réaction lui fit penser au silence qui avait suivi la découverte du corps de Tavros et à celui répondant au discours de ce matin. Devant les faits, il n'y a rien à dire, rien à penser.
Il soupira, très profondément, et ses cheveux volèrent devant son nez. Il n'avait toujours pas retrouvé d'élastiques. Cela lui fit faire la moue, puis, d'un pas lent, à cause du froid, il revint au bateau et commença à monter l'échelle qui menait au pont.
« On ne sait pas ce qui empêche les gens de mourir. »
Il lui fallut encore quelques jours et une discussion à moitié entendue dans la salle commune entre Jake, Roxy, Dirk et Jane pour qu'Equius se rende compte qu'Eridan lui manquait, au-delà de l'inquiétude acide qu'il ressentait constamment lorsqu'il pensait à lui.
La conversation avait en réalité été le déclencheur de tout son raisonnement, la seule raison pour laquelle Equius avait été obligé de réfléchir sur ce qu'il se passait. Il n'avait pas fait exprès de l'entendre. Il avait peut-être, par contre, choisi de continuer à l'écouter alors qu'il aurait pu gentiment partir et les laisser régler leurs problèmes.
A posteriori, il aurait dû faire ça.
Il allait entrer dans la salle commune lorsqu'il avait entendu Strider se mettre à crier, et il s'était immobilisé, la main sur la poignée de la porte. Elle était ouverte, quelques centimètres à peine, mais c'était suffisant pour entendre ce qu'il se passait.
- Ferme-la, Jake, ferme-la et écoute-moi !
- Mais qu'est-ce qui t'es passé par la tête ? Est-ce que tu as à ce point envie de –
- S'il vous plaît, Jake, s'il te plaît –
- Tu sais très bien qu'on va tous mourir ici !
Il y avait eu un silence. Puis Jake avait dit :
- On peut s'en sortir.
- Et tu vas éternellement éviter le sujet au prétexte qu'on « peut s'en sortir » ? On se conduit comme des gosses depuis le début de cette foutue histoire. Tous autant qu'on est – des gosses qui ont fait une connerie et font semblant qu'elle n'a jamais été faite parce que ça les arrange, et qui vont pleurer comme s'ils étaient surpris lorsqu'ils se feront punir, mais on ne se fera pas punir, on va tous crever dans ce bateau de merde et on n'aura rien réglé, rien du tout. C'est ça que tu veux ?
- Dirk, qu'est-ce que tu racontes –
C'était Jane qui avait parlé, la voix exagérément calme et posée.
- Roxy, dis-lui que toi aussi tu penses ça.
Il avait entendu Roxy Lalonde soupirer, très longuement, avant qu'elle n'intervienne. Sa voix était triste.
- Si on doit tous mourir là, maintenant, je veux qu'on règle cette histoire avant.
- Vous avez perdu la tête, avait dit Jake English.
- Pourquoi ?
- Parce que c'est ridicule ! Parce que – pourquoi ? Pourquoi est-ce que vous pensez à ça ? Pourquoi est-ce que tout le monde pense qu'il est impossible de s'en sortir ? Je –
- Jake, avait dit Dirk.
- C'est insensé – Roxy, non, s'il te plaît ne commence pas à pleurer, Roxy, oh pour l'amour du Ciel…
- Jake, avait répété Dirk. Je ne veux pas mourir.
- Alors ne dis pas toutes ces horreurs, putain !
- Mais c'est une possibilité et je veux régler tout ça avant d'atterrir au Ciel et de me dire « merde, j'ai malencontreusement laissé passer la chance de m'expliquer et m'excuser auprès du mec que j'aime, pas de pot, on verra la prochaine fois, ah non c'est vrai, il n'y aura pas de prochaine fois parce que je suis mort ! »
C'était à ce moment-là qu'Equius avait décidé de partir. Ça ne le concernait plus. Ça ne l'avait jamais concerné.
Il ne savait pas que la peur de la mort avait fait son petit bonhomme de chemin dans les pensées des membres de l'équipage. Mais il ne pouvait pas leur en vouloir. Il y avait une possibilité qu'ils disparaissent tous à plus de mille kilomètres de toute civilisation, sans que personne ne le sache, et ils n'auraient aucun moyen de prévenir qui que ce soit, aucune dernière volonté, aucun dernier mot. Ce n'était pas très plaisant. C'était même un peu triste.
Il s'était rappelé, soudain, le visage de Roxy Lalonde après le discours de Jade, et il s'était demandé si elle avait compris ça avant tout le monde.
Puis une autre pensée avait remplacée celle-là, plus tenace, plus effrayante aussi.
Lui, Equius, avait aussi des choses à régler.
Il était venu ici pour être seul et sombrer dans l'inconscience pendant sept mois et voilà qu'il se retrouvait avec des choses à faire avant de potentiellement mourir. C'était terrible. C'était insensé. Equius n'était pas prêt.
C'était pour ça que la discussion en elle-même n'avait pas suffi à bouleverser Equius. Il lui avait fallu les jours suivants pour arriver aux conclusions qui le faisaient se tenir là, dans la cuisine du bateau, enfoncé jusqu'aux yeux dans ses manteaux et prêt à partir.
(Nepeta se serait moquée de lui avant de l'aider à organiser ses pensées, mais elle n'était pas là, et il devait se débrouiller seul, complètement seul.)
Il ne savait pas ce qu'Eridan voulait vraiment de lui, ce qu'il espérait qu'il fasse et ce que sa stupidité le poussait à vouloir. Si l'alien avait été moins compliqué, tout aurait été plus rapide pour Equius, mais Eridan était un imbécile et Equius devait s'échiner pour comprendre ce qui lui passait par le crâne.
Mais lui savait ce qu'il voulait d'Eridan : qu'il reste en vie et aussi – et c'était ça, le vrai problème, le dilemme entre ce qu'il fallait faire et ce qu'il voulait faire, les priorités et les mensonges – qu'il reste avec lui. Equius pouvait mourir la semaine prochaine, il s'en moquait. Mais si Eridan pouvait vivre à ses côtés un moment, ce serait mieux.
La vraie chose à se dire, en vérité –
Il avait aimé Aradia pour beaucoup de raisons. Le problème avait été l'obsession. L'habitude. Tout ce qui n'allait pas en lui et qu'elle faisait ressurgir sans le lui faire comprendre, sans essayer de le lui faire comprendre, bien qu'elle l'ait su et vu depuis le début.
Eridan ne faisait pas ressortir le pire en lui. Eridan voyait le pire et crachait dessus sans aucune discrétion, et Equius ne pouvait pas faire semblant de n'avoir rien vu.
Il ne savait pas ce qu'il allait se passer. Peut-être que Dirk avait raison et que d'ici quelques jours leurs cadavres seraient recouverts par la vase au fond de l'océan, brisés par une créature de cauchemar. Peut-être pas. Peut-être qu'Equius survivrait et rentrerait seul aux Etats-Unis. Quelle importance ?
Il fallait qu'il parle. Il fallait qu'il lui dise ce qu'il pensait et où est-ce qu'il en était arrivé. Et après – après, il ne savait pas. Il n'avait hérité d'aucun don de voyance, d'aucun pressentiment, un héritier du néant.
Il n'avait jamais voulu comprendre quelqu'un comme il avait envie de comprendre cet idiot de monstre arctique avec ses caprices d'enfant et ce poids sur ses épaules, et le meurtre dans ses dents, le besoin d'affection, le sarcasme, la peur d'être faible.
Dans quelques mois tout serait fini de toute manière.
Le plan d'Equius était très bien. Il y avait juste un petit problème :
Eridan n'était toujours pas revenu et il serait probablement difficile de converser avec un alien mort, même très bien conservé.
C'était pour cela qu'Equius était là ce soir. Il allait traverser toute l'île s'il le fallait mais il allait trouver Eridan et il allait régler tout ce qui n'allait pas, ou alors il mourrait d'hypothermie après trois ou quatre kilomètres, et tant pis, il aurait essayé, et Damara Megido serait très heureuse d'apprendre son décès.
- Qu'est-ce que tu fais ici ?
Equius serra les dents et se retourna. C'était Jane Crocker. Bien sûr, partir ans se faire remarquer était une idée stupide.
- Tu ne peux pas emporter ça, dit-elle en regardant le couteau qu'il avait dans la main droite.
- Je suis désolé, dit-il, la voix un peu étouffée par l'épaisseur de sa parka devant sa bouche.
- Qu'est-ce que tu comptes faire ? Tu ne peux pas partir.
- Si je puis me permettre – comment vont les choses entre vous tous, maintenant ? English, Strider et Lalonde ?
Jane parut surprise.
- Nous… Enfin. Ça va mieux. Je… Je ne sais pas ! Jake et Dirk ont – enfin, ils se sont séparés, mais – tu sais, ils s'aiment toujours, ils vont peut-être reprendre tout à zéro à la fin de l'expédition, et puis Roxy s'est excusée, et moi aussi, et tout le monde, enfin, quoi ? Pourquoi je te raconte ça ? Qu'est-ce que tu veux ?
- Rien. C'est bien. Je suis très heureux pour vous.
(Il aurait eu l'air plus sincère s'il l'avait dit sur un ton moins monocorde. Tant pis.)
- Réponds-moi. Il est tard dans la nuit et tu veux sortir dehors avec un couteau de la taille de ton avant-bras ? Je suis censée ne pas trouver ça suspect ?
Equius soupira.
- Je vais trouver la côte et m'y couper afin de répandre mon sang dans l'océan en espérant attirer des aliens mangeurs d'hommes afin de leur demander la position d'un des leurs, pour qui je m'inquiète beaucoup. Ce couteau me servira aussi à me défendre en cas d'attaque.
- Ah, fit Jane Crocker, platement.
Puis :
- Tu te fiches de moi.
- Oui. S'il te plaît, laisse-moi passer.
Etonnamment, elle lui obéit, et Equius sortit de la cuisine.
Alors qu'il allait sortir sur le pont, Jane lui dit, loin dans le couloir :
- Est-ce que c'est vraiment important ?
Equius ne sut pas trop quoi répondre. Etait-ce important ? S'il devait répondre raisonnablement – mais c'était le point de son objectif : il n'était pas raisonnable, il était conduit par l'émotion et par la peur et par l'envie.
Alors oui, c'était important. C'était extrêmement important. Jamais il n'avait fait quelque chose d'aussi important. Il allait trouver Eridan, détruire ce qui se mettrait en travers de son chemin, régler leurs problèmes de communication, peut-être empêcher le monde d'exploser sous leurs pieds et ce serait très important.
- Je pense, oui.
- Bon. Bon.
- Bonne nuit, dit-il.
Puis il sortit et referma soigneusement la porte de métal dans son dos, le couteau de cuisine glissé dans sa poche.
Vous voyez, quand je disais que le prochain chapitre allait être moins sanglant, j'avais raison. Y'a moins de gens morts. Y'a des gens qui pensent à la mort, c'est différent.
Bon du coup je voulais m'expliquer/m'excuser à propos de tout ça, je sais que ça peut paraître dramatique et cliché mais le suicide est un sujet qui me tient à coeur (dit comme ça c'est bizarre) et que je prévoyais d'inclure dans la fic depuis le début. C'est très dur d'écrire sur ça et j'espère m'en être sortie honorablement. Même sortie tout court. Genre que ça pique pas les yeux quoi.
Dans la prochaine partie... Je ne veux pas spoiler... Mais ça va être cool. Vraiment. Cool.
Et puis ce sera l'avant-dernier chapitre donc il va se passer des trucs 8)
A plus dans le bus !
Tach-Pistache, celle qui n'arrivait pas à finir ses chapitres de manière correcte.
