CHAPITRE 6

" Deux existences détruites "

Blotti dans les bras de Greg, Sherlock avait fermé les yeux. Jamais, depuis si longtemps, il ne s'était senti si bien. Il sentait, peu à peu, la peur se dissiper, remplacée par une sorte d'engourdissement. Ouvrant parfois les yeux, il levait son visage vers Greg qui le regardait avec un sourire rassurant. Et il fermait de nouveau les yeux, soupirant d'aise. Il se sentait bien. Malgré la douleur de son corps martyrisé, il se sentait bien. La voiture semblait flotter autour de lui, s'effaçant peu à peu. Le monde disparaissait. Ah, s'il pouvait disparaître avec lui. Il était tellement, tellement fatigué.

- Maître, murmura-t-il, s'il vous plaît, maître.

Greg serra les dents. Voilà qu'il recommençait, il n'avait plus la force de lutter avec lui. Alors, puisque Sherlock voulait qu'il soit le maître.

- Oui, Sherlock ? répondit-il doucement.

- Je suis si fatigué, maître.

- Tu es un bon garçon, Sherlock. Ferme les yeux. Tu as ma permission de dormir.

- Oui, maître. Merci, maître.

Serrant le jeune homme endormi dans ses bras, Greg a été surpris par la rapidité avec laquelle Sherlock lui avait obéi. Cette attitude soumise ne lui plaisait pas. S'il s'en sortait, il pouvait être à craindre qu'il tombe à nouveau sous l'emprise de quelque sadique. Que faire, alors ? L'enfermer loin du monde et de sa cruauté ? Ce n'était pas une option.

Regardant ce pauvre corps maltraité, le policier sentit soudain la colère bouillonner en lui. Ce salaud ! Il voulait frapper quelque chose, n'importe quoi. Ce monstre, qu'avait-il de " son " détective. Il avait réussi à transformer ce gosse irritant, agaçant, énervant et pourtant si intelligent... génial, en cet être cassé, terrifié. Il se souvenait. Combien de fois, autrefois, avait-il lu dans l'esprit d'hommes de Yard : " Hmm, ce mec est tellement odieux, nous allons lui faire du mal pour nous amuser de le voir tomber en morceaux. " Et bien, ce salaud y avait réussi.

Combien de fois Greg l'avait vu froid et indifférent devant les moqueries et les insultes des imbéciles pour ensuite se réfugier dans les bras de John Watson pour pleurer, se faire consoler. Mais celui serrait maintenant contre lui, lui semblait si vulnérable, si fragile, presque un enfant. Alors, il a commencé à doucement caresser les boucles désordonnées d'un geste protecteur mais il eut soudain un cri horrifié quand il senti quelque chose de gluant, humide et chaud. Il retira sa main. Elle était couverte de sang.

- Oh, merde ! s'exclama-t-il.

- Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda Sally, alertée par la note de panique dans la voix de son supérieur.

- Vite, Sally. Accélérez. Dépêchez-vous... Aurore, ma chérie, donne moi mon portable. Il est dans mon veston.

Il arracha pratiquement le téléphone des mains de la petite fille et composa rapidement le numéro. Le portable sonna trois fois avant qu'une voix ne réponde :

- Saint Batholomew hospital, j'écoute.

- Bonjour. Ici le détective-inspecteur Gregory Lestrade. Nous vous amenons un blessé. Jeune homme d'environ trente ans, une blessure importante à la tête. Veuillez prévenir le service des urgences, nous arrivons dans quelques minutes.

- Très bien, inspecteur. Je transmet le message. Nous vous attendons.

oOoOoOo

Sans doute jamais le sergent Sally Donovan n'avait conduit avec une telle imprudence. Ne tenant aucun compte de la circulation. Grillant tous les feux rouges. Et les piétons ? Et bien, elle faillie en renverser deux ou trois sur son passage.

Et puis... Et puis...

Enfin l'hôpital. Les freins qui hurlent, la voiture qui s'arrête. Les portes qui s'ouvrent. Les brancardiers. Le corps inanimé que l'on sort de la voiture et que l'on dépose sur le brancard. Un homme qui se penche et examine le corps.

- Importante déchirure du cuir chevelue avec possible fracture cranienne, fracture des deux chevilles avec plaies profondes, plusieurs côtes brisées avec risque de perforation du poumon, abdomen douloureux avec suspicion d'hémorragie interne. Rayons X, IRM. En chirurgie, tout de suite... Que s'est-il passé ? Ce garçon n'est-il pas censé être mort depuis un an ?

oOoOoOo

Sally était assise dans la salle d'attente, une tasse de café vide à la main, son autre main posée sur la tête de la petite fille allongée près d'elle, endormie. Devant elle, Greg allait et venait comme un lion en cage, nerveux. En attente de nouvelles.

" Il n'agirait pas autrement s'il s'agissait de son propre fils, " songea la jeune femme. " Je n'aie rien compris, pendant toutes ces années je n'aie rien compris. Il faudra que je parle à David. Nous nous sommes conduits comme des monstres. Il avait raison, Sherlock. Nous ne sommes vraiment que des imbéciles. "

Depuis combien de temps attendaient-ils ? Deux heures, trois heures ? En tous cas, l'heure du déjeuner était plus que largement dépassée, mais cela n'avait pas d'importance.

Sally reporta son attention sur Aurore, regrettant sincèrement ce qu'elle venait de lui faire subir même si cela avait été nécessaire. Une fois de plus, elle se disait que la petite avait vraiment été courageuse. La jeune femme lui avait expliquée qu'elle devait se faire examiner par un médecin et que l'une de ces collègues policier allait la photographier. Que c'était vraiment très important.

Malgré les réticences de Greg disant que c'était trop tôt, la jeune femme l'avait convaincue que la petite avait également subie des sévices, que les traces risquaient de s'effacer et qu'ils fallait rapidement faire des prélèvements. Elle avait donc appeler Scotland Yard pour demander l'assistance de l'une de ses collègues du service médico-légal.

Elle s'appelait Madison Lewis. Douce et gentille, mère de deux petites fille de cinq et huit ans, elle sut tout de suite mettre Aurore en confiance. Elle lui expliqua tout ce qui allait se passer, qu'il y aurait uniquement des femmes avec elle et qu'elle n'avait pas à avoir peur. La petite prit la main Sally, celle de Madison avec plus de réticence et suivit les deux jeunes femmes après avoir jeté un dernier regard à Greg qui lui fit un signe d'encouragement.

Les deux femmes la conduisirent dans une salle d'examen où elles furent accueillies par une gynécologue toute maternelle. Le médecin fit mettre une chemise d'hôpital à la petite fille et l'installa sur la table d'examen.

- Très bien, ma jolie, lui dit-elle. Tu vas t'allonger. Maintenant, tu plie les jambes et tu écarte les cuisses. Voilà, comme ça. C'est parfait.

Le médecin releva le bas de la chemise et dévoila le ventre nu de l'enfant.

- Mon Dieu, la pauvre petite... Nous pouvons constater qu'en effet cette enfant à subie des sévices. Bon ! Je procède à l'examen. Nous constatons la présence de traces de sperme frais sur les cuisses et le bas ventre, la rougeur nettement visible sur la région vulvaire témoigne d'une très récente pénétration. Je vais lui prescrire une pommade antiseptique, elle est très irritée.

Le médecin procéda à un prélèvement qu'elle tendit a la technicienne médico-légal.

- N'aie pas peur, ma mignonne, continua-t-elle d'une voix douce. Je vais maintenant te faire un examen interne. Ce sera un peu désagréable... Bon. Nous constatons maintenant de nombreuses micro-cicatrices sur les parois vaginales mais aucune trace d'infection. Je vais tout de même procéder à un nouveau prélèvement. Nous serons bientôt s'il y a un risque de maladie vénérienne. Le vagin rouge et enflammé témoigne d'agressions sexuelles fréquentes, de même que l'hymen largement ouvert... Très bien, ma mignonne. C'est terminée. Tu as été courageuse.

Le médecin s'éloigna un peu et attira les deux femmes près d'elle.

- Alors ? demanda Sally.

- Et bien, dit le médecin à voix basse, cette petite doit subir des viols répétés depuis plusieurs années déjà. Je dirais au moins quatre ans.

- Quoi ? s'exclama Sally. Mais elle n'a que dix ans !

- C'est ce que j'ai constaté... Mesdames.

Le médecin partie, les deux femmes restèrent un moment silencieuses, n'osant pas regarder la petite fille qui s'était assise sur la table d'examen. Mais il fallait tout de même en terminer, procéder aux photographies.

- Ce sera bientôt fini, dit Madison à la petite fille. Nous allons faire le plus vite possible. Très bien. Tu vas descendre de cette table et enlever ta chemise.

- Vous allez... vous allez me photographier... toute nue ? demanda Aurore en baissant la tête, gênée, honteuse.

- Oui, ma mignonne. Je suis vraiment désolée, mais il le faut.

Au bord des larmes et un noeud dans l'estomac, la petite se déshabilla.

Sally eût du mal à retenir un cri de pitié. La pauvre gosse, elle était si maigre. Squelettique, elle n'avait que la peau sur les os. Puis, tandis que Madison procédait aux photographie, la jeune femme enregistra mentalement chaque détail des sévices que l'enfant avait subie. Sous l'oeil droit et sur la pommette gauche il y avait la présence d'ecchymoses et la lèvre inférieure avait été fendue ; elle avait été battue, avait reçue des coups de poing en plein visage. Mais pas seulement. Son cou, ses poignets et ses chevilles portaient la présence de larges marques encore très visibles ; elle avait été enchaînée. Son dos, depuis les épaules jusqu'aux cuisses, était couvert de dizaines de marques de coups de fouet. Et sur le devant du corps, sur la poitrine, sur le ventre c'étaient... des brûlures, de nombreuses brûlures de cigarettes. Mais là n'était pas le pire.

- Oh, mon Dieu ! Regarde, Madison, regarde donc.

Sur le dos, entre les omoplates, était une marque rougeâtre, un M en relief. La marque du maître. Elle avait été marquée au fer rouge.

Un corps squelette, des traces de chaînes, une marque au fer rouge et des lacérations de coups de fouet. Bon sang, tout ça s'était une image du passé. Sally avait lue " La case de l'Oncle Tom ", avait vue le feuilleton télévisé " Racines ". Elle savait que tout cela était vrai mais que c'étaient des souvenirs des siècles passés. Mais voir ça de jours et à Londres. Non, c'était impossible.

Et pourtant...

oOoOoOo

Sally était assise dans la salle d'attente, une tasse de café à la main, son autre main posée sur la tête de la petite fille allongée près d'elle, endormie. Devant elle, Greg allait et venait comme un lion en cage. En attente de nouvelles.

Mais pas seulement.

La technicienne médico-légale était repartie pour Scotland Yard, au grand soulagement d'Aurore. Sa terrible épreuve était enfin terminée. Elle allait pouvoir retrouver monsieur Greg.

Monsieur Greg ? Quand miss Sally lui raconta tout, il avait piqué une énorme colère puis il l'avait prise dans ses bras, l'avait câlinée et embrassée.

Il est si gentil monsieur Greg, elle si gentille miss Sally pensa-t-elle tandis qu'elle s'endormait.

Et puis...

oOoOoOo

Un médecin s'approche. Ce même médecin qui avait examiné Sherlock quelques heures plus tôt.

- Mr. Lestrade, n'est-ce pas ?

Greg hoche la tête.

- Oui, je vous avait reconnu. Je vous ai souvent vu dans nos locaux avant que... Enfin... Je suis le docteur Trevellyan.

- Comment est-il, docteur ?

- Considérant ce qu'il a vécu... Heureusement, le scanner n'indique aucune lésion-cérébrale. Il n'a qu'une simple déchirure du cuir chevelu, quoique importante. Les deux chevilles sont bien fracturées, il a également trois côtes cassées mais aucune hémorragie interne. Un nombre incalculable d'ecchymoses, de cicatrices et de brûlures. Et compte tenu des viols répétés, nous avons fait les examens nécessaires et les résultats devraient...

- Les quoi ?

- Oui, Mr. Lestrade. Hélas, oui. Un grand nombre de fois, un trop grand nombre de fois.

- Seigneur.

Greg regarda la petite fille endormie puis la jeune femme qui avait tout écouté, tout entendu, horrifiée, la main sur la bouche. Il se tourna à nouveau vers le médecin.

- Et maintenant, où est-il ?

- Nous l'avons installé dans une chambre particulière, en attente de réveil. Une infirmière est près de lui à l'heure où nous parlons ; le seul risque est qu'il tombe en état de choc s'il se réveil en un lieu inconnu. Pour ce qui est de la suite, je pense qu'il aura besoin d'une importante aide psychologique. Par cette situation d'isolement, de séquestration et de grande maltraitance telle qu'elle me l'a été rapportée, il ne sera sans doute pas indemne de quelques légers troubles mentaux... Ah, une dernière chose. Il me semble nécessaire de prévenir sa famille.

- Merci, docteur. Merci pour tout.

Greg regarda le médecin s'éloigner.

- Oh, Dieu merci, s'écria-t-il. Mon Dieu, vous ne nous l'avez pas prit... Tout ira bien, tout ira bien...

Sa voix a commencée à trembler et ses yeux se remplirent de larmes. Il avait froid soudain. C'était trop pour lui. L'émotion, trop d'émotion. Sally se leva et s'approcha de lui. Mettant ses deux mains sur les épaules de son supérieur, elle osa l'embrasser sur les deux joues. Elle non plus n'était pas très loin de craquer.

- Patron... monsieur... Greg, Greg, murmura-t-elle d'une vois tremblante. Tout ira bien, bien sûr que tout ira bien. C'est le freak après tout.

Greg la regarda. Brave Sally. Elle était plus solide que lui. Un roc, la jolie Sally. Que de gratitude il avait pour elle. Et comment la remercier. Il l'enveloppa alors étroitement de ses bras, heureux d'avoir quelqu'un comme elle en ces terribles moments.

- Oui, bien sûr, tout ira bien, dit-il dans un souffle. Et maintenant ?

- Maintenant ? dit-elle. Et bien, il ne nous reste plus qu'à contacter le docteur Watson.

oOoOoOo

John. Prévenir John Watson.

Oui, bien sûr qu'il fallait contacter le docteur Watson. Mais comment dire à quelqu'un que son amant, que l'amour de sa vie qu'il croyait mort, qu'il pleurait encore était toujours vivant.

Un noeud dans l'estomac, Greg prit son portable et composa un numéro.

- John ? C'est Greg Lestrade...