Un « what if » qui me démangeait depuis trop longtemps…

Avertissement : mutilation de cadavre...

0o.

La bonne ville d'Âtreval était en liesse. L'affaire du jour donnerait de quoi parler dans les chaumières pendant bien des années !

Un orc !

Un orc avait été vu, traqué et, grâce soit rendue à la Lumière, abattu ! Et, chose plus incroyable, ce n'était pas la garde, et encore moins un chevalier en armure qui en était venu à bout, mais une poignée de chasseurs et de paysans, les plus simple gens d'Âtreval.

C'est la cadette des bûcherons qui avait surpris l'horrible monstre en train de s'abreuver à une fontaine en altitude où elle s'apprêtait elle-même à aller se rafraîchir. La malheureuse enfant avait pris ses jambes à son cou et avait dévalé la montagne jusqu'à la scierie où elle était entrée en trombe en hurlant :

« Un orc ! Un orc! On nous attaque ! »

Les adultes s'étaient d'abord gentiment moqués d'elle, lui expliquant qu'elle avait dû se laisser impressionner par quelque autre animal, comme cela arrive facilement aux gens de son âge et de son sexe, mais la description qu'elle fit de la créature démoniaque était si précise que ceux qui avaient connu la guerre se laissèrent convaincre et excitèrent les autres à prendre les armes.

Ils furent onze à partir, sept hommes et quatre femmes, armés de piques, de haches et d'arcs, à suivre leur courageuse éclaireuse jusqu'à la terrible bête. Ils la surprirent sur un sentier un peu plus à l'Ouest, presque hors des frontières d'Âtreval. Elle avait repris son paquetage et semblait sur le point de fuir les terres qu'elle avait souillées.

Par quelque magie orque, elle leur avait paru un instant s'adresser à eux dans leur langage, déblatérant de trompeuses paroles d'apaisement, mais ils ne s'étaient pas laissés abuser et, avec courage, ils l'avaient chargée. La créature avait alors jeté son sac au sol. Avant qu'elle ne saisisse sa hache, il avait encore semblé à certains l'entendre dire : « Désolé, humain. »

Le combat avait été rude. Le monstre en avait tué deux et blessé quatre autres, mais il se déplaçait lentement, ralenti qu'il était par une blessure à la cuisse encore récente, et les braves, plus nombreux, finirent par avoir raison de lui.

Ils eurent ensuite toutes les peines du monde à redescendre jusqu'à la ville fortifiée à la fois les morts et les blessés, et, surtout, le cadavre lourd comme un bœuf, sans exagérer, du monstre vaincu. Les morts furent pleurés comme des héros et les blessés soignés avec non moins de considération, et les rues se parèrent de guirlandes et de musiques comme aux plus beaux jours de fête !

Le corps de la bête fut pendu à un gibet de manière à ce que chacun puisse le voir. La nouvelle était descendue jusqu'au plus bas de la vallée et, de toute la seigneurie, on amenait les enfants qui n'avaient jamais vu d'orc pour leur montrer. Sans crainte de représailles, on lui lançait cailloux et pelures de légume et ses défenses avaient été jouées aux dés entre les combattant, ainsi que sa hache et le reste de ses effets - sauf un, bien intrigant, qui avait naturellement été rendu à son propriétaire légitime.

Car on avait trouvé, et cela n'avait pas manqué d'exciter encore une juste haine contre ce voleur - on avait trouvé, attaché au collier qu'il portait autour de son cou, entre quelques griffes d'ours et autres trophées primitifs, une chevalière d'or et d'agate bleue gravée d'armes fort reconnaissables à tous, car il s'agissait de celles du Seigneur des lieux.

- Je l'avais… égarée, un jour que je chassais, avait balbutié le Seigneur Fordring quand la nouvelle lui fut comptée.

Soit que l'aveu public de cette négligence lui ait été une rude humiliation, soit qu'il se sentisse profondément coupable de ne pas avoir trouvé ce monstre lui-même et par là même d'avoir failli à son devoir de protection envers ses sujets le chevalier sembla en tout cas durement affecté par l'affaire.

Il fallait dire qu'il avait récemment interdit à ses gardes de patrouiller sur le versant où l'animal avait été trouvé, au prétexte qu'il était trop escarpé et ne présentait guère d'intérêt. On disait pourtant qu'on le voyait souvent partir y chasser et on supposait qu'il devait se réserver quelque beau gibier qui s'y trouvait. Il ne faisait pas de doute qu'il devait se sentir particulièrement honteux d'avoir pu manquer un orc de si belle taille !

Son épouse paraissait en être presque aussi vexée, car elle était blême et rigide et le repoussa presque quand il la pressa contre son cœur en murmurant à son oreille : « Pardonne-moi, Karandra ! »

Il s'était ensuite retiré dans la chapelle de Mardenholde pour y prier « pour le repos de ceux qui sont tombés aujourd'hui », et il y resta tout le restant du jour, et encore toute la nuit qui avait suivie. Il n'avait même pas désiré voir le corps du monstre et avait laissé à la Dame d'Âtreval le soin de le représenter lors des festivités - tâche dont elle s'était d'ailleurs fort bien acquittée.

Elle avait été généreuse de récompense envers les valeureux vainqueurs et autant de bile amère à l'encontre du monstre défait. Pour tous, elle avait fait mettre en perce deux tonneaux d'un excellent vin de son époux, puis avait fait décrocher le cadavre suspendu et, excitant la foule de paroles d'une juste fureur, elle avait encouragé chacun à le frapper et le pourfendre encore.

La nuit était déjà bien avancée et elle avait depuis longtemps envoyé coucher son fils quand elle avait fini par ordonner qu'on l'émasculasse et, oubliant un instant son rang, c'était laissé emporter à cracher sur ce qui restait de son cadavre en le traitant de voleur, de sorcier et (ce dernier épithète, personne ne l'avait bien compris, mais alors tout le monde était passablement ivre) de putain.

A la fin de la nuit, alors que vassaux et épouse s'étaient allés coucher du sommeil du juste, le Seigneur Fordring, échevelé, les yeux rougis, avait attrapé la première prêtresse levée pour préparer les mâtines et avait exigé d'être confessé séance tenante. Ils étaient restés longtemps enfermés tous deux dans la chapelle, si bien que plus tard dans la journée ses camarades n'avaient pu se retenir de la presser de questions, mais elle était restée loyale envers son Seigneur et son devoir sacré et n'avait rien révélé – ou à peine avait-elle laissé échapper, levant les yeux aux ciel :

« En gage de son affection… Que la Lumière lui pardonne ! »