Les secrets de l'ombre

Peur, fatigue, douleur… Douleur… Douleur… Douleur…

Une autre décharge.

Le noir… La peur… La douleur…

Une nouvelle décharge.

Il ne pouvait pas les voir, mais il pouvait sentir leur présence. Ils étaient là… Dans le noir… Ils attendaient.

Ils sentaient sa peur, la fatigue… Il ne devait pas baisser sa garde. C'était trop dangereux. Un seul instant de faiblesse, une minute d'inattention et…

Une nouvelle décharge.

Celle-là, il ne l'avait pas vu venir !

Ils étaient en lui à présent !

Comme autant de vermines qui grouillent sous un plancher…

Il fallait les arrêter… !

Trouve une solution…Vite !... Dépêche-toi !

AArrrrrrrrrrrrrrrrrrrgh !

Un nouveau réveil avec cette migraine atroce. Ianto n'avait pas encore connu suffisamment de réveils pour pouvoir s'y habituer. C'était pénible, c'était usant, et terriblement frustrant. Mais le plus rageant, c'était de voir les souvenirs de son rêve s'envoler, à peine les yeux ouverts. Et pas moyen de les retenir, sans qu'immédiatement cette douleur infernale menace de lui exploser le crâne. C'était comme une alarme qui sonnerait sans interruption, jusqu'à ce qu'il se décide à passer à autre chose.

Se calmer. Penser à autre chose...

Jusqu'à ce qu'il comprenne que le toc-toc-toc qui raisonnait dans la pièce, n'était pas le fait de sa migraine, mais bien d'une personne frappant à la porte de la cabane. Il écarta les couvertures et se leva péniblement, se dirigeant d'un pas incertain vers la porte, avec la démarche d'un ivrogne revenant d'une soirée bien arrosée.

C'était Ivy qui se tenait sur le palier, sa bouche formant une petite moue innocente, ses beaux yeux verts en amande grands ouverts, et ses bras tendus devant elle, les mains jointes portant un petit sac de toile, à l'intérieur duquel était entassée une poudre noire odorante, qu'Ianto identifia immédiatement.

_ Le cargo les a apportés, il y a un peu plus de quatre heures, dit-elle, toujours avec sa bouille de petit chaton. J'ai pensé que tu aimerais les avoir tout de suite.

Dans cette attitude, elle évoquait une prêtresse antique présentant une offrande à une divinité quelconque. Ianto ne put s'empêcher de sourire, et son mal de crâne commença à disparaître. Il s'effaça pour laisser entrer sa visiteuse, qui alla porter son précieux tribut dans la petite cuisine, avant de revenir chercher un autre sac de toile, beaucoup plus gros, près du pas de la porte.

_ Laisse, je m'en charge, déclara Ianto, en parfait british gentleman, en se saisissant du fardeau.

_ Je n'étais pas sûre de la quantité, l'avertit Ivy, en s'asseyait tranquillement sur un plan de travail. Tu en auras assez ?

Ianto lui fit un large sourire, ce qui n'arrivait pas souvent.

_ Je pourrais facilement tenir un siège avec ça. Merci beaucoup…

En ajoutant ces mots, il lui caressa gentiment l'épaule, dans un geste qu'il espérait reconnaissant. Un ange passa, puis Ianto retira sa main, soudain gêné et se fit un devoir de préparer deux tasses pour lui et son invitée.

_ Tu es venue seule ? demanda-t-il tout en s'affairant.

_ Oui, lui répondit simplement Ivy. Le docteur Willow a préféré rester à la clinique, pour mettre à jour son rapport. Et s'accorder un peu de repos. En plus, j'ai la très nette impression qu'il a le mal des transports.

_ C'est pas pratique dans cette région… Il va rester encore longtemps ?

_ Pourquoi ? Tu veux déjà t'en débarrasser ?

Ianto se retourna vers elle, constatant son petit sourire espiègle. Tout conversant, elle faisait balancer ses pieds dans le vide.

_ Dois-je conclure que ça n'a pas été le coup de foudre entre vous deux ? lança-t-elle, toujours avec ce petit ton ironique.

_ Il me prend pour un imposteur.

_ Il fait son boulot. Tu n'imagines pas tous les coups foireux auxquels Torchwood a dû parer. Ca à tendance à rendre un peu parano, à la longue.

_ Mais toi, tu me crois, n'est-ce pas ? insista Ianto, comme si pour lui ce fait était plus vital que tout le reste.

_ Je ne fais plus vraiment partie de Torchwood.

Sa voix était calme, le ton ferme, et ses yeux c'étaient assombris. Ianto reporta son attention sur le liquide noir, à l'arôme amer, qui s'écoulait lentement dans les tasses. Il en présenta une à Ivy. Elle en huma d'abord prudemment la surface, en lapa une gorgée, puis _ jugeant le breuvage à son goût _ commença à le siroter consciencieusement.

Ianto ne pouvait en détacher son regard, tandis qu'il dégustait sa propre tasse. Enfin quelque chose de familier, de chaud, de réconfortant à quoi il pouvait se raccrocher. Il se sentait déjà plus apaisé.

_ Je comprends que Torchwood veuille être prudent. Si on l'avait été davantage à Canary Wharf… Mais ça me rend dingue !

Il posa sa tasse sur le comptoir.

_ J'ai l'impression d'être un criminel ! Sauf que je n'ai pas la moindre idée du crime que j'ai pu commettre. Tout ce que j'avais, tout ce qui faisait que j'avais une place dans cet univers… A disparu. Et je dois maintenant me justifier, auprès de parfaits inconnus, sur un passé qui m'échappe complètement.

» Ivy, tu n'imagines même pas… J'en arrive à douter de moi-même… Je dois me battre à la fois contre ça, et contre cette putain de mémoire qui refuse de s'ouvrir…

_ Tu continues à avoir ces migraines ?...

Elle était descendue de son perchoir, et s'était rapproché de lui pour poser sa main sur son épaule.

_ Ca me prend à chaque réveil. Je crois que c'est à cause de ce qui se passe dans mon sommeil : mon… subconscient, ou que sais-je, essaye de faire remonter mes souvenirs, et aussitôt cette putain de migraine s'empresse de les chasser.

_ Et au réveil, tu ne te souviens de rien ?

_ Juste des impressions… très vague. Rien de réellement précis… Tu n'imagines pas à quel point c'est frustrant !

_ Chut…

D'un geste calme et doux, elle lui massait les cervicales, tout en ronronnant doucement. Ce qui l'apaisa. Un peu.

_ Tu te rappelles nôtre théorie sur le coffre-fort ?

_ Oui. Ma mémoire serait, en quelque sorte, prisonnière d'une barrière psychique. Dont j'aurais paumé la clé.

_ Peut-être que ces maux de tête sont un système d'alarme, pour prévenir des intrusions…

_ Mais prévenir qui ? Moi ? Ou ceux qui m'ont fait ça ?...

Il fallait une semaine au Léviathan pour faire le voyage de Ketchatar jusqu'à Caerddyd. Le Capitaine resta songeur durant toute la traversée. Comment avait-il pu se laisser convaincre par Mona ?

Bon, il fut un temps, il est vrai, où la jeune femme pouvait obtenir tout ce qu'elle voulait de lui, rien qu'en battant des cils. Mais elle avait d'autres arguments, en ce temps-là.

Non, ce n'était pas la faute de Mona. Pourquoi, lui, s'imposait-il de revivre cela ? Pour l'espoir ridicule qu'Ianto soit toujours vivant ? Non ! Pas maintenant ! Pas après 2 380 ans de peine, de deuil et de culpabilité…

Oh, combien de fois l'idée lui avait traversée l'esprit : de voler le Tardis pour retourner dans le passé et faire en sorte que tout cela ne soit jamais arrivé. Mais alors _ faisant abstraction du paradoxe provoqué par cet acte aussi irresponsable que suicidaire _ qu'aurait-il fait après ? Rester à ses côtés, jusqu'à la prochaine catastrophe, le prochain cataclysme qui lui aurait irrémédiablement arraché Ianto des bras ? Jamais ils n'auraient pu vivre avec cette épée de Damoclès. Il serait alors devenu tout ce qu'il détestait : jaloux, possessif, surprotecteur, peut-être même paranoïaque… Jusqu'à ce que le Gallois se lasse et décide de lui-même de partir. Et alors que lui serait-il resté ? Torchwood ? La Terre ? L'Humanité ? Continuer à se battre pour ceux qui l'avaient trahi aussi lâchement ? Et puis quoi, encore ?!...

Non, le Capitaine Jack Harkness avait cessé d'être ; depuis l'instant où il avait dû plonger ses yeux dans ceux de sa fille, Alice, et l'entendre répéter d'une voix brisée : « Pourquoi, pourquoi !?! »

Pourquoi ? Cette question n'avait plus quitté ses pensées. Pourquoi tous ces deuils, toutes ces souffrances, si au final il ne pouvait même pas sauver ceux qui comptaient réellement à ses yeux ?

Non, ce n'était pas qu'il voulait se venger ou les abandonner à leur sort. C'était juste qu'il n'avait plus la force, plus l'envie, plus le courage de continuer…

D'une certaine manière…il avait perdu la foi. En quoi ? Il ne savait pas trop. Mais ce qui était certain, était qu'il ne pouvait plus rester… Sur cette Terre qui lui avait tout donné, pour mieux tout lui reprendre. Il devait mettre de la distance… Le plus de distance possible, entre lui, et ce qui lui avait été pris. Puisque la délivrance éternelle lui était refusée… Pourquoi insister ?

Et cependant, il était là, devant son tableau de bord, à maintenir le cap du Léviathan, s'assurant qu'il ne dévie pas de sa destination. Tout en surveillant la trajectoire, il se dit combien il serait facile de tourner les commandes et de fuir à l'autre bout de l'Espace infini, d'aller se terrer au fond d'un bled quelconque, où personne ne viendrait l'emmerder. Et attendre là-bas que les choses se tassent d'elle-même.

Fallait-il qu'il soit masochiste pour s'imposer une épreuve pareille ? Même s'il ne se faisait aucune illusion quant à la résurrection miraculeuse de son ancien… assistant ; il n'en demeurait pas moins qu'une petite voix au fond de sa tête ne pouvait s'empêcher de murmurer : « Et si… » Et c'était bien ce et si qui lui faisait peur. Comme on approche sa main d'une flamme en sachant pertinemment qu'elle peut nous brûler. Un espoir fou qui s'éteindrait à son premier heurt avec la réalité.

C'était peut-être finalement la raison de ce voyage : tordre le cou à ce petit et si, avant qu'il ne vire à l'obsession. Aller se rendre compte par lui-même de… l'imposture, de cette mascarade. Et pouvoir reprendre sa route, avec son fantôme à ses côtés pour lui tenir compagnie.

Perdu dans ses pensées, il n'entendit pas Vének arriver, lui portant son thé. Il fallait dire que le Pituvard était d'un naturel discret. Sans chercher à interrompre le Capitaine dans ses réflexions, il poussa le petit chariot près de la console, et sauta sur le siège du copilote, sa grande queue en panache trainant sur le sol, balayant la poussière.

Tranquillement, il tira à coup de patte son bol de tisane vers lui, et se pencha pour attraper un biscuit dans la boite à gâteaux. Le pinçant entre ses dents, il le fit tremper consciencieusement dans son bol, avant de le picorer sagement.

Quand le Capitaine se décida enfin à remarquer sa présence, il venait d'entamer son sixième biscuit.

_ Tu fais plus la tête, alors ? demanda-t-il.

Le Pituvard ne se donna pas la peine de répondre, et attrapa un autre biscuit dans la boite.

_ Ce n'est l'affaire que de quelques jours, grand maximum, voulut poursuivre le Capitaine. Je te promets qu'on sera reparti avant que tu n'ais eu le temps de t'en apercevoir.

Vének mastiquait silencieusement, en fixant le tableau de bord. Jack ne le quittait pas des yeux, depuis le temps qu'il partageait son refuge avec le quadrupède, il avait appris à connaître son copilote. Et, en l'occurrence, le voir enfourner les biscuits sans interruption était le signe d'une profonde contrariété.

_ Ecoute, dit-il d'une voix compatissante, je sais que la prise du vaisseau n'a pas apporté les résultats que tu espérais, mais je te promets qu'on poursuivra les recherches. Torchwood va décortiquer les indices, on finira par les retrouver…

_ Drrrrrru… lança Vének d'une voix sinistre.

_ Je te le promets.

_ Drrrru, drrrru.

Il sauta de son siège et ramassa sur le sol la petite lanière qui l'aidait à tirer le chariot, qu'il emporta silencieusement, d'un pas traînant, sa queue touffue faisant la poussière sur son passage. Jack le regarda partir, inquiet. Vének était courageux et patient, sa fuite du vaisseau où il était retenu prisonnier témoignait de sa ténacité et de son fort caractère ; mais il n'en demeurait pas moins un être qu'on avait arraché à sa terre natale et séparé de sa compagne et de ses enfants.

Le Capitaine savait que le Pituvard s'efforçait de garder bonne figure, mais sa sensibilité avait été mise à rude épreuve. Voir le sort de tous ces malheureux entassés dans ces cages, lui avait donné une idée du calvaire que son petit compagnon avait fuit. Mais le plus dur, pour ce dernier, avait été les petits qui n'avaient pas survécu aux mauvais traitements.

Ils les avaient trouvés, au fond des cages : pauvres petits corps inertes, écrasés, étouffés, compressés par la masse d'adultes affolés trop importante autour d'eux. Jack imaginait sans mal l'inquiétude qui avait dû gagner Vének, à l'idée que ses propres louveteaux soient retenus quelque part, dans les mêmes conditions. Son cœur de père devait se briser, rien qu'à cette idée.

Le QG de Torchwood 27 se trouvait plus au sud de Tempera, mais il n'existait pas de voies réelles de transport pour s'y rendre. Officiellement, l'organisation n'avait pas de cellule dans ces environs. Le seul moyen d'y accéder était le réseau de télétransportation, en se basant sur la fréquence secrète de la base 27, bien évidemment. Ce qui était un soulagement pour Jed, qui supportait mieux la téléportation que d'être balloté dans une boite de conserve volante, ou que savait-il encore.

Les négociations avaient été rudes avant que le Major Briss, récemment promue au rang de directrice, consente à le laisser approcher de son précieux coffre de stockage. Le fait qu'il soit un représentant de la Maison Mère n'y avait pas changé grand-chose. Barbara Briss veillait jalousement sur ses artefacts comme une dragonne sur sa couvée. Il avait fallu au docteur Moro tout le charme et la diplomatie qu'elle avait à sa disposition pour faire plier la directrice de Torchwood 27. Ce qui n'était pas simple, même pour elle, car _ pour une raison que Jed n'était pas certain de comprendre _ une étrange tension sévissait entre les deux femmes.

Les choses ne s'étaient pas améliorées lorsque Mr Jones avait demandé à faire partie du voyage. Là, le Major s'était refermée comme une huître. Bien que Willow savait tout l'intérêt du fait que Jones les accompagne _ il s'agissait d'examiner le matériel alien au milieu duquel on l'avait retrouvé _ il était prêt à y renoncer, si cela devait freiner ses démarches. Mais cette fois-ci, c'était Moro qui avait insisté, voulant absolument que son protégé l'accompagne. Jed trouvait que la responsable de la clinique avait un peu trop tendance à se plier aux désirs du rescapé.

Heureusement, Briss avait fini par se radoucir et accepter de les introduire, tous les trois, dans son QG. Elle les attendait de pied ferme, le jour-dit, dans la salle d'accueil, vêtue de son uniforme officiel pour l'occasion. Bien qu'extérieurement elle montrait toutes les marques de professionnalisme et de respect, elle n'en jetait pas moins des regards noirs en direction de Jones et Moro, chaque fois que l'envie l'en prenait ; le plus souvent lorsque ces deux derniers se trouvaient trop près l'un de l'autre.

Le matériel récupéré dans la base clandestine était entreposé dans une des salles de labo, où des spécialistes s'efforçaient d'en décortiquer le fonctionnement avec minutie. Jones n'avait pu réprimer un frisson devant l'amas d'engin. Moro lui avait posé une main amicale sur l'épaule, ce qui lui avait valu un grognement exaspéré du Major.

Jed les laissa à leur affaire, ne s'occupant que des appareils aliens. Un, en particulier, attira son attention : une unité centrale particulièrement sophistiquée. Peut le système le plus perfectionné et le plus complexe qu'il ait jamais vu.

_ Nous avons tenté de l'ouvrir par tout les moyens, lui exposa l'un des experts. Mais à chaque fois cette saloperie a trouvé le moyen de parer nos attaques.

_ Comment cela ?

_ Elle se défend. Cette unité est munie d'un programme intelligent qui la pousse à élaborer des tactiques pour nous empêcher de l'ouvrir et avoir accès à ses données. Rien n'y fait : virus, programme espion, intervention manuelle, etc. Elle nous a déjà flinguée quatre ordinateurs…

_ En quelque sorte, intervint Jones qui s'était rapproché, elle est verrouillée ?

_ On peut dire ça comme ça, reconnu l'expert. La question est de savoir : quelle est la clé pour l'ouvrir ?

_ Vous n'avez rien trouvé d'autre, qui pouvait y ressembler ? demanda Willow.

_ A vrai dire… lança le Major Briss. J'ignore si c'est significatif, mais quand nous l'avons trouvée, l'unité n'était pas directement liée au réseau de la base, mais à un autre engin. Qui lui était monté autour du caisson de cryogénie.

_ Lequel est-ce ?

_ Il n'est pas ici, répondit Briss soudain plus hésitante.

Elle jeta à nouveau un regard vers Moro ; non plus courroucée, mais visiblement inquiète et peinée.

_ Où est-il alors ? insista Willow, de plus en plus irrité par le fait qu'on le prenait pour un imbécile.

_ Au sous-sol, lui répondit le Major, retrouvant tout son aplomb. Je vous y conduis.

Elles les entraina _ lui et Mr Jones ; Moro n'ayant pas voulu se joindre à eux _ dans un dédale de couloir, avant de les arrêter devant une porte blindée, fermé par une plaque digitale. Elle apposa le plat de sa main sur le verrou et la porte s'ouvrit sur une pièce sombre, dont la seule source de lumière éclairait un appareil de forme pentagonale, muni de sangles, assez grand pour pouvoir contenir un homme allongé.

_ Oh, mon Dieu… fut la seule chose que Willow put articuler.

Puis il reporta son attention sur Jones, qu'il s'était replié contre l'embrasure de la porte.