Amour d'octobre

Chapitre 7

Avachi dans son canapé, la mine sombre et les traits tirés, Camus jonglait entre la télécommande et son paquet de chips éventré, ne se souciant pas d'en répandre sur son parquet.

Assommé par les médicaments anti-migraine qu'il prenait par paire, il n'était pas sorti de chez lui depuis plusieurs jours. Milo s'était lassé de l'appeler pour le supplier de le voir et il vivait ce renoncement comme un abandon. Certes, il avait tout fait pour. Il s'était montré plutôt désagréable avec le jeune joueur et avait refusé tous ses rendez-vous mais cette rupture qui se profilait à l'horizon le déprimait fortement. Ca le confortait dans son idée que les histoires d'amour finissaient toujours mal et ne valaient donc pas la peine d'être vécues, à moins d'être maso.

Il avait toujours su que cette fin était inéluctable. Il aurait mieux fait d'écouter sa raison plutôt que sa libido.

Il bailla profondément devant un débat politique sans intérêt et se résolut à changer de chaîne. Il tomba sur l'émission de De Gaste. Il décida de se réjouir du spectacle de ces invités assez stupides pour venir dans cette émission qui allaient subir les questions indiscrètes et les vannes moqueuses de l'animateur. Il réussit à s'amuser quelques minutes de l'embarras d'une ex-Miss France plutôt coincée et de la stupidité d'un rappeur qui militait maladroitement pour la protection des espèces animales menacées.

Il parvint même à esquisser un léger sourire lorsque l'invité suivant fut annoncé.

Une femme outrageusement maquillée et aux cheveux d'une éclatante couleur abricot fit son entrée dans une robe fourreau à paillettes. Camus ne la connaissait pas personnellement mais les rumeurs sur ses frasques à répétition et ses excentricités quotidiennes faisaient souvent le tour de la capitale et il se doutait qu'elle ne faillirait pas à sa réputation devant des millions de téléspectateurs.

Ne s'était-elle pas baignée un jour entièrement nue devant un parterre de touristes ébahis dans un des bassins du jardin du Luxembourg ?

Cependant, elle était connue avant tout pour être la propriétaire avisée d'un club branché de la côte d'azur, un établissement très select et très chic qui proposait, entre-autre, à ses clients fortunés de prendre des bains de champagne dans ses jacuzzi de marbre.

Sa venue sur le plateau de l'émission promettait d'être distrayante et déjà De Gaste commençait l'interview en l'interrogeant sur sa vie sentimentale.

« Alors Miss Tea, je suis dans tous mes états ! Qu'est-ce que j'ai appris la semaine dernière ? » demanda De Gaste, posant ses fiches devant lui.

« Je ne sais pas, qu'est-ce que tu as appris ? » répéta la femme, minaudant.

« Avec ton garde du corps, c'est fini ? »

Elle fit oui de la tête, un sourire faussement timide sur les lèvres et le présentateur enchaîna.

« La dernière fois que tu es venue dans mon émission, tu m'avais pourtant dit que c'était le grand amour ! Que s'est-il passé avec Remy ? »

« Tremy. » le corrigea-t-elle, feignant d'être affectée mais ravie dans le fond de parler immédiatement de son sujet de conversation préférée : elle-même.

« Tu sais que rien ne ce que tu diras ne sortira d'ici. Tu connais ma discrétion. » fit l'animateur, rigolard, lui adressant un clin d'œil.

Elle hocha à nouveau la tête dans un geste étudié, certainement répété maintes fois devant son miroir, jouant les ingénues.

« Je me suis rendu-compte que ce n'était pas celui qu'il me fallait. Il était trop possessif, j'ai pas supporté. »

« Entre-nous, qu'est-ce que tu lui trouvais ? Non, mais vraiment ! » insista l'animateur « Je peux te le dire maintenant, tu mérites mieux. C'était pas une flèche ce type. »

Camus compatit une demi-seconde au malheur de cet homme qui venait de se faire traiter de demeuré devant une bonne partie de la France mais déjà De Gaste, séducteur, enchaînait :

« Donc, tu es célibataire en ce moment, Miss Tea. »

« Ca a l'air de te réjouir. Ce n'est pas gentil pour moi… »

« J'avoue, je trouvais ça triste de t'imaginer casée. »

« Pourquoi ? Tu es intéressé ? Je croyais que tu étais marié et fidèle ? Moi je cherche le Prince charmant, pas une aventure sans lendemain. » fit la jeune femme, prenant une moue boudeuse et repoussant ses cheveux ondulés en arrière pour dévoiler ses épaules à la caméra.

« Ne prends pas cet air triste avec moi. Tu sais bien que je ne souhaite que ton bonheur ! »

« Vraiment ? »

« Tiens, si tu es célibataire, tu peux peut-être profiter de l'émission pour lancer un appel. »

« Tu crois ? Ca va marcher ? »

« Tu serais étonnée en apprenant le nombre de couples qui se sont formés grâce à nous. C'est incroyable. »

« Ah bon ? » s'étonna-t-elle naïvement.

« Oui, il y a des tas de gens qui se rencontrent sur notre plateau… tiens, par exemple, Milo Miriakis et Camus Deverseau, on ne peut pas savoir ce que nous réserve l'avenir ! »

Le public se mit à ricaner et Camus, plus du tout souriant pour le coup, appuya avec force sur le bouton de sa télécommande pour éteindre son poste avant d'envoyer balader l'objet sur le parquet de son salon.

La coque de plastique explosa sous le choc et les deux piles ainsi libérées roulèrent sur le sol dans un bruit lourd et désagréable avant qu'un mur ne vienne stopper leur course.

Camus se prit la tête entre les mains, partagé entre colère et envie de pleurer.

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La semaine avait été difficile pour Milo. Boudé par ses coéquipiers, parfois hué par les supporters, il n'avait même pas pu chercher un peu de réconfort auprès de Camus. Comme celui-ci semblait le fuir et qu'il n'avait pas envie d'avoir l'air de le harceler, il s'était décidé à ne plus l'appeler durant quelques temps, comme l'écrivain semblait le souhaiter, lui laissant du temps pour réfléchir et faire le point. Mais cette absence lui semblait infiniment cruelle.

Pour éviter de trop penser aux premiers problèmes conjugaux de sa vie, il s'était réfugié dans l'entraînement, se promettant de faire payer à Brad Hammant lors du prochain tournoi, les mots délicats que le capitaine anglais avait eus dans un tabloïd, déclarant que l'équipe de France ne lui faisait pas peur parce que « Le seul qui jouait bien dans cette équipe n'était pas vraiment un homme ».

Persuadé que s'il brillait dans les matchs à venir on le laisserait enfin tranquille et que ses performances sportives éclipseraient les rumeurs sur sa vie privée, Milo passait l'essentiel de ses journées sur les terrains, s'épuisant à retrouver sa place de leader dans une équipe où il avait perdu un peu de la confiance de ses coéquipiers.

Le visage fermé et les cheveux encore légèrement mouillés, il sortit des vestiaires après tout le monde comme il commençait à en prendre l'habitude, certains de ses camardes refusant de prendre leurs douches en même temps que lui, de peur certainement qu'il éprouve du plaisir à les mater à poil.

Il n'était plus rare désormais qu'il reçoive un coup de coude dans le visage ou le ventre lorsqu'il tentait de plaquer un de ses équipiers et il n'avait pas essayé de discuter franchement de ce nouveau problème avec quiconque.

Perdu dans des pensées plutôt négatives, il ne remarqua pas la personne qui attendait à la sortie du stade depuis un moment déjà et passa près d'elle sans la voir. Il sursauta quand il se sentit saisi par le bras et se dégagea d'un geste brusque.

«Eh ! Bonjour, quand même ! »

Il fut stupéfait en reconnaissant l'homme dont il n'avait su apprécier tout le talent artistique quelques semaines auparavant, lors de son exposition.

« Sacha ! »

L'homme eut un large sourire, dévoilant une superbe dentition.

« Heureux de voir que tu me reconnais ! »

« Qu'est-ce que tu fais là ? »

« Je voulais te parler. »

« Je ne suis pas sûr que nous ayons grand chose à nous dire. »

Le sculpteur soupira avant de s'adresser à lui comme il l'aurait fait s'il avait été un enfant, l'air légèrement ironique.

« Comment peux-tu le savoir avant même d'avoir entendu ce que j'ai à te dire ? »

Milo se renfrogna mais décida d'admettre que l'homme n'avait pas tort.

« C'est long ? » questionna-t-il.

« Tu es pressé ! » demanda Sacha d'un ton qui sonnait plus comme un reproche que comme une interrogation.

Milo était quelqu'un de conciliant et malgré sa mauvaise humeur passagère ainsi que l'aversion et la méfiance qu'il concevait à l'égard de l'ex de Camus, il céda et l'accompagna jusqu'à un petit salon de thé proche du stade.

Ils s'installèrent à une table un peu à l'écart et les clientes, plutôt âgées, ne leur accordèrent que peu d'attention.

« Alors ? » interrogea Milo, impatient, lorsqu'ils eurent commandé « Qu'est-ce que tu avais à me dire ? »

Il tapota l'extrémité de sa cuillère sur le rebord de la table dans un geste de légère exaspération et avant de lui répondre, Sacha lui jeta un regard réprobateur, ayant l'air de le trouvé fort mal élevé.

« Je voulais te parler de Camus et t'aider à te réconcilier avec lui puisque vous ne vous voyez apparemment plus. »

« Pourquoi ferais-tu ça ? » demanda le joueur, dubitatif.

« Camus est un ami et je n'aime pas lui voir cet air tristounet. » se justifia Sacha avec un grand sourire forcé qui semblait contredire ses paroles. Mais Milo ne mit pas en doute sa bonne foi.

« D'accord, je vais aller le voir, alors. »

« Hm… Ce n'est pas une bonne idée. Sans compter tous ces paparazzis qui rodent… »

« Où ça ? » fit le joueur, regardant tout autour de lui, s'attendant presque à voir crépiter les flashs des appareils photo tout autour de lui.

Sacha sourit de nouveau et de façon plus naturelle devant sa réaction.

« Et si tu lui écrivais une jolie lettre, je la lui ferai passer. » suggéra-t-il en se penchant légèrement vers le sportif.

« Euh… »

« Si, c'est une excellente idée ! Si tu tentes de le voir, il peut te claquer la porte au nez, si tu lui téléphone, il risque de raccrocher sans t'écouter et tu ne vas tout de même pas tenter de te réconcilier avec lui par SMS ! Une lettre, c'est très bien. Même s'il met un peu de temps avant de la lire, il le fera à un moment ou à un autre. »

« D'accord, je vais y réfléchir… » approuva l'athlète.

« Ce n'est pas prudent que je te rencontre à nouveau. On pourrait faire le rapprochement. »

« Tu crois que je suis surveillé à ce point ? »

« Tu n'imagines pas ! Même Julian Solo n'a pas autant de journalistes aux trousses. » exagéra Sacha, jouant avec sa crédulité. « Tu as une feuille ? Fais cette lettre tout de suite ! Plus tôt vous vous réconcilierez, mieux ça sera, non ? »

« Oui, c'est vrai. » admit Milo, enthousiaste à cette perspective.

Sacha lui tendit un élégant stylo noir et appela la serveuse pour lui demander une feuille blanche qu'elle lui apporta avec empressement.

« Tu sais quoi dire ? »

« Oui, c'est bon ! » confirma le rugbyman en commençant aussitôt à écrire avec application, mettant tout son cœur à l'ouvrage.

Sacha le regarda faire avec un sourire moqueur, dégustant son thé par petites gorgées.

Milo ne tarda pas à en terminer tellement ses sentiments et ce qu'il voulait dire à Camus étaient évidents pour lui.

L'artiste jeta un œil sur la lettre et sourit à nouveau en disant :

« C'est parfait ! Je vais passer à l'endroit où il travaille et je la lui donnerai. »

Les deux hommes se levèrent pour partir.

« Merci ! » fit Milo, avec chaleur et sincérité, en lui serrant la main pour lui dire au revoir.

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Camus, les yeux cernés et le teint plus pâle qu'à l'ordinaire, menait depuis quelques minutes déjà un combat muet contre Sacha, qui se tenait devant lui, appuyé sur son bureau avec un grand sourire.

Il leva avec peine les yeux de la feuille de papier que venait de lui remettre l'homme pour le regarder dans les yeux, ne se décidant néanmoins pas à déplier la lettre en présence de Sacha. Mais ce dernier ne semblait pas vouloir quitter les lieux, tenant visiblement à assister en personne à son petit triomphe de la journée.

Camus était le plus déterminé et le Sculpteur ne résista pas plus longtemps à la tentation de lui donner un avant goût de la tragédie que l'écrivain pressentait de toute façon.

« C'est d'une telle naïveté ! On dirait qu'il a 7 ans. C'est mignon, non ? »

Camus ne répondit pas mais lui adressa un regard noir. Sacha s'avoua enfin vaincu et sortit de la pièce avec une démarche assurée.

L'écrivain attendit qu'il ait complètement disparu pour ouvrir la lettre et c'est avec un certain empressement qu'il se jeta dans la lecture des premières lignes.

Il ne tarda pas à se sentir accablé. Ses doigts se crispèrent sur la feuille tandis qu'il luttait désespérément contre les larmes qui lui montaient aux yeux.

L'une d'elle roula sur sa joue pour venir s'écraser sur le papier, se mêlant avec l'encre pour dessiner une forme étrange.

Ses épaules se mirent à trembler tandis qu'il ne cherchait plus à lutter et se laissait aller à sangloter.

Pour l'homme de lettres qu'il était, il n'y avait peut-être pas plus consternant que de découvrir que la personne qu'il aimait était incapable d'écrire dans un français correct.

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Milo tournait en rond chez lui sans pouvoir occuper son esprit à autre chose qu'à guetter la sonnerie du téléphone. Il vérifia pour la quatrième fois que celui-ci était correctement posé sur son support et fixa l'écran de son portable en faisant des prières muettes.

Une fois de plus, il s'interrogea. Sacha avait-il donné la lettre à Camus comme il le lui avait promis ? Il n'avait pas nouvelle et ça le démangeait de plus en plus d'appeler l'artiste pour le questionner. Cela faisait déjà quatre jours qu'il l'avait rencontré à la sortie de son entraînement. Si l'homme avait tenu parole, alors pourquoi Camus ne cherchait-il pas à le joindre ?

Il envisagea à nouveau mille raisons mais aucune ne parvint à le satisfaire complètement.

Il s'apprêtait à appeler son opérateur téléphonique pour lui demander de vérifier que sa ligne n'était pas en dérangement lorsque la sonnerie tant attendue se fit entendre.

Le cœur de Milo se mit à battre plus vite et il sentit sa main trembler légèrement lorsqu'il s'empara du combiné.

« Allo ? »

« Mr Miriakis ? Ici, Wolfgang Sorrente de la société Marina & fils. »

« Hein ? Quoi ? » fit simplement Milo, surpris, qui espérait entendre la voix de Camus au bout du fil et était trop déçu pour pouvoir dire autre chose.

« Nous sommes spécialisés dans le conseil en image. »

« Non, je ne veux rien acheter ! » protesta le sportif, pressé de raccrocher.

« Nous voulons vous proposer de travailler avec nous. »

« Je ne suis pas intéressé. »

« Vous avez tort. Les gains pour vous pourraient être très conséquents. »

« Certainement, mais c'est non. N'insistez pas ! »

Le ton de l'homme changea rapidement devant la détermination de Milo.

« Idiot ! Tu es fini dans le sport. Avec cette image de gay, plus personne ne te proposera de contrat en rapport avec cette activité ? Tu m'entends ? Il faut en profiter pendant qu'il est encore temps ! »

Milo se retint de l'insulter et raccrocha sans lui laisser la possibilité d'en dire plus. Il haussa les épaules, tentant de se convaincre que les paroles de l'homme étaient sans fondement et prononcées sous le coup du dépit. Il parvint assez bien à s'en convaincre, étant plutôt optimiste de nature et de toute façon décidé à se battre pour continuer à faire ce qui lui plaisait.

Sa colère se reporta à nouveau sur Sacha. L'homme était fourbe et il était probable qu'il n'ait jamais remis cette lettre à Camus. Il avait certainement eu tort de lui faire confiance mais si le sculpteur comptait s'en tirer comme ça, il rêvait.

Il se persuada qu'il ferait mieux de le voir pour lui en toucher deux mots au lieu de ruminer chez lui.

Comme il était plutôt un homme d'action, il sortit son annuaire et entreprit de chercher l'adresse et le numéro de téléphone de la galerie dans laquelle Sacha sévissait habituellement.

A suivre…..