La voici, la voilà, la tant attendue seconde partie du 6e chapitre ! Merci énormément pour les commentaires, les encouragements me donnent de la motivation pour persévérer dans ce travail long et fastidieux ! A bientôt
Vingt-huit ans.
Cela faisait vingt-huit ans que Paul O'Hara venait dans ce parc. Chaque mardi, à précisément quatre heures de l'après-midi, il enfilait sa chemise Oxford (toujours blanche) délicatement repassée, chaussait ses mocassins fraîchement cirés, mettait son chapeau porkpie bien-aimé, et sortait de son modeste pavillon. Le parc Sherwood se trouvait juste en face de chez lui, et puisqu'il n'y avait pas de terrain de jeu décent ni de piste de jogging suffisamment bien entretenue, seules les personnes âgées et les propriétaires de chiens vivant dans les parages s'aventuraient dans ce lieu.
Son coin de prédilection était une toute petite table en pierres placée sous un saule pleureur près de l'unique mare du parc. C'était un endroit parfait - le dôme formé par les branches inclinées laissait filtrer la quantité idéale de soleil et fournissait suffisamment d'ombre pour ne pas avoir l'impression de cuire sous les rayons de fin d'après-midi.
Il n'était plus aussi jeune et vif qu'avant, et mettait ainsi une bonne vingtaine de minutes pour arriver à ce petit coin spécial. Ça ne le dérangeait pas ; ces petites balades étaient bonnes pour son cœur. Comme le lui avait prescrit le docteur. Une fois arrivé à l'abri sous son saule bien-aimé, Paul sortait la vieille boîte en acajou qu'il gardait cachée dans une fissure du tronc de l'arbre. Il y avait confiné son précieux jeu d'échec depuis aussi longtemps qu'il s'en souvenait ; durant ces longues décades passées à Storybrooke, il avait fini par se lasser de le porter entre sa maison et le parc.
Cela faisait si longtemps que Paul s'était résigné à vivre seul. Il passait une heure chaque mardi à exercer son cerveau en jouant des matches contre lui-même. Personne ne l'avait jamais défié. Personne ne prenait le temps de tenir compagnie à un vieil homme solitaire.
Pendant vingt-huit longues années, il avait joué seul aux échecs.
Mais cela avait changé depuis quelques semaines.
"Mardi avec Paulie."
"Hm ?" Murmura Paul, en tentant de garder son attention sur le plateau de jeu. Son adversaire tentait de le distraire alors que le jeu s'intensifiait.
"Mardi avec Paulie," répéta son compagnon, en s'appuyant nonchalamment contre le dossier de son vieux siège en bois. "Ça sonne bien, non ?"
Paul expira bruyamment.
"Quoi, tu n'aimes pas qu'on t'appelle 'Paulie' ?"
Les rides sur le visage de Paul se creusèrent lorsqu'il fronça les sourcils, contrarié. "'Paul' ira très bien, mon garçon."
"J'sais pas, mon vieux, il faut que ça rime avec Morrie."
"Ah, ce livre. J'aurais dû m'en douter." Murmura le vieil homme en comprenant la référence, réajustant ses lunettes. Ayant déterminé son prochain mouvement, il se pencha avec précaution et déplaça l'un de ses fous hors de danger.
"Ouais, Mardi avec Morrie. Tu l'as lu ?"
"Oui," acquiesça Paul. Il étudia son compagnon masqué pendant un moment, la tête penchée sur le côté. "Et toi ?" S'enquit-il.
"Nan."
Paul ne fut même pas surpris par cette réponse. À peine une semaine plus tôt, il avait demandé à Argos de lui lire un article du Daily Mirror car il avait oublié ses lunettes. L'homme s'était lassé de lire au bout de trois paragraphes. "Comment sais-tu ce qu'il y a dans le livre si tu ne l'as pas lu ?" Demanda-t-il, regardant son adversaire étudier le plateau de jeu en silence.
"Je connais quelqu'un qui l'a lu. N'arrêtait pas de me dire de le lire. Disait que je pourrais apprendre une chose ou deux."
"Tu aurais dû écouter."
Argos haussa les épaules avec désinvolture.
"Que sais-tu de ce livre ?" Demanda Paul après un moment, souriant intérieurement en voyant le déplacement prévisible qu'Argos venait de faire. Le garçon adorait promener sa reine sur tout l'échiquier. C'était presque dans la poche, encore trois coups et Paul pourrait faire échec et mat.
"Pas grand chose, juste que le gars qui s'appelle Morrie est vieux et sage."
Paul afficha un grand sourire et gloussa malgré lui. "Es-tu en train de dire que tu me vois comme Morrie, mon garçon ?"
"Ben, pour ce qui est d'être vieux, tu corresponds à la perfection." Dit Argos, plaçant ses mains derrière sa tête pour les utiliser comme coussin. "Pour ce qui est de la sagesse ? J'sais pas. Pour quelqu'un censé être sage, tu dis pas mal de conneries."
Le rire puissant qui s'échappa des lèvres de Paul avait cessé de lui paraître étrange. Il s'était habitué à l'entendre depuis que cet idiot grossier avait fait irruption dans sa vie. "Un de ces jours, je vais appeler les flics pour leur dire que je joue aux échecs tous les mardis avec un criminel recherché." Menaça-t-il à moitié l'homme masqué avec son doigt.
"Ouais, c'est ça." Renâcla Argos, n'y croyant pas du tout. "Je doute que tu trouves un autre habitant de Storybrooke qui a la patience de jouer aux échecs chaque semaine avec un vieux toqué qui sent la boule anti-mites."
Paul sourit faiblement. C'était malheureusement la vérité, il le savait bien. C'est sûrement la raison pour laquelle il s'était lié d'amitié avec un voleur masqué qui n'avait pour ami que de jeunes vauriens. Depuis qu'Argos l'avait approché ce fameux après-midi deux semaines plus tôt, le bon sens qui l'habitait disait à Paul d'appeler le Shérif et de signaler l'homme. Évidemment, Paul ne pouvait se résigner à le faire. Il avait été seul pendant des décennies, et ressentait moins la solitude grâce à ce pauvre bougre mal élevé. Était-ce vraiment mal d'apprécier la compagnie d'Argos tant que c'était possible ? Après tout, c'était seulement une question de temps avant que les forces de l'ordre n'attrapent son nouvel ami et le jettent derrière les barreaux.
Cette seule pensée lui serrait la poitrine de tristesse.
"Hé, pourquoi tu fais cette tête ?"
"Oh, rien," soupira Paul, passant une main sur sa poitrine de haut en bas inconsciemment pour calmer la légère douleur qui venait de l'envahir. "Ce vieux cœur ne fonctionne plus aussi bien qu'avant," partagea-t-il avec un soupir las.
Argos se redressa immédiatement. "Tu as besoin d'aller à l'hôpital ?"
"Non, non, ça va."
"T'es sûr ?"
"Oui, ne t'inquiète pas, mon garçon."
"Tu ne vas pas mourir quand même ?" Demanda Argos. S'il ne se trompait pas, Paul pensa entendre une once de peur dans cette grosse voix. C'était surprenant et touchant.
"Pas si je peux l'éviter," rigola Paul avec ironie. "Ne t'en fais pas, je pense avoir encore quelques années devant moi."
"Bien, parce que tu me dois encore douze dollars pour le whisky que je t'ai apporté l'autre jour."
"Je croyais que c'était un cadeau ?"
Argos eut le culot de renâcler. "Non, c'était pas un cadeau."
"Tu es un radin." Paul secoua la tête tristement tout en jouant son coup.
"Je suis économe, c'est différent."
Paul exhala profondément, évaluant son compagnon à travers ses lunettes. "Mon garçon, comment peux-tu être aussi radin alors que ce n'est même pas ton argent ? J'ai de la peine pour le Shérif Swan, elle a l'air d'être une gentille jeune femme."
"Elle retrouvera son argent." Argos secoua une main avec désinvolture. "Jusqu'au moindre centime. Ne t'inquiète pas."
"Je ne comprendrai jamais comment tu fonctionnes," commença Paul avec un autre soupir, posant son menton sur sa main. "Tu prétends apprécier le Shérif, mais tu la voles. Ça ne va pas à l'encontre de ton objectif ?"
"Nan, pas du tout."
"Et comment ça ?" Insista Paul. "Éclaire le vieil homme."
"J'avais besoin d'argent, j'en ai eu. Je voulais son attention, je l'ai." Dit simplement Argos, haussant les épaules nonchalamment. "Mission accomplie."
Paul leva les yeux au ciel. C'était la chose la plus stupide qu'il avait entendue. Bah. Les jeunes d'aujourd'hui. "Ce n'est pas comme ça qu'elle t'aimera," révéla-t-il avec un regard réprobateur.
"En fait," Argos leva un doigt. "Elle m'aime déjà. C'est un fait."
"Mon garçon, tu te fais des illusions."
"Comme tout le monde, non ?" Gloussa Argos avant de se lever et d'étirer ses membres.
"Qu'est-ce que tu fais ?"
"Je pars."
"Quoi ? Pourquoi ?" Demanda Paul, confus. "La partie n'est pas finie."
"En fait, si." Déclara Argos d'un air suffisant. Avec un geste théâtral, le voleur souleva sa reine avec une lenteur exagérée et la posa à deux cases du roi blanc de Paul. "Échec et mat."
"Quoi...?" Paul se pencha sur la table, les yeux gris écarquillés de surprise. Impossible. Il ajusta ses lunettes à la monture épaisse qui glissaient le long de son nez et resta bouche bée devant le plateau de jeu. "Comment... ?"
"Je n'ai pas triché, si c'est ce que tu penses." Dit Argos, remontant la fermeture éclair de son blouson en cuir. "Tu es juste facilement distrait, et bon, un peu prévisible."
Paul sentit son visage s'empourprer. "C'est tout simplement absurde !" Bredouilla-t-il, indigné. Il pouvait accepter le fait d'être facilement distrait, mais prévisible ? Absolument pas.
"Paulie, à chaque fois que tu ouvres avec le Gambit Dame, tu essaies toujours de me coincer avec ton fou pour me finir avec ta reine ou ton cavalier en sept coups." Indiqua Argos. Paul frémit. C'était sa tactique, effectivement. Son jeu devenait-il aussi facile à lire ?
Mais, attends...
"Le Gambit Dame ?" Paul plissa les yeux en direction de son ami. "Depuis quand est-ce que tu t'y connais aux échecs ?"
"Depuis que j'en ai eu ma claque qu'un vieux croûton me mette la misère chaque semaine." Argos haussa les épaules et se baissa pour lacer ses bottes de moto éraflées.
"Tu as lu un livre sur les échecs ?"
"Oulà, non. Qui lit encore des livres de nos jours ?" Gloussa Argos. "J'ai demandé à Rufio de m'apprendre quelques trucs. Ce gamin est un génie."
"Il y a un cerveau actif sous cette coupe de cheveux hideuse ?!" Demanda Paul, feignant la surprise. "Et bien, voilà le secret le mieux gardé de Storybrooke."
"Oh je t'en prie, c'est un gamin intelligent. Il était premier de sa classe."
"Si ton acolyte est aussi brillant que tu le dis, il n'aurait pas dû abandonner l'école. Ça remet en question l'existence de son intelligence supérieure." Souligna Paul, n'hésitant pas à exprimer son désaccord avec les choix de vie regrettables de Rufio. "Et c'est avec toi qu'il a décidé de traîner ses guêtres. Ce n'est pas révélateur d'un esprit sain. Sans vouloir t'offenser."
"Tu ne m'offenses pas." Argos haussa les épaules, se redressant et enfilant ses gants de moto. "En parlant de Rufio, il me rejoint ici dans quelques minutes. N'hésite pas à lui mettre du plomb dans la cervelle. Mais bonne chance. Tu en auras besoin, papy."
"S'il est aussi têtu que toi, j'aurais sûrement besoin de beaucoup de patience." Soupira Paul. Avec précaution, il sortit sa montre de poche antique et prit un moment pour regarder l'heure. "Tu pars vraiment ? Il n'est pas encore tout à fait cinq heures et demi."
"J'aimerais vraiment rester, mais je dois y aller."
Il se savait trop vieux pour être collant. Paul tenta fortement d'empêcher la déception de se lire sur son visage, mais en vain. "Tu gagnes contre moi pour la toute première fois et tu décides de partir ? Mon garçon, laisse-moi au moins une chance de prendre ma revanche."
"Ça fait des semaines que je perds contre toi. Je pense que j'ai gagné un moment pour savourer ma victoire, vieil homme." Gloussa Argos doucement, donnant une petite tape sur l'épaule de son ami. "Je dois te dire, par contre, je ne pense pas pouvoir venir mardi prochain."
Paul se sentit dépité, et cela dû se refléter sur ses traits car Argos exerça soudainement une pression rassurante sur son épaule. "Ne t'inquiète pas, j'enverrai une autre personne. Tu auras quelqu'un contre qui jouer, promis."
"Est-ce qu'il est bon ?"
"Elle," corrigea Argos, "joue plutôt bien."
"Tu mens."
"Oui," pouffa Argos. "Comment tu le sais ?"
"Je ne vois peut-être pas ton visage, mais j'entends ta voix. On n'arrive pas à mon âge sans acquérir quelques capacités. Je repère les conneries quand j'en entends."
"Bon à savoir." Dit Argos, et Paul pouvait imaginer le sourire en coin sur le visage de son jeune ami. "Vas-y doucement avec elle, d'accord ? Ce n'est pas un génie comme Rufio, mais ce n'est pas non plus la plus brillante du quartier."
"Mais qui est-ce que tu m'envoies, mon garçon ?" Questionna Paul curieusement.
"Tu le sauras la semaine prochaine," marmonna Argos mystérieusement. Il se pencha et chuchota avec un air conspirateur à l'oreille de Paul. "Assure-toi de dire du bien de moi, d'accord ?"
Avant que Paul ne puisse essayer de soutirer plus d'informations du hors-la-loi énigmatique, quelque chose attira son attention dans sa vision périphérique. Du rouge, beaucoup de rouge éclatant. Paul expira de lassitude. Il n'y avait qu'une seule personne avec une quantité scandaleuse de mèches rouges dans cette ville.
"Rufio," accueillit Paul, inclinant son chapeau en direction de l'adolescent venant d'arriver.
"Vieux schnoque." Salua le morveux en retour.
Paul secoua la tête et se retint d'envoyer une claque derrière la tête du petit punk impoli. Argos, évidemment, fut plus que ravi de discipliner son jeune ami.
"Montre un peu de respect au sénile." Le réprimanda l'homme masqué, donnant à Rufio un coup de coude taquin en direction de Paul.
"Bonjour, monsieur vieux schnoque." Rufio s'inclina avec exagération, une main sur la poitrine.
"Mieux ?" Argos se tourna vers Paul.
"Mieux que rien, j'imagine." Soupira-t-il en réponse.
Le problème étant réglé, Argos reporta son attention sur Rufio. "Alors ?" Demanda-t-il avec impatience.
"Il a mordu à l'hameçon, exactement comme t'avais prévu."
"Très bien." Dit Argos, lui donnant une tape de félicitations dans le dos.
"Cela dit, on a coupé à travers la propriété du vieux Taka dans les bois - et l'abruti a marché sur l'un des pièges à animal du vioc'. Il y a peut-être eu du dégât..."
"Comment va-t-il ?"
"Il vivra. Sa fierté en a pris un coup, par contre..." Rufio se mit à ricaner.
"Et le colis ?"
"En sécurité." Le jeune homme offrit un large sourire en se redressant, semblant très fier de lui. "Il l'a laissé tomber près du ruisseau. Je l'ai récupéré et mis dans la sacoche de la moto - avec ce que tu sais."
"Excellent," murmura Argos, se balançant d'un pied sur l'autre, vibrant d'excitation.
"Je peux avoir un ou deux strings, maintenant ?" Rufio arborait un large sourire, regardant Argos comme un chien attendant les restes.
"Nan."
Le gémissement pathétique qui suivit fit également penser à celui d'un chien.
"Oh, allez, mec ! J'ai fait comme tu m'as dit, je mérite une récompense." Se renfrogna Rufio, tapant du pied comme un enfant colérique.
Paul secoua la tête devant la paire de pervers. Il ne fallait pas sortir de la cuisse de Jupiter pour comprendre à qui appartenaient les sous-vêtements dont ils parlaient. Même si le voleur ne lui avait pas raconté l'histoire, Paul en aurait entendu parler de toute façon. L'entrée par effraction et le vol qui suivit au manoir Mills étaient devenus de notoriété publique dans la petite ville paisible. Emma Swan et la disparition de ses petites culottes avaient régalé les âmes de Storybrooke affamées de commérages.
"Écoute," Argos leva une main, mettant fin au comportement enfantin de Rufio. "Je te donnerai mieux qu'un string d'Emma Swan."
"Un de ses tanga ?" Dit l'adolescent en se redressant.
Paul leva les yeux au ciel.
"Non." Argos soupira. Rufio fut instantanément déçu.
'Quoi, alors ?" Demanda le petit punk en rut.
"C'est un secret."
"Super." Marmonna Rufio avec sarcasme, totalement découragé.
"Il va être insupportable toute la journée. Donne une carotte à ce petit con," lui conseilla Paul sur un ton complice, ravivant au passage les espoirs du jeune.
"Ok, d'accord," céda l'homme masqué avec un soupir.
"Alors, c'est quoi ?" Insista Rufio.
Si Argos prononçait le mot 'soutien-gorge', Paul était à moitié prêt à se lever et à balancer des coups de canne aux deux hommes. Heureusement, ce n'est pas ce qui sortit de la bouche du masqué.
"Je peux la localiser." Murmura ce dernier sur un ton terriblement sincère.
Le chef des Garçons Perdus resta muet un instant.
"La... tu veux dire...?" Bredouilla-t-il, la gorge serrée.
"Oui." Acquiesça Argos, répondant à la question laissée en suspens.
Paul contempla l'échange avec un petit froncement de sourcil intrigué, les yeux particulièrement concentrés sur l'étrange expression apparue sur le visage de Rufio. Le garçon, toujours si fier et arrogant, semblait au bord des larmes.
"Bon, si tu veux bien m'excuser, vieil homme, je dois aller me préparer." Dit Argos en se tournant vers Paul. Sans prévenir, l'homme masqué poussa un Rufio larmoyant vers la chaise vacante et força l'adolescent à s'assoir. "J'en connais un qui sera plus qu'heureux de faire une partie avec toi, pas vrai Rufio ?"
L'adolescent hocha la tête d'un air bête, n'ayant probablement pas entendu ce que son ami venait de dire.
"Où vas-tu, d'ailleurs ?" Lança Paul à l'homme qui était déjà presque parti.
Argos s'arrêta, tourna la tête, et malgré le masque qui lui couvrait le visage, Paul savait qu'il souriait. "J'ai un rencard ce soir."
"Avec ta main droite, mon garçon ?" Blagua le vieil homme.
"Nan," dit Argos en riant. "Avec la loi."
"Oh, j'imagine que je te rendrai visite en prison, alors." Taquina Paul avec un sourire, tout en lui faisant signe de la main. Il regarda son ami s'éloigner jusqu'à ce qu'il soit une petite tâche au loin, avant de reporter son attention sur le garçon pensif assit devant lui. Étrange, le silence n'était pas quelque chose qu'il associait avec un punk à grande-gueule comme Rufio. "Alors," commença Paul sur un ton neutre, tentant de ne pas sembler trop curieux, "qui est cette fille qu'il va te trouver ? Ta petite-copine ?"
Rufio secoua la tête négativement, l'esprit semblant très loin.
"C'est qui ?" Insista Paul gentiment, légèrement intrigué.
Le chef des Garçons Perdus, fixant le plateau de jeu avec le regard vide, murmura si bas que Paul aurait aimé porter son appareil auditif. Il n'en était pas tout à fait sûr - n'étant pas un expert pour lire sur les lèvres - mais il pensait avoir compris ce que le garçon avait répondu d'une voix tremblante :
La route pour rentrer chez nous.
Il était dix-huit heures et il faisait frais en ce Mardi soir.
Normalement, un jour comme celui-ci, un seul agent de police se trouvait au poste à cette heure. Cette âme malheureuse avait pour mission de répondre aux appels et d'indiquer les lieux d'intervention à ses coéquipiers. C'était un travail si ingrat - ennuyeux, rébarbatif et agaçant - que les trois adjoints d'Emma tiraient chaque dimanche à la courte paille pour déterminer qui s'en chargerait pour la semaine.
À la grande joie de Ruby et d'August, le poissard de la semaine n'était autre que le bon vieux Grincheux.
Évidemment, Leroy n'était pas ravi d'être le vénérable opérateur téléphonique du poste de Police. Pour montrer son mécontentement, le sadique se faisait un plaisir d'envoyer ses copains adjoints chercher tous les chats de la ville coincés dans les arbres. Cela amusait toujours - et frustrait - énormément Emma de voir la quantité d'appels quotidiens de ce genre. Il s'avérait que le nombre d'amoureux de chats dépassait nettement le nombre de propriétaires de chiens dans cette ville ; plausible, puisqu'un sacré paquet de vieilles mégères habitaient Storybrooke.
Enfin, poste pourri ou pas, chacun avait du travail - Emma aussi, à son grand soulagement.
Après avoir été hors-service pendant presque une semaine, le Shérif était plus qu'heureuse de revenir dans le feu de l'action. À tel point qu'elle avait volontairement pris le poste de nuit cinq jours d'affilée - le deuxième poste le moins attrayant après le standard téléphonique.
Son service ne commençait pas officiellement avant vingt-et-une heures, mais Ruby lui ayant parlé de la montagne de paperasse sur son bureau (et n'ayant rien de mieux à faire), Emma décida de passer plus tôt au commissariat afin de voir la monstruosité du tas de ses propres yeux.
Voilà pourquoi elle se trouvait là, à dix-huit heures passées - figée à l'entrée du commissariat, souhaitant passer la porte mais réticente à l'idée. Ruby se tenait à ses côtés - elles s'étaient croisées dans le parking - son amie toute aussi immobile et clouée sur place.
"Ohhhhhhhhhh... puuuutaaaaaaaaain..."
Les deux femmes se redressèrent instinctivement, Emma un peu inquiète et Ruby légèrement émoustillée par le gémissement bruyant qui venait de derrière les portes fermées de leurs bureaux. Le son étrange se répercuta dans le hall sombre, faisant écho dans le bâtiment comme un gémissement morbide. Cela suffit à dresser les cheveux sur la tête du Shériff.
"Rub'," marmonna une Emma au visage complètement crispé, donnant un coup de coude à son amie.
"Ouais ?"
"Qu'est-ce que vous avez trafiqué pendant mon absence ?"
"On est restés professionnels, Em'." Promit Ruby. "Rien d'obscène jusqu'à maintenant, je t'assure."
"Pour information, ce 'jusqu'à maintenant' me dérange un peu."
"Pas rassurant ?"
"Pas du tout."
"Ohhhh mon Dieu... ohhhh mon Dieu... putain... putain... puuutaaaain... ohhh mon Dieu..."
"Et... à en juger par l'utilisation abondante de jurons, j'imagine que ce n'est pas une réunion de prière qui est en train de se dérouler, hein ?" Poursuivit Emma tout bas en plaçant une main moite sur sa mâchoire.
"Si c'est le cas, c'est pas très chaste," acquiesça Ruby.
"C'est peut-être un culte."
"Ou un club échangiste sado-maso. On a beaucoup de menottes et de matraques là-dedans." Répondit Ruby dans un chuchotement, un sourire en coin sur les lèvres à cette pensée. "T'imagines ?"
"J'essaie vraiment, vraiment de ne pas imaginer." Une grimace remplaça finalement l'expression stoïque d'Emma, le corps tremblant instinctivement. Leroy était dans le bâtiment, assurant la permanence au téléphone. August, à en juger par la voiture garée devant, était de retour de patrouille, ce qui voulait dire qu'il était aussi dans le commissariat. Les deux hommes étaient ensemble dans le bureau.. Mais jusqu'à quel point étaient-ils ensemble, Emma ne savait pas trop.
Un autre gémissement guttural résonna - brut, puissant et purement bestial.
Les deux femmes se figèrent.
"On dirait un ours qui se fait écorcher..." Observa Ruby dans un chuchotement légèrement alléché.
Un autre frisson parcourut la colonne vertébrale d'Emma lorsque l'image apparut dans sa tête. Leroy était rond et poilu, après tout. De plus, la barbe de quelques jours d'August lui faisait penser aux fesses d'un tout petit ourson. "C'est carrément surréaliste..." Répéta Emma en boucle, posant une main sur son front, une sueur froide recouvrant son corps.
"Je sais, c'est-" Ruby s'interrompit et sursauta, faisant une belle frayeur à Emma. "Chhhhut..." lui dit rapidement son amie, plaçant un doigt sur les lèvres entrouvertes d'Emma - et docilement, la blonde ravala la question qui remontait le long de sa gorge. Manifestement, l'ouïe ultra fine du loup garou percevait d'autres sons intéressants depuis l'intérieur. Très discrètement, Ruby posa son oreille contre le bois de la porte - et après seulement une fraction de seconde, ses yeux s'agrandirent comme des sous-tasses. "Em', écoute." Grogna Ruby à voix basse, plus dans le commandement que dans l'invitation.
N'ayant pas besoin de plus d'incitation, Emma s'approcha de la porte, mimant l'action de son adjointe, et se mit à écouter attentivement.
Leurs deux mâchoires s'ouvrirent en grand à l'unisson.
Nom de Dieu...
"Oh mon Dieu... ohh... putain... oh merde..."
"Attends... je... comment je dois..."
"Aïe !"
"Désolé... désolé... désolé...! Mince mon vieux, je suis désolé !"
"Putain de bordel de merde... qu'est-ce que tu fous, Bout-de-bois ?!"
"Je suis désolé..."
"Retire-la !"
"Tu-tu es sûr ?"
"Est-ce que j'ai l'air de déconner, putain ?!"
"Merde... euh... d'accord..."
"Aïe !"
"Désolé !"
"Arrête de la remuer !"
"C'est... c'est coincé..."
"Arrête de faire mumuse et retire-la !"
"Mais... ça risque d'être douloureux..."
"Ça fait déjà un mal de chien, putain !"
"Mais..."
"Porte tes couilles et retire-la, bordel !"
"O-ok... d'accord... ok... t'es prêt ?"
"Ou-ouais..."
"C'est parti..."
"Vas-y... vas-y..."
"Prends une grande inspiration..."
"Attends ! Attends... une minute..."
"Ça va... ?"
"Putain..."
"Tu veux que j'y retourne..."
"Mon... cul... putain de... mal de chien..."
Il y avait des limites à la quantité d'allusions et de gémissements bruyants que son esprit mal tourné pouvait intégrer avant que son imagination productive ne la choque à vie. La réalité ne serait sûrement pas aussi déplaisante que son imagination (en tout cas, elle l'espérait). La curiosité est un vilain défaut ; avec un peu de chance, ça ne se retournera pas contre elle. Ainsi, malgré sa réticence initiale, Emma se redressa, tourna la poignée et ouvrit la porte avec suffisamment de force pour faire sursauter les deux hommes dans la pièce.
La scène qui les accueillit, Ruby et elle, fut à vrai dire la plus étrange et hilarante dont Emma ait été témoin (et elle en avait vues des choses).
C'était assez proche de ce qu'elle avait imaginé, en réalité.
Leroy était penché au-dessus de son bureau, avec son pantalon - entaillé et lacéré - et son caleçon descendus jusqu'aux chevilles (slip blanc cassé, nota Emma avec un léger amusement - elle l'aurait plutôt imaginé du genre boxer). Un August rouge pivoine se tenait derrière lui, couvrant sa bouche grande ouverte d'une main et tenant quelque chose de long et pointu dans l'autre. Les deux hommes semblaient à divers degrés de douleur - bien que la nature de l'inconfort de Leroy était clairement plus physique. August avait simplement l'air de vouloir disparaître sous terre.
Emma faisait tout ce qui était en son pouvoir - en dehors de s'arracher les yeux - pour détourner le regard.
Toujours aussi décomplexée, Ruby se mit à rire - ce qui, bien qu'embarrassant pour les deux hommes, brisa avec efficacité le silence qui s'était installé dans la pièce depuis leur entrée.
Reprenant ses esprits, Emma relâcha le souffle qu'elle avait inconsciemment retenu. Sérieusement... on ne voit ça qu'à Storybrooke. Le Shérif se pinça l'arrête du nez et lança un regard méfiant à ses adjoints. "Est-ce que j'ose demander ?"
"Ce n'est pas ce que tu crois, je te jure." August leva les mains en l'air, et ce faisant, relâcha négligemment le long bout de bois qu'il tenait auparavant dans sa main droite. Au grand étonnement d'Emma et Ruby, au lieu de tomber au sol, le bâton resta en place. Et ondula.
Leroy prit une rapide inspiration les dents serrées.
Emma resta bouche-bée - tout comme Ruby.
Certes, ils avaient toujours plaisanté au sujet du vieux grincheux ayant un balai dans le cul, mais c'était tout simplement ridicule. "Est-ce que... bon sang... est-ce que c'est ce à quoi je pense ?" Bredouilla Emma, restant la bouche grande ouverte devant l'objet planté en plein dans la fesse gauche de Leroy.
"Ne dis rien, sœurette." Grogna le nain tout en tressaillant de douleur.
"Sérieux ? Une flèche dans le cul ?" Dit tout de même Ruby, sans scrupule. "Petit coquin."
Emma se mordit l'intérieur de la joue.
"C'est cool de se sacrifier pour l'équipe." Murmura la brune, imperturbable.
Leroy lança un regard assassin à la jeune femme.
Prenant un moment pour se ressaisir, Emma soupira profondément et se massa les tempes. Situation improbable ou pas, ils étaient tous agents de police. Il était peut-être temps de montrer l'exemple et d'agir en tant que tel. Elle était le Shérif, le chef du service ; c'était son job d'aller jusqu'au fond des choses - sans jeu de mot.
"Ok, qu'est-ce qu'il s'est passé ?" Demanda Emma de sa voix la plus autoritaire, redressant les épaules et regardant les deux hommes tour à tour avec intérêt.
Au lieu de répondre à sa demande, Leroy gémit et laissa sa tête tomber contre le bureau, cachant son visage entre ses mains - que ce soit de douleur, d'embarras, ou des deux ; Emma n'en savait rien.
Comprenant qu'elle ne retirerait rien du nain préféré de sa mère, Emma tourna son attention vers August. "Parle," ordonna-t-elle sans ménagement, ne laissant pas de place au débat. "Que s'est-il passé ?"
August gratta sa joue mal rasée, hésitant. En le regardant peser le pour et le contre, Emma en déduisit qu'elle venait probablement de lui demander de briser un genre de 'code' entre hommes, mais honnêtement, elle s'en foutait. Elle avait un service à gérer, et devait s'occuper de son adjoint blessé littéralement aux fesses.
"Adjoint Booth," dit Emma les dents serrées, ses yeux verts rétrécis en deux fentes. "Je pense vous avoir posé une question."
"Oui, Shérif," soupira August, se redressant par réflexe. Avec un regard désolé vers son collègue penché en avant, August expliqua la situation à contrecœur. "Rufio et les Garçons Perdus ont recouvert le couvent de papier toilette cet après-midi," commença-t-il sur un ton solennel. "Bleue a appelé pour signaler l'incident-"
"Le couvent ?" Coupa Ruby en levant un sourcil interrogateur. "C'était mon secteur de patrouille. Pourquoi je n'ai pas été mise au courant ?"
"Je... euh... hm..." Bafouilla August, ses yeux se dirigeant rapidement vers Leroy pour se reposer sur Ruby - tentant clairement de couvrir l'homme blessé.
"Bon d'accord, fais chier. Pour être honnête, je ne lui ai pas dit non plus." Grogna Leroy, s'exprimant enfin pour prendre la défense d'August - chose qui arrivait rarement. "J'y suis allé seul."
"Et pourquoi ça ? Ce n'était pas ton job, tu étais assigné au standard." Emma leva un sourcil, totalement indifférente.
"Nova," soupira August, expliquant la situation en un seul mot - au grand dam de Leroy. D'après le sentiment de trahison qui apparut dans les yeux de Grincheux, Emma se dit que celui-ci ne prendrait plus la défense d'August de sitôt.
"Nova, Nova, Nova." Scanda Ruby dans un soupir fatigué, levant les yeux au ciel d'exaspération. "Pourquoi ça ne me surprend même pas ?" Demanda-t-elle tout en se dirigeant vers l'armoire à fournitures, marmonnant au sujet d'une trousse de premier secours.
Le Shérif, toute aussi frustrée, était d'accord avec son amie.
C'était toujours la même histoire avec Leroy. Ce n'était pas difficile de faire le lien dès que les nonnes entraient dans l'équation. Emma pouvait elle aussi se montrer imprudente, certes, mais Leroy s'avérait réellement insouciant et borné quand cela impliquait Nova. Il n'y avait vraiment pas plus dévoué qu'un nain amoureux. C'était mignon, mais ça devenait compliqué à gérer.
Emma se passa une main dans les cheveux et envoya un regard désapprobateur à l'adjoint blessé. "Bon, Grincheux, je vais tenter de reconstituer les évènements. Arrête-moi si je me trompe, ok ?" Commença-t-elle, s'appuyant nonchalamment contre l'une des armoires de rangement, les bras croisés. "Voyons voir... Rufio et sa bande de délinquants juvéniles ont décidé de faire une farce aux nonnes dans l'après-midi. C'est pas la première fois - et Ruby ou August auraient pu gérer sans problème : auditionner les témoins, écrire un rapport, faire la leçon aux garçons, point. Mais au lieu d'envoyer un collègue pour répondre à l'appel de Bleue - comme c'est le protocole - tu as décidé d'abandonner ton poste au dispatch et d'aller toi-même au couvent. Pour être le héro de Nova ou un truc du genre ?"
Emma avait touché un point sensible. Leroy tourna vivement la tête, la couleur rouge de son visage tournant au pourpre foncé.
"Alors, explique-moi," continua Emma sévèrement, "comment t'as fait pour recevoir une flèche dans le cul lors d'une intervention pour une simple farce ?"
"Il, euh," commença August, mais fut interrompu par le grognement de Leroy.
"D'accord, ok, t'as gagné, putain. J'ai voulu impressionner Nova en coursant ces couillons," reconnu Leroy d'une voix bourrue, serrant les dents pour inspirer douloureusement. "Les sales gosses ont coupé à travers bois. J'ai failli choper Rufio mais le petit con s'en est sorti parce que j'ai marché sur l'un de ces foutus pièges à lapins que cet abruti de Bill Taka laisse trainer. Tu devines la suite, sœurette."
Effectivement, elle devinait la suite. Emma jeta un œil à la flèche et grimaça.
"C'est bon, t'es satisfaite ? Quelqu'un peut retirer cette putain de flèche maintenant ?"
"Ruby ?" Appela Emma par dessus son épaule. "T'as trouvé la trousse de soins ?"
"Je cherche !" Répondit une voix depuis l'intérieur du placard, suivit par le son d'objets tombant des étagères. Évidemment, quelques gros mots assez originaux suivirent également.
Le boucan fit grimacer Emma. Elle lâcha un nouveau soupir et réprima un grognement. "Et toi," dit-elle en inclinant le menton vers August, "comment t'es-tu retrouvé au milieu de tout ça ?"
"Je revenais au poste quand je l'ai trouvé en train de boiter sur le bord de la route." Répondit August, de plus en plus gêné.
"Tu es sorti de la forêt tout seul ?" Emma se tourna vers Leroy. "Pourquoi tu n'as pas demandé d'aide par radio une fois blessé ?"
"J'avais laissé ma radio ici."
"Tu aurais pu utiliser ton téléphone."
"Je l'ai perdu dans les bois," marmonna Leroy en se renfrognant encore plus.
"J'y crois pas..." Emma leva les yeux au ciel avec une envie irrésistible d'envoyer une claque à l'arrière de la tête de Leroy.
"Vas-y doucement, Em'," intervint August pour tenter d'apaiser le Shérif. "Il a peut-être été impulsif, mais ça partait d'une bonne intention, et-"
"Il a une flèche plantée dans le cul !" L'interrompit Emma en élevant la voix. "Il a abandonné son poste ; il n'a informé ni Ruby ni toi de la situation. En se précipitant pour jouer au héros, il a laissé sa radio et perdu son téléphone. Il aurait pu mourir dans les bois ! N'essaye pas de le défendre, August, pas cette fois."
August ferma son clapet et s'affaissa contre son bureau, résigné.
"C'était stupide, Leroy," dit-elle en se tournant vers le nain. "Et si tu avais été touché à la tête ?"
"Merci de t'inquiéter, mais bordel, descends de tes grands chevaux." Rétorqua Leroy sur un ton venimeux, les dents serrées. "T'étais pas mieux quand le spectre a essayé de tuer bidule-chouette ! C'est peut-être le moment le plus humiliant de ma vie, mais au moins je m'en sors avec une simple flèche dans les fesses. Toi, t'as failli mourir."
Emma se raidit instantanément, sentant l'indignation bouillonner dans sa poitrine. "Ne t'avise pas de comparer ce que j'ai fait pour sauver la vie de la mère de mon fils avec ta tentative malencontreuse d'impressionner une nonne, Casanova. C'est totalement différent."
Leroy pouffa. "Pas du tout."
"Si."
"Ça n'en a pas l'air, sœurette, mais si tu réfléchis bien, c'est exactement la même chose."
"Ouais, c'est ça." Emma échappa un rire moqueur. "Pour commencer, je ne suis pas folle amoureuse de Regina-"
Leroy renâcla bruyamment.
August se mordit la lèvre inférieure et détourna le regard.
Emma rougit considérablement et serra les lèvres. Ils auraient pu lui rire au nez que ça aurait eut le même effet.
Un silence gêné emplit la pièce.
"Em!" Appela Ruby depuis le placard, interrompant le moment de tension. "On a plus d'antiseptique !"
Fait chier. Emma passa une main lasse sur son visage tout rouge. Elle avait eut l'intention de faire l'inventaire la semaine précédente, mais un certain suceur d'âme avait entravé ses plans. Expirant profondément, elle se tourna vers son adjoint blessé. "Leroy, va à l'hôpital."
"Plutôt mourir." Grommela Leroy dont le visage s'empourpra d'indignation.
"Il vaut mieux mourir de honte que mourir d'une infection." Emma leva un sourcil, ne laissant pas de place au débat. Elle inclina la tête vers la porte. "Va consulter. August ira avec toi. Je vais les appeler et dire à Whale de te faire entrer par derrière-" Ruby ricana depuis l'intérieur du placard ; Emma se mordit la langue une seconde. "- et de s'occuper de tes fesses dans une chambre privée."
"Écoute-"
Emma stoppa les protestations de l'homme avec un regard sans équivoque. "Je suis le Shérif, tu es mon adjoint. Ce n'est pas une demande Leroy, c'est un ordre."
"Mais..."
"Tu n'as plus ton téléphone mais j'ai le mien ici," dit-elle en sortant l'objet de son jeans. "Si tu ne veux pas qu'August vienne avec toi à l'hôpital, je peux appeler Nova et lui demander de t'accompagner."
"Non !" Cria Leroy avec horreur, la panique se lisant dans ses yeux. "Tu ne peux pas faire ça !"
"Oh si, je peux. Regarde," le défia Emma, faisant défiler sa liste de contacts jusqu'à atterrir sur le nom de Nova. Elle montra l'écran à un Leroy blême.
"J'veux pas qu'elle me voit dans cet état..." Murmura-t-il faiblement, la suppliant presque.
"Nous non plus, on ne voulait pas voir." Ironisa Emma. "Mais on y est quand même. Alors, est-ce que j'appelle ta petite-amie ?"
Son petit chantage fonctionna à merveille. Un peu trop, d'ailleurs.
Même avec une flèche planté dans l'arrière-train, Leroy se redressa et claudiqua en direction de la porte, sans prendre la peine de remonter ses vêtements déchirés. Ce fut si rapide qu'Emma et August eurent à peine le temps de lever leurs regards au plafond pour s'éviter le traumatisme de voir l'attirail de Leroy au grand jour. Emma ne ferait plus l'erreur de juger un livre à sa couverture - ou plus précisément, un nain à sa taille - ou pointure. Il s'avérait que si Grincheux était en colère, mini-Grincheux l'était aussi. À croire que la douleur pouvait être un stimulant pour certaines personnes, et certains nains.
"August ?" Appela Emma avant que l'homme ne puisse suivre Leroy qui se dandinait hors du commissariat.
"Oui, chef ?"
"Tiens." La blonde attrapa le casque de moto d'August posé sur le meuble de rangement et lui lança. "Qu'il se couvre avec."
"Mais..."
"Non, pas de 'mais' - j'en ai eu assez pour la journée, alors exécution."
Les épaules de son adjoint s'affaissèrent, comme si Emma venait de lui ordonner de jeter son précieux casque dans un brasier.
"Allez, Booth, esprit d'équipe. J'ai vraiment pas envie de devoir arrêter Leroy pour attentat à la pudeur et trainer ses fesses à l'air ici." Emma s'écroula sur la chaise de Ruby, soudainement épuisée. "Vas-y avant qu'il ne traumatise quelqu'un à vie."
August hocha la tête sans conviction en lâchant un long soupir, et avec un regard tourmenté vers son casque, courut après un Leroy gémissant.
"Qu'est-ce que j'ai raté ?" Demanda Ruby une seconde plus tard, émergeant enfin du placard en retirant quelques toiles d'araignées collées à son chemisier moulant.
"Un sacré morceau de nain." Répondit simplement Emma.
"Décent ?"
"Indécent."
"Je parlais de la taille."
"Je sais."
Ruby eut un sourire en coin, tirant ses propres conclusions. "À part quelques bandages, la trousse de secours contient que dalle. Je passerai à la pharmacie pour la compléter avant de rentrer. Tu as besoin de quelque chose ?"
"Une aspirine." Marmonna Emma, se massant les tempes palpitantes.
"Noté. Autre chose ?"
"Prends quelques bouteilles de décap' cervelle, s'il-te-plait. J'en aurai sûrement besoin après la fin de mon service."
Ruby leva un sourcil. "Du décap' cervelle ? Je pense pas que Tom en ait..."
"Si, dans l'allée cinq." Soupira Emma. Elle se pencha sur le bureau pour prendre le téléphone afin d'avertir Dr. Whale. "On appelle ça de l'alcool."
L'horloge numérique sur le tableau de bord affichait 23:14.
Cela faisait un moment qu'elle fixait les chiffres lumineux, comptant les minutes tout en sirotant un café de chez Granny's. À minuit exactement, Emma quitterait l'emplacement où elle était garée - près d'une maison abandonnée dans une rue calme - et patrouillerait dans la ville pendant une heure. Ensuite, elle se mettrait en quête d'une autre place discrète pour sa voiture de patrouille et y resterait jusqu'à ce qu'une autre soixantaine de minutes soit passée. Comme dans un cycle sans fin, elle repartirait et recommencerait une fois de plus à patrouiller dans les rues endormies de Storybrooke. Cette routine de stationnement et de patrouille continuerait jusqu'à cinq heures du matin, fin de son service. Il était nécessaire de varier et ne pas privilégier d'endroits de stationnement lors de ses services de nuit. Cela lui permettait de ne pas s'ennuyer, et avec un peu de chance, empêchait les scélérats de prévoir où elle se trouvait.
Ainsi, elle se trouvait là, installée confortablement dans ce que Henry avait affectueusement appelé sa "Swan-mobile" - remerciant son étoile pour ne pas avoir à patrouiller dans sa coccinelle jaune brinquebalante. C'était la première semaine de novembre et il faisait bien trop froid pour se geler les fesses dans une voiture sans chauffage fonctionnel. Regina était peut-être un Maire mesquin mais elle n'avait pas réduit les dépenses en donnant à Graham un véhicule de patrouille avec siège chauffant. Qu'on ne se méprenne pas, Emma appréciait la souplesse avec laquelle Mary-Margaret dirigeait la Mairie - mais les deux "nouvelles" voitures de police que son avare de mère avait octroyé à ses adjoints étaient de véritables pièges mortels ambulants. Emma se sentait plus en sécurité dans sa coccinelle bien-aimée que dans l'une de ces atrocités de seconde main - et ça en disait long.
Elle avala ce qu'il restait de café dans une longue gorgée et lança négligemment le gobelet vide sur le siège passager. Elle le jetterait plus tard - si elle s'en rappelait. Une autre chanson de Noël passa à la radio et Emma retint un soupir éprouvé. Il restait encore quelques semaines avant Thanksgiving et Halloween venait de passer (elle s'était déguisée en momie - non pas qu'elle ait eu le choix ; elle se trouvait enveloppée de bandages à l'hôpital à ce moment-là) ; mais la personne qui gérait la radio de la ville semblait déterminée à diffuser l'esprit des fêtes un mois en avance.
N'étant pas d'humeur à écouter une autre jeune star en devenir à massacrer "Santa Baby", Emma coupa la radio et le silence tomba dans la voiture. Profitant de ce moment de calme, elle s'enfonça dans son siège et chercha la position la plus confortable possible qui ne la ferait pas somnoler. Le Shérif eut à peine une minute entière de paix quand son téléphone posé sur le tableau de bord se mit à sonner.
Le Shérif prit connaissance de l'appelant et soupira. La femme aurait dû être couchée depuis longtemps ; Emma était surprise - et même intriguée - qu'elle appelle. "Je vous manque déjà ?" Taquina-t-elle directement en décrochant.
"Ne vous flattez pas, Mademoiselle Swan." Répondit Regina depuis l'autre bout de la ligne, le ton aussi froid que d'habitude.
"Il est tard, Regina, il y a un problème ?"
"Évidemment qu'il y a un problème."
Emma se redressa avec attention. "Qu'est-ce qu'il y a ?"
"Comme d'habitude. Vous avez créé le problème."
Emma leva les yeux au ciel, permettant à son corps de se détendre. "D'accord, qu'est-ce que j'ai encore fait ?"
"Vous avez acheté le mauvais beurre." Se plaignit Regina sur un ton si venimeux que l'on croirait qu'elle venait d'attraper Emma en train d'uriner sur la tombe de son père.
La blonde lâcha un long bâillement bruyant, habituée aux réactions excessives de Regina. "Pourquoi, il y a un autre type de beurre ?" Demanda-t-elle avec un bruit de bouche endormi.
"Oui. Le non-salé. Celui sur ma liste. Celui dont j'avais besoin pour préparer une tarte aux pommes demain matin - la tarte que Henry doit amener à l'école."
"Oh. D'accord."
"D'accord ?" Répéta Regina, incrédule. "C'est tout ce que vous avez à dire sur votre incompétence, Mademoiselle Swan ? D'accord ?"
"Ok, je suis désolée. C'était une erreur involontaire." S'excusa sincèrement Emma. Mais évidemment, elle sabota sa tentative d'apaiser la colère de la brune en poursuivant avec : "N'en faites pas tout un plat, Regina. Personne ne fera la différence de toute façon."
"Je fais la différence." Siffla Regina. "C'est plus salé."
"J'espère bien, vu que c'est du beurre salé." Ricana la petite maline qui vivait à l'intérieur d'Emma.
Regina grogna - et avant qu'Emma ne puisse ajouter une autre remarque pleine d'esprit, la ligne se coupa. Furieuse, Regina lui avait raccrochée au nez.
Zut.
Emma expira profondément et ferma les yeux. Après quelques secondes, elle cliqua sur la numérotation rapide et rappela le téléphone de Regina. "D'accord," dit-elle les dents serrées dès que Regina eut décroché. "Je passerai à l'épicerie avant que ça ferme."
"Il est vingt-trois heures passées, Mademoiselle Swan. C'est déjà fermé."
"Alors j'attendrai sept heures du matin que ça ouvre et j'en achèterai avant de rentrer."
"Votre service se termine à cinq heures."
"Je sais."
"Cela implique deux heures à ne rien faire, Shérif."
"Je peux dormir dans la voiture."
Regina eut un rire moqueur. "Un autre parfait exemple de la stupidité des Charmant. Pourquoi vous soumettre à une telle indignité alors que vous avez un lit parfaitement décent dans votre cagibi ? Le magasin est à cinq minutes de la maison, Shérif. Je sais que c'est plus fort que vous, Mademoiselle Swan, mais cessez de jouer l'idiote et mettez tout simplement votre réveil à sept heures."
"J'aimerais bien, mais je ne peux pas." Marmonna Emma, retenant un bâillement. "Mettez-moi au lit et je n'en sors plus."
"..."
Emma retint un gémissement. "Pour votre information, c'était bien plus approprié et totalement dépourvu de sous-entendu dans ma tête."
"Je n'en doute pas." Répondit Regina d'un ton sec ; mais bizarrement, Emma crut percevoir un léger tremblement dans la voix veloutée de la femme. Il devait faire froid à la maison, se dit Emma. Après quelques secondes, Regina lâcha un soupir audible. "Je suppose que si quelqu'un est habitué à ne rien faire et dormir dans des véhicules étroits, c'est bien vous."
"Merci, je crois."
"Pour votre information, ce n'était pas un compliment."
"Évidemment. Je vous suis tout de même reconnaissante pour la clarification, Votre Majesté."
"C'est noté, Princesse."
Emma leva les yeux au ciel et s'autorisa paisiblement un sourire résigné.
"Allez-vous réellement attendre deux heures dans votre immonde petite voiture de patrouille, Shérif ?"
"J'ai merdé." Dit Emma en haussant les épaules, traçant des motifs aléatoires sur le volant en acier. "Je peux attendre le temps qu'il faut pour rattraper la situation."
"Ah, oui, on en revient au Chevalier Blanc," ironisa Regina.
"Non," murmura Emma, souriant malgré elle, "on en revient à l'imbécile."
"..."
"Hé, euh... en parlant d'imbécile..." Emma remua sur son siège, se grattant le cou, mal à l'aise. "Je, euh... je n'ai pas eu l'occasion de m'excuser pour vous avoir insultée de chienne l'autre jour. C'était une blague - bon c'est vrai, elle n'était pas drôle du tout. Mais, euh, je suis désolée en tout cas."
Regina et son côté malfaisant la laissèrent mariner en silence pendant une longue minute pesante avant de marmonner un discret : "Excuses acceptées."
Emma sourit en coin, respirant de nouveau. "Merci," murmura-t-elle, "et si ça peut vous rassurer, s'il y a une chienne dans votre maison, c'est moi. Je crois que toute la ville - y compris mes adjoints, apparemment - pense que je suis votre petit chien, à vous et Henry."
Regina, probablement dans un moment de folie, gloussa sans malice ; et Emma, malgré la situation, l'accompagna dans son rire.
"C'est dingue, je sais." Emma se passa une main dans les cheveux, gardant son sourire. "J'imagine que si je dois être un chien, je veux bien être un Golden Retriever - loyale, gentille, fiable, amicale, et avec de beaux poils."
La brune renâcla bruyamment. "Ne vous leurrez pas, Mademoiselle Swan. Vous êtes un chihuahua. Bruyant, jappeur, agaçant, et plutôt drôle à regarder." Rétorqua Regina sans vergogne.
"D'accord," dit Emma en levant les yeux au ciel pour la énième fois. "Et vous alors ? Si vous étiez un chien, ce serait quelle espèce ?"
"Je ne suis pas un chien, Mademoiselle Swan. Je pensais que nous nous étions mises d'accord ?"
"Faites-moi plaisir," insista Emma.
"S'il faut vraiment que je choisisse," commença Regina d'une voix lasse et condescendante, "un Dobermann conviendrait. Intelligent, fort, royal."
"Vraiment ? Un Doberman ?" Emma plissa le nez. "Je ne crois pas. À mes yeux, Regina, vous serez toujours un Pit-bull."
"Un Pit-bull ?"
"Ouais."
"Hostile, effrayant, dangereux?" Exhala Regina avec désolation ; et aux oreilles d'Emma, la résignation muette dans sa voix avait quelque chose de presque tragique.
"Oui, on peut dire ça." Emma émit un petit rire. "Mais je pensais plus à quelque chose du style, j'sais pas... incomprise." Dit-elle en abaissant la voix à un chuchotement.
La ligne devient totalement silencieuse.
Emma ferma la bouche, n'osant plus parler. Zut. Pendant un moment, elles avaient semblé réussir à plaisanter gentiment au lieu de se critiquer avec mépris. Est-ce qu'elle venait de casser l'ambiance ? Devrait-elle clarifier le fait qu'elle aimait les Pit-bull ? Que pendant son séjour de deux ans dans l'une des nombreuses maisons d'accueil, elle s'était attachée à l'un d'eux ? Moe, le chien de garde, était craint par le voisinage - certains pensaient même qu'il aurait dû être euthanasié - mais la jeune Emma n'avait pas compris pourquoi. Il l'avait plus protégée que les personnes supposées prendre soin d'elle dans cette maison. Elle l'avait adoré aussi intensément qu'il avait semblé l'aimer. Les Pit-bull portaient le fardeau d'une malheureuse réputation de violence et d'agression ; mais ils étaient aussi capables de bien plus - amour, loyauté, bravoure, fidélité. Emma l'avait personnellement vécu. Alors, devrait-elle l'expliquer à l'autre femme ? Regina serait-elle en mesure de comprendre l'idée ? Ou est-ce qu'Emma se ridiculiserait ?
Celle-ci soupira, aussi perdue, impuissante et désemparée que d'habitude. En fin de compte, elle choisit la voie de la prudence et de la lâcheté et opta pour se mordre la langue.
La pause éloquente devint un long silence, et pendant un moment, Emma écouta simplement Regina respirer. Ce n'était pas complètement gênant, mais ce n'était pas confortable non plus.
Emma ferma les yeux et déglutit difficilement. Bon, d'accord, tant pis pour la prudence. C'était un concept totalement surfait de toute façon. Et tant pis si elle lui riait au nez. Elle avait l'habitude. Décidée, Emma s'éclaircit la voix, prit une grande inspiration, et se mit à parler. "Hé, euh, je, euh, c'était pas méchant, vous savez. En fait, euh, j'aime bien les P-"
"Mademoiselle Swan ?" Finit par dire la brune, interrompant son bafouillage. Emma lui en était reconnaissante - quoiqu'un peu déçue.
"Ou-oui ?"
"Je suppose que du beurre salé fera l'affaire," déclara Regina calmement, comme si son esprit était à des années lumières. "Ce serait dommage de le gâcher juste parce que vous êtes trop arriérée pour suivre une simple liste de course."
"Vous êtes sûre ? Ça ne me dérange vraiment pas d'attendre dans la voiture..."
"J'en suis sûre..." Murmura Regina d'une voix impénétrable. "Mais reprenez la basse besogne que vous pensez être du vrai travail de Police avant que je ne change d'avis..."
Emma savait reconnaître les changements de sujet. Elle le faisait si souvent elle-même qu'elle en avait presque fait un art. Ainsi, étant le Chevalier Blanc, Emma fit ce qu'il y avait à faire en tant que tel : laisser couler. "Allez vous coucher, Regina. J'ai l'impression que votre royale malveillance a besoin de repos."
"En effet, princesse oreiller," rétorqua l'autre femme, mais la blonde ne manqua pas de déceler le soulagement derrière les mots de Regina.
Et avant qu'Emma ne puisse lui dire au-revoir, la tonalité de la ligne se fit entendre.
"Sympa," soupira-t-elle, souriant intérieurement.
.
.
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Avant qu'Emma ne puisse complètement se détendre dans son siège, le grondement d'un puissant moteur se fit entendre dans la nuit - perturbant la tranquillité du quartier endormi. À l'autre bout du pâté de maison, la source de tout ce boucan se gara en bordure de trottoir, loin du lampadaire clignotant - dissimulé dans l'obscurité. Animée d'un soudain pressentiment, Emma se pencha sur le volant et plissa les yeux, tentant de distinguer la forme assise sur la moto. Depuis son emplacement, Emma pouvait simplement voir la silhouette d'un homme, immobile et tout juste visible. Il coupa le moteur de sa moto ; mais au lieu d'en descendre, resta planté sur son siège. Le mystérieux motard semblait la fixer à son tour. Un frisson parcourut la colonne vertébrale de la blonde. Son téléphone se mit à sonner après quelques secondes, sortant le Shérif de sa fixation sur l'étranger et lui faisant une peur bleue au passage. Le cœur battant dans la poitrine, Emma prit tout de même l'appel. "Euh, je peux vous rappeler, Regina ? Motard louche pas loin."
"Louche ?" Répondit une voix grave et rauque. "Aïe. Tu m'offenses, Shérif."
Non, à moins d'avoir soudainement changé de genre, ce n'était pas du tout Regina.
Emma éloigna rapidement le téléphone de son oreille et jeta un regard déconcerté à l'écran.
Le nom de Leroy s'affichait.
Le sang d'Emma se glaça.
Impossible. Son adjoint dormait à poings fermés chez lui - grâce à un puissant cocktail d'épuisement, d'embarras et d'antidouleurs. De plus, il avait perdu son mobile dans les bois - à leur connaissance.
"Qui est à l'appareil ?" Questionna Emma sévèrement tout en fixant l'homme immobile assis sur sa moto. Elle connaissait déjà la réponse au fond d'elle, et posa instinctivement la main sur son arme à feu.
"Je pense que tu sais très bien qui c'est." La nargua l'interlocuteur sur un ton mystérieux. "Après tout, j'ai entendu dire que tu me cherchais, que tu suivais mes déplacements, c'en est presque du harcèlement. Tu vois, ça, c'est louche."
"Toi." Cracha Emma avec du venin dans la voix.
"Bonsoir, Shérif Swan." Imperturbable face à son agressivité, le salut d'Argos semblait à la fois sinistre et menaçant à sa façon faussement calme de le dire. "Je crois qu'il est grandement temps pour notre petit rendez-vous. J'espère que tu portes quelque chose d'élégant..."
Emma dégaina son pistolet et le posa sur sa cuisse.
"Et j'espère que t'as apporté des fleurs," roucoula Emma avec un sourire menaçant. "Si tu t'approches ou tentes quoique ce soit, pervers, je m'engage à les déposer sur ta tombe."
"Ooh, susceptible." Se moqua Argos. "Détends-toi, Shérif. On va juste avoir un charmant tête à tête, c'est tout."
"Ah oui ? Alors pourquoi ne pas l'avoir dans un lieu plus confortable ? Je connais un endroit qui a un lit avec ton nom dessus..."
"Je n'irai pas au poste avec toi," chantonna Argos d'une voix rauque, semblant plutôt sûr de lui, "et tu n'iras nulle part."
Emma serra le téléphone jusqu'à ce que ses phalanges blanchissent. "Qu'est-ce que tu veux dire par là ?"
"Pour un flic en patrouille, t'es pas très observatrice, hein ? Je me suis faufilé pour crever tes pneus arrières pendant que t'étais occupée à flirter avec ta petite-amie."
"Ce n'est pas ma petite-amie." Le reprit rapidement Emma en grognant.
Argos proféra un 'hum' amusé. "C'est intéressant que tu te concentres sur ça plutôt que, tu vois, sur les pneus crevés. Priorités, Shérif - t'as pas l'air d'en avoir." La réprimanda-t-il malicieusement. "Ou t'en as. Mais pas dans l'ordre que tu crois avoir dans tes illusions."
"Ferme ta gueule." Répliqua une Emma toute rouge, un grognement féroce résonnant au fond de la gorge.
"Viens me la fermer."
"C'est un défi ?" La blonde leva un sourcil.
"C'est une invitation." La voix d'Argos prit un timbre encore plus sordide. "J'ai prévu quelque chose de spécial pour notre première rencontre face-à-masque. L'heure tourne, Shérif Swan. Peut-on commencer la soirée ?"
Emma serra les mâchoires. Ok, il était temps de mettre une muselière à ce maudit chien et de l'enfermer dans une putain de cage.
"Juste par curiosité, qu'est-ce que tu portes comme sous-vêtement ?"
Eeeeet... probablement le castrer aussi.
"Putain de pervers."
La nuit allait être sacrément longue.
