Le dîner commença dans le silence le plus total. C'est à peine s'ils osaient piquer leurs fourchettes dans leurs assiettes. Hermione était encore sous le choc de ce qu'elle avait lu. Pourtant, elle savait de quelles horreurs étaient capables les hommes de Voldemort, puisqu'elle en avait elle-même fait les frais. Mais le lire, réaliser qu'elle était loin d'être un cas unique, c'était pire encore. Drago eut l'intelligence de la laisser se remettre de ses émotions et n'ouvrit pas la bouche jusqu'au dessert. Pourtant, il savait qu'il lui faudrait parler. Mais cela attendrait.
Lorsque Hermione reposa enfin sa petite cuillère et que Lucy eut fini de débarrasser, Drago tenta d'entamer la conversation. Cependant, la jeune femme le coupa aussitôt :
- Je veux finir ce carnet avant que tu ne me dises ou demandes quoi que ce soit. Est-ce clair ?
Il acquiesça. Il ne pouvait que comprendre. Lui-même n'avait pas dormi durant deux jours avant de le finir, en larmes. L'histoire que son parrain et Abigail avaient partagée était presque digne de Roméo et Juliette, la célèbre œuvre tragique moldue. Aussi, il ne fut pas surpris quand la jeune femme accepta sa proposition de dormir sur place. Il retint un sourire conquérant et ordonna à son elfe de préparer une suite pour leur invitée.
Ensuite, il proposa à Hermione de prendre le thé dans la bibliothèque. Au sourire qu'elle lui adressa, il comprit qu'elle était emballée par l'idée. Aussi, il prépara lui-même la théière qu'il déposa sur un grand plateau d'argent, avec deux tasses et des biscuits au citron. Il le porta jusqu'à la table basse de la grande pièce et laissa Hermione s'installer sur son siège favori. Elle les servit.
Puis, les minutes passèrent silencieusement. Seul le son que provoquaient leurs courtes gorgées venait rompre le silence. La Gryffondor se perdit dans la contemplation des flammes. Elle s'esclaffa soudainement, faisant sursauter Drago qui manqua de justesse de renverser le contenu brulant de sa tasse sur ses genoux. Il lui lança un regard mauvais tandis qu'elle s'excusait d'un geste.
- Je peux participer ? demanda-t-il, pincé.
Elle fit oui de la tête, mais ne parvint pas pour autant à aligner deux mots. Voyant que son fou rire était en grande parti nerveux, le Serpentard n'insista pas. Il était curieux de savoir ce qui était passé par la tête de la jeune femme en de telles circonstances. Il soupira. A bien y réfléchir, il avait peur d'avoir une petite idée. La situation, vue de l'extérieur, aurait sûrement paru incongrue pour quiconque les avait connus à Poudlard. Drago Malefoy et Hermione Granger, en train de prendre tranquillement le thé, ça pouvait effectivement être comique. Et l'ancienne préfète en chef ne fit que lui confirmer ses pensées :
- Non mais tu comprends, toi et moi, là…
Ses paroles étaient encore entrecoupées de gloussements, aussi le maître des lieux prit son mal en patience. De longues – très longues – secondes passèrent avant que Hermione ne se reprenne totalement. Elle ne savait pas réellement pourquoi cela l'avait tant fait rire. Les derniers évènements en dates l'avaient beaucoup chamboulée émotionnellement. Plus qu'elle n'avait voulu me laisser paraître. Alors elle avait relâché la pression comme elle pouvait. Elle devait bien s'avouer cependant que si on lui avait prédit ça lors de ses années passées à Poudlard, jamais elle ne l'aurait cru !
Après cet épisode, la conversation redevint plus calme. Ils parlèrent du château, du passé de la famille Malefoy, des liens de sang que Tonks et lui partageaient, mais également de la vie d'Hermione avant qu'elle ne se découvre sorcière, de ses parents, de son rêve de devenir médecin qu'elle avait accompli à sa manière, et fatalement de son patient qui lui causait tant de soucis. Mais pas une fois ils ne prononcèrent le nom de Rogue. Enfin, un bâillement peu gracieux d'Hermione – qui lui valut une remarque narquoise de son hôte – lui fit dire qu'elle souhaitait aller se coucher. Drago l'accompagna donc jusqu'à la porte de la suite qu'il lui avait faite préparée et lui souhaita bonne nuit, les yeux brillants.
Lorsqu'elle entra dans la chambre, Hermione ne pu retenir un hochet de surprise. Elle était magnifique. Les meubles couleurs ébène s'opposaient aux murs recouverts d'une peinture blanc cassé, le tout dans une belle harmonie. Mais elle ne s'attarda pas sur la décoration de la pièce. Elle se laissa tomber sur le grand lit qui trônait au milieu du mur, encadré de deux fenêtres et s'empressa d'ouvrir à nouveau le journal d'Abigail. Car malgré la fatigue, elle ne pouvait pas retenir son envie pressante de tout savoir. Drago lui souhaita bonne nuit, mais elle ne sembla pas l'entendre.
Elle savait que demain il lui faudrait faire le point sur ce qu'elle était en train de faire et de vivre. Elle avait parfaitement conscience que rester dormir chez Malefoy ne resterait sûrement pas sans conséquence et qu'elle s'en mordrait peut-être les doigts. Mais à l'instant où ses yeux se posèrent sur l'écriture fine d'Abigail, elle oublia toutes ses préoccupations. Que lui importaient les répercussions de ses actes alors que cette femme avait vécu tant de choses restées trop longtemps dans l'ombre.
« Alors, ô ma beauté! Dites à la vermine / Qui vous mangera de baisers, / Que j'ai gardé la forme et l'essence divine / De mes amours décomposés. (Une charogne, Baudelaire.)
Ces mots ont tourné en boucle dans ma tête bien longtemps. Le dernier souffle de mon amie. Même encore aujourd'hui je l'entends chuchoter en me regardant les prunelles pleines d'excuses muettes. Juste avant qu'elle ne s'effondre pour toujours.
Lorsque j'ai ouvert à nouveau les yeux, je n'étais plus dans le cachot. J'étais allongée sur un confortable matelas et une énorme couette me maintenait au chaud. Mais pour autant que je me souvienne, à ce moment-là je n'en avais pas réellement conscience. J'étais encore sous le choc. Comment des hommes pouvaient-ils accomplir un tel acte de barbarie ? Sans une lueur de scrupule, sans un regard pour la victime. A l'époque je n'étais pas capable de comprendre. Et même encore à présent, je ne suis pas certaine de pouvoir pleinement cerner tout ça.
Pour une raison qui m'était inconnue, je n'avais pas peur de Severus. Au contraire, étrangement sa présence me rassurait. Je suis restée dans ce lit plusieurs jours. Je pleurais, ne m'arrêtant que lorsque mon « sauveur » était présent. Il venait régulièrement m'apporter à manger et me tenir compagnie quelques heures, mais je le trouvai agité. Nous n'avons jamais reparlé de cette nuit là. Je pleurais mon amie, la seule, l'Unique. Celle que je ne reverrais jamais plus.
Une semaine passa sans que je ne bouge du lit. Je voulais fuir ce monde, fuir ma culpabilité, fuir les yeux pleins de pardon de mon sauveur. Simplement oublier ce que j'étais, où j'étais et surtout pourquoi. Puis un soir, à l'heure habituelle du dîner, Severus m'a demandé si je voulais bien partager le moment du repas avec lui. Naturellement j'ai dit oui. Il m'a soulevé délicatement et m'a aidée tant bien que mal à me lever.
Mes muscles étaient endoloris et je m'accrochais comme je pouvais à son cou. Je clopinai comme je pu sur quelques mètres, et Severus – dans son éternelle patience – m'attrapa les jambes afin de me porter totalement pour se rendre plus vite au salon. Je me retrouvai contre son torse. Cette situation aurait dû me gêner, alors qu'au contraire une douce chaleur se rependait dans mon ventre. Je pense que c'est à ce moment là que j'ai décidé que les bras de Severus étaient l'endroit au monde où je serais toujours le mieux.
Après le dîner, Severus m'a laissée aller me recoucher seule. J'étais épuisée, malgré le peu d'efforts que j'avais faits. Aussi, lorsqu'il m'a rejointe dans la chambre, Severus tenait un énorme grimoire et une petite chaise en bois. Il s'est installé, et a commencé à me lire « l'Histoire de Poudlard ». J'aurais sûrement pu le lire moi-même, mais j'avais l'impression que cela lui faisait du bien de partager cet instant avec moi. Comme si ainsi il me laissait entrer dans son monde.
Les mois étaient passés, je ne sais exactement combien, les jours se ressemblant tous, lorsque Severus est venu m'annoncer qu'il allait m'emmener dans un endroit où je serais en sureté. Une immense panique m'a alors submergé, car dans mon esprit je ne pouvais être en sécurité qu'auprès de lui. La surprise m'a sortie du mutisme dans lequel je m'étais réfugiée depuis la mort de Sarah.
- Pourquoi ? ai-je marmonné.
- Pourquoi quoi ? a-t-il alors rétorqué d'un ton blasé.
Je n'avais pas insisté. A l'époque, j'ai pensé qu'il était fatigué – au vu de ses cernes c'était d'ailleurs sûrement le cas. Maintenant je sais que c'était juste son sale caractère et que j'allais devoir supporter ça durant de longues années – pour mon plus grand plaisir. Mais à ce moment là, je n'en savais rien. J'avais simplement peur. Severus me regardait fixement. Son visage, encadré par ses cheveux noirs, paraissait plus pâle que jamais. Il avait la tête des gens qui viennent de prendre une importante décision. C'était le cas, mais je ne l'ai appris que bien plus tard.
Juste avant de me laisser, Severus m'a fait don d'un énorme grimoire de Potions. Il ne m'a pas demandé de le lire, mais pour moi ça coulait de source. Alors, malgré la fatigue, j'ai commencé ma lecture. J'ai été si fatiguée que je me suis endormie sur les pages usées. A présent, je pense pouvoir affirmer qu'il l'a fait exprès. Son sens instinctif de l'observation avait sûrement remarqué que j'étais fascinée chaque fois qu'il me faisait la lecture. Alors il m'a donné le moyen de me concentrer sur autre chose que sur mes angoisses.
C'est Severus qui m'a réveillée le lendemain, un léger sourire aux lèvres et une tasse de thé bouillant entre les mains. Il m'a demandé de me préparer car Albus Dumbledore était là. Moi je m'en fichais, je voulais juste rester avec lui. »
Hermione interrompit sa lecture. Elle se rendit compte qu'elle avait un léger sourire aux lèvres et qu'en même temps une larme de tristesse coulait sur sa joue. Elle se sentit ridicule. Pourtant, l'histoire d'Abigail la touchait particulièrement. D'abord parce que c'était beau. Mais ensuite, et surtout, parce que jamais Hermione n'avait connu de telles sensations. Elle avait été bien dans les bras de Ron, c'était une certitude. Mais ça n'avait jamais été aussi fort que le décrivait la femme aux cheveux blancs.
A présent, elle comprenait mieux la profonde tristesse qu'elle avait lue dans les yeux d'Abigail. Severus Rogue était mort. S'il avait été sa raison de vivre jusqu'à lors, son absence devait énormément peser pour la jeune femme. Hermione réalisa à cet instant où elle avait déjà vu les yeux du petit garçon : c'était les mêmes que son ancien professeur de Potion. Il avait du naitre après la mort de son père et ne l'avait ainsi sûrement jamais connu. La seule personnalité masculine qu'il semblait avoir auprès de lui était Drago et Hermione réalisa combien cela devait être dur pour cette femme de vivre avec un fantôme. Ce que la medicomage ne comprenait pas encore c'était pourquoi Abigail avait été si sèche avec elle. Pourquoi elle avait eu l'air de la détester. Et surtout, pourquoi Drago avait-il pensé à elle pour l'aider dans ses recherches de Potions.
« Dumbledore était un Grand Homme. Je l'ai vu dans son regard dès que j'ai croisé ses prunelles bleues amusées. J'ai d'ailleurs longtemps pleuré sa mort. Je me suis tout de suite sentie en confiance en sa compagnie et je crois que j'aurais pu mourir pour lui s'il me l'avait demandé. Actuellement, je pense que j'ai fait pire que mourir pour lui, mais il n'est même plus là pour le voir. Il m'avait installée dans les cachots, juste à côté des appartements de Severus qui devenait Professeur de Potions au même moment. J'ai rapidement réalisé dans quelle situation il s'était mis : il s'était fait espion et sa vie serait en danger un peu plus chaque jour. Je n'ai su que bien plus tard pourquoi il en était arrivé là.
Son père était moldu, comme moi. Sa mère, une piètre sorcière qui avait accepté par soumission à son mari de plus pratiquer la magie. Il avait grandi dans les cris et les coups chez ses parents. Lorsqu'il était arrivé à Poudlard, il ne connaissait pas grand-chose du monde magique, hormis ce qui lui avait été permis de lire dans les livres. Il était maigrichon et pas réellement athlétique. Aussi, Lucius Malefoy avait fait avec lui ce qu'il faisait avec beaucoup : il l'avait pris sous son aile. Il lui avait enseigné la magie noire pour qu'il puisse se défendre face à James Potter et Sirius Black, bien que Severus se soit toujours refusé de le faire. Lucius lui avait tracé son destin et en sortant de Poudlard son apprenti s'était fait poser la marque qu'il allait garder à vie sur son bras.
Son dernier revirement de situation était lié à une fille. Lily Evans, qu'elle s'appelait… »
Hermione interrompit sa lecture et passa rapidement les quelques paragraphes qui expliquaient l'amour que Severus Rogue portait à la mère de Harry. Elle connaissait déjà l'histoire et les vieilles larmes de chagrins séchées qui parsemaient le parchemin ne donnaient pas réellement envie à la jeune femme de se noyer dedans. Elle avait déjà assez de sa propre amertume. Alors qu'elle parcourait les mots inscrits sur le papier rapidement, un passage intéressa davantage la jeune femme.
« Le professeur Dumbledore me fit prendre la poudre de Cheminette. Je me souviens avoir atterri maladroitement sur le tapis de son bureau, sous le regard amusé de tous les tableaux présents qui n'avaient même pas feint de dormir. Severus m'avait nettoyé d'un coup de baguette et j'avais commencé à faire le tour de la pièce, avec toute l'impunité de mes seize ans. Alors que je passais juste au dessus d'un chapeau crasseux, je le sentis s'animer et une voix résonna dans ma tête. Je compris que c'était le fameux Choixpeau, destiné à répartir les élèves.
- Mm, au vu de tes très nombreuses qualités, te répartir me sera difficile, m'a-t-il dit.
Je lui ai signifié que ce ne serait pas nécessaire. Mais au-delà du fait que ce Choixpeau veuille me répartir malgré mon statut de moldu, ce qui m'a le plus marquée lors de ce court passage de ma vie, c'est la réplique qu'il m'a adressée avant de redevenir silencieux :
- On a tous un peu de magie en nous. »
