Pour fêter la fin de mes vacances...^^"

Le syndrome de l'esclave consentant ressemble au syndrome de Stockholm. Il s'agit d'une personne qui accepte sa privation de liberté. L'esclave est souvent piégé par des chaînes mentales qui l'empêchent de se libérer.

-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-

-Vous êtes certain que nous sommes obligés d'y aller, marmonna Reese en lissant distraitement le revers de sa veste de smoking.

- Vu l'état dans lequel vous avez laissé cette galerie, cela me paraît être la moindre des choses, Monsieur Reese, répondit Finch d'un ton moralisateur en sortant les cartons d'invitation de la poche intérieure de son costume sur mesure.

Même si John savait que son patron n'avait pas tout à fait tort, il ne put s'empêcher de soupirer :

-Vous auriez pu vous contenter d'envoyer un chèque, comme d'habitude.

Harold lui lança un regard acéré avant de rétorquer sèchement :

-Sachez Mr Reese, que l'argent n'achète pas tout.

John ricana avant de lancer cyniquement :

-C'est un peu ironique puisque cette soirée est organisée justement pour récolter de l'argent.

Si Finch ne releva pas la provocation, Root, elle, ne put s'empêcher de rajouter son petit grain de sel, un poil décalé et provocateur :

-Et nous priver d'une soirée mondaine ? Non, merci, je ne manquerai celle-ci pour rien au monde.

Reese lui lança un regard venimeux auquel la jeune femme répondit par un sourire éblouissant. Si l'homme était superbe dans son smoking noir parfaitement ajusté, la hackeuse n'était pas en reste. Elle avait troqué sa sempiternelle tenue noire pour une robe-bustier bleu roi qui mettait en valeur sa peau diaphane. La coupe, à la fois fluide et très près du corps, mettait en valeur sa silhouette longiligne tandis que son décolleté laissait deviner la rondeur de sa poitrine. Ses cheveux bruns étaient retenus par des barrettes en nacre qui laissaient savamment échapper quelques boucles qui retombaient en vagues souples sur ses épaules dénudées. Mais il ne fallait pas s'y tromper, si la jeune femme s'était habillée avec autant de soin, ce n'était pas pour les beaux yeux bleus de ses partenaires masculins mais plutôt pour ceux bruns d'une Shaw qui prenait un malin plaisir à l'ignorer.

Mais sous ses airs blasés et désintéressés, la tueuse savourait du coin de l'œil la métamorphose de son amie. Elle ne pouvait s'empêcher de la comparer à un magnifique papillon sorti de sa chrysalide. Son regard erra sur ses courbes gracieuses, sur les attaches délicates de ses poignets et sur ses lèvres glosées pour l'occasion. Lorsque ses yeux croisèrent ceux, légèrement moqueurs, de l'informaticienne, Sameen détourna rapidement le regard, feignant l'indifférence. Pour rien au monde elle n'avouerait être sensible à son charme.

Mais elle l'était. Sinon, pourquoi se serait-elle préparée avec autant de soin ? Elle avait opté pour une courte robe noire asymétrique parfaitement ajustée qui dévoilait une épaule et ses jambes musclées. Ses longs cheveux noirs étaient relevés en un savant chignon d'où s'échappaient quelques mèches rebelles. Et une fois n'était pas coutume, un léger sourire flirtait sur ses lèvres car elle savait d'avance qu'elle allait bien s'amuser à cette soirée.

Alors que Finch présentait les billets à l'une des hôtesses à l'accueil, les deux tueurs s'avancèrent dans le majestueux hall. La galerie avait été installée dans une ancienne usine désaffectée située non loin de Manhattan. Le lieu avait été racheté pour une bouchée de pain par la famille Mac Allyster dans les années cinquante, époque où ce quartier était considéré comme un ghetto, au même titre qu'Harlem ou que Brooklyn. Mais les temps avaient bien changé et ce lieu offrait aujourd'hui le double avantage d'être placé à proximité immédiate de Soho, le quartier BoBo des hipsters et d'avoir des volumes extraordinaires, parfaitement adaptés pour les expositions d'art contemporain. Extrêmement lumineux avec ses immenses verrières et des longs pans de murs blancs très épurés, l'endroit ressemblait à un immense loft avec au rez-de-chaussée, la galerie à proprement parler, et à l'étage, des locaux destinés aux artistes en-devenir que la famille Mac Allyster, mécène à ses heures, avait choisi de parrainer.

Les deux tueurs balayaient du regard l'immense vestibule à la décoration minimaliste à la recherche d'une menace éventuelle. Même si leur mission était maintenant terminée, on ne rayait pas des années de CIA d'un simple coup de crayon.

Car ce soir, Myriam Mac Allyster n'avait absolument plus rien à craindre. Les tueurs engagés par son frère cadet pour prendre sa place à la tête de la petite galerie d'art familiale à la notoriété grandissante avaient été mis hors d'état de nuire…

Non sans mal…

Car si Shaw avait réussi à neutraliser le chauffeur et le guetteur qui attendaient à l'extérieur sans trop de difficulté en leur tirant dans les genoux du haut d'un immeuble en face de la galerie John, lui, avait eu maille à partir avec les deux armoires à glace chargées de faire le sale boulot. La présence de visiteurs et d'un groupe scolaire qu'un professeur zélé avait voulu sensibiliser à l'art contemporain lui avait interdit d'utiliser son arme. Il avait donc dû les stopper à mains nues ce qui avait engendré quelques dégâts… au grand dam de la propriétaire des lieux et de Finch !

Ce dernier lui avait lancé un regard assassin avant de se confondre en excuses auprès d'une Myriam Mac Allyster à la fois choquée et surprise de voir un gestionnaire d'actifs maîtrisant le combat rapproché aussi bien, sinon mieux, qu'un garde du corps. Finch, alias Mr Wren, richissime homme d'affaires et grand amateur d'art, avait dû déployer des trésors de diplomatie pour calmer la dame et éviter un scandale tout à fait inapproprié avec leur désir d'anonymat. Une fois Fusco parti au poste avec les quatre gros bras ainsi que le frère un peu trop gourmand, le reclus avait proposé de payer les dégâts. Un peu calmée et rassurée, Myriam avait poliment refusé et l'avait plutôt invité à participer à une soirée caritative qu'elle organisait la semaine suivante. Elle avait un double objectif : faire connaître la galerie dans le milieu extrêmement fermé et concurrentiel de l'art new-yorkais et de trouver des fonds pour reconstruire le musée national de Bagdad qui avait été détruit et pillé durant la guerre en Irak. Ce projet tenait d'autant plus à cœur à la jeune femme que son frère aîné était un vétéran de cette guerre et avait assisté, impuissant, à ce génocide culturel.

Voilà donc ce qui amenait les quatre alliés de la Machine dans cette galerie d'art en ce début de soirée. Les invités commençaient déjà à affluer, tous plus élégants les uns que les autres. Les femmes étaient vêtues de somptueuses robes de grands couturiers et parées de bijoux hors de prix tandis que les hommes portaient de classiques mais toujours très élégants smokings. Un pianiste installé au fond de la salle jouait des airs classiques de Schubert ou Brahms.

Alors que Shaw et Reese se tenaient légèrement à l'écart pour mieux s'imprégner des lieux, Root et Finch, eux, attendaient tranquillement que l'hôtesse vérifie leurs identités. L'air de rien, les deux ex-agents de la CIA détaillaient les invités et scannaient le vestibule afin d'y repérer les éventuels lieux de repli et les issues de secours. Du coin de l'œil, la hackeuse observait avec amusement le petit manège des deux tueurs puis, comme frappée par une évidence, elle se pencha vers Harold et lui glissa :

-Il n'est pas au courant, n'est-ce pas ?

-Qu'est-ce qui vous fait dire cela ? Répondit Finch en reprenant leurs cartons ainsi que les programmes de la soirée que lui tendait l'hôtesse.

Root rit doucement avant d'expliquer avec un soupçon d'ironie :

-Tout d'abord parce que vous ne répondez pas à ma question mais surtout parce que John vient sans rechigner.

Finch se tourna avec lenteur vers sa partenaire et darda sur elle un regard appuyé. Mais son silence en disait long.

-Vous jouez avec le feu, Harry...

Si l'homme était agacé par les accusations, non sans fondement, de la jeune femme, il n'en perdait pas moins sa galanterie. Aussi, il lui présenta son bras avant de demander innocemment :

-Pourquoi ?

Root glissa son bras sous celui de son partenaire avant de murmurer :

-Quand il va l'apprendre, il sera fou de rage.

Harold ne put retenir un sourire en imaginant la tête de John quand il saurait ce qui l'attend ce soir. Mais il avait déjà anticipé sa réaction.

-Je doute qu'il fasse un scandale ici. Du reste, ce sera un bon moyen de se racheter aux yeux de Madame Mac Allyster.

La hackeuse hocha la tête en silence en contemplant rêveusement Reese :

-J'imagine qu'il lui permettra de gagner une jolie somme.

Harold garda le silence mais son regard glissa imperceptiblement vers son agent. Oui, sans aucun doute, John aura beaucoup de succès. L'homme était d'une beauté à couper le souffle dans son smoking noir dont la perfection de la coupe soulignait sa silhouette athlétique. Pour une fois, ses cheveux poivre et sel avaient été parfaitement disciplinés par une copieuse quantité de gel. Il était tout simplement parfait.

Si au départ, Finch avait accepté la demande quelque peu saugrenue de leur numéro, c'était à la fois pour échapper à un scandale mais surtout par pure malice, juste pour donner une petite leçon à John. Mais maintenant, il n'était plus aussi sûr de lui. Il ne savait pas bien de quoi il avait peur au juste : de la colère de son agent quand il apprendrait à quelle farce il allait devoir se soumettre ou bien du succès qu'il ne manquerait pas de déclencher auprès du public féminin…

Le reclus rejeta ses pensées troublantes dans un coin de son esprit et descendit les quelques marches qui menaient à l'exposition. Avec Root à son bras, ils ressemblaient à n'importe quel richissime couple venu dilapider quelques millions par amour de l'art, altruisme ou simplement pour effectuer quelques placements financiers. Ils déambulaient dans les allées, s'attardant devant des œuvres aux messages très opaques. Un serveur s'arrêta à leur hauteur pour leur présenter un plateau garni de petits fours et de boissons. Le couple prit simplement des coupes de champagne avant de se replonger dans la contemplation d'une compression de Rikenrob's, deux artistes d'outre-Atlantique. Finch jeta un coup d'œil au petit livret pour se renseigner du prix d'une telle œuvre et faillit en recracher son champagne tellement le montant était exorbitant.

-Vous aimez ? Demanda Root en portant sa coupe à ses lèvres dans un geste nonchalant.

-L'acquisition d'œuvre d'art est toujours un bon investissement.

La jeune femme sourit avant de conclure :

-Moi non plus je n'aime pas tellement.

Finch se tourna vers la hackeuse, surpris par sa perspicacité. Depuis le début, la jeune femme avait toujours eu le don de lire en lui comme dans un livre ouvert, ce qui le mettait légèrement mal à l'aise. Pour se donner contenance, il but une gorgée de champagne puis porta son attention sur le programme de la soirée.

Une fois le vernissage terminé, la fameuse vente aux enchères aurait lieu pour financer le programme de reconstruction du musée nationale de Bagdad. Finalement, derrière son apparence frivole, Myriam était une femme d'affaires avisée et une personne philanthrope qui avait transformé la petite galerie familiale en endroit à la fois branché, chic mais toujours accessible. C'était justement ces qualités qui avaient attisé la jalousie et la convoitise de son frère qui n'appréciait pas être exclu de cette réussite exceptionnelle.

Les enchères…

Soudain, Finch se sentit bien moins confiant…

-Bon, où sont-ils ? S'interrogea Root en tournant la tête à droite puis à gauche à la recherche de ses amis.

-Connaissant Miss Shaw, je ne serai pas étonné de la retrouver près du buffet, marmonna l'informaticien en l'entraînant vers le fond de la galerie.

Pour l'occasion, des petites tables rondes où s'étalait un spectaculaire buffet composé de petits fours, de plateaux de viandes froides, de toasts de foie gras ou de saumon fumé, de caviar étaient littéralement pris d'assaut pas les invités. Des hôtesses s'assuraient que les plats ne restent jamais vides et des serveurs en veste blanche remplissaient les coupes de champagne avant de partir les distribuer aux convives.

-Vous nous connaissez décidément très bien, Harry, murmura Root en apercevant les deux ex-agents du gouvernement près d'une des tables copieusement garnie.

Comme Finch l'avait prédit, Shaw était en train d'engloutir un petit-four. A sa moue appréciatrice, il devait être délicieux. John, à ses côtés, sirotait son champagne tout en jetant un regard dubitatif aux œuvres exposées autour d'eux.

-Attention, chérie, si tu continues les coutures de ta robe vont craquer, ronronna Root en s'approchant de sa partenaire.

-Ne t'en fais pas pour mon poids, je te rappelle que je fais suffisamment de sport durant les missions.

La hackeuse rit doucement avant de conclure en laissant sa main glisser sur la hanche de son amie :

-J'aime les courbes de toute façon…

Soudain, une voix familière au léger accent snob mais amicale, s'éleva dans leur dos :

-Mr Wren, Mr Rooney, mesdames, je suis ravie que vous soyez venus.

Les quatre amis se tournèrent et aperçurent Myriam Mac Allyster juste derrière eux. La galeriste était resplendissante dans sa somptueuse robe de soirée vert émeraude d'un grand créateur milanais. Ses magnifiques cheveux blonds striés de quelques mèches blanches étaient retenues par deux broches de perles noires assorties à son sautoir qui descendait dans le creux de sa poitrine. Malgré ses soixante printemps, la dame avait conservé une beauté remarquable et ses yeux bleus pétillaient d'une malice toute juvénile.

-C'est un plaisir, répondit Harold avec révérence en saluant la dame par un élégant baisemain.

-J'espère que vous appréciez la soirée.

Shaw ouvrit la bouche pour dire le fond de sa pensée quand Root la devança :

-Elle est exquise. Les œuvres sont de pures merveilles.

Finch haussa un sourcil, étonné par l'aisance de la jeune femme à manier la langue de bois. John, quant à lui, leva simplement les yeux au ciel tout en peinant à contenir un sourire. Il venait tout juste de se composer un visage parfaitement impassable quand Myriam se tourna vers lui :

-En tout cas, je vous remercie beaucoup d'avoir accepté de nous aider à récolter des fonds pour notre projet. C'est vraiment très gentil à vous.

Reese hésita un court instant avant de répondre avec un sourire figé :

-C'est un plaisir…

La maîtresse des lieux le détailla de la tête aux pieds avant de déclarer avec un large sourire :

-Vous allez sans aucun doute avoir un grand succès.

Puis, sur ces paroles énigmatiques, elle s'éloigna accueillir un autre groupe d'invités. John resta interdit de longues minutes, cherchant à comprendre ce que Myriam avait voulu dire par « avoir un grand succès ». Assailli par un mauvais pressentiment, il se tourna lentement vers ses partenaires et demanda :

-Vous savez de quoi elle parle ?

Pour toute réponse, Finch but une longue gorgée de champagne alors que Root et Shaw échangèrent un regard complice avant de s'éclipser. De plus en plus méfiant, l'agent insista :

-Finch ?

Acculé, le reclus se résolut à répondre d'une voix hésitante :

-De la soirée, j'imagine.

Mais John ne paraissait absolument pas convaincu. Il dévisagea son patron qui, de son côté, mettait un point d'honneur à fuir son regard trop insistant. Il en était à présent certain : Finch mentait. Il n'avait jamais su lui mentir. Lui cacher des choses, ça oui, Finch y arrivait avec brio. Mais mentir, non. Il décida alors de le pousser dans ses derniers retranchements. Il avança d'un pas, forçant le reclus à reculer jusqu'à être acculé au buffet et murmura avec un petit sourire ironique :

-Vous mentez mal.

Le cœur d'Harold s'emballa. Il leva lentement les yeux et croisa le regard bleu de son agent. Il était piégé ! Alors qu'il se murait dans un silence obstiné, cherchant désespérément une échappatoire, la voix de Myriam Mac Allyster s'éleva à travers la galerie :

-Mesdames, messieurs, veuillez-vous approcher de la scène, s'il-vous-plait.

Tout le monde, Finch et Reese compris, tournèrent la tête vers l'estrade qui avait été montée dans le fond de la galerie pour la circonstance. Micro à la main, Myriam se tenait au centre de la scène, éclairée par un faisceau de lumière.

-Je vous remercie d'être venus aussi nombreux ce soir. Comme vous le savez tous, notre famille a toujours mis un point d'honneur à favoriser la culture sous toutes ses formes. Grâce au travail acharné de mon père, la galerie a pu voir le jour et s'épanouir ici à New York dans ce pays qui a toujours protégé les artistes et leur liberté d'expression. Mais tous n'ont pas cette chance. Aussi, nous avons décidé, à l'occasion de ce vernissage, de faire une vente aux enchères tout à fait particulière afin de redonner vie à l'un des plus anciens musées du monde, celui de Bagdad qui nous tient particulièrement à cœur.

Myriam s'arrêta quelques secondes pour contempler son auditoire avec un sourire énigmatique, ménageant un certain suspense avec la virtuosité d'un metteur en scène. Un murmure traversa la galerie, le public étant littéralement suspendu à ses lèvres.

-Aussi, je tiens à remercier tout particulièrement ceux qui ont très généreusement accepté de se porter volontaires et de donner un peu de leur personne, le temps de cette soirée. Mes hôtesses vont vous accompagner pour prendre place dans les coulisses en attendant que je vous appelle.

Et comme un seul homme, une armée d'hôtesses déferla dans la foule. Arborant leur plus beau sourire, elles glissèrent leur bras sous celui d'hommes et de femmes qui avaient, semble-t-il, tous bien voulu se prêter au jeu. Tous ?

Non.

Pas tous.

Un homme se figea lorsqu'il sentit la main d'une demoiselle en tailleur chic s'immiscer sous son bras en annonçant poliment :

-Monsieur, si vous voulez bien me suivre.

John lança à son patron un regard à mi-chemin entre la colère et l'incompréhension.

-Finch ?!

Ce dernier avoua alors à demi-mots ce que Reese avait déjà compris :

-Je suis désolé Mr Reese…

-Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?! S'exclama le jeune homme alors que l'hôtesse essayait désespérément de l'entraîner vers les coulisses.

-Il ne s'agit que d'une soirée et d'un repas…

-Quoi ?!

Mais l'hôtesse emmenait déjà l'agent vers l'arrière de la scène où les autres volontaires avaient disparu. Mais avant de rendre les armes, Reese articula d'une voix blanche où le reclus pouvait, non sans peine, deviner la colère couver.

-Vous avez intérêt à me sortir de là, sinon vous le regretterez je vous le garantis.

Finch déglutit avec difficulté en regardant John lui lancer un dernier regard menaçant avant monter sur la scène au bras de son hôtesse et disparaître derrière un lourd rideau pourpre. Sitôt le dernier « candidat » disparu, Myriam Mac Allyster reprit :

-Comme certains le savent déjà, il s'agit d'une vente aux enchères bien spéciale. Ce ne sont pas des tableaux de maîtres ou des Antiquités qui sont vendus mais des hommes et des femmes.

Un murmure monta du public alors que la dame poursuivait :

- Les personnes qui remporteront une enchère gagneront une soirée avec la personne de leur choix. Bien évidemment, il ne s'agit que d'un dîner en tout bien, tout honneur…Mais, libre à vous de poursuivre l'aventure avec l'heureux élu si le cœur vous en dit…et le sien aussi !

Des rires accueillirent cette remarque mais Myriam continua sans se départir de son sourire bienveillant :

- Nous remercions encore une fois nos « lots » d'avoir bien voulu donner de leur personne pour ce projet. En effet, l'argent récolté nous permettra de non seulement de contribuer à la reconstruction du musée national de Bagdad mais aussi, nous l'espérons, de reconstituer une partie de sa collection.

Des applaudissements résonnèrent dans la galerie. Tout le monde semblait apprécier non seulement le projet mais également la démarche pour le concrétiser. Durant de longues minutes, Myriam Mac Allyster savoura cette ovation avant de reprendre d'un ton décidé :

-Bien, passons aux choses sérieuses.

Une musique s'éleva dans la salle, accueillie par un murmure enthousiaste du public. La dame tendit le bras vers le rideau qui s'ouvrit sur la première candidate.

-Mademoiselle Evans, veuillez-vous approcher, s'il-vous-plait.

Une magnifique blonde en fourreau noire s'avança, un sourire confiant aux lèvres. Elle rejeta sa superbe chevelure en arrière et prit une pause digne des tops-models, honorant la salle d'un regard aguicheur et provocant. Visiblement, la demoiselle prenait les choses très à cœur.

-Mesdames, messieurs, l'enchère commence à 2 000 dollars. Qui dit mieux ?

-2 500 !

-3 000 !

-5 000 !

Après cette dernière enchère qui sonnait comme un coup de massue, le silence se fit dans l'immense galerie. En véritable commissaire-priseur, Mac Allyster essaya d'encourager de potentiels acquéreurs à surenchérir.

-5 000 dollars. Qui dit mieux ? Personne ? 5 000 dollars une fois…Deux fois…Trois fois…Adjugé !

Des applaudissements accueillirent cette première enchère très réussie qui permettait à la galerie de récolter un joli petit magot. Et ce n'était que le début. En tout, une quinzaine de bonnes âmes avaient bien voulu se prêter au jeu et chacune de ces enchères ramena entre 5000 et 15 000 dollars.

Après deux heures de ce spectacle où finalement, personne ne se prenait réellement au sérieux puisqu'il s'agissait avant tout d'un spectacle caritatif. D'ailleurs, à bien y regarder, les épouses étaient finalement « rachetées » par leur mari et vice-et-versa. Pour les célibataires, il y avait peut être le frisson d'un premier rendez-vous galant, mais tout le monde avait bien conscience qu'il faisait surtout un don pour la fondation Mac Allyster.

Aussi quand John s'avança sur le devant de la scène, Finch en avait presque oublié son angoisse. Mais lorsqu'un silence tout à fait inhabituel se fit dans la galerie alors que l'agent prenait place aux côtés de Myriam Mac Allyster, son inquiétude remonta en flèche. L'assistance semblait médusée par l'apparition de John. Une main dans la poche de son smoking et sa coupe de champagne dans l'autre, l'agent arborait un insolent sourire et balayait l'auditoire de son regard bleu un peu narquois. Il semblait tellement fier, arrogant et inaccessible que l'assemblée frémit comme une nuée d'oiseaux à l'approche d'un prédateur. Les hommes étaient apeurés par son côté inquiétant et mystérieux alors que les femmes y semblaient particulièrement sensibles... Comme quoi, la perception du danger n'était qu'une question de point de vue…

-Pour monsieur John Rooney, la mise à prix est à 2 000 dollars.

A peine eut-elle annoncé l'offre de départ que les enchères s'emballèrent. Des femmes qui jusque là étaient restés plutôt timorées, levèrent la main avec un enthousiasme non-feint pour remporter l'enchère. Les offres se bousculèrent à un rythme tellement effréné que Myriam eut du mal à les suivre.

-3 000.

-5 000.

-8 000.

A 10 000 dollars, les dames aux portefeuilles les moins fournis jetèrent l'éponge, visiblement très déçues, tandis que les autres poursuivaient les offres avec un entêtement tout à fait irrationnel. Se jetant des regards venimeux, elles jouaient des coudes pour remporter une soirée, et, l'espéraient-elles sans doute, un peu plus, avec ce séduisant inconnu.

-20 000.

-25 000.

La gorge serrée et une boule au ventre, Finch regardait, impuissant, les femmes s'arracher l'oiseau rare avec une curiosité fébrile. Pourquoi cette mascarade le mettait-il au supplice ? Pourquoi haïssait-il ces acheteuses ? Pourquoi maudissait-il John, son sourire insolent, son regard triomphant lorsqu'il parcourait l'assistance? Pourquoi regrettait-il amèrement d'avoir accepté cette offre de Myriam Mac Allyster ?

Et soudain il comprit.

Il était jaloux.

Il était jaloux de celle qui remporterait le gros lot. Il ne voulait pas que son agent passe la soirée avec une inconnue ! Il voulait John pour lui. Il était à lui !

Tout à coup, le regard de Reese croisa celui de Finch. Et malgré la folie autour d'eux, les cris de femmes qui renchérissaient, les murmures d'un public stupéfait par le chiffre astronomique que cette enchère était en train d'atteindre, se fut comme s'ils étaient seuls au monde. Ils se dévisagèrent en silence durant de longues secondes, l'un arborant le petit sourire suffisant de ceux qui ont une parfaite confiance en eux alors que l'autre était en proie à des tourments tout à fait déstabilisants. Il était évident que John le défiait. Il lui faisait payer son petit tour en le mettant silencieusement au défi de trouver une solution pour le sortir de ce mauvais pas.

Alors, comme si une autre personne avait subitement pris le contrôle de son corps, Harold leva la main et annonça d'une voix forte et distincte :

-500 000 Dollars.

Une exclamation de stupéfaction s'éleva dans la salle. Même Myriam Mac Allyster parût bouche-bée par cette somme qu'elle n'aurait jamais imaginé pouvoir récolter ce soir. Après quelques secondes de flottement durant lesquelles la dame paraissait un peu perdue, elle reprit contenance et annonça :

-Qui dit mieux ?

Mais elle ne se faisait gère d'illusion, la somme était telle que personne n'avait les moyens de surenchérir. Les quelques femmes qui se battaient encore pour décrocher le précieux sésame jetèrent l'éponge, blêmes de rage en lançant des regards remplis de haine à celui qui leur avaient volé leur jouet. Faisant mine de ne rien remarquer de l'effet dévastateur de son offre sur l'auditoire, Harold but une gorgée de champagne.

-500 000 dollars, une fois. Deux fois. Trois fois. Adjugé pour 500 000 dollars !

Après une minute de silence durant laquelle le public paraissait terrassé par le montant de cette somme, un tonnerre d'applaudissements célébra la toute dernière enchère de la soirée. Myriam était aux anges. Jamais dans ses rêves les plus fous, elle n'aurait espéré recueillir une telle somme. L'ensemble des enchères avait permis à sa fondation de récolter un peu moins d'un million de dollars. Tout à son bonheur, elle en aurait presque oublié la suite de la soirée. Mais en grande professionnelle, la dame se reprit et annonça fièrement :

-Je vous remercie toutes et tous pour vos dons si généreux.

Myriam s'interrompit à nouveau pour mieux savourer ce qui resterait sans doute comme la plus grande réussite de sa carrière.

-Chers heureux acquéreurs, une hôtesse va vous conduire vers des salons privés où vous pourrez, à loisir, profiter de votre soirée avec votre…achat. Et pour les déçus, champagne ! Annonça-t-elle fièrement en levant son verre.

Une nouvelle salve d'applaudissements conclut cette soirée pour le moins originale. Myriam Mac Allyster était en passe de gagner son pari. Non seulement cet événement ne manquerait pas de faire connaître sa galerie mais surtout, elle allait bientôt pouvoir poser la première pierre au musée de Bagdad.

Finch, de son côté, paraissait tout à fait calme. Mais comme souvent, il ne fallait pas se fier aux apparences. Si à première vue, l'homme semblait détaché voire même un peu blasé, une véritable tempête intérieure faisait rage en lui.

Mais qu'est-ce qui m'a pris ? Ne cessait-il de se répéter alors qu'une hôtesse s'approchait de lui.

-Monsieur, si vous voulez bien me suivre.

Après une hésitation, l'informaticien se résigna à suivre la jeune femme. Ils traversèrent la galerie qui avait retrouvé une atmosphère plus calme et plus feutrée. Mais Finch sentait sur lui les regards inquisiteurs des convives qui devaient se poser moult questions. Une chance que Harold Wren soit son identité factice la plus aboutie…Du coin de l'œil, il remarqua Root et Shaw qui, grands sourires aux lèvres, levaient leurs verres en sa direction. Mal à l'aise, l'homme détourna le regard et suivit l'hôtesse jusqu'à un couloir désert. Le silence gêné seulement troublé par le bruit régulier de leurs pas sur le carrelage, replongea Harold dans ses doutes.

Qu'allait-il bien pouvoir faire maintenant ? Qu'allait-il dire à Reese ? Car il était certain que son agent ne manquerait certainement pas de lui demander des comptes…A cette pensée, le reclus commença à paniquer. L'idée tout à fait puérile de s'enfuir l'effleura avant d'être balayée. Allons, il était adulte. Que pouvait-il bien arriver sinon une simple conversation entre deux hommes civilisés ? Il n'avait rien à craindre. Il pouvait toujours compter sur son sens de la répartie, toujours très affutée dans ce genre de circonstances.

Aussi, ce fut avec une confiance quelque peu retrouvée qu'il gravit, à la suite de la jeune femme, quelques marches en acier, vestige du passé industriel de l'endroit. Ils débouchèrent sur un long corridor où plusieurs portes numérotées étaient fermées. L'hôtesse s'avança et ouvrit la troisième à droite.

-Si vous voulez bien vous donner la peine d'entrer.

Finch inspira longuement avant d'avancer dans la pièce. La salle était plongée dans l'obscurité et il lui fallut quelques minutes pour s'y habituer. Seules quelques bougies disposées ça et là diffusaient une lumière tamisée. Une petite table avait été dressée pour deux et une bouteille de champagne attendait dans un seau en argent rempli de glace. Terriblement gêné par l'atmosphère romantique pour ne pas dire sensuelle du lieu, l'informaticien déglutit avec difficulté avant de finalement décider de s'assoir sur l'un des deux fauteuils capitonnés.

Les yeux rivés sur la porte close, l'homme lissa nerveusement les plis de son smoking en attendant Reese. Il était aussi nerveux qu'une jeune fille la veille de sa nuit de noces.

Puis soudain, la porte s'ouvrit.

Finch retint son souffle en regardant John s'avancer dans la pièce avec sa grâce féline. A l'évidence, le jeune homme ne partageait pas son anxiété. Il arborait toujours ce petit sourire insolent et ses yeux bleus pétillaient de malice. Il fixait Harold avec une intensité dérangeante comme s'il prenait plaisir à le voir si mal à l'aise.

Et ces premières paroles ne furent pas pour détendre l'atmosphère, bien au contraire. Il marcha lentement jusqu'à venir se planter devant Harold. Il écarta les bras dans un geste d'offrande puis murmura de sa voix rauque et sensuelle :

-Je suis tout à vous, Finch...

A suivre...

-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-

La suite de cette histoire sera dans le recueil Zeste de citron...