Shizuru enfila une veste avant de glisser ses clés de voitures ainsi que ses papiers dans son sac. Natsuki avait raison : quitte à se lever tôt, elles pourraient tout aussi bien se mettre à travailler chez elle après leur rencontre avec Fumi. Avec ou sans Natsuki, Shizuru avait encore beaucoup à faire pour espérer emménager dans sa maison familiale.

La marche jusqu'au bureau de la directrice fut paisible, peu d'étudiants étaient déjà debout –à 9h un dimanche matin. Arrivée devant le bâtiment administratif, Shizuru en déverrouilla la porte et Natsuki se rappela que cela aussi était un privilège du président du conseil étudiant. Shizuru lui expliqua tranquillement que Fumi laissait le bâtiment fermé le dimanche pour pouvoir y travailler sans être dérangé. Pour toutes questions –ou réclamations étudiantes ou parentales suites aux nombreux dégâts matériels- il y avait le reste de la semaine. Toutefois, Shizuru estimait que, vu l'aide qu'elle avait apporté à Fumi, elle pouvait bien attendre à ce que sa demande soit traité le jour-même.

Elles remontèrent donc un long couloir silencieux, jusqu'au bureau réservé au directeur de l'école. Shizuru frappa deux coups brefs à la porte et la voix fluette de Fumi leur demanda d'entrer. Natsuki avait du mal à se rappeler quand elle avait entendu Fumi prononcée un mot. Sa voix était si fragile qu'elle avait du mal à l'imaginer diriger quoi que ce soit et être prise au sérieux.

« Fujino-san. Kuga-san. »

Si Fumi fut surprise de leur présence rien ne l'indiqua. Les salutations d'usage échangées, elle ne prit pas quatre chemins pour leur demander ce qu'elle pouvait faire pour elles. Shizuru tira l'un des siège pour s'asseoir et exposa aussitôt leur problème. Elle expliqua tranquillement qu'avec les soucis actuels pour le logement des étudiants, ses privilèges de Kaichou étaient aberrants –les siens et tous ceux du conseil.

Même si sa chambre était plus petite que celles standards du dortoir, argua-t-elle, elle offrait toujours plus d'espace pour deux personnes que les chambres pour deux n'en offrait pour trois, ce qui l'amenait à l'évidente conclusion qu'il fallait mieux autoriser Natsuki à vivre avec elle qu'avec Mai et Mikoto. Sur ce point-là, Fumi ne pouvait que lui donner raison et elle n'eut aucun mal à autoriser Natsuki à s'installer dans la chambre de Shizuru. Après tout, c'était un arrangement qui n'avait rien d'officiel et qu'elle permettait par solidarité entre HiMEs. Que ''quelque chose de bien'' ressorte de ce drame, était ses propres mots.

Natsuki avait envie de rire de l'expression parce que la seule chose de ''bien'' en question qui ressortait, se résumait à Fumi fermant les yeux sur la présence de Natsuki dans les dortoirs. Si on l'accusait de quelque chose, Natsuki s'attendait à ce qu'elle se prétende ignorante de sa présence. Fumi n'était pas à ses yeux quelqu'un qu'on puisse qualifier de courageux ou de solidaire.

Shizuru semblait incarner une force de persuasion tranquille. Qu'elle ne se prépare pas à sortir attirait le regard curieux de Fumi, qui comprenait qu'on avait encore quelque chose à lui demander.

Shizuru indiqua d'ailleurs à Natsuki de s'asseoir pour discuter à présent de leur seconde demande. Comme si ce bureau était le sien plutôt que celui de Fumi. Les doigts de Natsuki se crispèrent sur le second dossier en cuir mais elle ne bougea pas de place. Elle était trop nerveuse pour imiter Shizuru en prenant place, alors qu'elle espérait secrètement que Fumi leur refuse leur demande.

Shizuru lui jeta un regard du fait de son immobilité et décida visiblement de ne pas s'en formaliser.

« Je sais que Natsuki n'est pas prioritaire sur la liste pour les dortoirs, attaqua-t-elle aussitôt. C'est une externe. Mais si nous rendions mon dortoir officiellement accessible à deux personnes et qu'elle vit avec moi pour ses dernières semaines, ne pourrions-nous pas en profiter pour rendre sa place dans le dortoir -dans ma chambre- officielle par la même occasion, lui permettant de facto de la garder à la rentrée prochaine ? »

Sauf demande écrite à l'administration, les chambres d'internat de Gakuen Fuuka étaient en effet attribuées pour toute la scolarité. On arrivait donc dans des chambres de deux qui, dans la majorité des cas, devait comprendre un lycéen et un collégien. Cet arrangement permettait d'aider les plus jeunes à s'intégrer dans la vie de l'Académie et de consolider leur connaissance de base avec un soutien scolaire potentiel de leur colocataire.

L'exception à cette règle pour le conseil étudiant -la possibilité de chambres individuelles- était offerte pour leur travail bénévole envers l'établissement et les autres étudiants. Le conseil étudiant n'était pas en effet considéré comme une activité de clubs, activités obligatoires que tout étudiant devaient avoir pour valider leurs années. Natsuki se demanda soudain qu'elles étaient les activités suivis par Shizuru. Elle-même avait choisi l'athlétisme et elle n'était pas mauvaise de son point de vue.

Fumi s'enfonça dans son fauteuil à dossier.

« Je suis désolée mais ça ne sera pas possible. Je comprends bien la logique de ton raisonnement et –si ça ne tenait qu'à moi- je vous accorderais cela sans une seconde pensée mais nous sommes un établissement privée dont l'inscription est liée à des standards élevés en matière d'accueil et de logement. »

Natsuki grinça des dents parce que Fumi récitait un discours tout fait. Elle avait toujours été un bon petit soldat bien obéissant. S'il y en avait qui menait, Fumi quant à elle faisait partie de ceux qui suivaient. Natsuki appréciait peu les gens aussi dépendant des règles.

« Croyez-le ou non, continua-t-elle, mais nous avons l'obligation de fournir à nos étudiants internes un espace de vie réglementaire minimum. Le type de chambre qui t'a été attribué Fujino-san ne permet donc pas l'installation officielle d'un deuxième étudiant. Que Natsuki loge avec toi ou Tokiha-san et Minagi-san, je fais une entorse aux dits règlements. Personne n'est trop regardant pour le moment, le temps des travaux mais à la rentrée, on m'a clairement fait comprendre que ces petits arrangements allaient devoir cesser. Les assurances et actionnaires de notre établissement ainsi que le nouveau directeur sont inflexibles : seuls les étudiants en internat seront relogés ainsi que les nouveaux étudiants préalablement inscrit sur la liste. Les externes qui voudraient changer de statut viennent ensuite. »

Ou pas, songe Shizuru consciente qu'à la rentrée, tous les travaux ne seraient pas terminé et que les « nouveaux étudiants » n'allaient pas tous avoir un logement. Aux familles les plus généreuses, les chambres. Aux autres la débrouille.

La conversation se conclut plus ou moins ainsi. Shizuru n'avait guère de quoi s'opposer à la réglementation énoncée doctement de Fumi et jugea intérieurement que la femme allait devoir se passer de son aide pour le reste des tracasseries administratifs.

Natsuki quant à elle avait du mal à comprendre comment Fumi se retrouvait aussi peu maître de la situation malgré son poste de directrice intérimaire. Elle supposait qu'on devait toujours rendre des comptes à quelqu'un et qu'elle n'était pas assez riches pour mériter qu'on contourne le règlement et se retrouver en tête de liste pour un logement.

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A peine sorti, Shizuru s'excusa auprès d'elle de l'échec de leur entreprise. A sa mine sombre, Natsuki comprit que Shizuru se sentait coupable de l'avoir laisser espérer pour rien. Honnêtement, Natsuki était heureuse de cette conclusion. Pas de colocataires insupportables à la rentrée ou de chambres aux parois trop fines.

Standards élevés mon œil. Elle savait toute la vie des voisines de Mai et Mikoto !

Non, elle n'avait finalement rien à regretter de cette matinée. Elle et sa meilleure amie allaient vivre ensemble telles qu'elle le souhaitait. Et pour couronner le tout, elle allait pouvoir faire cela dès cette nuit. Rien ne pouvait assombrir sa journée.

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Du côté de Shizuru, ses sentiments étaient totalement opposés à ceux de Natsuki. Non seulement, elle n'avait pas réussi à reloger Natsuki subtilement mais son calvaire serait prématurée et plus profond encore. Natsuki allait être sa colocataire –ici dans les dortoirs étriqués de Gakuen Fuuka- pour les dernières semaines. Elle se demanda comment elle allait s'en sortir.

Dans la chambre de Mai, Natsuki avait eu le droit à son propre lit –celui de Mikoto- puisque la jeune fille préférait amplement partagée celui de Mai. Shizuru avala à moitié sa salive de travers et se demanda soudainement si elle ne pourrait pas emménager dès ce soir dans sa maison familiale.

C'était peu probable et il serait difficile d'expliquer sa précipitation à Natsuki mais cela ne serait-il pas préférable à l'autre scénario ? Après tout, il n'y avait qu'un lit dans sa chambre étudiante et il était absolument hors de question qu'elle le partage avec Natsuki.

En comparaison à ces pensées, la bonne humeur de Natsuki en était presque indécente. Shizuru essayait de ne pas y songer mais cela était difficile : pourquoi Natsuki paraissait si extatique de rester avec elle ? Bêtement son cœur espéra que les sentiments de Natsuki avaient changé et qu'elle voulait se rapprocher d'elle grâce à eux. C'était stupide, elle en était consciente. Natsuki avait été très claire : elle était son être le plus cher mais qu'il n'y avait là rien de romantique.

C'était cependant toujours difficile de rationaliser des émotions.

« Shizuru, que faisons-nous ? »

La main de Natsuki était légère sur son bras mais elle lui transmit une chaleur presque brûlante. Son cœur tressauta.

Les prochaines semaines allaient être l'enfer…

Elle se demanda soudain si elle ne devrait pas saboter sa propre maison pour qu'elle soit inhabitable. Elle serait alors forcer de prendre l'offre de Reito et d'emménager avec lui et Natsuki devrait à se trouver à loger autre part. C'était une idée extrême et lâche mais l'autre solution serait d'avoir du courage et de se montrer honnête envers Natsuki. Elle devrait alors lui expliquer qu'elle ne pensait pas pouvoir supporter cette proximité entre elles sans risquer ce qui restait de leur amitié. Sauf que l'honnêteté n'avait jamais vraiment été payante dans son cas…

Natsuki attendait toujours une réponse et Shizuru s'exhorta à se montrer forte. Il était absolument hors de question de se mettre à pleurer devant elle. Elle s'était jurée d'être ce que Natsuki voulait qu'elle soit. Shizuru voulait que Natsuki soit heureuse plus qu'elle ne se souhaitait l'être elle-même. Etre amies ce n'était pas si mal, c'était même mieux que rien.

De ce point de vu là, elle ressemblait plus à Reito qu'elle ne le pensait. Natsuki voulait qu'elle soit son amie et sa colocataire et bien soit, l'université durait quoi… 3-4 ans pour le premier cycle ? Avec un peu de chance, Natsuki ou elle ne voudrait pas poursuivre de second cycle, trouverait rapidement un travail et pourrait déménager. 3-4 ans c'était à peu près le temps durant lequel elle avait gardé ses sentiments sous le boisseau. Elle pouvait recommencer, c'était exactement la même chose.

Et puis Natsuki retrouvait probablement son propre appartement dans quelques mois si les assurances faisaient leur travail, ou si elle se découvrait un logement avec une colocation plus intéressante avec une autre amie ou… un petit ami.

Son cœur se serra mais c'était une réaction sur laquelle elle n'avait aucun contrôle. C'était une idée à laquelle elle allait devoir se confronter un jour ou l'autre, elle le savait. Elle rêvait du jour où elle serait juste véritablement heureuse pour Natsuki, exempt de toutes jalousie et de douleur.

« On va prendre ma voiture, indiqua-t-elle finalement d'une voix un peu trop atone. J'ai la liste de ce qu'il faut acheter et on pourra y transporter un peu plus de chose qu'avec une moto. »

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Natsuki avait abandonné son casque dans le dortoir de Shizuru. Leur dortoir, se corrigea-t-elle après coup. Son costume de moto ne serait donc pas utile non plus. Elle commençait d'ailleurs à avoir sacrément chaud à l'intérieur et ne souhaitait plus que l'enlever. Le sac qu'elle portait à l'épaule comprenait des vêtements pour se changer, plus à l'aise pour les travaux. Elle acquiesça néanmoins, décidant qu'elle pourrait bien faire leurs achats ainsi et se changer à la demeure de Shizuru, aucune raison de perdre du temps à retourner au dortoir.

Le trajet en voiture fut silencieux. Natsuki ignorait ce qui traversait l'esprit de Shizuru mais de son côté, elle réfléchissait aux travaux. Tirés une ligne électrique serait mieux. Elle avait appelé la mairie et sur le long terme ce serait bien moins coûteux. La ligne téléphonique pourrait être tirée en même temps et le bien mobilier des Fujino prendrait de la valeur. Le surplus financier à ses travaux, Natsuki était prête à le payer. Après tout elle ne se voyait pas survivre sans électricité.

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Leur voyage au magasin de bricolage du coin se passa bien. Les vendeurs étaient pour une fois de bon conseil ce que Natsuki trouvait à la fois utile et agréable. Leur caddy se remplissait rapidement de fils, pinces, prises, visseuse (et tout un tas de vis), de planches, etc. Natsuki devait même s'avouer plutôt surprise : si Shizuru avait semblé perdu côté électricité (sauf pour les luminaires et les ampoules), côté bricolages divers elle n'avait pas particulièrement hésité dans ses achats. Elle semblait savoir ce dont elle avait besoin et comment s'y prendre.

« ça sert à quoi ça ? demande Natsuki alors qu'elles étaient dans la file pour payer. »

Shizuru qui feuilletait un catalogue de la boutique, jeta un regard aux indications de Natsuki.

« La toiture fuie. C'est une simple toile isolante temporaire. J'attends que la saison des pluies se termine pour réellement m'occuper de la toiture. »

Natsuki la regarde interloquée.

« Ne soit pas si surprise j'ai déjà aidé mon père à ce genre de chose. Quitte à faire ces travaux, autant s'y prendre bien. Je vais refaire l'isolation, remplacer quelques liteaux abimés et les tuiles fissurés.

-Ce n'est pas dangereux ? »

Natsuki poussa le chariot de moins d'un mètre, la queue ne paraissait pas avancée. Les bricoleurs du dimanche semblaient se lever tôt. Shizuru l'observa presque amusé.

« Forcément un peu, si on ne fait pas attention. »

Natsuki acquiesça même si elle avait toujours du mal à s'imaginer Shizuru à travailler sur un toit. La queue avança à nouveau, doucement.

« C'est peut-être une question bête mais… à quels clubs es-tu inscrite ? »

Natsuki s'ennuyait et cette question apparue dans le bureau de Fumi ce matin-là avait continué à la titiller toute la matinée. Shizuru referma le catalogue et cligna des yeux lentement, comme si elle avait du mal à bien comprendre la question posée.

« Oh. Celui que je préfère est écriture. »

C'est vrai qu'il y avait un club d'écriture, il n'y avait pas grand monde qui y participait. Il fallait présenter quelques textes pour espérer y entrer. Natsuki se souvenait que Chie y avait été recalé, le président du club lui conseillant d'aller à celui de journalisme. L'écriture… cela étonna Natsuki. Pour avoir eu accès à l'ordinateur de Shizuru plus d'une fois –et pour avoir fouillé ses dossiers sans penser à mal- Natsuki n'avait jamais rien vu de près ou de loin à des textes d'écriture. L'ordi ne comptait que des devoirs à rendre que Natsuki avait à peine survolé. Elle n'aimait pas l'idée de voler le travail de quelqu'un, surtout celui de Shizuru.

Elle observa Shizuru du coin de l'œil et nota que ces joues étaient légèrement rosées.

« Vous êtes nombreux ? reprit Natsuki sans lui faire de remarque.

-Dans le club ? Non, tout juste six.

-Vous fonctionnez avec le nombre minimum d'étudiants ! Pourtant vous rejetez des gens. A ce que m'a dit Chie… précisa-t-elle soudain devant le regard de Shizuru.

-En fait non, on ne rejette personne. L'année dernière on a même eu du mal à trouver quelqu'un. On a longuement discuté avec Harada-san. Vis-à-vis de ces objectifs, le club de journalisme était beaucoup plus approprié. Elle en a convenu d'ailleurs.

-Oh, d'accord. »

Court silence à nouveau, puis Natsuki se tourna de nouveau vers son amie.

« Je pourrais lire quelque chose que tu as écris ? »

Au pincement de lèvres de Shizuru, Natsuki comprit qu'elle n'était pas particulièrement à l'aise pour partager ce genre de chose.

« Enfin si tu veux seulement, la rassura-t-elle précipitamment. Je suis simplement curieuse, je ne savais pas que tu écrivais. Je pensais que tu aurais choisi la cérémonie du thé.

-Oh mais je l'ai aussi choisi, sourit-elle véritablement amusée à présent. Je suis la présidente de ce club. »

Natsuki rougit à son tour, honteuse de se rendre compte qu'elle en connaissait finalement bien peu sur son amie.

« Désolée… balbutia-t-elle, les gens ne prennent pas toujours la peine de prendre plus d'un club. Et avec le conseil étudiant, je pensais… enfin bref.

-Je comprends. Pour tout te dire, les choses ont eu lieu un peu malgré moi. Le club de cérémonie du thé n'avait pas assez d'étudiant comme celui d'écriture d'ailleurs. Une de mes senpai suivait les deux clubs en question et m'a demandé d'y participer avec elle pour ne pas qu'ils ferment. Je n'ai pas su lui dire non. Je me sentais redevable, elle m'avait beaucoup aidé à mon arrivée à l'Académie.

-Aider à quoi ?

-A à peu près tout, en fait. Si les maths, l'économie ou la littérature japonaise comme anglaise ne me posait aucun problème, j'étais à peu près perdue dans tout le reste. Ma mère n'avait pas trouvé d'intérêt particulier à l'histoire ou à la géographie par exemple. J'avais du mal à parler à ceux de mon âge ou à vouloir suivre les horaires de cours.

-Tu étais en retard ?

-Ou bien je séchais, rit-elle. »

Au regard véritablement surpris de Natsuki, Shizuru pensa bon de préciser.

« A Tokyo, mes parents ne m'ont pas scolarisé non plus. On ne me faisait pas étudié de manière régulière. Il y avait des jours entiers où je ne touchais à rien et d'autres où j'avais à peine de pauses, et cela était quand mes parents ne me laissait pas me débrouiller par moi-même. Ils leur arrivaient de déposer des manuels dans un coin et de me dire « tu dois étudier tel livre ou tel chapitre cette semaine ou ce mois-ci, n'hésite pas à nous poser des questions si tu ne comprends pas ». Je gérais mon temps comme je l'entendais, alors… une journée rythmé par des sonneries, j'étais loin de connaitre. »

Elles avancèrent en silence pendant quelques minutes. Ils ne restent plus que deux personnes devant elles.

« J'étais perdue, avoua-t-elle. Et plus effrayée que je voulais bien l'admettre. Je n'avais jamais côtoyé qui que ce soit de mon âge et pas grand monde autre que mes parents. J'étais la fille bizarre arrivée en plein milieu de troisième année de collège, trop silencieuse et associable. Ahn Lu… elle était une lycéenne chinoise, ma colocataire et senpai. Elle m'a aidé de bien trop de manière pour que je lui refuse quoi que ce soit. D'ailleurs je n'étais pas vraiment contrainte et forcée, j'ai adoré les clubs d'écriture et de cérémonie du thé. Même quand elle a fini par quitter le lycée pour repartir en Chine pour l'Université, j'ai continué d'y participer. Pour l'écriture toutefois, je m'y présente rarement. Je fournis des textes et je corrige et commente ceux des autres, mais entre le conseil et le club que je préside, je n'ai pas réellement le temps d'y aller. »

Plus qu'une personne pour arriver en caisse.

Natsuki n'était pas particulièrement pressée, elle aimait ça : discuter avec Shizuru, apprendre à la connaitre. Elle se rendait compte que son attachement à Shizuru la rendait curieuse de tout : ses passions, ses centres d'intérêt, ce qu'elle aimait et détestait. Ce qui l'étonnait toutefois, ce n'était pas seulement de vouloir apprendre tout de Shizuru, c'était de vouloir que Shizuru ait la même envie pour sa propre histoire. Natsuki avait passé sa vie entière à ne se lier à personne, à ne faire part ni de ses sentiments, ni de ses intérêts, rêves, passions et peur.

Pourtant elle avait envie d'en discuter avec Shizuru… pas seulement envie, elle en avait besoin.

« Je suis plus une personne physique, admit-elle tranquillement.

-Athlétisme, répondit aussitôt Shizuru. »

Natsuki ne devait pas être surpris que Shizuru le sache, pourtant elle se sentit heureuse de son attention.

« Le président de ce club est venu se plaindre plus d'une fois. »

Sa joie diminua drastiquement à l'idée que Shizuru ne soit au courant qu'à travers les récriminations de son senpai.

« Pourtant, enchaîna Shizuru, s'il te garde malgré tout et s'en réfère à moi plutôt qu'au professeur qui s'occupe de votre club, c'est bien qu'il le voit aussi.

-Voir quoi ? s'étonna Natsuki.

-Que tu serais probablement la meilleure d'entre eux si tu t'entraînais régulièrement. Tu as tant de potentiel Natsuki, pas seulement pour la course. C'est dommage que tu ne parviennes pas à le voir comme je le fais, ajouta-t-elle doucement après une pause. Tu es capable de tant de chose. »

Natsuki n'eut pas le temps de répondre, elles étaient enfin à la caisse. Elle n'aurait pas su quoi lui répondre de toutes les manières. Elle baissa les yeux sur le bout de ses chaussures, une sensation bizarre au creux de la poitrine. C'était une chaleur agréable et elle sentit ses yeux piqués comme si elle allait pleurer. Pourtant elle ne se sentait pas triste, elle se sentait… apaisée et réconfortée.

Aimée.