Chapitre 7 : Les ombres du passé

La première chose qu'il entendit, ce fut son rire cristallin, à nulle autre pareille. Puis elle apparut, petite crinière blonde sautillante et nerveuse, en robe d'été à bretelles, qui courait pieds nus sur la pelouse et tournait autour du vieux sapin. Un jeune labrador la suivit en bondissant, puis s'arrêta tout à coup en jappant dans la direction de l'intrus.

Jennifer releva la tête et aperçut la silhouette de l'homme en uniforme à l'entrée du jardin. Tel un chevalier en armure blanche, immaculée, il semblait briller d'un éclat doré en contre-jour dans le soleil rasant de cette fin de journée. Elle l'aurait reconnu entre mille.

« Papa !... Papa !... Maman ! Papa est rentré ! »

Raymond Reddington sentit son cœur se réchauffer à la vue de sa princesse de sept ans qui accourait vers lui à la vitesse la plus élevée que lui permettaient ses petites jambes. Comme à son habitude, emportée par son élan, elle se jeta dans ses bras et il la souleva dans les airs pour la faire tournoyer au dessus de sa tête. C'était leur rituel de bienvenue. La petite fille ria à gorge déployée pendant qu'il éclatait de rire à son tour. Il la serra ensuite contre lui très fort et lui fit des bisous dans le cou en fermant les yeux, heureux de pouvoir revivre ces instants précieux, de sentir son odeur et la douceur de sa peau de pêche.

« Bonjour, ma puce… Si tu savais comme tu m'as manqué… »

« Toi aussi, tu m'as manqué ! »

Elle était son rayon de soleil après des journées difficiles et des absences qui duraient de plus en plus longtemps. Officiellement, il revenait de manœuvres qui avaient durées un mois. Officieusement, il ne pouvait parler à personne de ses missions.

Carla apparut avec un sourire crispé et le salua d'un simple hochement de tête. Machinalement, le regard de Red tomba sur l'alliance qu'elle portait encore, finalement. Elle semblait si belle, si jeune, et pourtant, leur couple traversait une crise majeure qu'ils seraient incapable de résoudre.

En s'approchant d'elle, sa fille toujours dans les bras, il aperçut son propre reflet dans la fenêtre et fut étonné de se voir. Il était un officier de la Navy en passe d'être promu et à l'avenir tout tracé. Le Reddington qu'il était alors, ignorait encore à cet instant que le destin allait bientôt lui jouer un sale tour.

« Bonsoir Carla. »

Raymond déposa un baiser sur la joue de sa femme qui se déroba légèrement sous la caresse. Il fit celui qui n'avait rien remarqué et lui adressa un sourire.

« Tu as fait bon voyage ? » Demanda-t-elle, d'un ton qui sonnait faux.

Sa tentative pour dissiper son malaise échoua lamentablement et ne mit que plus en relief leur absence de communication. Red la regarda en ressentant une profonde tristesse. Carla était malheureuse par sa faute.

« Oui, tu as eu mon message ? »

« Viens, je t'ai préparé à manger. »

Reddington suivit sa femme pendant que Jennifer lui enlevait sa casquette et la mettait sur sa propre tête. Elle était bien trop grande pour elle et penchait de quinconce. Il se mit à rire.

« Papa, où étais-tu ? Sur ton grand bateau-avion ? »

« Ça s'appelle un porte-avion, ma puce… »

« Oui, mais c'est un bateau… »

« C'est vrai. »

« Alors c'est un bateau-avion… »

« Théoriquement, tu as raison… Sauf qu'il ne vole pas. »

« Je connais un bateau qui vole comme celui du Capitaine Crochet dans Peter Pan ! » S'exclama la petite fille.

« Ah oui ? »

« On l'appelle le Hollandais Volant. C'est un navire fantôme. »

« Tiens, et où as-tu lu ça ? »

« Dans un livre de la bibliothèque qui s'appelle Les Légendes des Mers du Sud… Il était écrit que le capitaine de ce navire avait défié les éléments et qu'il se serait écrié : Je naviguerai, tempête ou pas tempête, Pâques ou pas Pâques. Je naviguerai, même pour l'éternité ! Une voix s'est alors élevé et a déclaré : Puisqu'il te plaît tant de tourmenter les marins, tu les tourmenteras, car tu seras le mauvais esprit de la mer. Ton navire apportera l'infortune à ceux qui le verront… Et depuis, le navire fantôme erre sur tous les océans du globe et terrifie tous les marins qui croisent sa route… Est-ce que c'est une histoire vraie à l'origine ? »

Reddington regarda sa fille avec étonnement. Ce n'était pas la première fois qu'elle se souvenait mot pour mot de ce qu'elle lisait. Il jeta un regard vers Carla qui haussa les épaules.

« Elle insiste pour lire dans la bibliothèque. Je n'ai pas vu qu'elle avait pris un des tes livres. »

« Tu l'as lu une fois et tu te rappelles très exactement ce qui est écrit ? » Demanda Reddington, curieux. « Tu l'as photographié dans ta tête ? »

« Oui, ce n'est pas ce que tu fais ? »

« Si, mais ma puce, tout le monde ne peut pas faire ça. »

« Ah bon ?... Maman, tu peux le faire ? »

« Non, ma chérie. »

« Et comment tu fais pour te rappeler des choses alors ? »

« Je ne me rappelle pas de tous les détails. Je mémorise l'idée générale. »

La petite fille fronça les sourcils, clairement en train de réfléchir. Reddington considéra sa fille avec fierté et l'embrassa. Elle était si en avance pour son âge, à la fois plus mature et parfois, tellement puérile… Il n'avait pas hâte qu'elle grandisse. Il voulait qu'elle profite de son enfance.

« Raconte-moi ta journée, Jen. C'était comment l'école ? » Demanda t-il.

Et elle se mit à lui expliquer tout ce qu'elle avait fait, avec un enthousiasme particulier pour les sciences. Carla lui avait dit au téléphone que c'était sa dernière marotte et qu'elle voulait devenir astronaute pour aller dans l'espace avec la navette spatiale Discovery.

Jennifer partit dans sa chambre et lui ramena le projet qu'elle préparait. Il l'écouta patiemment jusqu'à la fin. Carla attendit aussi qu'elle en ait terminé mais lança un regard d'avertissement à son mari. Il était temps que la petite fille aille se coucher.

« Va te préparer, ma puce, je viendrai te faire un gros câlin dans dix minutes. » Lui dit-il doucement, en la serrant encore une fois dans ses bras.

La petite fille se rembrunit. Elle savait que ses parents allaient parler et encore se disputer. Quand ils croyaient qu'elle dormait, elle les entendait. Quand son père rentrait, c'était souvent ainsi jusqu'à ce qu'il reparte quelques jours plus tard. Elle obéit néanmoins et monta l'escalier.

« Qu'est-ce qu'elle a changé ! J'ai l'impression qu'elle grandit trop vite. »

« Elle n'a que ça à faire. » Répondit Carla.

« Ça se passe bien avec elle ? »

« Oui, elle n'est pas compliquée. Elle aimerait juste pouvoir te parler plus souvent. »

Il hocha la tête. Discuter de leur fille était devenu le seul sujet sur lequel ils étaient d'accord. Le reste était beaucoup trop délicat et créait systématiquement des mésententes entre eux.

Reddington se rapprocha de sa femme qui se tendit imperceptiblement et croisa les bras sur sa poitrine en un geste défensif.

« Carla ? J'aimerais que les choses aillent mieux entre nous. »

« Et tu sais que tant que tu feras ce que tu fais, ça n'ira pas en s'arrangeant… »

« Je ne peux pas m'arrêter, pas maintenant, et tu le sais aussi bien que moi… Je vais être promu capitaine le mois prochain. Mon unité va s'étoffer et mes responsabilités vont être élargies. »

« Et tu seras encore moins présent que tu ne l'es déjà… » Elle lui lança un regard désolé. « … J'ai réfléchi, Raymond… » Elle inspira profondément. « … J'ai longuement réfléchi pendant ton absence. Je ne veux plus de cette vie, de ces incertitudes. Je crois qu'il vaut mieux qu'on se sépare, toi et moi. »

« Carla, s'il-te-plaît… »

Il vit qu'elle avait déjà fait son choix. Il la connaissait suffisamment pour savoir que rien ne la ferait changer d'avis.

« Es-tu sûre de vouloir vraiment sauter le pas ? Etre seule dans son couple, ce n'est pas la même chose que d'être vraiment seule. »

« Ça ne pourra pas être pire en tout cas… Mange avant que ce soit froid. Je reviens. »

Elle le laissa seul dans la cuisine et monta derrière sa fille. Il s'assit et considéra l'assiette devant lui. L'appétit à présent coupé, il l'écarta et posa les coudes sur la table en se frottant le visage et les yeux à deux mains. Il était tellement perdu…

« Et maintenant, que voyez-vous ? »

La voix le fit sursauter. Quand Reddington se redressa, il eut un moment de surprise. La neige fraîche à l'extérieur renvoyait un tel albédo dans la cuisine qu'elle lui fit mal aux yeux. Il était toujours assis à la table, à la même place, mais le temps avait passé. La maison était à présent silencieuse. Il savait qu'il était seul avec son verre et sa bouteille de scotch à moitié vide devant lui. Sa femme et sa fille étaient parties.

Quelle désillusion ! Il avait cru pendant les premiers temps de son mariage qu'il pourrait rentrer dans le rang, comme tous ses camarades l'avaient fait, être heureux dans son couple, mais après que Jennifer soit née, il s'était rendu vite compte qu'il n'était pas fait pour une vie de famille et pour ce genre de responsabilité. Il adorait sa fille et sa femme, réellement, profondément, mais parfois l'amour même ne suffisait pas.

Il n'avait rien fait pour éviter le naufrage affectif entre Carla et lui. Il savait que son comportement en était l'origine première mais il n'avait pas eu envie de se remettre en cause et d'accepter de nouveaux compromis. La vérité, c'est qu'il ne tenait pas en place, qu'il était un marin dans l'âme. Il avait toujours eu en lui cette instabilité et ce besoin de découvrir de nouveaux horizons, de tester ses limites et de les repousser. La mer était son élément. Depuis que son travail le tenait éloigné de ce à quoi il aspirait, il ressentait de plus en plus ce besoin de retrouver la liberté, de se frotter aux intempéries et de relever de nouveaux défis.

Comme cette mission délicate sur laquelle on l'avait affecté. Parce que Neil était son ami, Red devait le convaincre de l'écouter et le faire revenir à de meilleures considérations. Neil était extrêmement doué dans ce qu'il faisait mais il avait quelques travers. C'était un joueur invétéré qui flambait et se livrait à des trafics d'informations pour financer sa passion.

Involontairement, Neil avait décroché le jackpot en mettant la main sur le fichier compromettant d'une organisation criminelle secrète créée pendant la guerre froide, destinée à prendre le contrôle économique, puis politique des principaux états de la planète. C'était quelque chose d'énorme.

Conspirations, complots, assassinats, infiltrations, accords secrets, trafics en tous genres… Rien n'avait de limites pour assouvir la soif de pouvoir des dirigeants de cette cabale, équivalent du Club Bilderberg. Ses membres avaient gangréné au fil du temps toutes les plus grandes entreprises mondiales, créé des lobbys puissants, avaient progressivement pris le contrôle de Wall Street et des banques pour imposer leur modèle. C'était eux qui faisaient la pluie et le beau temps dans la finance, décidaient avec leurs ressources considérables et même les gouvernements s'inclinaient devant eux. Depuis Kennedy, ils faisaient les Présidents, avec la bénédiction du peuple américain.

Au fil du temps, un petit groupe d'hommes avaient infiltré cette organisation et avaient amassé des sommes d'informations conséquentes, prouvant l'implication et l'influence de l'Alliance dans les sphères économiques, stratégiques et politiques. Au début des années quatre vingt, le Fulcrum naquit et grandit grâce à ces personnes, jusqu'à ce qu'il arrive dans les mains de Neil Spencer, le père d'Elizabeth Keen.

Neil n'était pas un idiot et s'était vite rendu compte que ce qu'il tenait entre les mains, était une bombe à retardement, une arme de destruction massive, qui faisait des envieux, aussi bien de ce côté de l'Atlantique que de l'autre côté. Désireux de trouver des nouveaux marchés à long terme, l'Alliance avait été à l'origine de la chute du Mur et de l'effondrement du bloc soviétique. Il restait à imposer un nouveau modèle à ces économies chancelantes, de nouveaux leaders charismatiques à la solde de l'organisation clandestine, présidée par Alan Fitch, le génie visionnaire.

Ces changements majeurs et occultes dans l'histoire du vingtième siècle avaient aussi profité à une autre organisation rivale de l'Alliance, née elle aussi à la fin des années soixante. D'origine russe, Shaltaï Boltaï avait pour elle des ressources considérables fournies par les riches industries pétrolières de Sibérie, les complexes militaires de l'Armée Rouge devenus trop chers à entretenir et les fonds de la formidable Bratsva, la mafia russe. En secret, les russes s'étaient alliés aux chinois pour reconquérir les territoires appartenant à l'Alliance. La Guerre Froide n'avait jamais existé dans le milieu du crime mais cela ne voulait pas dire que la guerre tout court n'y faisait pas rage…

Neil avait tenté de disparaître mais Reddington l'avait retrouvé et l'avait supplié de rendre le Fulcrum. Il savait la vie de son ami menacée mais l'homme était obstiné, persuadé qu'il pouvait échapper à l'Alliance, en essayant de la faire chanter.

C'était sans compter sur Shaltaï Boltaï.Neil avait commis l'erreur de se confier à sa femme, Julia, dont il était séparé, en ignorant qu'elle était un agent de cette organisation… Red venait d'avoir vent qu'elle allait passer à l'offensive le soir même pour essayer de récupérer le Fulcrum à tout prix. Il devait protéger Neil et récupérer ce satané Fulcrum pour le rendre à son patron, Alan Fitch…

« Mais ça ne s'était pas passé comme prévu, n'est-ce pas ?… » Demanda la voix.

Reddington réussit à se lever et chancela sur ses jambes, alors qu'une douleur cuisante lui enflammait le dos… Par dessus le grondement violent, quelqu'un l'appelait d'une petite voix stridente, paniquée... Il baissa les yeux et aperçut une fillette aux yeux agrandis par la peur qui lui secouait la manche en l'appelant désespérément.

Il réalisa tout à coup qu'ils se trouvaient tous les deux au milieu d'un brasier. Les flammes couraient le long des murs autour d'eux et l'air était irrespirable. La chaleur était si intense que les larmes qui coulaient sur le visage de la petite fille séchaient rapidement, laissant de grandes traces sur ses joues noircis. L'instinct de survie et son entraînement prirent soudain le dessus. En toussant, il saisit la fillette dans ses bras, s'empara d'une couverture sur le lit tout proche et la jeta sur elle. Puis il s'élança à l'aveugle vers la fenêtre et sortit sur le toit qui céda brutalement sous son poids...

Il se retrouva allongé, le dos dans la neige tombée plus tôt, aspirant de grandes goulées d'air frais, en gémissant et en frissonnant. Il était en état de choc. Combien de temps resta t-il ainsi à serrer contre lui le corps de la petite fille secouée de sanglots, à tenter de la rassurer ? Pas si longtemps que ça sans doute, car la douleur le ramena vite à la réalité.

Neil était mort et on avait tenté de le faire disparaître lui aussi. Julia et les membres de son commando n'avaient pas trouvé le Fulcrum chez Spencer, mais d'après les conversations, la petite fille savait où il se trouvait. La maison avait été fouillée de fonds en comble pour la retrouver, sans succès.

Et là, il la tenait contre lui, comme un petit miracle. Ils venaient mutuellement de se sauver la vie. Péniblement, il se leva et prit la fillette dans ses bras en lui parlant doucement. Il l'emmena loin de l'incendie et prit sa voiture, faisant fi de son état pour la mettre à l'abri, chez un ami qui l'accueillit sans poser de questions. Il savait que la mère chercherait la fillette, puis l'abandonnerait à son sort une fois sa mission achevée.

Sam Mulhoan avait appelé un homme qu'il connaissait pour ce genre d'urgence. Reddington l'avait laissé faire, épuisé, incapable de continuer à fonctionner correctement. La douleur était trop forte. Une femme d'une quarantaine d'années qui s'appelait bizarrement Monsieur, était arrivée et avait emmené Reddington quelque part. Il n'eut aucun souvenir des jours qui suivirent, car on l'avait mis sous coma artificiel. Quand on estima que les infections étaient neutralisées, il fut réveillé et commença son lent rétablissement.

Pendant quatre semaines, il ne donna pas signe de vie. Il fut porté disparu, présumé mort dans l'incendie qui avait coûté la vie à son ami et à sa fille.

Quand il appela directement Alan Fitch, ce dernier s'inquiéta de son état et de savoir s'il avait le Fulcrum. Reddington répondit qu'il avait échoué. On le laissa tranquille.

Pendant un temps.

L'enquête sur l'incendie révéla la présence d'un seul corps. Reddington fut débriefé et cacha la présence de la petite fille dans la maison. Dans l'année qui suivit, il ne réintégra pas le service et dut subir des greffes de peau à intervalles réguliers. Il revit Carla et sa fille plus régulièrement. Au fur et à mesure de son rétablissement, il se sentit de plus en plus surveillé.

Il prenait des nouvelles de la petite Lizzie qui faisait le bonheur du couple Mulhoan. Personne ne s'inquiéta de l'arrivée intempestive de cette enfant. Tout le monde savait qu'ils cherchaient à adopter depuis des années. Reddington se débrouilla pour lui fournir une nouvelle identité, et surtout, surtout, jamais il ne vint la voir, de peur de trahir le secret et de mettre la petite fille en danger.

Et puis la vie de Raymond Reddington bascula en cette veille de Noël 1990. Jamais il n'arriva chez sa femme. Il disparut purement et simplement de la circulation, comme s'il n'avait jamais existé.

Shaltaï Boltaï venait de mettre la main sur lui.

oooOOOooo

Un sentiment étrange avait poursuivi Elizabeth toute la journée. C'était un malaise diffus qu'elle ressentait à chaque fois qu'elle se laissait distraire. Au début, elle l'avait simplement écarté en se concentrant sur son travail, mais en fin d'après-midi, avec la fatigue, c'était devenu comme une chape de plomb qui pesait sur elle.

Ressler remarqua son silence inhabituel et sa préoccupation. Comme elle ne faisait pas mine de vouloir rentrer, il l'invita à venir manger un morceau avec lui mais elle déclina en arguant qu'elle avait encore du travail.

Quand Elizabeth rentra finalement à son motel, elle s'assit sur le lit et contempla son reflet dans la psyché. Seule face à elle-même, elle laissa enfin son inquiétude transparaître. Elle ressentit alors une vague d'angoisse inexplicable, comme si son instinct lui disait que l'inévitable était arrivé et que Reddington n'était plus de ce monde.

C'était totalement irrationnel comme sentiment mais cela l'effraya au plus haut point. Elle tenta de se raisonner en se disant que l'absence de nouvelles était insupportable. Elle prit son téléphone et laissa un message au numéro que Monsieur Kaplan lui avait donné. Il n'y avait plus qu'à attendre que le bras droit de Red veuille bien la rappeler.

Elle prit une douche et s'allongea en espérant que le sommeil vienne rapidement, mais dix mille pensées se télescopaient dans sa tête, et notamment, des moments partagés avec Red depuis un an et demi, intenses, intimistes, tristes, joyeux... Après s'être tournée et retournée dans son lit, elle reprit le téléphone et appela Alan Shore malgré l'heure tardive.

L'avocat répondit au bout de quatre sonneries. Peut-être l'avait-elle réveillé ?

« Elizabeth ? Est-ce que tout va bien ? »

« Oui… » Il y eut un silence. « … Enfin, non, pas vraiment... »

« Qu'est-ce qu'il y a ? » Demanda t-il, immédiatement inquiet.

Elle se sentit soudain ridicule. Alan dut sentir qu'elle hésitait et qu'elle avait besoin d'être encouragée.

« Vous savez que vous pouvez tout me dire… »

« Je… J'ai eu ce sentiment toute la journée, je sais, c'est stupide… C'est comme si… Comme s'il était arrivé quelque chose à Red… »

« Liz… L'attente, c'est le pire des moments où on imagine des tas de choses et où on a des pensées négatives. L'absence de Raymond, ce qui est en train de vous arriver, ça fait beaucoup en même temps. Vous êtes tendue. On en a déjà parlé. Vous devriez peut-être vous arrêter ? »

« Surtout pas. Si je n'ai pas quelque chose pour m'occuper l'esprit, je sens que je vais devenir dingue. »

« Tant que vous n'avez pas de nouvelles, ne tirez aucune conclusion. Ne désespérez pas. Restez positive. »

« Alan ?... »

« Oui ? »

« … Je ne sais pas ce que je vais devenir s'il ne revient pas... »

Voilà, c'était dit, d'une toute petite voix, mais elle sentit tout à coup comme un poids en moins sur ses épaules. Elle se mordit la lèvre et sentit les larmes lui monter aux yeux. Bravement, elle les refoula et continua :

« … Toute cette colère, je sais d'où elle vient, Alan. Je sais pourquoi je suis autant blessée, pourquoi tout ce qui le concerne me touche autant, et je refuse d'admettre… que je tiens à lui plus que je ne devrais… »

« Oh, je crois que vous commencez justement à vous rendre compte de ce qu'il représente pour vous. Et je sais exactement ce que vous ressentez pour lui parce que c'est ce qu'il m'inspire. On ne peut pas avoir autant de colère en soi si on est indifférent. Et Raymond est tout, sauf quelqu'un qui laisse indifférent… »

« Alan, j'ai peur… peur de ce que je ressens réellement pour lui. »

Alan Shore eut un pincement au cœur et sentit qu'il devait lui faire part ce que Denny Crane lui avait dit en aparté. Denny pouvait parfois être complètement à côté de la plaque coté sentiments, mais souvent, il était juste dans ses jugements. Il jeta un œil à la femme couchée à ses côtés. Il ne pouvait pas trop en dire mais devait quand même rassurer Elizabeth.

« Liz, dites-vous que vous n'êtes pas la seule à avoir peur. Raymond s'inquiète pour vous. Il fera tout ce qui est en son pouvoir pour revenir. Vous connaissez la légende d'Orphée ? Il irait jusqu'en enfer pour vous protéger. »

« Cette dévotion m'effraie, Alan. »

« Je sais, mais elle est réelle. Il faudra lui en parler quand il reviendra. Vous ne pouvez pas continuer comme ça tous les deux ou vous irez droit dans le mur. »

Liz étouffa un sanglot qu'Alan entendit quand même. L'avocat s'en voulut.

« Je n'aurai pas dû partir à Toronto aujourd'hui… J'aurai dû rester près de vous. »

« Si, si… Vous devez retrouver Tom. C'est une priorité. Et moi, je ne suis bonne à rien, si ce n'est à vous embêter avec mes problèmes… »

« Vous ne m'embêtez pas, Liz. Jamais. »

Malgré la situation, l'affirmation d'Alan lui réchauffa le cœur et la fit sourire. La dévotion de l'avocat à sa cause était rassurante. Elle avait confiance en lui.

« Vous voyez toujours Danny Ocean demain matin ? »

« Oui. »

« J'aurai aimé être avec vous. »

« Je sais. »

« Vous m'appelez dès que vous avez décidé quoi faire ? »

« Bien sûr. »

« Merci, Alan. »

« Pas de quoi, Liz. Essayez de dormir maintenant. »

Elle raccrocha et Alan considéra en silence son portable. Samar Navabi vint poser son menton sur son épaule et le regarda avec gravité.

« Liz et ton frère, c'est compliqué. »

« Oui. Elle a peur. Et moi aussi. Elle a réveillé des choses que je croyais enfouies à jamais. »

« Pourquoi ne vous entendez-vous pas tous les deux ? »

Alan Shore ne répondit pas et considéra Samar Navabi avec un sourire triste. L'Iranienne sut qu'il ne lui répondrait pas. Elle caressa lentement son torse.

« Reddington est un battant. Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi opiniâtre et audacieux. Je suis sûre qu'il va s'en tirer. Et ça, c'est mon opinion de professionnelle. »

« Je l'espère, Samar, sinon le monde risque d'être beaucoup moins intéressant s'il n'est plus là. »

Samar eut un sourire rassurant et déposa des baisers sur les lèvres de Shore pour le distraire de ses sombres pensées. Au bout de quelques secondes, l'avocat ne se fit pas prier et les lui rendit, puis il la renversa en arrière, prêt à satisfaire une seconde fois l'appétit de sa partenaire d'un soir.

A suivre…

Si vous saviez le plaisir que j'ai eu à évoquer le passé de Red, et notamment, ce passage avec sa fille et dans une moindre mesure, la tension avec Carla… Comme Poucet, je sème mes petits cailloux.