Bonjour.
J'aurai su respecter mon délai pour vous publier ce nouveau chapitre de Loin de la foule déchaînée. Alors vous pensez peut-être avoir des révélations. Je vous dirai: "oui et non". On n'est qu'au début de cette histoire: il serait dommage de tout vous dévoiler pour l'instant. Mais il est temps d'en savoir un peu plus sur le passé d'Aileen. Quant aux fantômes, ce récit en est bourré. Mais ce ne sont pas forcément ceux que vous croyez.
Anecdote: cette histoire m'a été en premier lieu inspiré par la chanson que chante Carey Mulligan dans le film Loin de la foule déchaînée.
Bonne lecture.
VI
Lucas se retrouvait maintenant avec une tasse de chocolat chaud entre les mains comme lorsqu'il était enfant et que sa mère le réconfortait après un cauchemar. Sa colocataire avait fait chauffer le lait et fondre le chocolat, silencieuse. Il ne l'avait pas quittée du regard. Il n'aimait plus les secrets et pourtant, il ne sentait pas le désir de forcer les confidences de la jeune femme et d'entendre encore une histoire macabre. Un mug disney apparut sous son nez. L'arôme puissant de cacao et de cannelle étaient plus envoûtant que tous les encens qu'on pouvait brûler dans les églises. Il n'allait pas dédaigner une telle offrande. Il posa de nouveau son regard sur elle. A son froncement de sourcils, il comprit qu'elle découvrait pour la première fois l'homme qu'il était autrefois. Son regard bleu et froid mettait mal à l'aise les suspects quand sa présence rassurait les témoins. Elle souffla sur son mug Doctor Who sans le quitter des yeux. Lucas contracta la mâchoire quand il remarqua qu'elle avait le même aplomb que Sarah. Elle attendait son heure.
"Allez-y...demandez-moi qu'on en finisse." déclara-t-elle froidement en portant sa tasse à ses lèvres.
Sauf que, contrairement à Sarah, elle était torturée par sa conscience.
"Que s'est-il passé ?" demanda-t-il calmement et froidement.
"Par où voulez-vous que je commence ?"
"Le début."
Fermant les yeux de lassitude, elle souffla et reposa sa tasse. Puis elle regarda chaque recoin de la cuisine, prenant grand soin d'éviter son regard. Ses doigts saisirent le bord de la table recouverte d'une nappe blanche et bleue et le serrèrent au point de faire blanchir ses jointures. Son regard devint vague tandis qu'elle se replongeait dans des souvenirs qui la firent blanchir.
"Nous sommes un village composé de fermes. Autrefois, il n'y avait que le laird qui possédait la terre. mais les siècles passant et la société évoluant, certaines familles de la région ont pu devenir propriétaires et s'enrichir. Ce fut le cas de mon arrière grand-père puis de mon grand-père. Avec la moitié de leurs économies, ils ont acheté des terres à des fermes qui n'avait plus les moyens de les conserver. Ils ont su les faire prospérer et, quand mon père a pris la suite, nous étions la deuxième famille la plus riche du comté, juste après les Carlyle. Ils descendent des anciens seigneurs de la région qui possédaient tout au XVIIIème siècle. On aurait pu s'attendre à être snobés parce que nous étions des nouveaux riches mais Edward Carlyle était un homme plutôt...progressiste, dirons-nous, et il nous a traité comme ses égaux. Quand j'étais enfant, j'étais régulièrement invité à jouer avec le fils de la famille, Ewan. C'est sûr qu'au départ, ça ne lui a pas plu de devoir passer du temps avec une fille. A cette époque, son meilleur ami était Lachlan Madden, le fils de son régisseur. je me souviens qu'Ewan me laissait toujours dans un coin pour battre la campagne avec Lachlan. Je ne sais plus à partir de quand je me suis mise à les suivre en cachette. Ils faisaient les quatre cents coups ensemble courant après les poneys, construisant des cabanes d'une semaine, dénichant les oiseaux. De loin, je me suis mise à les imiter. Je crois que j'enviais leur liberté de garçon. Je voulais être comme eux pour ne plus me sentir seule. C'est Lachlan qui a compris le premier ce que je faisais. Il n'a pas ri de mes tentatives. Il faut dire qu'il avait été plutôt content de me trouver, errant sur la lande, pour ramasser le bois et la mousse qu'ils utilisaient pour construire leur nouvelle cabane. Avec Ewan, ce fut une autre histoire. Il ne voulait pas de moi. La première fois qu'il m'a vue quand on ramenait du bois, il s'est moqué de moi et a voulu me chasser à coups de bâton. J'étais une fille, une de ces "foutues pleurnicheuses". Lachlan a défendu calmement ma cause. Alors il m'a mise à l'épreuve. Qu'est-ce qu'il ne m'aura pas obligé à faire ! Au départ, j'obéissais à tous ses ordres stupides sans broncher parce que Lachlan me faisait confiance. ma mère n'en pouvait plus de devoir récupérer mes vêtements crottés, de soigner mes écorchures ou de rembourser l'épicière quand je volais des bonbons pour cet imbécile. Mais je n'ai vraiment fait partie de leur bande que lorsque j'ai enfin mis la raclée que cet idiot méritait. On s'est battu comme des chiffonniers parce qu'il continuait à me traiter comme une fille. Après plusieurs bosses et bleus, tous les trois, nous étions les meilleurs amis du monde."
Elle se tut quelques instants, les yeux définitivement tournés vers un temps plus heureux, plus innocent, l'enfance.
"Malheureusement, il a fallu qu'on grandisse et je suis redevenue une fille. Du moins, surtout aux yeux d'Ewan. Pour lui, les conventions sociales commençaient à germer dans son esprit:Lachlan serait bientôt son employé, celui qui l'appellerait "Monsieur", tandis que moi...et bien, si j'avais pu le fréquenter, c'est parce que son père voulait que nos fermes fusionnent. Et le meilleur moyen pour cela était encore le mariage. C'en était fini de notre amitié. Ewan devenait de plus en plus un prétendant et de moins en moins un ami. Mais je ne parvenais pas à l'aimer comme nos familles auraient voulu que je l'aimasse. Et c'était la même chose pour Lachlan. Il était le seul à ne pas vouloir me changer. Bientôt, je me suis mise à éviter Ewan tandis que je devenais plus proche de Lachlan. Forcément, on a fini par tomber amoureux."
Elle souffla, mi-amusée, mi-moqueuse de tant d'innocence.
"Ça ne s'est pas vu tout. Chacun d'entre nous avait des projets qui devaient nous permettre de vivre heureux plus tard. on était de grands idiots. je pensais que mon père était fier que je sois acceptée dans une grande université. Il l'était mais pas pour les mêmes raisons que moi. les études, cela me donnait de la valeur et de la prestance en tant que future épouse de laird. Je ne lui en veux pas. Je crois que, finalement, il est soulagé de me savoir indépendante et à l'abri. Lachlan n'a pas eu les mêmes chances que moi. Son seul espoir d'émancipation restait l'armée. je n'aimais pas l'idée. Je l'ai détestée quand Ewan s'est engagé à son tour. lachlan et moi l'avions mis finalement au courant de notre relation. Il n'avait rien dit de mauvais. Il nous avait même félicité mais ça se voyait qu'il le prenait mal. Après tout, il avait grandi avec l'idée qu'il allait m'épouser. Et il voyait ses deux amis lui échapper. Quand ils sont partis, il m'avait promis de veiller sur Lachlan étant donné qu'il était son supérieur. Je ne l'ai pas cru et j'ai bien fait parce qu'il l'a tué."
Elle venait de prononcer la fin de son histoire avec férocité. Lucas comprenait maintenant mieux la jeune femme mais il sentait que ce n'était là que la partie émergée de son secret.
"Vous n'avez pas de preuve quant à ce que vous avancez."la poussa-t-il pris malgré lui par la curiosité.
"J'en ai d'autres qui révèleraient quel être méprisable est devenu Ewan Carlyle." déclara froidement Aileen en quittant la table pour rincer sa tasse vide.
Elle n'en dit pas plus mais Lucas sentit qu'elle ne parlait pas en l'air. Elle se rassit devant lui. Son regard avait changé: plus dur, plus calculateur et plus résigné aussi. la méfiance de Lucas revint au galop.
"Je ne sais pas qui vous êtes, ni d'où vous venez. Vous me semblez être le genre d'homme qui cherche à oublier ce qu'il était et qui est prêt à tout pour cela."
Il se tendit. Il y avait de fortes chances, maintenant, pour qu'il soit obligé de partir ou de se débarrasser d'elle. Elle allait finir par percer son secret. Mais il se rappela qu'elle avait d'autres secrets qui la torturaient. Si elle continuait d'aller trop loin, il n'hésiterait pas à exploiter sa faiblesse de femme.
Ils se défiaient de nouveau du regard.
"Ecoutez-moi jusqu'au bout avant de dire non. il se pourrait que vous y trouviez votre compte." siffla-t-elle
"Je travaille pour votre père et non pour vous." répliqua-t-il
"C'est là que vous vous trompez. Mon père a pris sa retraite. Il continue de s'occuper de la ferme mais c'est moi qui décide. Il m'a parlé de vous depuis le premier jour où vous avez commencé à travailler ici. c'est moi qui lui ai demandé de vous loger chez moi. Vous êtes un étranger mais il me semble que vous ne ploierez pas sous les intimidations."
Ainsi, il y avait bien quelque chose qui causait des ennuis à son employeur. Il avait remarqué son air soucieux que ce dernier avait quand il croyait que personne ne l'observait.
"Nous allons voir si vous conviendrez."
"Convenir pour quoi ?"
"Pour diriger la ferme en attendant de voir si Caitrionna est toujours aussi décidée à la reprendre. Si vous convenez, vous deviendrez régisseur et votre salaire sera augmenté en conséquence."
"Vous avez parlé d'intimidations..."
Le regard de la jeune femme s'obscurcit brusquement. Son regard suintait de haine.
"Si vous accédez à ce poste, vous allez devoir vous frotter aux Carlyle. ils veulent cette ferme par fierté et parce qu'elle rapporte plus que la leur. Étant universitaire, je ne peux pas être présente, mais je veux défendre mes terres. j'ai besoin pour cela d'un homme de confiance. Et j'espère que cet homme se sera vous." acheva-t-elle en croissant les bras et en s'appuyant contre le dossier de sa chaise.
Puis elle se leva et lui tourna le dos, prête à aller se recoucher, comme si elle ne venait pas de bousculer ses certitudes et la vie qu'il menait jusqu'alors.
"Et qu'en est-il de votre... fantôme ?"
Elle se figea et il vit son dos se raidir.
"Ça, c'est mon affaire, Monsieur."lâcha-t-elle sèchement
Elle quitta la cuisine dignement et il entendit ses pas monter l'escalier de bois grinçant.
Lucas North se pinça l'arrête du nez. Il savait qu'il n'aurait pas dû se poser des questions, qu'il aurait dû rester à sa place. il avait beau faire, c'était plus fort que lui. Il lui fallait sa dose de danger. Et rien que pour cela, il allait tout faire pour obtenir ce poste de régisseur.
On ne peut pas dire que ce soit bien partie entre ces deux-là, pas vrai ? Et croyez-moi, ça ne va pas forcément s'arranger, surtout qu'en ce moment je suis beaucoup influencée par le roman Légendes d'automne. Pour ceux ou celles qui connaissent l'histoire, vous pouvez déjà vous faire ne petite idée de ce que sera la vie d'Aileen et de Lucas/Peter.
Un petit commentaire sur ce que vous venez de lire ?
A Dimanche prochain.
