Bonjour les lecteurs qui laissent des revues, et bonjour aussi les autres !

Donc, Henri, l'ami-amoureux-éconduit vous a fait réagir … … Fenice, et Fée. Et bien oui, Isolfe se sert de lui, est-ce malhonnête de sa part ? Je pense qu'elle est prête à sacrifier toutes ses amitiés à ses amours enfuies…

Le spoiler sur AAzkaban, les fics croisées … attention… les infos données le sont via une taupe qui n'est pas sur place…

Fenice – ça me fait super plaisir que tu qualifie Honor de vivante, charge à moi de te montrer, dans un passage à venir, comment les choses se sont passées entre elle et Périlogue ! et Trixos est un personnage amené à grandir, comme tu dirais.

Fée – la fausse carte. Alors là, je dois vous avouer que j'ai beaucoup lu Langelot dans ma jeunesse – j'espère que ça vous dit quelque chose… la bibliothèque verte, le lientenant X, le SNIF, snif, snif … de là doit dater ma fascination pour les fausses identités, les pseudos et les couvertures. Et puis, il y a une bonne partie de la BNF qui n'est accessible qu'aux lecteurs menant une recherche universitaire… Isolfe a donc préféré prendre ses précautions…

Le troisième épisode des Rois Maudits a fait remonter mon appréciation sur la série … mieux joué, action plus lisible et puis mon personnage favori y est plus présent !

Zazaone - dois-je m'allonger sur votre divan docteur Z ? Ou y faire allonger mon personnage ? - Isolfe a choisi Leblanc parce que Lupin, Arsène Lupin… Maurice … Leblanc ! CQFD ! Quant au prénom – réponse à suivre.

Et je ne suis pas doctorante, mais diplômée d'une ESC (et sans emploi pour le moment… de l'(in)utilité des diplômes et de l'expérience… fait chier) (intermède qui n'a rien à voir, mais dire cela fait du bien !)

La fuite en avant malgré les amis fidèles – elle s'était faite plaquer par son Hemans, et elle ne voulait plus vivre sous le regard de gens qui étaient au courant de ce lourdage… orgueil, orgueil…

Les images de Remus … et leur contrepartie chez Remus ? Difficile ça, je botte en touche.

Un chapitre qui commencerait par Le loup… je crois que je vais bientôt, très bientôt, craquer…moi aussi !

Astorius – je suis très sensible au choix de la phrase, car effectivement je considère que l'horreur de la lycanthropie est dans cette dépossession de soi, sur le plan corporel (transformation et aussi stérélité – la dépossession qui se prolonge dans le futur ou plutôt le no future) et sur le plan moral.

Quant à Tommasso, la réponse ne saurait tarder !

Léna – voici enfin venu le temps de cette fameuse auberge autrichienne, j'espère que tu pourras lire !

Bonne lecture !

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L'azur – le fils du loup.

Ses recherches à la BNF n'ont finalement pas donné grand-chose, les Ursini qu'elle a repérés étaient bien trop anciens (XIII° et XIV° siècles) pour lui être d'une quelconque utilité. Elle a donc repris ses recherches sur Internet, et a découvert de nouvelles occurrences et derrière elles, quelques titres d'ouvrages qui pourraient – peut-être – la mener vers celui qu'elle cherche en ne connaissant de lui que son nom.

Ces livres se trouvent dans des bibliothèques publiques ou universitaires, à Rome, et à Berlin. Elle a décidé de commencer par Rome - après tout, Tommasso n'est-il pas italien ? ou faudrait-il dire était ?

Et si Rome ne révèle rien, alors la bibliothèque de l'université Humbolt constituera une alternative toute prête.

Le bibliothécaire s'appelle Ernesto, Ernesto Zambelli, c'est la première chose que ses yeux ont accrochée quand elle s'est approchée du comptoir des consultations, une fois qu'elle a eu extrait de la base de données de la Biblioteca Nazionale Centrale di Roma toutes les informations disponibles sur un certain Ursini, Tommasso. Son regard est ensuite remonté vers le visage – très jeune, blond, les yeux très foncés, bleus ou verts peut-être. Un Piémontais ? Tout le contraire de celui d'Enez.

Elle a soudain l'impression de se livrer à une sorte de chasse aux visages, chacun l'amenant à un autre, Enez, Ernesto maintenant, et les autres dont parle la prédiction et, au bout de sa course, celui vers lequel tendent tous ses efforts, le visage de Remus, celui qu'elle se doit de retrouver en chair et en os, mais qui d'ores et déjà flotte doucement en permanence sur ses pupilles, telle une icône qui viendrait de l'intérieur. C'est juste que parfois, les traits de l'homme se transforment et cèdent la place à ceux du loup, Isolfe sait alors que la lune est pleine.

Mais ce n'est pas le cas aujourd'hui, donc, maintenant, elle regarde Ernesto au travers du filtre du visage de son aimé.

Elle lui tend la fiche qu'elle a imprimée, elle comporte six références.

Ernesto lui apporte un ouvrage, qui n'apparaît pas sur la fiche.

« Tenez, je vous ai amené celui-ci en plus, je ne savais pas qu'il était là, il n'est pas encore coté, aucune chance que vous le trouviez dans la base. Je n'ai pas trouvé la fiche d'entrée non plus… C'est sans doute mon collègue qui l'a réceptionné, il est un peu négligeant … En tout cas, l'auteur est Albergho Orsini… Donc, ça peut vous intéresser, car il y a souvent eu confusion entre les graphies, Orsini ou Ursini. Parfois c'était … les porteurs du noms eux-mêmes qui jouaient entre les deux orthographes. Je l'ai un peu feuilleté, ça m'a tout l'air d'être un recueil d'histoires du XVIII ième siècle, mais publié en 1905.

Elle est sceptique, le XVIII ième siècle lui semble bien trop éloigné de la prédiction. Néanmoins, elle s'entend dire

« OK, je vais jeter un coup d'œil. Merci d'avoir pensé à moi. »

Elle se sent sourire tout d'un coup. A quand remonte la dernière fois ?

Il est encore très tôt, la salle de consultation est quasiment vide. Elle choisit de s'installer à la table la plus proche du comptoir des prêts. Elle commence par le livre en trop, parce qu'elle est persuadée qu'il ne contient pas ce qu'elle cherche – ainsi, elle ne saura pas déçue et pourra se tourner vers Gli Urisini dont elle sait déjà qu'il contient un article consacré à Tommasso Ursini.

Elle ouvre Récits de voyages d'un médecin de la Faculté de Bologne, soigneusement relié de cuir vert, et ornementé de filets dorés qui tracent une sorte de quadrillage serré. Elle commence à lire l'introduction et découvre que l'auteur est le descendant d'un médecin italien, Tommasso Orsini, ou comme leur patronyme s'écrivait à l'époque, Tommasso Ursini.

Son cœur descend et puis remonte, de son estomac à sa gorge, comme si l'excitation qui vient juste de la saisir, par surprise, était si puissante qu'elle ne puisse que se résoudre dans ce mouvement hors normes.

Ses mains s'agitent, ne sachant où ouvrir le livre, pressées par ses yeux qui voudraient parcourir chaque page en même temps ! Enfin, elle arrive à convoquer un semblant de raison, elle vérifie si le livre contient un sommaire, c'est le cas, et elle lit, les uns après les autres, les intitulés de chapitre.

Le titre du chapitre 16 attendait docilement son tour, et il est là, sous ses yeux, est-ce une impression ou les caractères sont-ils plus nets que les autres ? Toujours est-il qu'elle ne voit plus qu'eux.

Chapitre 16 : le fils du loup (Melk, Autriche, 1764) …………………………………………..124

Elle ne se laisse que deux secondes d'hésitation – une pour Remus, une pour elle.

Elle fait défiler les pages jusqu'à la 124 et commence à lire.

Ce voyage de Vienne à Melk m'égrugeait littéralement les reins. Il est vrai que le dégel nous avait rattrapés : nous étions partis de la capitale sur des routes encore gelées et, par conséquent, rapides, pour nous enfoncer, à hauteur de Neulengbach, dans la boue qui progressait maintenant plus vite que nous et prenait un malgracieux plaisir à retenir les roues de notre malle-poste pour soudain les libérer, ce qui avait pour effet de nous faire avancer à coup d'épuisantes saccades.

J'en étais à regretter le confort de le léger phaéton mis à ma disposition par mon protecteur (et au délicieux chapeau de paille avec lequel la douce Carlotta se protégeait des ardeurs du soleil lorsque l'été elle m'accompagnait chez mes pratiques), quand l'homme qui était assis en face de moi se lança dans une invraisemblable quinte de toux, sans que rien dans son attitude n'eût fait office de signe avant-coureur. De Dieu, cette quinte partit aussi soudainement qu'un feu d'artifice sur le Grand Canal ! Et il me semblait qu'elle allait durer aussi longtemps !

Je me levai volontiers, la station debout, quelle que malaisée qu'elle fût dans cette grosse berline secouée de part en part par l'état désastreux des routes autrichiennes en ce début de printemps, aurait au moins le mérite de me soulager les fesses ! Je proposais de l'aide à mon bonhomme, qui sembla comprendre mon allemand et me fit, du mieux qu'il le pouvait, un fervent signe d'assentiment.

Je réussis à dégager ma sacoche de médecin de dessous un invraisemblable bric-à-brac de besaces en tout genre, non sans avoir manqué me répandre plusieurs fois sur le sol. Heureusement qu'un autre voyageur, de sa poigne vigoureuse, me redonna le pied qui allait me manquer. Et pendant ce temps, mon " patient" s'étouffait.

Je réussis enfin à extraire un flacon de baume de térébenthine et d'huile rosat et entrepris de lui masser la gorge, après lui avoir dégagé l'encolure d'un fatras de vieux linges peu ragoûtants. Il se calma après quelques minutes de mon traitement.

Mais il semblait que j'avais ouvert, non pas une honnête sacoche de médecin, mais une sorte de boîte de Pandore, laquelle Pandore se trouvait en humeur de maladie, et qui se mit à dégorger tous les maux de la création, ou du moins ceux de cette malle-poste ! Je ne me serais jamais douté que ce pays comptât autant de cacochymes, à moins qu'il ne se fussent tous donné le mot pour se rendre à Melk en même temps et dans la même malle-poste que moi !

Je dus même procéder à une saignée sur une grosse Teutonne apoplectique ; malgré les chaos de notre convoi, je réussis une belle entaille du premier coup de bistouri. Je laissai tout de même à l'époux, un tout petit homme aussi blafard que sa femme était de complexion cramoisie, le soin de vidanger le bassin par la porte de la diligence. Mais, Madonna Sancta, j'avais vraiment eu l'impression de saigner une vache.

Quand il me sembla avoir enfin passé en revue tous les voyageurs, je m'apprêtai à ranger mes instruments, lorsqu'un homme, vêtu de gros drap des Flandres et qui s'était tenu coi pendant tout le temps que je m'agitai, me fit signe d'approcher de lui. Je pensais que les soubresauts de la malle-poste venait de réveiller une vieille douleur. Mais il me déclara

« Monsieur, j'ai pu constater que vous êtes assurément un homme de cœur, vous avez soigné, et soigné encore, dans des conditions fort peu confortables », me précisa-t-il comme une nouvelle secousse du convoi manquait de me faire atterrir sur ses genoux !

« Et sans jamais vous soucier de vous faire payer. Voici donc pour vous défrayer de toute cette généreuse peine et que Dieu vous ait en sa sainte garde. »

Et ce disant, il me fourrait dans la main une bourse remplie de thalers. Le bonhomme s'y entendait pour compter, il m'avait gratifié d'autant de pièces que de patients impécunieux, plus une… La part de Dieu peut-être ? Je décidais de la donner au premier mendiant dont je croiserai le chemin.

J'en ai manqué l'arrivée à Melk et la vue sur la fameuse abbaye, dont mon ancien condisciple de l'université de Bologne, le dottore Ermenegildo Alinghi, m'avait raconté des merveilles.

Je débarquai donc après tous les autres voyageurs, et je crus bien que je n'obtiendrai jamais de chambre à l'auberge locale qui s'appelait, de façon fort peu originale 'Beim Melker Wirt' (1) . Heureusement, l'aubergiste, après quelques tractations avec des pratiques déjà installées, en trouva finalement une à mettre à ma disposition, pour les deux nuits que je souhaitais passer sur place.

Je lui signalai que je souhaitais d'abord m'installer et me rafraîchir les mains avant de songer au souper – contrairement aux autres voyageurs qui étaient tous attablés. Je dois avouer que je craignais d'être à nouveau pris à partie, pour venir au secours d'indigestions et autres nausées, si je venais à prendre mon repas avec eux. J'espérais simplement qu'il resterait de ce rôti dont le fumet venait me chatouiller fort plaisamment l'odorat.

Une fois à peu près correctement installé dans ma chambre, qui était plutôt une sorte de réduit exigu dans lequel un lit militaire avait été déplié, mais qui avait le mérite de se situer tout contre le conduit de cheminée de l'auberge, je commençai derechef une lettre à Carlotta, lui narrant les diverses rencontres que j'avais faites à Vienne et les splendides églises que j'y avais vues. Une bonne heure s'était écoulée lorsque l'on vit frapper à ma porte – c'était mon aubergiste, s'inquiétant de ce que je ne fusse pas encore descendu souper. Je le rassurai sur mes intentions et comme il hésitait visiblement à me laisser me ressaisir de ma plume, je décidai de le suivre et de ne pas perturber davantage son service.

A ma demande, il m'installa dans un endroit un peu en retrait de la grande table commune, où certains buvaient et d'autres jouaient au tric-trac.

Je mangeai tranquillement jusqu'à ce qu'un bonhomme apparaisse soudain devant moi, me disant d'une voix assurée :

« Grüss Gott (2). Il paraît que vous êtes médecin… »

J'acquiesçais calmement – j'imagine qu'il tenait l'information d'un de mes compagnons de route. Il tira un tabouret et s'installa près de moi sans plus de façon .Je me mis à l'examiner, essayant de déterminer à quel genre de quidam j'allais avoir à faire.

Il n'avait pas l'air malade, il devait avoir une bonne cinquantaine d'années, une face de campagnard, rouge et tannée, une trop grande bouche charnue qui faisait apparaître trop petit le nez légèrement aplati. Mais le point remarquable dans ce visage somme toute peu agréable à regarder, c'étaient les magnifiques yeux, d'un brun clair pailleté d'or, à la fois doux et sauvages. Il était vêtu d'une veste de postillon autrichien, élimée et crasseuse, un souffle trop ajustée, sans nul doute récupérée une fois que son propriétaire avait jugé qu'elle avait largement fait son temps.

Il m'observait en silence lui aussi ; au bout d'un moment, je retournai à mon perdreau rôti que je sentais refroidir à grande allure dans mon assiette. Cela fit réagir mon voisin qui me chuchota

« Quand vous en aurez fini, je m'en vais vous montrer une chose qui, ma foi, pourrait bien vous intéresser. »

Mon premier mouvement fut d'accélérer mon souper, afin de me mettre en position d'entendre cette chose intéressante, puis, je me ravisai et décidai de mettre un frein à ma curiosité afin de ne pas donner l'impression que j'étais à sa disposition. Je pris donc mon temps à désosser mon perdreau, lui continuait, sans hâte, à me regarder de ses magnifiques yeux. Finalement, c'est moi qui perdis à ce petit jeu dont j'avais fixé les clandestines règles, je repoussai mon assiette et le lui signifia ainsi que j'étais d'humeur à l'écouter.

« Qu'est-ce que vous pensez de ça ? »

Il commença à dégager son bras gauche de la manche de sa veste, puis il entreprit de remonter sa chemise – elle était moins crasseuse que ce à quoi j'aurais pu m'attendre. Plaise au ciel que je n'eusse encore rencontré aucun mendiant, j'avais gardé le thaler de trop, j'étais d'ores et déjà défrayé de cette consultation que le bonhomme s'apprêtait à me soutirer, car il me semblait encore plus impécunieux que mes compagnons de voyage. Je vis enfin apparaître une morsure, mais si je m'étais attendu à une vilaine plaie, ce que je voyais était une trace fort ancienne, complètement guérie, encore qu'extrêmement nette.

« C'est que je suis né avec, je n'ai jamais été mordu. »

Il me regardait dans les yeux d'un air tellement féroce que, l'espace d'un instant, j'aurais pu être tenté de croire qu'il s'était mordu lui-même, contrairement à ce qu'il venait de m'annoncer. Mais, s'il était né avec, ce devait alors être une marque de naissance, la marque du diable, comme aimaient à l'appeler les croyances véhiculées par les braves gens.

J'approchai la deuxième chandelle qui brûlait à l'autre bout de la table, je repris mon examen – les traces étaient indéniablement celles d'une forte mâchoire animale, mais chien ou loup, j'étais bien incapable de le déterminer. Donc, rien à voir avec le genre de dessins ou de tâches que les matrones étaient les premières à chercher sur les enfançons qui arrivaient au monde grâce à leurs mains habiles.

S'agissait-il de l'apparition spontanée de stigmates dont ce genre d'hurluberlus se réclament volontiers ? Mais sur le bras ! Quelle chose épastrouillante était-ce donc là ?

« Cela me semblerait bien surprenant que vous fussiez né avec un telle morsure, car je dois reconnaître qu'il ne peut pas s'agir d'une vague marque de naissance. Ou alors vous eussiez été cruellement mordu dans les premiers jours de votre vie… ou alors il eût fallu qu'un chien, ou un loup, vînt vous mordre directement dans la matrice ! »

Je me mis à rire à cette idée drolatique, mais finalement c'est peut-être ce qu'il s'apprêtait à me raconter, tant il est vrai que la crédulité des braves gens peut être infinie… Je lui jetai un regard par en dessous, dont il prit la mesure, et sans doute rassuré par la curiosité brûlante qu'il continuait à y voir, il précisa, d'une voix rauque et indubitablement émue

« Un loup… ce n'était pas un chien, mais un loup. »

Et il referma la bouche pour me laisser méditer ses propos.

« Allons, l'ami, je sens que vous avez davantage à me raconter »

et comme je le voyais hésiter

« ou auriez-vous le gosier si desséché que vous ne puissiez plus vous sortir les mots de la bouche ? »

Sans attendre sa réponse, je fis signe à l'aubergiste et lui commandais une bouteille de vin du Rhin. Une lueur s'alluma dans le regard de mon bonhomme : était-ce la perspective du breuvage ou celle d'avoir sous sa coupe un auditeur en de si bonnes dispositions ? En tout cas, il ne semblait pas redouter que mon savoir de médecin ne débusquât une éventuelle supercherie … non, il avait vraiment l'air d'être sincère quand tout à l'heure il me déclarait être né avec sa morsure … ou alors il était sacrément roué. Mais peu importe, il avait su exciter ma curiosité et je décidai de ne point me coucher avant de connaître le fin mot de son histoire.

« Mais dites-moi d'abord comment vous vous appelez ? Quant à moi, je porte le nom de Tommasso Ursini. Comme vous le savez déjà, je suis médecin, un médecin de Bologne, qui se rend dans les Provinces Unies.

- Moi, je m'appelle Matthias Wolfsretter. »

Il avait soigneusement articulé le nom de famille – Wolfs – retter : le sauveur de loup. Décidément, ce loup était fort opiniâtre qui avait décidé de jouer le troisième larron de notre tablée !

« Comme je vous le disais, quand je vins au monde, je portais la trace de la morsure d'un loup. La même que celle qu'on voyait sur le bras gauche de mon père.

- Per la Madonna, vous allez me dire qu'il est né avec lui aussi !

- Non, lui a été mordu. Par un loup. »

Je me disais que cette histoire avait enfin abordé aux rivages de la raison, mais je n'eus que le temps de le penser. En effet, le bonhomme venait d'enchaîner, avec un sens dramatique digne de ' Il Mondo alla roversa', la pièce de Goldoni que j'avais vue à Venise il y avait quatre mois de cela.

« Par un loup un peu spécial – là il me saisit la main d'un geste vif et me broya dans la sienne – un loup-garou. Et …Tod und Teufel (3)… à la pleine lune suivante il se transformait en loup à son tour. »

Je me mis à rire, tout en me rendant compte que ce rire était un peu forcé, mais sans doute fallait-il y voir un effet de la douleur qui m'enveloppait la main ?

« Un loup-garou ! Désolé, mon ami, je ne puis vous suivre sur ces chemins, je ne crois pas aux chimères ! »

Il me regarda d'un air douloureux, celui d'un enfant bénin qui viendrait de se faire battre injustement. Pris de court, je remplis son gobelet de vin, tout en sachant que je commettais une maladresse. Allons quoi ! devais-je faire semblant de souscrire à ces billevesées obscurantistes qu'il était en train de me bailler pour lui être agréable ? Je repris plus doucement

« Et que s'est-il passé ensuite ? »

Son regard s'éclaircit

« A chaque pleine lune, l'homme, qui n'était pas encore mon père, se transformait en loup monstrueux et se mettait en chasse à son tour. Et quand il attrapait un humain, il le mordait et … un nouveau Werewolf apparaissait.

Et puis un jour, Andreas, c'était son nom, il était maréchal-ferrant, rencontra une jeune fille, Griet, et elle tomba amoureuse de lui et après un certain temps ce fut lui, même s'il savait que rien ne serait simple à cause de ce qu'il était devenu… et surtout parce que … vous savez que les loups-garous ne peuvent avoir d'enfants. »

J'eus subitement envie de faire plaisir à ce Matthias et d'entrer dans son jeu en lui demandant, mais je dois bien m'avouer que ma curiosité était excitée au plus haut point – Mais alors, comment se fait-il que vous soyez né ? Je réfrénai l'envie de m'enquérir de la possible intervention d'une bonne fée – le ton ironique eût heurté toute la poésie du récit – je décidai d'être un auditeur crédule jusqu'au bout.

« Et bien, ma mère l'aimait tellement qu'elle trouva le moyen de mettre fin à la malédiction qui avait frappé Andreas. »

Il s'arrêta, j'étais suspendu à ses lèvres comme le seau à la corde de son puits !

« Diantre, et comment s'y prit-elle donc ? »

Il soupira longuement

« Malheureusement je ne le sais pas, mes parents ne me parlèrent jamais de leur histoire, ce n'est qu'après leur mort que le frère de ma mère me mit au courant, parce que Griet lui avait fait des confidences, mais sans tout lui révéler. Des années après, elle avait l'air encore effrayée par ce qu'elle avait réalisé par amour pour Andreas. Elle lui parla pourtant de la personne qui lui avait révélé le moyen de se débarrasser du loup … »

Je sentis mes mains se crisper, bien malgré moi, sur la table et comme si ma reddition n'était pas assez marqué, et puisqu'il faisait durer son silence, je lui saisis la main et lui chuchotai furieusement, toute retenue rationnelle emportée !

« Et qui donc ? »

La réponse fut à la hauteur de mes espérances.

« Un portrait de femme »

Un portrait, per la Madonna, c'était magnifique, mon cœur palpitait dans ma poitrine !

« Mais qui lui parla donc, la femme dont le portrait avait été exécuté, ou alors c'est le portrait qui contenait un message caché, des mots écrits au dos, des signes cabalistiques ? »

Matthias me lassait m'emporter, secouant doucement sa tête à chaque nouvelle hypothèse que j'émettais. Il condescendit enfin à me livrer la solution, alors que je commençai à tirer vers moi sa main que je serrai toujours dans la mienne !

« Non, c'est le portrait qui lui parla ! »

Diantre, heureusement que j'étais assis sur un solide banc d'auberge autrichienne … mais je trouvais son récit de plus en plus savoureux. Il ne me restait plus qu'à apprendre le nom du tableau, si tant est qu'il en eût un.

« Et ce portrait, ou le trouva-t-elle ?

Dans la république de Sept Provinces, à Amsterdam. Il faut vous dire que mon grand-père, le père de Matthias, était un mercenaire qui s'enrôla dans les combats que la Hollande menait contre le royaume d'Espagne. Lorsque son enrôlement prit fin, il se maria avec une fille de là-bas, et décida de reprendre son métier de maréchal-ferrant.

Votre père est donc né en Hollande, et … il s'est fait mordre là-bas ?

Oui, et c'est là aussi qu'il rencontra ma mère.

Et le fameux portrait ?

Eh bien, il se trouvait dans une des maisons de grands burghers, située au bord d'un des plus jolis canaux d'Amsterdam ; des marchands d'armes, où Griet travaillait comme couturière, mais mon oncle ne connaissait pas le nom. Tout ce que Griet lui révéla, c'est qu'il s'agissait d'une très vieille femme, l'arrière grand-mère de son employeur, et que le peintre qui le peignit finit dans la misère, quoique certains de ses tableaux se fussent vendus fort cher et ornassent l'hôtel de ville d'Amsterdam.

Et que lui déclara la femme du portrait ? Votre mère l'a-t-elle dit à votre oncle ? »

Les mots se précipitaient donc ma bouche, faisant fi de la retenue que mon esprit cherchait à leur imposer. Je devais être comme un vieux jobard embobeliné, les yeux écarquillés et les pieds dansant d'énervement sous leur banc !

« Griet dit simplement que la femme lui indiqua la marche à suivre si elle voulait sauver mon père et qu'elle dût convoquer tout son courage pour marcher dans cette direction. Et que si l'une voulait un jour sauver un garou pour les mêmes raisons qu'elle, il lui faudrait aller parler à la très vieille femme.

Et votre oncle crut à cette histoire ?

- Ach ja, il avait vu une fois mon père se transformer en loup-garou, de ses yeux vus ! Et ensuite le loup redevenir l'homme qu'il connaissait… Qu'auriez-vous fait à sa place ?

Certo, certo, je l'eusse crû. »

Mais tout aussi certainement, mon esprit rationnel eût cherché la supercherie, mais je gardai cette réflexion pour moi…

« Mais quand même, quel dommage que votre mère, votre père ne vous eussent rien dit !

Je suppose qu'ils ne voulaient pas se faire prendre pour des fols … »

J'étais content de l'entendre admettre, même sous cette forme détournée, que c'est bien de quoi tout ce conte avait l'air – les élucubrations d'un cerveau dérangé. Néanmoins, le sourire lumineux dont il accompagna cette supposition me démontra qu'il n'émettait, lui, aucune réserve sur le bon entendement de ses géniteurs. Et c'est vrai qu'il portait sur le bras cette fameuse marque. Une question se forma alors sur mes lèvres

« Etes-vous marié, avez-vous des enfants ? »

Il se renfrogna légèrement et ses beaux yeux s'obscurcirent.

« Marié, mein Herr, non, les femmes se sont pourtant intéressées à mes yeux, et moi aux leurs, mais elles ont dû penser que je ferais un piètre mari… »

Je le voyais hésiter à m'en dire plus, je décidai de rester sans rien dire, lui laissant le total loisir de continuer ou pas, comme un animal aussi farouche que prudent qui allait, ou pas, s'avancer pour manger dans une main inconnue.

« Tod und Teufel, c'est sans doute ma faute, je leur ai raconté mon histoire, moitié par bravade, moitié par honnêteté, et elles ont dû penser, que mon père ayant été loup, je devais l'être resté au fond de moi. Et que j'allais les dévorer dans leur sommeil.

Et .. et elles vous ont toutes cru ? »

Mon bonhomme pris un air tendre et blessé

« Mais je ne faisais que leur dire la vérité. Et comment mettre en doute mon histoire une fois qu'elles avaient vu la trace de la morsure ? »

Nous en revenions toujours à cette fameuse marque que la science n'expliquait point. Quelques secondes s'écoulèrent, pendant lesquelles les lueurs de la chandelle mourante jouèrent sur nos mains. Il reprit, avançant un peu son visage vers moi

« Mais j'ai un enfant … un fils. Il est grand maintenant, mais lui aussi j'ai dû le faire fuir. Il est parti au-delà de l'Atlantique. Ici, les gens croient que sa mère est morte, mais non, enfin je ne sais pas, peut-être maintenant… C'était une jolie fille, blonde comme les blés… Traudl Lupu, fille de riches aubergistes.

A cette époque, je travaillais comme apprenti chez un maréchal-ferrant à Salzbourg, installé à deux rues de l'auberge de ses parents. Elle, je ne lui avais rien dit. J'étais ardent, et elle .. n'était pas trop regardante à toutes ces questions d'honneur et de vertu.

Elle devint grosse. Affolée, elle s'en ouvrit à ses parents qui jugèrent que les choses pouvaient encore être rattrapés, car ils avaient de bien meilleurs projets pour elle qu'un simple apprenti, ils la marièrent à un veuf, un apothicaire qui faisait de bonnes affaires et était également lieutenant d'une milice de bons bourgeois.

Mon fils naquit, un solide garçon, bien conformé, qu'ils appelèrent Wilhelm ; mais au bout de la première journée, la grand-mère découvrit qu'il portait la marque d'une morsure sur le bras sans avoir jamais été approché par un chien ou un loup et bien sûr tous se mirent à crier Zum Teufel zum Teufel ! (4)

Et je fus déclaré coupable et de peur que le bon mari ne s'aperçût de la supercherie, ils lui firent croire que l'enfant était mort subitement – vous qui êtes médicastre, vous savez que ces choses là arrivent plus souvent qu'on ne le souhaiterait … L'apothicaire se s'aperçut de rien, il y eut un petit cercueil vide…

- Et l'enfant per la Madone, l'enfant ! »

Je criais presque.

« lls me le donnèrent, ils me rendirent mon fils, que sa mère voyait sortir de sa vie avec un infini soulagement. Ils me remirent aussi du linge, des pièces d'or et d'argent, des potions et des onguents ! et ils me demandèrent de quitter la région, sous peine de me dénoncer au tribunal de Salzbourg.

Je lui donnai un autre nom, je l'appelai Jans. Jans Wolfsretter. Et je m'aperçus que nourrir cet enfant en bas âge allait se révéler une affaire ardue, si je devais prendre la fuite avec lui ! Comment espérer que je trouverais une nourrice sur la bord de notre route à chaque fois qu'il aurait faim ? Ou comment croire qu'une femme ayant du lait accepterait de nous accompagner dans notre esquive ? »

Il s'arrêta ; une pensée - ou un souvenir historique - venait de m'étreindre – je me dis qu'il aurait pu chercher une louve pour son fils, pour le petit-fils d'un loup, puis je me secouai la cervelle, furieux de me laisser aller à de telles associations qui accordaient du crédit à son histoire. Pourtant quelque chose me disait qu'il avait dû y penser lui aussi, et que c'est précisément pour cela qu'il s'était tu.

« Devant la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité de la chose, je décidai de ne m'éloigner que de quelques lieues de Salzbourg… la distance que nous pourrions parcourir entre deux tétées. Grâce à l'argent qu'ils m'avaient remis, je pus trouver une nourrice sur place, une femme en fort manque d'argent, lui confier l'enfant, et partir deux jours, le temps de trouver un endroit où nous installer provisoirement et une femme prête à me vendre son lait ! Puis je retournai chercher Jans et nous progressâmes ainsi, nous éloignant petit à petit de Salzbourg. Je parvins presque toujours à louer mes services, la plupart du temps dans des relais de poste comme celui-ci, les ferrants ouvriers n'y restant jamais très longtemps, ce qui fait nous avancions le long des grandes voies de circulation.

A toutes les questions que l'on me posait, je répondais que la mère du petit était morte en couches, et que … et bien ! que je souhaitais m'éloigner de la ville où j'avais été frappé par le malheur – tout ceci n'était finalement que des demi-mensonges.

Et comment expliquiez-vous la trace de morsure aux personnes auxquelles vous confiiez votre fils ?

Allons, vous savez bien que la plupart des nourrices ne travaillent que pour l'argent, croyez-vous donc qu'elles perdent du temps à déshabiller et papouiller les marmots dont elles ont la charge ? »

Sa formulation était drôle, mais son regard d'une grande tristesse. J'imagine que chez lui les sentiments d'une mère pour son enfant s'étaient développés et que son cœur se serrait quand il devait abandonner son fils à des mains rapaces et négligentes.

« Le temps passait, Jans grandissait et bientôt il n'y eut plus besoin de nourrice. Je pus le faire manger moi-même et ensuite, il sut se débrouiller tout seul. Il ressemblait beaucoup à sa mère, c'était une souffrance pour moi, car je l'aimais encore et me languissais d'elle. Mais il avait les mêmes yeux que moi, vous savez, ce sont les yeux que le loup nous a légués. »

J'étais à ce point sous le charme de son récit que je ne songeai point à protester à cette nouvelle faribole. Au contraire, je plongeai mon regard dans le sien afin d'examiner les fameux yeux de loup. Je les avais déjà remarqués lorsque le bonhomme m'avait abordé. Mais là, dans la lueur de la chandelle qui les magnifiait encore, en les parant d'une sorte d'embrument doré, je découvris combien d'innocence animale ils contenaient. Sans doute les hommes primitifs avaient-ils ce regard là. Si ce que disait cet homme était vrai, et à ce instant j'étais bien prêt de souscrire à sa fable, alors il était véritablement naturel. Point besoin de contrat social pour lui.

Nous restâmes quelques années à Graz, vous savez que c'est un très gros relais de poste, à la croisée des routes de Hongrie et d'Italie. J'étais un bon maréchal-ferrant, je savais travailler vite et précis, sur des chevaux épuisés, trop sollicités, donc difficiles à manier.

On disait de moi que j'aurais pu changer un fer à la volée, le cheval encore galopant !

Mais mon don, je le découvris au bout d'un moment, concernait moins la maréchalerie - ferronnerie en elle-même, encore qu'il est vrai que j'y fusse fort bon, que le commerce avec les bêtes – je savais comment les apaiser, près de moi les chevaux oubliaient la nervosité et la fatigue d'un long parcours piqué des deux.

Je crois que je me souviens de presque chaque cheval, superbe hongre de grande poste, robuste coursier des écuries impériales, vielle rosse de remonte ou mauvais bidet, qui soit passé entre mes mains. Tous m'ont donné un peu de leur tendresse.

J'apprenais aussi à les soulager de leurs misères, ou peut-être découvris-je que je savais le faire. Je me mis à masser les muscles, à détirer les tendons crispés par l'effort, à travailler les articulations. J'élaborais des préparations et des onguents. »

Il me frappa d'un coup léger sur le bras

« Vous voyez, je devins une sorte de médicastre pour les chevaux, comme vous, vous l'êtes pour les hommes ! Et je parierais fort que nous avons des remèdes en commun.

Dans ce cas, l'ami, je vais bientôt vous donner du savant confrère. »

Il secoua la tête en souriant, il me fit penser à un cheval qui encense, mais bien évidemment cette image était dictée à ma conscience parce qu'il venait juste de m'apprendre de lui. Je me mis à divaguer, bien malgré moi : était-ce le mystère de sa naissance, cet engendrement par un homme qui avait été un barbau (5) qui avait laissé en lui sa trace et l'avait doté d'une capacité à communiquer avec les animaux ? Il dut voir que mes yeux étaient partis dans le vague, car il me tapota à nouveau le bras afin de requérir mon attention.

« C'était comme un très ancien savoir que j'aurais toujours possédé, voyez-vous, et un jour je découvris toutes ces choses qui attendaient sagement leur heure.

Jans m'aidait dans les diverses tâches, à 7 ans, il fut bientôt assez fort pour actionner le soufflet.. de ses deux bras… de temps en temps.

Mais je voyais que là n'était pas sa vocation, je comprenais que pour lui la forge était un endroit finalement bien grossier. Je souhaitais plus pour mon seul fils, je m'étais mis dans la tête qu'il devait s'élever au dessus de ma condition et comme c'était la préparation des remèdes et le maniement des différents ingrédients qui semblaient avoir sa préférence, je décidai qu'il devait être apothicaire ! Comme cet homme qui avait failli être son père. Mais pour cela, il lui fallait de l'instruction.

J'allais donc voir le tenancier du relais de poste, il s'appelait Leopold Waisemann, je lui racontais que je risquai de partir de chez lui, une envie de voir du neuf et surtout une offre fort honnête de la part de l'armée autrichienne. En effet, le mois qui précéda cet entretien, une escadre de uhlans avait fait halte chez nous. A sa tête, un homme de bel prestance, un comte, Anton von Schimring. Et tout contre lui, une superbe monture, un hongre hanovrien, un grand cheval bai, je n'ai jamais vu depuis de cheval si haut du garrot, présentant un poitrail généreux, des aplombs superbe, une croupe musclée. Il n'était pas marqué des armes impériales, le hongre était une monture personnelle. Mais il était blessé, il claudiquait de vilaine manière.

Son propriétaire l'avait démonté, et s'était installé en croupe sur le cheval de son aide de camp. Ils avaient laissé la compagnie continuer sans eux et restèrent dans notre relais, pour ménager le hongre. C'est son ordonnance qui avait parlé de moi et de mes talents à von Schimring.

Je décelai bien vite le mal, un mauvais flux de jarret, et je sus le soigner. En deux jours, la claudication avait disparu. Von Schimring me remit une bourse bien gonflée de thalers et me proposa de rejoindre leur compagnie, quarante superbes montures à ferrer et à soigner. J'aurais de bons émoluments et comme il avait vu Jans s'affairer à mes côtés, et qu'il avait dû apprendre qu'il n'y avait ni femme, ni mère il me promis pour lui une intégration à l'école militaire d'Eisenstadt et la perspective d'une carrière prestigieuse.

Je fus tenté un moment, mais le priai de me laisser le temps de réfléchir, sa proposition n'étant pas de celle que l'on traite à la légère. Cette réponse eut l'air de lui plaire, nous nous quittâmes excellents amis.

Vous songiez vraiment à laisser votre relais de forge et à transformer votre apprenti apothicaire en jeune uhlan ? »

Je n'avais pu m'empêcher de poser la question, tant cette option me semblait peu convenir au tempérament saturnien de mon bonhomme, mais après tout il se pouvait bien qu'il fût lui aussi avide d'or et de reconnaissance, comme tant d'autres !

« Certes non, mais j'allais me servir de cette offre pour obtenir de Waisemann ce que je voulais

De meilleurs gages, à n'en point douter ! »

Il me jeta un regard chagrin qui me fit me maudire de ma sotte sortie en même temps que j'étais rassuré d'avoir vu juste à son sujet.

« Eh, pensez-vous donc vraiment que je cours après l'or ? N'avez-vous point vu l'état de ma mise ? »

Me disant cela, il tirait d'un air orgueilleux sur un pan de sa veste de postillon.

« Non, je n'avais point l'intention de quitter mon relais de forge pour les champs de manœuvres ou de bataille. Même si cela eût pu signifier pour Jans devenir mieux qu'apothicaire, mais médicastre, comme vous, chirurgien militaire. Mais non … »

Il me semblait que sa voix hésitait encore, sans doute revivait-il les hésitations qui avaient dû être les siennes à cette époque.

« Savez-vous ce qui me retenait ? »

Je fis non de la tête, sa question était trop soudaine et n'attendait pas vraiment de réponse.

« Le sang… la boucherie de la guerre, je ne voulais pas cela ni pour lui, ni pour moi. »

Je fus saisi d'un bref frisson… se pouvait-il que les instincts tueurs du loup fussent passés, de son père à lui et de lui à son fils, et qu'ils vinssent les solliciter de temps à autre ? Et qu'il préférât ne pas s'exposer à une telle tentation ? Il frappa la table du plat de sa main, elle était forte comme une main de tâcheron et pourtant ses doigts étaient déliés, presque délicats, comme ceux d'un soigneur.

« J'allai donc voir Waiseman et lui indiquait qu'il se pourrait que je quittasse son relais afin d'aller chercher ma bonne fortune ailleurs, dans les pas des chevaux de l'armée impériale ! Sauf votre respect, il en tomba presque que sur le cul. Puis, il se ressaisit et me fit le coup de l'ingratitude. Je le laissai macérer quelques minutes dans ses transports d'angoisse, il finit par me proposer un thaler de plus par semaine… vous apprécierez l'effort du bonhomme… je fis non de la tête, il arriva à un et demi, toujours je secouai la tête, nous arrivâmes à deux thalers… quand nous en fûmes à trois, je baissai la garde et acceptai.

C'est ce qu'il allait en coûter pour envoyer Jans à l'école des Pères Jésuites afin qu'il y apprît à lire, à écrire, le latin, et les sciences… enfin, toutes ces choses que vous savez. Je l'inscrivis dès le début de la semaine suivante – il était ravi, parce que je lui faisais cadeau d'un établissement plus noble que celui de la forge. Vous voyez, il ressemblait tellement à sa mère … mais avec quelque chose de moi, en plus… comme une sorte de secret, à la fois sauvage et tendre. »

Il se tut et soupira .

« Ces choses sont difficiles à expliquer. Vous voyez, je crois même que si j'étais instruit, aussi instruit que vous l'êtes, je ne comprendrais pas plus.

Jans était un très bon élève, les Jésuites l'envoyèrent au collège, il profita de leur générosité, il obtint une bourse, et il s'aperçut vite qu'il pouvait devenir autre chose que simple apothicaire. Il commença des études de médecine à la faculté de Vienne, il obtint tous les titres et les diplômes qu'il fallait pour devenir … chirurgien ! Il venait me voir de temps en temps, il était volubile et joyeux… mais moi j'étais glacé par un mauvais pressentiment, j' avais voulu lui éviter le contact du sang, et lui plongeait ses mains dans les corps, morts et vivants, dans les chairs encore vivantes ou déjà refroidies. Je pensai qu'il avait perdu la trace du secret… ce dont il fallait qu'il se préservât. Mais comment l'aurait-il su, je n'avais jamais pu lui dire… je lui avais raconté qu'il avait été mordu par un chien, lorsqu'il était petit enfant, et que la même chose m'était arrivée.

Il me dit un jour qu'il aspirait à devenir un des meilleurs anatomistes de son époque et qu'il se rendait à Göttingue, afin d'étudier directement après du célèbre Albrecht Haller. Je l'exhortai à se méfier du sang, il ne me compris pas et je vis bien que je lui échauffais les oreilles. J'étais au désespoir, j'avais l'intuition que le loup reprendrais possession de lui s'il se lançait dans cette carrière. Je dus finir par lui dire que ce métier était impie et qu'il prenne garde au diable qui sommeillait en lui. Il me traita de vieux fou, et me cria qu'il me laissait l'usage des démons et que lui était un homme de sciences, éclairé et rationnel.

Ensuite, il partit, à Göttingue donc, je n'eus plus de nouvelles pendant longtemps et un jour je reçus enfin une missive – il était dans les colonnies britanniques, dans une ville nommée Boston . Il avait passé du temps à Londres, à la Faculté de Médecine et puis il s'était embarqué. Il ne disait pas s'il était marié. Parce que vous voyez, c'est à ça que je pense – à sa surprise, le jour où il tiendra son enfant, et découvrant une morsure sur le bras de son fils ou de sa fille, car je suis certain qu'elle y sera. Et par lâcheté, je ne lui aurais dit pour le préparer à cela. C'est mon manque de courage qui l'a fait fuir. Et maintenant, je suis vieux et je me dis que je ne reverrai jamais. »

Pendant quelques secondes, je le crus absolument, la douleur et le chagrin que je voyais dans ses yeux ne pouvaient pas avoir été amenés là par quelque supercherie ou fraude – c'étaient les yeux d'un honnête homme, qui était tout imprégné de sa naissance miraculeuse et du regret de ne pas s'être montré à la hauteur.

Puis en moi, la froide raison reprit le dessus, un oncle plaisantin devait avoir implanté cette faribole dans cette trop candide cervelle de jobelin et il avait donc fait fuir les femmes et son enfant à cause d'un mensonge – oui, vraiment candide était bien le mot.

Mais je ne savais plus quoi dire à mon bonhomme, qui semblait d'ailleurs ne plus rien attendre de moi ; peut-être n'avait-il cherché auprès de moi que l'occasion de se confesser de sa faute ? Je lui proposai à nouveau du vin, mais il secoua la tête en signe de dénégation. Nous restâmes silencieux, affairé chacun dans nos pensées. Puis, après quelques minutes, il me remercia de mon hospitalité, me souhaita une bonne nuit et tourna les talons. Moi d'habitude si disert, je ne trouvai aucune phrase pour clore notre rencontre, et lui prouver, que tout en ne souscrivant pas à son historique chimérique, j'avais été profondément touché par tout ce qu'il m'avait narré, parce qu'il m'avait véritablement ouvert son cœur, à moi, un parfait étranger. J'eus la tentation de me réfugier dans une formule convenue, et puis je décidai de n'en rien faire. A la place, je regardai une dernière fois ses yeux magnifiques.

Il s'écoula encore quelques coups de jaquemart avant que je ne m'aperçusse que la salle s'était vidée de tous les voyageurs. Il ne restait plus que l'hôtelier, qui voyant que je regardai dans sa direction, me fit un petit signe, auquel je dus répondre d'une quelconque façon, car il se dirigea vers moi. Il s'installa sans plus de manière à la place que mon oiseau rare avait occupée.

« J'imagine qu'il vous a raconté toutes ces histoires… Vous y croyez, vous ? »

Ma réponse sortit vivement

« En qualité de médecin, je ne crois pas aux loups-garous, ni aux chimères, ni aux sorciers, et je conclurais volontiers que votre Matthias souffre de fantasmagories hallucinatoires.

Mais le voyageur avide d'histoires et d'anecdotes à qui vous donnez le gîte et le couvert a bien envie d'y accorder du crédit, cette aventure est bien émouvante, je vous l'accorde, la puissance de l'amour… et ce nom qui veut dire "sauveur de loup" … alors… je crois que je vais continuer à y rêver encore un peu…

- De toute façon, ses parents sont morts depuis longtemps, ils n'habitaient pas dans la région, mais plus au sud, dans les montagnes, alors qui peut vraiment savoir ? Enfin, le père supérieur de l'abbaye connaît cette histoire, et l'acharnement de Matthias à présenter son père comme un miraculé, mais pas de la sainte Eglise évidemment, mais ça ne l'a pas empêché de le prendre à son service, il est jardinier et s'occupe du jardin privé de sa seigneurie et aussi du soin de son équipage, six magnifiques chevaux blancs… voyez-vous, le père abbé de Melk mène grand train.

- Sans doute a-t-il vu là une âme à sauver du démon ?

L'aubergiste eut un petit rire dédaigneux, et comme pour mettre fin à notre conversation, il moucha les chandelles que j'avais amenées pour procéder à l'examen de la fameuse morsure. Je restais encore un peu dans la demi obscurité de la salle, songeant à cette drôle d'histoire, partagé, comme je l'avais dit à mon hôtelier entre mes penchants d'homme de science , essayant, sous le haut patronage des Lumières, de Rousseau et de d'Alembert de lutter au quotidien contre toutes les croyances moyenâgeuses dont mes pratiques étaient encore, parfois, si fortement imprégnées, et ma sensibilité, ou fallait-il dire sensiblerie d'homme, qui n'avait qu'une envie ce soir – tenir sa Carlotta bien-aimée sur son cœur et lui narrer cette belle et étrange histoire.

Mais comme mon périple n'était pas près de s'arrêter, et que la Zélande était encore bien loin, et encore plus éloigné mon retour en Italie, je montai dans ma chambre et commençai une nouvelle lettre à ma chère Carlotta.

Isolfe a dû s'y reprendre à trois reprise pour lire le passage du portrait tant elle a eu peur que les mots ne se soient déformés sur le papier afin de la tromper, lui donnant ainsi l'espoir de choses impossibles. Mais elle se rappellera alors la phrase qu'Albus lui avait donnée comme un viatique « Ayez la foi qui se moque de la raison ». Ce à quoi Tommasso Ursini n'avait jamais cru, en vertu de sa ratio d'homme les lumières, elle allait y accorder un superbe crédit, une croyance d'amoureuse. Et pour ce faire, elle allait mettre de côté la raison magique, qui avait toujours présenté la lycanthropie comme un destin irréversible, et ne garder que la foi.

Et pourtant ! comme elle s'est sentie proche de Tommasso tout au long de son récit, elle a presque douté de cette histoire autant que lui ! Et finalement elle est bouleversée par le fait que ce soit un muggle qui lui ait révélé et fait découvrir ce qu'elle cherchait - ses deux mondes enfin réconciliés ? Elle continue à songer à ce médecin du XVIII ième, cet homme dont la sensibilité l'a finalement emporté sur la raison, qui ne croyant pas à cette histoire, l'a pourtant trouvée si belle qu'il la retranscrite pour l'offrir à sa Carlotta bien-aimée.

Isolfe se surprend à espérer qu'ils ont continué à s'aimer et qu'ils ont été follement heureux.

A la fin elle décide de s'accorder deux jours de repos, il lui semble que le temps est enfin venu de lire la suite de la lettre de Remus. Et puis, elle a envie de se replonger dans son journal. Quant à la femme au portrait, la piste vers elle est déjà suffisamment sériée pour qu'elle puisse se permettre de ne pas se lancer tout de suite à sa recherche.

OooooOooooO

(1) notes pour les non germanistes « Chez l'aubergiste de Melk »

(2) bonjour

(3) mort et diable

(4) au diable au diable

(5) loup-garou en génois