Voici le chapitre 7. Les trois suivants sont écrits, mais je dois les revoir avant de les publier. Ce sera pour bientôt. J'espère que ce chapitre vous plaira. J'attends avec impatience de recevoir vos avis. Bonne lecture.

Chapitre 7

À peu de distance de Longbourn vivait une famille avec laquelle les Bennet étaient particulièrement et étroitement liés.

Sir William Lucas avait commencé par habiter Meryton où il se faisait une petite fortune dans les affaires. Ayant exercé honorablement l'office de maire de la ville, il s'était vu élever à la dignité de chevalier[1] à la suite d'un discours qu'il avait adressé au roi.

Cette distinction lui avait un peu tourné la tête en lui donnant le dégoût du commerce et de la vie simple de sa petite ville où il demeurait. Quittant l'un et l'autre, il était venu se fixer avec sa famille dans une propriété située à un mille[2] environ de Meryton qui prit dès lors le nom de Lucas Lodge.

Là, délivré du joug des affaires, il pouvait à loisir songer avec plaisir à sa propre importance concernant sa nouvelle dignité et s'appliquer à devenir l'homme le plus courtois de l'univers, et s'occuper uniquement à fêter ses voisins. Car, quoique ravi du rang qui lui avait été conféré, sans lui donner pour cela le moindre soupçon d'arrogance. Il se multipliait, au contraire, en attentions pour tout le monde. Inoffensif, bon et serviable par nature, sa présentation à Saint-James avait fait de lui un gentilhomme.

Lady Lucas était une très bonne personne à qui ses facultés moyennes permettaient de voisiner agréablement avec Mme Bennet. Elle avait plusieurs enfants et l'aînée, jeune fille de vingt-sept ans, intelligente et pleine de bon sens, était l'amie particulière et intime d'Elisabeth.

Au cours des deux semaines qui suivirent, les dames de Longbourn ne tardèrent pas à faire visite aux dames de Netherfield et celles-ci leur rendirent leur politesse suivant toutes les formes. Le charme et les manières engageantes de Jane accrurent les dispositions bienveillantes de Mme Hurst et de miss Bingley à son égard, et tout en jugeant la mère ridicule et insupportable et les plus jeunes sœurs insignifiantes et ne valant pas la peine qu'on leur parlât, elles exprimèrent aux deux aînées le désir de faire avec elles plus ample connaissance.

Jane reçut cette marque de sympathie avec un plaisir extrême, mais Elisabeth trouva qu'il y avait toujours bien de la hauteur dans les manières de ces dames, même à l'égard de sa sœur et elle ne pouvait s'en accommoder. Décidément, elle ne les aimait point. Cependant, elle appréciait leurs avances, voulant y voir l'effet de l'admiration que leur frère éprouvait pour Jane. Il était évident qu'en toutes occasions, Mr Bingley témoignait à Jane une préférence marquée. Cette admiration devenait plus évidente à chacune de leurs rencontres et pour Elisabeth, il semblait également certain que Jane cédait de plus en plus à la sympathie qu'elle avait ressentie dès le commencement pour Mr Bingley. Bien heureusement, pensait Elisabeth, personne ne devait s'en apercevoir. Car, à beaucoup de sensibilité Jane unissait une égalité d'humeur et une maîtrise d'elle-même qui la préservait des curiosités indiscrètes.

Mme Bennet se montra très attentive à l'égard de Darcy pendant tout ce temps et tenta, d'une manière fort peu subtile, de placer sa fille aînée sur son chemin. Cependant, ses tentatives s'avérèrent vaines.

Miss Bingley était horrifiée par une telle situation, et si elle n'avait pas détecté le moindre signe d'intérêt particulier de la part de Darcy ou de Jane Bennet, l'un pour l'autre, elle crut néanmoins judicieux de dénigrer miss Bennet et sa famille lorsqu'ils ne pouvaient pas l'entendre.

Darcy était furieux de son attitude et se montrait plus méprisant que jamais à son égard. Il en voulait aussi à Mme Bennet de son comportement ridicule et seul son désir de ne pas offenser Elisabeth l'empêcha de se montrer grossier avec sa mère.

Il restait donc parfaitement indifférent aux insinuations de Mme Bennet et évitait la compagnie de miss Bennet. Il le regrettait un peu car il aurait voulu mieux la connaître en sachant à quel point elle était chère au cœur d'Elisabeth.

Mme Bennet était furieuse et frustrée, mais nullement décidée à renoncer à son objectif. Elle en voulait à Jane et à Elisabeth de ne pas l'aider. La première ne montrait aucun intérêt lorsqu'elle parlait de Mr Darcy, s'obstinant à dire qu'il préférait Elisabeth et qu'elle-même préférait Mr Bingley. Mais elle ne voulait rien entendre.

La situation en était toujours là lorsqu'ils furent invités à Lucas Lodge pour une soirée. Après avoir salué son hôte, Bingley se dirigea immédiatement vers Jane avec laquelle il se mit à parler avec animation. Darcy poussa un soupir de soulagement et décida de rester aussi loin que possible des deux jeunes gens, de manière à ne pas donner à Mme Bennet la moindre opportunité d'intervenir.

Malheureusement pour lui, cela signifiait aussi qu'il devait se tenir à l'écart d'Elisabeth car elle se tenait non loin d'eux, en train de parler avec le colonel Forster.

A ce moment-là, Mme Bennet s'approcha de lui et, avec un clin d'œil dans la direction de Jane et de Bingley, laissa entendre qui devrait profiter de l'opportunité d'une absence pour en tirer un avantage.

- Je n'en vois pas l'intérêt, Madame, répondit froidement Darcy.

Mme Bennet cligna des yeux, ne comprenant visiblement pas pourquoi il ne voulait pas en tirer partie.

- Je ne vais pas interférer entre deux jeunes gens qui se plaisent visiblement, surtout pour une jeune femme envers laquelle je n'éprouve aucun intérêt. Je vous suggère de laisser tomber, Mme Bennet. Vous importunez tout le monde avec vos manigances !

- Mais Jane est si belle ! protesta Mme Bennet d'un ton indigné.

- Cela est sans intérêt pour moi. J'ai déjà rencontré de nombreuses jeunes femmes qui sont aussi belles, sinon plus, que miss Bennet. Si vous continuez à interférer, Mme Bennet, vous risquez de perdre la possibilité de marier deux de vos filles. Réfléchissez bien pour savoir si c'est ce que vous voulez.

Sur ces mots, il la salua poliment et s'éloigna, laissant Mme Bennet pour le moins contrariée. L'idée qu'il ait pu rencontrer des jeunes filles plus belles que Jane ne lui était jamais venu à l'esprit. Quelle honte de dire une chose pareille ! Elle ne manqua pas de s'en plaindre à sa seconde fille qui rétorqua qu'elle avait été prévenue et sentant qu'elle disposait maintenant d'une opportunité de mettre fin à l'embarras pour sa sœur et elle-même, poursuivit :

- Cessez donc d'essayer de forcer l'attention de Mr Darcy vers Jane, Maman. Il pourrait bien user de son influence sur Mr Bingley pour retourner à Londres et ne pas revenir. Ce n'est pas ce que vous voulez, n'est-ce pas ?

- Non, bien sûr que non ! protesta Mme Bennet. Très bien, qu'il fasse comme bon lui semble. Je m'en lave les mains !

Lizzie fut extrêmement soulagée de voir sa mère donner son accord aussi facilement. Elle espéra qu'elle ne changerait pas de nouveau d'avis.

?

Les semaines suivants le bal donnèrent Elisabeth un certain nombre de possibilités d'observer à nouveau les nouveaux arrivants, et celles-ci ne fait que confirmer ses premières évaluations des occupants de Netherfield. Elle discernait encore une certaine arrogance dans le traitement de chacune des sœurs Bingley, à l'exception de Jane, qui avait été adoptée par elles comme une favorite. Quand à Mr Darcy, il se montrait plus courtois envers les autres, mais ne donnait pas l'impression de vouloir se joindre aux commérages. En fait, la seule personne avec laquelle il semblait vouloir parler, était elle-même.

Autrement, il se montrait distant là où Mr Bingley cependant, continua à se montrer agréable et aimable, et son admiration pour Jane ne devient que plus évidente.

Elisabeth fit part de ces réflexions à miss Lucas, un soir où tout le monde avait été invité à une fête à Lucas Lodge.

- Mr Bingley s'intéresse toujours à Jane, dit miss Lucas.

Lizzie se tourna pour regarder les deux jeunes gens et dit en souriant :

- Je suis contente pour elle. Charlotte.

- Elle a l'air ravie, elle aussi.

- S'il continue, elle va tomber très amoureuse de lui.

- Et Mr Bingley est-il amoureux aussi ?

- Il semble évident qu'il apprécie beaucoup sa compagnie.

- Elle devrait lui faire part de ses sentiments et même en faire un peu trop si elle veut se l'assurer.

- Se l'assurer ? Charlotte… ?

- Oui. Elle devrait se l'assurer au plus vite.

- Pas avant de savoir vraiment qui il est ou ce qu'elle ressent.

- Bien sûr. Un mariage heureux n'est qu'une question de hasard. Il y aura toujours des déceptions et des contrariétés. Moins on en sait sur les défauts de son partenaire, mieux c'est, n'est-ce pas ?

- Vous plaisantez, Charlotte. Vous n'en feriez pas autant vous-même.

- Jane non plus. Espérons que Mr Bingley, oui, et qu'il se déclarera bientôt.

Charlotte tourna la tête vers les sœurs de Mr Bingley.

- Je crois qu'il n'a pas l'approbation de ses sœurs.

Lizzie tourna la tête pour les regarder brièvement et haussa les épaules.

- Les parvenues, c'est un fait connu, ont tendance à se croire supérieures aux gens bien nés.

- Sans doute, oui, approuva Charlotte. En tout cas, votre mère ne doit pas être très heureuse de la situation. Je suis sûre qu'elle préfèrerait, de beaucoup, que Mr Darcy montre de l'intérêt à Jane.

- Ce n'est pas le cas. Je pense qu'elle l'a enfin compris.

- En tout cas, Mr Darcy vous regarde beaucoup.

- Je ne sais pas quoi penser de lui. Il se montre très aimable avec moi, mais j'ai l'impression que nos voisins le mettent mal à l'aise.

- Ce n'est pas de sa faute s'il est mal à l'aise avec les étrangers, Lizzie. Il est heureux que nous soyons tous différents car autrement, la vie serait ennuyeuse à mourir.

Lizzie ne répondit pas. Charlotte jugea préférable de changer de sujet.

- En tout cas, je suis sérieuse, Lizzie. Jane devrait montrer clairement sa préférence à Mr Bingley. Sinon, on peut craindre qu'il ne soit pas disposé à aller plus loin.

- Vous savez bien que Jane est incapable d'agir ainsi. Elle ne veut pas risquer de se faire remarquer par une attitude choquante. L'exubérance de ma mère est déjà suffisamment choquante, même si elle s'est calmée après le scandale provoqué par Lydia. J'espère que cela va durer.

– Il se peut qu'il soit agréable en pareil cas de tromper des indifférents et de cacher au public ses sentiments, répondit Charlotte, sans tenir compte de ses dernières paroles, mais une telle réserve ne peut-elle parfois devenir un désavantage ? Si une jeune fille cache avec tant de soin sa préférence à celui qui en est l'objet, elle risque de perdre l'occasion de le fixer, et se dire ensuite que le monde n'y a rien vu est une bien mince consolation. La gratitude et la vanité jouent un tel rôle dans le développement d'à peu près tous les attachements sentimentaux, en général, qu'il n'est pas prudent de l'abandonner à elle-même. Nous pouvons toutes commencer

librement — une légère préférence est chose bien naturelle - mais il y en a fort peu d'entre nous qui aient assez de cœur pour être vraiment éprises sans encouragement. Il y a mille circonstances où une femme fait mieux de témoigner plus qu'elle ne sent. Votre sœur plaît à Mr Bingley, sur cela il ne peut y avoir de doute, mais il est bien possible qu'il n'aille jamais plus loin que la trouver à son goût, si elle ne l'encourage pas un peu.

- Mais elle l'encourage autant que possible dans la mesure où sa nature le lui permet. Si moi, je m'aperçois de la préférence qu'elle a pour lui, il faudrait qu'il fût bien simple pour ne le pas voir aussi.

- Rappelez-vous, Éliza, qu'il ne connaît pas comme vous le caractère de votre sœur.

- Mais si une femme éprouve un sentiment particulier pour un homme et ne cherche pas à le cacher, c'est à lui à le découvrir.

- Cela peut-être s'il la voit très souvent mais, bien que Mr Bingley et Jane se rencontrent fréquemment, ils ne sont jamais ensemble que quelques heures et alors, entourés d'une nombreuse société, ils ne peuvent converser que peu de temps l'un avec l'autre. Jane devrait donc profiter au mieux de chaque demi-heure pendant laquelle elle peut occuper son attention. Quand elle sera sûre de ses sentiments, alors elle pourra l'aimer tout à son aise.

– Votre conseil serait excellent, si le désir de faire un beau mariage était seul en question, et je l'adopterais sans doute, je crois, si j'étais déterminée à m'assurer un mari riche, ou même n'importe quel mari, mais ce ne sont pas là les sentiments de Jane. Elle n'agit point par calcul prémédité, je suis même très persuadée qu'elle n'est même pas encore sûre de la profondeur du sentiment qu'elle éprouve à l'égard de Mr Bingley, et elle se demande sans doute si ce sentiment est raisonnable. Voilà seulement quinze jours qu'elle a fait la connaissance de Mr Bingley. Elle a bien dansé quatre fois avec lui à Meryton, l'a vu en visite à Netherfield un matin, et s'est trouvée à plusieurs dîners où lui-même était invité mais ce n'est vraiment pas assez pour le bien connaître.

- Non, si elle n'eût fait que dîner avec lui, elle n'aurait pu que s'assurer quel était son appétit, mais il faut vous rappeler qu'ils ont passé cinq soirées ensemble, et cinq soirées font beaucoup !

- Oui, ces cinq soirées les ont mis à même de savoir qu'ils préfèrent tous deux le vingt et un [3]au jeu de commerce[4], mais je ne vois pas que par-là ils se puissent bien connaître. Pour ce qui est de toute autre particularité importante, je n'imagine pas qu'il ait été dévoilé grand-chose.

– Allons, dit Charlotte, je fais de tout cœur des vœux pour le bonheur de Jane mais je crois qu'elle aurait tout autant de chances d'être heureuse, si elle épousait Mr Bingley demain que si elle se met à étudier son caractère pendant une année entière car le bonheur en ménage est pure affaire de hasard. La félicité de deux époux ne m'apparaît pas devoir être plus grande du fait qu'ils se connaissaient à fond avant leur mariage. Cela n'empêche pas les divergences de naître ensuite et de provoquer les inévitables déceptions. Mieux vaut, à mon avis, ignorer le plus possible les défauts de celui qui partagera votre existence !

– Vous m'amusez, Charlotte mais ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas ? Non, ce que vous dites n'est pas judicieux, vous le savez, et vous-même n'agiriez pas ainsi en vous conduisant pas d'après ces maximes-là.

- A mon âge, répondit tristement Charlotte, je ne pourrais pas me permettre d'agir autrement.

Lizzie se rembrunit mais ne répondit pas. Elle vit le colonel Forster et alla lui parler. Et comme, peu après, Mr Darcy s'approchait des deux jeunes filles, Elisabeth se tourna vers le nouveau venu et dit :

– N'êtes-vous pas d'avis, Mr Darcy, que je m'exprimais tout à l'heure avec beaucoup d'éloquence tout à l'heure, lorsque je tourmentais le colonel Forster pour qu'il donne un bal à Meryton ?

– Avec une grande éloquence, Mademoiselle. Mais, c'est là un sujet qui en donne toujours aux jeunes filles.

– Vous êtes très sévère pour nous.

- Pas du tout, miss Bennet. Je voulais seulement dire que le sujet de la danse ajoute toujours une étincelle dans les yeux d'une jeune dame.

- J'espère que vous ne pensez pas que les jeunes filles ne sont concernées que par les activités frivoles comme la danse et les parties.

- Oh non, je n'en doute pas. Mais la danse est une entreprise très grave et universelle, Miss Elisabeth, pratiqué par presque toutes les sociétés humaines, même les plus primitives. Je me souviens avoir lu un livre sur…

- Primitive ? interrompit vivement Lizzie. Je suppose que les habitants du Hertfordshire doivent en effet paraître assez primitifs par rapport aux gens à la mode auxquels vous êtes habitué, Mr Darcy.

- Maintenant, Lizzie..., commença miss Lucas.

- Non, non, je ne voulais pas dire… protesta Darcy.

- Oh, je suis juste en train de vous taquiner, Mr Darcy.

– Et maintenant, je vais la tourmenter à son tour, intervint miss Lucas. Eliza, j'ouvre le l'instrument[5] et vous savez ce que cela veut dire...

– Quelle singulière amie vous êtes de toujours vouloir me faire jouer et chanter devant n'importe qui et tout le monde ! Je vous en serais reconnaissante si j'avais des prétentions d'artiste, mais comme il n'en est rien, pour l'instant, je préférerais me taire devant un auditoire habitué à entendre les plus célèbres virtuoses.

Elle semblait faire allusion à lui et il était sur le point de dire le contraire, mais miss Lucas voulut en profiter pour taquiner son amie à la place :

- Venez maintenant, Eliza, jouez pour nous. Je suis sûr que cela ne dérangera personne si vous faite une erreur ou deux, insista miss Lucas.

– C'est bien. puisqu'il le faut, il faut prendre son parti, je m'exécute.

Et, lançant un regard grave à Mr Darcy :

- Il y a un bon vieux dicton, que tout le monde ici connaît bien : Gardez votre souffle pour refroidir votre porridge, et moi, je vais garder le mien pour renforcer mon chant. Je m'attends à la critique, mais elle ne saurait me faire impression.

Comme Elisabeth se dirigeait vers l'instrument, Charlotte ne put s'empêcher de remarquer que le regard de Mr Darcy la suivait sans s'arrêter, ou qu'il fit involontairement quelques pas dans la même direction qu'elle apparemment inconscient de la présence de Charlotte, ignorant complètement les conventions sociales de prendre une sorte de congé d'elle.

Sans réfléchir, Darcy s'approcha et se plaça près du piano. Il était séduit par sa belle voix qui était claire et même, mais rien qui ne sort de l'ordinaire. Son talent au piano était agréable, quoique nullement de premier ordre. Son jeu était agréable plutôt que accomplie - elle a joué des airs simples qui ne taxaient pas ses capacités limitées. Mr Darcy avait sans aucun doute l'habitude d'entendre ce que Londres avait à offrir de meilleur, mais cela n'a pas nuire à la jouissance de la musique. Elisabeth avait un style frais et vif, et Darcy n'était pas imperméable à remarquer comment son souffle gonflé plus que sa chanson.

Darcy aurait pu l'écouter toute la nuit mais quand Elisabeth eut chanté un ou deux morceaux, avant même qu'elle eût pu répondre aux instances de ceux qui lui en demandaient un autre, sa sœur Mary, toujours impatiente de se produire, la remplaça avec empressement au piano, et Darcy s'éloigna en direction dans l'espoir qu'il aurait la possibilité de parler avec elle.

Mary, la seule des demoiselles Bennet qui ne fût pas jolie, se donnait beaucoup de peine pour perfectionner son éducation et était impatiente de le montrer. Elle n'avait ni goût ni génie. Malheureusement, la vanité qui animait son ardeur au travail lui donnait en même temps un air pédant et satisfait qui aurait gâté un talent plus grand que le sien. Elisabeth jouait beaucoup moins bien que Mary, mais, simple et naturelle, dénuée d'affectation, on l'avait écoutée avec beaucoup plus de plaisir que sa sœur.

Mary fut convaincue de jouer une gigue[6] par les jeunes filles qui voulaient danser avec les officiers. Darcy fronça les sourcils, plein d'indignation silencieuse, ne comprenant pas qu'on pût ainsi passer toute une soirée sans réserver un moment pour la conversation. Cependant, il ne pouvait pas en vouloir aux jeunes filles d'aimer la danse.

Les deux plus jeunes filles de la famille Bennet étaient bruyantes et vulgaires dans leur audace. Il était vraiment très surpris que les deux aînées soient aussi bien élevées. Miss Bennet était si douce et raffinée, miss Elisabeth, avec son impertinence, ne manquait cependant pas de distinction. Il se souvenait très bien que la plus vulgaire des jeunes filles était Lydia. Il ne l'avait pas vue au bal ni à cette soirée. Il en connaissait les raisons, bien sûr, car les commérages couraient partout. Pauvre Elisabeth ! Elle avait dû être extrêmement choquée par la conduite de sa jeune sœur. Il était heureux que son père se soit enfin décidé à agir. Sans doute n'avait-il pas apprécié d'être traité d'imbécile, d'incapable et de marionnette. Entendre un homme traiter sa fille cadette de prostituée lui avait sans doute fait prendre conscience des dégâts causés par sa négligence. Il n'était pas encore trop tard pour les réparer. A condition, bien sûr, de ne pas renoncer par ennui.

Darcy frémit d'horreur à l'idée que sa sœur puisse être mise en contact avec une fille aussi vulgaire. Il ferait en sorte qu'il y en ait le moins possible.

Il était si absorbé dans ses pensées alors qu'il tentait de rejoindre miss Elisabeth, qu'il ne s'aperçut pas que son hôte, sir William, qui semblait déterminé à lui faire la conversation.

– Quel joli divertissement pour la jeunesse que la danse, n'est-ce pas, Mr Darcy ! Il n'y a rien, après tout, de comparable à la danse. À mon avis, c'est le plaisir le plus raffiné des sociétés civilisées.

– Certainement, monsieur, et il a l'avantage d'être également en faveur parmi les sociétés les moins civilisées. Tous les sauvages dansent.

Sir William se contenta de sourire.

Pendant ce temps, Lizzie sourit à Charlotte.

- Je devrais parler à ma mère pour qu'elle parle moins fort.

Elle s'éloigna et entendit la voix de sir William qui parlait à Mr Darcy.

– Votre ami danse à la perfection, continua-t-il au bout d'un instant en voyant Bingley se joindre au groupe des danseurs. Je ne doute pas que vous-même, Mr Darcy, vous n'excelliez dans cet art.

— Il me semble, Monsieur, que vous m'avez vu danser à Meryton ?

— Oui, Monsieur, et ce spectacle m'a causé un plaisir qui n'était pas mince. Dansez-vous souvent à Saint-James ?

– Jamais, monsieur.

– Ce noble lieu mériterait pourtant cet hommage de votre part.

– C'est un hommage que je me dispense toujours de rendre à n'importe quel endroit, lorsque je puis m'en dispenser.

– Vous avez un hôtel à Londres, m'a-t-on dit ?

Mr Darcy s'inclina, mais ne répondit rien.

– J'ai eu jadis des velléités de m'y fixer moi-même car j'aurais aimé vivre dans un monde cultivé, mais j'ai craint que l'air de la ville ne fût contraire à la santé de lady Lucas.

Ces confidences restèrent encore sans réponse car Miss Elisabeth se dirigeait vers eux et il ne pouvait pas garder ses yeux loin d'elle. Darcy tenta de trouver une excuse pour interrompre sa conversation avec sir William lorsque celui-ci, qui venait de voir Elisabeth à son tour, venir de leur côté, il eut une idée qui lui sembla des plus galantes :entendit ce dernier s'écrier :

- Comment ! Ma chère miss Eliza, pourquoi n'êtes-vous pas en train de danser ? s'exclama-t-il. Mr Darcy, s'il vous plaît, accordez-moi le plaisir de vous voir danser une nouvelle fois, tous les deux. Vous êtes vraiment d'excellents danseurs.

Elisabeth, consciente que Mr Darcy devait en avoir assez qu'on jette les demoiselles à sa tête, répondit poliment :

- En fait, Monsieur, je n'ai pas la moindre intention de danser. Je vous supplie de ne pas supposer que je me suis déplacée de cette façon afin de mendier un partenaire.

Ces paroles semblaient beaucoup trop familières pour Darcy. Il fut obligé de changer son état d'esprit et, avec gravité, la pria de reconsidérer sa réponse. Quelque chose, dans son regard, convainquit Elisabeth qu'il ne le lui demandait pas par simple courtoisie mais parce qu'il le désirait vraiment. après un instant d'hésitation, elle finit par donner son accord.

- Vous n'étiez pas obligé de faire cela, dit Elisabeth, tandis qu'ils se joignait aux danseurs.

- Pourquoi ?

- Je sais que vous n'aimez guère la danse.

- Il est vrai que je n'apprécie guère cette activité, sauf lorsque je connais bien ma partenaire et que je peux m'attendre à une conversation sensée, miss Elisabeth. Je ne risque pas de m'ennuyer en parlant avec vous car vous trouvez toujours le moyen de me surprendre.

Lizzie sourit.

- Je vois. Vous finirez peut être par y prendre goût. Qui sait ?

- C'est peu probable, miss Elisabeth.

- Avez-vous déjà dansé une valse ? demanda-t-elle.

- Pas dans un salon. Cette danse n'est pas jugée décente par certaines dames de la bonne société. Mais je pense qu'elle finira par s'imposer. Je l'ai apprise avec ma sœur. Je la trouve agréable, bien qu'assez fatigante. Et il ne faut pas se tromper dans les pas.

- Ce doit être très beau.

- Oui, c'est une belle danse. Le seul problème, c'est que les messieurs ont tendance à se placer trop près de leur partenaire. C'est pour cela qu'elle est jugée indécente.

- J'ai vu quelques dessins dans un livre. Il faut garder les distances.

- Elles ne sont pas toujours respectées.

- Mais cette danse n'est-elle pas autorisée à l'Almack ?

Darcy hocha la tête.

- Les dames patronnesses de l'Almack le permettent quelquefois, mais elles choisissent les couples avec soin pour éviter tout risque de scandale.

- Cela vaut peut être mieux. Certains messieurs peuvent se montrer audacieux.

- Pas à l'Almack. Ils ne voudraient pas courir le risque d'en être exclu. Et ils n'auraient pas l'excuse de l'ivresse puisque l'alcool y est interdit. Non, il vaut mieux éviter de provoquer la colère des dames patronnesses.

- Allez-vous vous-même à l'Almack ?

- Rarement. Ce n'est pas un endroit agréable. La nourriture est exécrable et il y a trop de commérages. Et je n'aime pas les foules.

- Je crois que je peux vous comprendre. Parfois, cela peut paraître étouffant.

Darcy fut surpris et un peu déçu de découvrir que les danses étaient finies. Il remercia poliment la jeune fille et s'inclina avant de s'éloigner. Il appréciait de plus en plus miss Elisabeth. Son attitude était rafraîchissante et agréablement différente des dames de la bonne société qui auraient sautées sur la moindre chance d'être sa partenaire de danse, en espérant lui plaire et avoir la chance d'être la maîtresse de Pemberley.

?

De l'autre côté de la pièce, Caroline Bingley observait la scène, les lèvres serrées, le visage durci par la fureur.

- Je peux deviner ce que vous pensez, lui murmura sa sœur Louisa à l'oreille.

- Je ne m'en préoccupe pas le moins du monde, répondit Caroline d'un ton froid. Darcy ne sera pas pris par ses charmes campagnards. Il sent juste, tout comme moi, le désagrément de ce genre de réception, avec une société aussi peu intéressante, et il veut juste soulager son ennui. Il ne manquera pas de se moquer des divertissements de la soirée et de la grossièreté des invités dans la voiture, sur le chemin du retour avec nous, comme d'habitude.

- Tous, sauf Charles.

Caroline poussa un soupir exaspéré.

- Nous devons le protéger de lui-même, Louisa. Jane Bennet est une charmante jeune fille, mais pourriez-vous réellement nous imaginer avoir des liens avec la mère et les plus jeunes sœurs dont le comportement est scandaleux ?

- Je me sens vraiment désolée pour elle, déclara Louisa. Mais heureusement, il s'agit de Charles. Et les jolies filles ne sont jamais autre chose, pour lui, qu'une passade.

Caroline hocha la tête et laissa son attention se diriger vers la piste de danse où son frère venait de se placer avec miss Bennet. Il semblait que Mr Darcy soit occupé à une discussion avec sir William. Elle fut profondément choquée de le voir s'incliner devant miss Elisabeth. Puis ils se dirigèrent vers la piste pour se joindre aux autres danseurs.

Elle fut absolument folle de rage en assistant à la scène. Comment osaient-ils l'humilier ainsi ? Elle n'avait pas l'intention de permettre une telle chose se poursuivre. Mme Bennet allait certainement remarquer cette attention et allait se faire des idées. Absurde !

Elle n'avait l'intention de laisser à une autre la possibilité d'attirer l'attention de l'homme qu'elle considérait comme son futur mari. Cependant, elle ne s'inquiétait pas trop. Il était douteux que Mr Darcy ait des intentions sérieuses à l'égard de cette fille de la campagne. Mais peut-être serait-il bon de le lui rappeler. Elle se leva et se dirigea vers lui avec l'intention de lui parler.

?

Darcy avait beaucoup apprécié sa conversation avec miss Elisabeth. Quelle différence avec ses cavalières habituelles ! Elles étaient toujours disposées à le couvrir de louanges ou à se montrer d'accord avec tout ce qu'il disait en croyant que c'était ce qui lui plairait. C'était peut être le cas pour d'autres messieurs, mais certainement pas pour lui. Il pensait à elle avec une certaine complaisance lorsqu'il se vit interpeller par miss Bingley qui murmura à son oreille.

- Je crois que je peux deviner sans mal le sujet de votre rêverie en ce moment.

- Vraiment ? Permettez-moi d'en douter, rétorqua-t-il froidement. En êtes-vous si certaine ?

Sans tenir compte de l'allusion, miss Bingley poursuivit :

- Vous envisagez certainement combien il serait insupportable de passer de nombreuses soirées de cette manière - dans une telle société. En effet, je suis tout à fait de votre avis. Je ne m'étais jamais autant ennuyée. Dieu ! que ces gens sont insignifiants, vulgaires et prétentieux et pourtant l'importance qu'ils se donnent à eux-mêmes ! Je donnerais beaucoup pour vous entendre dire ce que vous pensez d'eux.

- Pas du tout. Votre conjecture est totalement fausse, je vous assure. Mon esprit était plus agréablement engagé. J'ai médité sur le très grand plaisir qu'une paire de beaux yeux peut donner dans le visage d'une jolie femme, répondit-il tranquillement sans sourciller et avec assurance.

Caroline se rengorgea. Elle était persuadée qu'il ne pouvait parler que d'une seule personne : elle-même. Cependant, elle avait besoin d'une confirmation.

Tournant ses yeux vers lui et rougissant, elle demanda d'un ton modeste.

- Beaux yeux ? Il semblait y avoir un léger tremblement dans sa voix. Et peut-on vous demander, Mr Darcy, à qui appartiennent les yeux qui vous inspirent cette réflexion. Dites-le moi, je ne peux souffrir le suspense.

Darcy fut choqué par l'espérance qu'il sentit dans le ton de sa voix. Etait-il possible que cette mégère s'imagine qu'il parlait d'elle ? Quelle plaisanterie ? Eh bien, il allait s'empresser de la détromper. Elle méritait d'être promptement remise à sa place.

Souhaitant mettre fin à la conversation au plus vite, il sourit légèrement et répondit intrépidement :

- Miss Elisabeth Bennet.

Elle blêmit sous le choc, car elle ne s'y attendait pas du tout. Sous le choc, elle regarda miss Elisabeth et la vit parler avec son amie, miss Lucas, totalement inconsciente d'être le sujet de la conversation. A quel jeu jouait-il ? Il ne pouvait pas être sérieux. Se tournant vers Darcy, elle s'écria :

- Miss Elisabeth Bennet ! Je n'en reviens pas. Je suis tout étonnée ! Combien de temps a-t-elle été une favorite - et je vous en prie -, quand dois-je vous offrir tous mes vœux de bonheur ? demanda-t-elle avec malice.

Après tout, ils pouvaient très bien jouer ce jeu à deux.

- C'est exactement la question à laquelle je m'attendais. L'imagination des femmes court vite et saute en un clin d'œil de l'admiration à l'amour et de l'amour au mariage. J'étais sûr que vous alliez m'offrir vos félicitations. Bien que cela me paraisse prématuré.

Caroline bouillonnait de colère, mais elle ne manquait pas d'arguments, et elle n'était pas du genre à reculer devant un défi.

- Non, si vous prenez les choses avec un tel sérieux, je considère que la question est absolument réglée Vous allez avoir, en vérité, une charmante belle-mère, en effet. Et, bien sûr, elle sera toujours avec vous à Pemberley.

- Vraiment, Miss Bingley. Il n'est pas nécessaire de laisser votre imagination courir ainsi.

- Les jeunes demoiselles Bennet feront de merveilleux compagnes pour votre sœur. Je suis sûre que Georgiana a beaucoup à apprendre d'elles. Surtout de la cadette !

- Je pense que vous exagérez.

- Et Miss Mary Bennet sera d'une aide immense à votre bibliothécaire. Elle va faire en sorte que Pemberley soit bien approvisionné avec de grands volumes épais pleins de leçons sur la tempérance et la rectitude morale.

Mr Darcy écouta ces plaisanteries avec la plus parfaite indifférence sur son visage, et, tant qu'il plut à Miss Bingley de se divertir ainsi, rassurée par son air impassible qui la convainquit que la situation n'avait rien de dangereux, miss Bingley donna libre cours à sa verve moqueuse.

Darcy la regarda froidement et elle s'éloigna rapidement de lui pour se diriger vers Mme Hurst, les plumes de sa coiffe s'agitant sur le dessus de sa tête au rythme de son pas plein de colère. Il se souciait fort peu de ce qu'elle ressentait. Il y avait longtemps qu'elle aurait dû comprendre qu'elle ne l'intéressait pas et tourner son attention ailleurs. Si elle se sentait humiliée, tant pis pour elle. il n'avait pas de comptes à lui rendre.

Satisfait d'être enfin débarrassé d'elle pour le reste de la soirée, il retourna son attention vers Elisabeth. Il y avait des choses plus agréables auxquelles il pouvait penser et qui incluait une paire de très beaux yeux et celle à qui ils appartenaient sans y ajouter les membres de sa famille. Lorsque son amie est finalement partie, Darcy se dirigea vers elle.

?

Charlotte avait rejoint son amie et lui fit remarquer :

- Mr Darcy vous regarde beaucoup.

- Je ne peux pas comprendre pourquoi, répondit Lizzie.

- Sans doute parce que vous lui plaisez beaucoup.

Lizzie secoua la tête.

- Je ne puis le croire.

- Pourquoi ? Vous jugez-vous indigne de son intérêt, Lizzie ? Il vous a invitée à danser, il recherche votre compagnie. N'est-ce pas une preuve de son intérêt pour vous ? Et il y a son regard qui ne trompe pas !

- J'ignore ce que veut dire son regard.

- Il vous admire, bien sûr.

- Je n'en suis pas si certaine.

- J'ai une théorie, dit Charlotte. Vous devez l'intriguer parce que vous ne cherchez absolument pas à attirer son attention. Vous n'hésitez pas à le contredire si vous n'êtes pas d'accord avec lui, vous ne le couvrez pas de louages. Cela peut expliquer son intérêt pour vous. Vous ne vous êtes jamais comportée avec lui comme le font miss Bingley et, probablement, les demoiselles de la bonne société qu'il connaît.

- Que voulez-vous dire ?

- Nous savons, toutes les deux, que miss Bingley est la fille d'un commerçant. Pourtant, elle est persuadée d'être la seule femme digne de lui. Elle vous considère inférieure à elle, non pas à cause de votre naissance, mais parce qu'elle a une grosse dot et qu'elle fréquente la bonne société. Elle cherche par tous les moyens à attirer son attention sur elle. Elle se montre mielleuse, hypocrite et plutôt ridicule, même si elle ne s'en rend pas compte. Mr Darcy ne doit pas apprécier. Avez-vous remarqué qu'il lui adresse à peine la parole, sauf lorsqu'il y est obligé ? Et même alors, il se montre très bref.

- Je sais qu'il peut à peine supporter sa compagnie.

- Elle finira par récolter ce qu'elle a semé et ne mérite aucune compassion. Quand à sa sœur, elle me fait pitié lorsque je vois son mari mais sans doute se moque-t-elle de sa conduite. Elle doit être un objet de moqueries à Londres.

Lizzie secoua la tête.

- Ce n'est pas moi qui vais la plaindre. Elle n'en vaut pas la peine. Pauvre miss Bingley ! Incapable de voir qu'elle se ridiculise en vain. Cela fait six ans qu'elle connaît Mr Darcy. Et elle n'a toujours pas compris qu'il n'était pas intéressé par elle ? Ce n'est plus de la fatuité, mais de la sottise pure et simple !

- D'autant plus qu'elle vient de découvrir que son attention se porte sur une autre jeune femme, ajouta Charlotte avec malice.

- Charlotte ! Mr Darcy m'admire peut-être ! Mais de là à songer à m'épouser ! C'est impossible !

- Vous êtes son égale par la naissance.

- Peut-être. Mais cela ne veut pas dire qu'il songe au mariage. Il a sans doute des critères beaucoup plus important sur le choix de sa future épouse. Elle doit être de haute naissance, avoir une grosse dot et de nombreuses relations dans la bonne société. Sans compter recevoir une parfaite éducation. Donc, vous voyez, il est peu probable qu'il me voit comme une épouse potentiel. Je suppose qu'il me parle parce qu'il a compris que je ne m'intéresse pas à lui personnellement et qu'il est en sécurité avec moi. Je ne vois pas autre chose là-dedans.

- C'est pour cela qu'il ne considère pas du tout miss Bingley comme une épouse potentiel.

- Vous avez raison. Miss Bingley se fait des illusions si elle croit que Mr Darcy va lui demander de l'épouser. Je ne crois pas que sa dot suffira à compenser la bassesse de sa naissance et sa vulgarité aux yeux de Mr Darcy. Il éprouve un profond mépris pour elle, c'est évident. Et il n'est poli avec elle que par respect envers son frère.

- Que voulez-vous dire ? demanda Charlotte.

- Elle est la fille d'un commerçant, tout comme vous. Et elle se comporte comme si elle nous était supérieure. Mais je crois que miss Bingley finira par tomber très brutalement du piédestal sur lequel elle s'est hissée le jour où Mr Darcy annoncera ses fiançailles avec une autre femme qu'elle. Et elle ne pourra pas prétendre qu'elle n'était pas prévenue.

- Le choc sera rude, en effet. Il faut espérer que la leçon lui sera profitable.

Lizzie secoua la tête.

- Je ne suis pas du tout sûre que ce sera le cas, Charlotte. En fait, je suis même persuadée du contraire. Elle est bien trop orgueilleuse pour admettre ses erreurs. Et elle me paraît être tout à fait le genre de femme à accuser les autres de ses déceptions. Comme si c'était parfaitement normal.

- Dans ce cas, elle risque d'être très malheureuse. Mais sa malveillance envers les autres montre clairement qu'elle ne vaut pas qu'on se soucie d'elle.

- Les parvenus comme elle, c'est bien connu, ont tendance à se croire supérieurs aux familles bien nées. Ils se pavanent en exhibant leur richesse avec les goûts les plus vulgaires et aussi voyant que possible.

- C'est assez pitoyable, quand on y réfléchit. Sa façon de s'habiller est plutôt ridicule.

- C'est vrai. Tout cet orange C'est d'un vulgaire ! Elle prétend que c'est la mode mais la couleur lui donne l'air d'un cadavre !

- Et le pire, c'est qu'elle ne s'en rend absolument pas compte !

Lizzie éclata de rire.

- Elle est trop imbue d'elle-même et de son importance pour en être consciente. Jusqu'au jour où elle tombera de son piédestal !

Charlotte n'était pas du tout convaincue que Mr Darcy n'envisagerait pas d'épouser Lizzie. Après tout, s'il avait réellement voulu épouser le genre de femme décrite par son amie, il aurait pu se marier depuis longtemps. Non, elle soupçonnait Mr Darcy d'avoir des idées différentes sur le mariage. Des idées semblables à celles de Lizzie elle-même.

Il fallait qu'elle fasse quelque chose pour l'aider. Peut-être que Jane pourrait parler à Mr Bingley. Bien sûr, cela pourrait s'avérer assez délicat. Il n'était pas forcément au courant de l'intérêt de son ami pour Elisabeth. Comme elle l'avait dit à son amie, Mr Darcy avait dû être vraiment intrigué du fait qu'elle ne lui prêtait pas la moindre attention et ne cherchait pas à attirer la sienne sur elle ou à le flatter. Bien au contraire. Elle ne lui montrait pas un intérêt particulier. C'était une situation totalement inhabituelle pour lui et expliquait sans doute en partie ses fréquents regards dans sa direction.

La jeune femme jeta un coup d'œil vers le salon. Celui dont il était question ne se trouvait pas très loin d'elles. Et il ne quittait pas Lizzie du regard. Il était évident qu'il mourrait d'envie de les rejoindre mais n'osait pas le faire, de peur de les déranger. Elle jugea qu'il serait plus prudent de changer de sujet.

- Lizzie, dit-elle, je pense que vous devriez conseiller à Jane de montrer un peu plus ses sentiments pour Mr Bingley. Vous savez que ses sœurs et même son ami, n'approuveront pas forcément son choix. Mais cela leur sera plus difficile d'essayer de le détourner d'elle s'il est persuadé qu'elle partage ses sentiments.

- Vous avez sans doute raison. Vous et moi savons à quoi nous en tenir, mais un étranger serait incapable de deviner ce qu'elle ressent.

- Exactement !

- Je lui parlerai, promit-elle. Et je ferais en sorte de laisser entendre à Mr Bingley que Jane est très réservée qui ne montre pas ses sentiments en public et qui le fait très peu au sein de sa famille. Il faut être très proche d'elle pour deviner ce qu'elle éprouve.

- Ainsi, il pourra l'observer et découvrir ses véritables sentiments.

- Je l'espère pour elle car je crois, que cette fois, c'est très sérieux. Si seulement ma mère pouvait se taire ! Elle humilie et insulte Jane par sa conduite en la faisant passer pour une coureuse de fortune !

- Peut-être devriez-vous le lui laisser entendre, suggéra Charlotte. Si elle croit que Mr Bingley risque de décider de partir parce qu'il pense cela, elle sera obligée de se taire. Et faites-lui comprendre que Mr Darcy a beaucoup d'influence sur son ami et qu'il fera tout pour le protéger de ce genre de situation.

Lizzie hocha la tête.

- Je suis sûre que cela va la calmer. Après tout, elle s'en est suffisamment vantée. Tout le monde est déjà au courant de ses espoirs. Et elle ne fera rien qui sera susceptible de tout gâcher.

- Dans ce cas, parlez-lui de Lydia. Elle est la seule à pouvoir s'en faire obéir, à part votre père. Il faut qu'ils comprennent que sa conduite pourrait coûter très cher à votre famille.

Lizzie soupira.

- J'en suis parfaitement consciente. Je parlerai à mon père.

Elle savait que ce ne serait pas facile. Son père risquait de ne pas apprécier. Mais elle essaierait de lui parler de façon raisonnable. Elle savait qu'il était fier de son nom. L'idée de le voir sali par le comportement irresponsable de Lydia avait fait réfléchir son père sur la négligence dont il s'était rendu coupable. Elle était heureuse qu'il ait compris qu'il était temps de reprendre Lydia en mains. Elle n'aurait jamais dû être autorisée à aller aux bals et aux réceptions à un si jeune âge. Elle était totalement immature, égoïste et totalement ignorante des règles de la bienséance. Elle avait grand besoin d'apprendre certaines choses et de comprendre que le monde ne tournait pas autour d'elle. C'était assez dure, pour une fille que sa mère avait placée sur un piédestal, de découvrir qu'elle n'était pas aussi intéressante qu'elle le croyait. Lizzie savait que sa mère en était responsable, même si elle n'avait sans doute pas agi dans le but de nuire à Lydia. En tout cas, son père aurait pu corriger ses erreurs beaucoup plus tôt. C'était un miracle que le pire ait été évité.

Et il y avait Kitty qui avait choisi de suivre Lydia comme son ombre, dans l'espoir d'attirer l'attention de leur mère sur elle. Cela n'avait pas servi à grand-chose. Heureusement, la scène qui s'était déroulée dans la rue de Meryton lui avait causé un tel choc, qu'elle avait décidé de tourner le dos à sa cadette. Elle avait pris conscience que suivre Lydia lui apportait peu de plaisir car celle-ci faisait toujours en sorte d'attirer l'attention uniquement sur elle et qu'elle n'avait aucun scrupule à prendre ce qui appartenait à sa sœur, certaine que leur mère la soutiendrait. Kitty avait obtenu le droit d'avoir sa propre chambre et, désormais, elle enfermait à clé ce qu'elle avait de plus précieux. Leur père avait averti Lydia qu'elle serait sévèrement punie si jamais il découvrait qu'elle avait pris quoi que ce soit à ses sœurs.

Elle tourna la tête et sourit en voyant sa sœur. Elle était en train de parler avec Mr Bingley. A en juger par son sourire, il n'avait aucune envie de s'éloigner d'elle. Elle s'en réjouit pour Jane. Elle méritait d'être heureuse. Elle craignait que sa mère ne finisse par oublier les ordres de son père pour pouvoir se vanter de tous les avantages que ce mariage allaient apporter à sa famille. Et elle refuserait de comprendre qu'elle risquait de nuire à Jane avec son bavardage. Jusqu'à maintenant, elle n'avait pas osé désobéir, mais elle savait que ce n'était sans doute qu'une question de temps, à moins que son père ne trouve le moyen de lui faire suffisamment peur pour qu'elle comprenne qu'il serait dans son intérêt de tenir sa langue.

Elle serait tout à fait capable de se plaindre, - une fois de plus ! – de ses pauvres nerfs, pour recevoir de la compassion. Mais elle risquait de découvrir que personne ne se souciait de l'écouter. Sauf, peut-être Lydia. Et encore, rien n'était moins certain. Sa mère ayant perdu tout pouvoir de lui permettre d'obtenir tout ce qu'elle voulait, Lydia ne se donnerait pas la peine de s'intéresser à ses peines. Elle était trop égoïstes pour se soucier d'une autre personne qu'elle-même.

Toutes ces pensées se bousculaient dans la tête de Lizzie tandis qu'elle se déshabillait pour se coucher. Elle n'avait pas l'intention de les laisser, elle et ses filles, gâcher les chances de bonheur de Jane. Même si elle devait prendre des mesures pour les neutraliser, elle ferait en sorte qu'elles se conduisent convenablement. Sinon, elles le regretteraient.

La soirée se termina et Lizzie rentra, satisfaite. Alors qu'elle se déshabillait pour se coucher, elle espéra que sa mère allait cesser d'importuner Mr Darcy et de chercher à attirer son attention sur Jane. Elle savait que ses tentatives seraient vaines. Ce qui ne manquerait pas de la vexer, mais elle finirait bien par comprendre et par renoncer. Du moins, elle l'espérait.


[1] Chevalier. Le titre de Sir est conféré par le Roi à des industriels, des commerçants, des savants, des artistes, etc., distingués par leur valeur ou par d'autres circonstances. Il est infiniment moins prodigué que notre Légion d'honneur.

[2] Mille : Environ 1.600 mètres.

[3] Ce sont des jeux, à la mode à cette époque.

[4] Ce sont des jeux, à la mode à cette époque.

[5] C'est le nom sous lequel on désignait à cette époque le piano.

[6] La gigue est une danse ancienne. C'est aussi une danse traditionnelle française, connue en Écosse sous le nom de Gay Gordon.