Hey ! Enfin j'ai réussi, je l'ai fini ! Juste un peu en retard, certes, mais fini tout de même ! Je tenais vraiment à me remettre aux défis malgré le manque de temps du coup pour compenser mon absence au dernier défi j'ai donc choisi de faire les deux contraintes à la fois : UA et genre épistolaire !
Bonne lecture !


Reims,

Le 13 Juin 1940
Pour Grunlek von Krayn (Aix-en-Provence)

Grunlek, mon ami, j'aurais aimé t'écrire en des circonstances plus joyeuses. Sans doute la nouvelle sera-t-elle déjà tombée d'ici que cette lettre arrive entre tes mains mais je tenais à te le dire moi-même : nous avons été mis en pièces, les troupes allemandes nous ont balayé en un clin d'oeil. C'était terrifiant. Je te dirais bien que je suis resté stoïque à mon poste mais ce serait te mentir, je me suis chié dessus dès que j'ai compris que ça arrivait. Je savais que ça ferait peur, mais à ce point ? On dit que Persée a réussi à tuer Méduse en se servant de son bouclier pour ne pas avoir à la regarder dans les yeux mais ici, Méduse n'a pas à te regarder. Elle est partout à la fois, elle rampe dans les ombres et se glisse dans les flaques de boue. Et puis elle n'a plus qu'à rire avec le grondement à la fois si terriblement proche et lointain des bottes, des moteurs et des hélices.

Tu l'auras compris nous battons en retraite. Les routes sont encombrées et le ciel est constamment couvert non de nuages mais d'avions. Pardonne-moi pour mon écriture, mes mains tremblent encore et je sursaute à chaque passage d'avion. Nous sommes arrivés à Reims ce matin-même, il pleut, la Place du Parvis est noire de monde et bourdonnante de prières et nous avons tous peur qu'un obus vienne exploser la Cathédrale ou qu'un avion nous bombarde tous rassemblés ici.

Je ne sais pas encore où nous allons aller ensuite, même nos commandants ont l'air un peu perdu. J'espère que nous nous reverrons bientôt !

Ton ami,

Balthazar O.B. Lennon.

Paris,
Le 18 Juin 1940
Pour Grunlek Von Krayn (Aix-en-Provence)

« C'est le coeur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat ». Bordel. Ça me met tellement en rogne Grun', mais tellement en rogne ! Je comprends pas pourquoi on arrête, pourquoi on se rend, pourquoi on a perdu. Quand la nouvelle est tombée à la radio, on s'est tous fracassés le cul par terre, capitaines compris ! Je peux te dire que ça a fait du bruit dans la caserne cette annonce. Il y en a déjà qui crient qu'ils veulent pas arrêter et qu'ils lâcheront pas leur fusil vivants.

Le coeur serré ! Et la bouche en cul-de-poule et le cul cousu avec des fils d'or ! Il y a eut des morts pour que ça s'arrête comme ça ? Vraiment ? J'ai vu deux gosses partir tout sourire et revenir la tête en moins. J'ai vu le Nord-Est de la France se transformer en apocalypse infernale. T'imagine ça, dans un coin où il fait que pleuvoir et faire gris ? Un vrai déluge de flamme et d'acier, de cris et de sang.

Je sais pas. Je sais pas ce qu'il faut faire. Je suis pas comme ces crétins, je vais pas crever bêtement. Mais je veux pas que ça se termine comme ça. J'attendrai pour voir si on va vraiment capituler ou si le Maréchal va changer d'avis. Mais ça semble pas bien part pour. Dans ce cas je me démerderai pour faire quelque chose et continuer. Je compte pas les laisser nous piquer nos terres sans rien faire.

Théo

Saint-Mitre les Remparts
Le 24 Août 1940
Pour Théo Silverberg (Paris)

Comment vas-tu Théo ? Cela doit faire environ un mois que nous nous sommes séparés et, à défaut d'attendre désespérément de tes nouvelles, j'ai choisi de te faire part des miennes pour tromper le temps et l'ennui. Le train que j'ai pris pour aller à Marseille était bondé, j'y ai croisé beaucoup de camarades du régiment et nous avons bien discuté pour tuer le trajet. Il ne s'est rien produit de bien passionnant pendant le voyage comme tu peux t'en douter, à part peut-être l'arrivée d'un franc-tireur dans notre wagon. Son nom était un peu étrange et je pense que c'était un sang-bleu. D'après ce dernier, après lui sa famille sera éteinte. Nous n'avons pas discuté longtemps, il était plutôt du genre silencieux. Il dit qu'il part rejoindre ce De Gaulle dont tu m'as parlé, ou du moins les troupes dans les colonies. Je lui souhaite bien du courage, j'ai entendu dire que le port était déjà surchargé et qu'il y avait de moins en moins de bateaux prêts à accepter des passagers.

Quoi qu'il en soit je suis bien arrivé à destination et George m'a accompagné dans un des centres dont il s'occupe pour l'instant. C'est assez confortable et il se trouve même que j'ai une petite pièce pour moi. Heureusement que nous ne sommes pas restés à Marseille, j'aime les villes mais ces temps-ci je pense que toute cette agitation ne me serait pas recommandable. L'été touche à sa fin et il fait encore une chaleur infernale. Je dirais bien vivement que l'automne arrive mais je crains qu'il ne soit orageux. Pour l'instant je ne fais pas grand-chose mais j'ai entendu quelques noms circuler çà et là, comme un certain Maurice Chevance. Je verrai ce que je peux faire, si c'est pour rester oisif j'aurais mieux fait de me prendre une balle avant la retraite !

Enfin, bien que cela m'ait attristé je tenais à te dire que je comprends ton choix de rester à Paris pour un temps. Sans doute seras-tu plus utile là-bas qu'ici, et puis tu as aussi ta famille n'est-ce pas ? Je ne sais pas si je t'envie ou non cette famille, je te dirais bien de lui conseiller d'être prudente mais je suis sûr qu'elle l'est déjà bien assez. J'espère que tout se passera bien pour vous et que vous viendrez bientôt dans le Sud si vous le pouvez

Ton ami à qui tu manques déjà par bien trop,

Balthazar O.B.Lennon

PS : N'oublie pas notre ami George Val-Craie dans tes prochaines lettres. Il subit beaucoup de pressions ces temps-ci et si tu pouvais faire attention à la forme cela lui éviterait sans doute beaucoup de problème.

Le 3 Janvier 1941

Mon vieux Bob ça fait une paye que je t'ai pas envoyé de lettre. On a eu du mal à trouver du papier récemment, ce qui ne m'a pas aidé. Il faut aussi dire que j'ai été assez occupé ces derniers temps mais je t'expliquerai ça plus en détail après. L'hiver a été rude, j'ai passé tout le mois de Novembre et une partie de celui de Décembre dehors, d'abord à dormir dans les champs puis dans la rue. Par chance une famille de petits marchands m'a recueilli la veille de Noël. Je devais avoir l'air sacrément en mauvais état, ça fait plusieurs semaines que j'avais pu ni me raser ni me laver et que je ne mangeais pas à ma faim. Je ne te dirais pas le nom de mes sauveurs au cas où cette lettre tomberait entre de mauvaises mains, mais je t'assure que ce sont de bonnes personnes.
Depuis le discours de Pétain le 30 octobre c'est comme si les éléments se vengeaient ici. Pas une semaine sans pluie ou sans gelées. Sortir revient généralement à un aller simple vers l'hôpital. Cela dit c'est pas ce qui m'empêche d'aller emmerder les allemands. La semaine dernière on a perdu trois officiers dans un quartier, ils sont revenus en se gelant les miches, avec tout juste leur caleçon. On se débrouille aussi pour subtiliser quelques cargaisons de bouffe quand on peut et faire envoyer des voitures dans le décors. Cela dit, on reste prudent et on se contente le plus souvent de poser des affiches. On va pas faire une guérilla urbaine, c'est clairement pas possible et puis ce serait mettre en danger les habitants. J'espère que tu es toujours en sécurité dans le Sud.

Bien à toi,

Théo

Le 8 Avril 1941

Mon ami, mon si cher ami, je t'en supplie, dis-moi que tu vas bien. Au vu des dernières nouvelles je ne peux m'empêcher d'avoir peur pour toi. Je t'écris depuis une pinède qui surplombe l'étang de Berre, j'y suis au calme et il fait plutôt bon. En t'écrivant depuis ce lieu j'ai l'impression de conjurer les malheurs qui pourraient s'abattre sur toi. Je me sens complètement inutile ici. Non pas que j'aurais préféré rester avec toi à Paris ou où que tu sois maintenant que je ne fasse actuellement rien je m'occupe de beaucoup de paperasse pour George, j'écris des lettres à répétition pendant la journée et je m'occupe de trier tous les documents que l'on reçoit. Mais je ne peux rien faire pour t'aider toi, sinon te prier de revenir aussi vite que possible et espérer que la situation ne s'envenime pas là-haut.

Le papier devient de plus en plus rare et cher et nous en avons besoin pour le projet de George mais j'en ai toujours une petite quantité qui m'est réservée. Je ne peux pas te parler de ce projet pour l'instant mais j'ose espérer que tu pourras en prendre connaissance assez vite.

Que puis-je te dire d'autre ? Le temps passe et passe et il me semble maintenant que 1938 était une toute autre époque, comme si le temps avait fait un bond en avant en quelques années. Tu t'en rappelles n'est-ce pas de 1938 ? C'était le bon temps. Est-ce que plus tard nous verrons la guerre comme un éclair de ténèbres qui aurait fendu le ciel bleu pour un court instant ? Ou bien alors entendrons-nous toujours résonner son grondement fragiliser notre âme ? Pour l'instant, j'avoue ne chercher qu'à produire des lampions pour cette longue nuit à venir. Il y a cependant bien quelques étoiles de lumière çà et là : je suis logé chez une petite famille de paysans istréens très sympathiques qui ont une magnifique petite fille. Elle s'appelle Caroline et j'ai commencé à lui apprendre à lire. Elle est très douée et elle semble aimer ça. Ce sont de braves gens. En espérant qu'il y en ait plus que ne le laisse suggérer le voile d'ombre qui couvre notre époque.

Ton ami en toutes circonstances,

Balthazar O.B. Lennon

Le 25 Août 1941

Bob j'ai besoin de te parler alors à défaut je t'écris. Comme je voudrais, comme je voudrais t'avoir écouté aujourd'hui. Comme je voudrais être parti dans le Sud avec toi et emmener la famille avec nous. Un officier allemand a été abattu le 21. Ce n'était pas nous, pas dans Paris, pas comme ça. Mais ils se sont vengés. Le jour même on a vu des policiers débarquer et fouiller les quartiers juifs. On a su trop tard pour faire quoi que ce soit. J'ai couru jusqu'à la maison en espérant prévenir Victoria et le reste de la famille, couru jusqu'à m'en rompre le souffle et la cheville mais lorsque je suis arrivé, la rue était déjà occupée et j'ai vu tante Felicia et oncle Thierry se faire emporter avec mes cousins derrière. Ils ont même emporté le petit Théodore ! Je l'ai vu, je sais qu'il m'a vu. Et tu sais quoi, j'ai dû supporter son regard pendant qu'ils l'emportaient. J'ai vu d'autres silhouettes sortir, je suis presque sûr que c'était celle de Victoria et de ma mère.

J'en dors plus. Je savais qu'un jour ou l'autre ça finirait par arriver mais là, comme ça… et j'ai rien pu faire, rien pu faire à part les regarder disparaître lentement. Si seulement je t'avais écouté, si seulement nous étions partis ! J'hésite maintenant à tenter de rejoindre le Sud, après tout rien ne m'attache plus ici. Mais on peut encore faire des choses ici, et je vais faire de mon mieux pour empêcher que d'autres évènements comme ça se reproduisent.

Ton ami qui a désespérément besoin de toi,

Théo

Le 29 Septembre 1941

Mon cher Théo, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer dans ce magma de noirceurs et de larmes. J'imagine sans peine que tu te souviens parfaitement des évènements de fin août. Il se trouve que tu avais en partie faux, Victoria et ta mère n'ont pas été emportées ce jour-là, elles ont dû réussir à s'échapper d'une manière ou d'une autre. Nous avons récupéré une Victoria qui venait avec sa mère pour tenter d'émigrer aux Etats-Unis d'Amérique. Balthazar pense que c'est bien elle et tu connais son don pour reconnaître les visages. Elle est resté discrète jusqu'à son départ alors je ne pourrai pas te fournir de preuve concrète que c'était bien ta sœur qui s'est échappée mais je te prie néanmoins de croire en l'espoir cette fois-ci.

Je t'envoie avec cette lettre un peu de papier et le premier exemplaire du journal que nous avons produit en Provence. Fais bien attention à ne pas te faire voir avec et essaye de le faire circuler parmi les autres résistants.

Ton vieux provençal,

George Val-Craie.

Le 23 Décembre 1941

Comment cette fin d'année se passe-t-elle de ton côté Bob ? Je suis désolé de ne pas avoir pu t'envoyer de lettres depuis celle de fin août, j'espère que tu n'as pas cru à ma mort à cause de cela. Pour en revenir à l'absence de lettres elle s'explique par plusieurs facteurs (si j'avais cru que j'arriverais encore à faire de l'humour après tout ce temps) : trouver le temps, le papier ou les endroit pour vous écrire à toi et à ce vieux George est devenu presque impossible récemment, malgré la bonne annonce dont vous m'avez fait part sur la fin de septembre. De plus, il nous a récemment fallu changer de cachette à cause d'un traître dans notre groupe. Je ne comprends pas pourquoi il nous a balancé.

On l'a découvert juste à temps. Puis… on l'a exécuté. Je sais pas pourquoi je te dis ça, je pense pas que ça t'intéresse particulièrement. Ça c'est passé à l'aube, on avait appris qu'il nous avait balancé pendant la nuit, il faisait froid, même dans l'appartement. J'ai regardé à la fenêtre qui donnait sur la rue. C'était l'heure où il n'y avait personne. Ça donnait une allure fantomatique à Paris avec la sorte de brume gelée qui rampait sur le sol. J'ai entendu des bruits dans le hall. On lui avait pas dit qu'on savait, donc on avait maintenu la mission où il devait nous accompagner. Je me suis mis à l'autre fenêtre, celle de la salle de bain, qui donnait sur un bout de ruelle. Ils étaient quatre à le soutenir. D'un coup, ils l'ont lancé contre le mur. Il a dérapé et glissé sur le pavé, il s'est pris le mur en plein dans le nez et est tombé par terre. De là où j'étais je ne voyais plus que lui, les autres étaient sortis de mon champ de vision. Personne n'est venu l'aider. Il était éclairé par la lumière d'un lampadaire qui clignotait, une lumière toute faible et à peine tiède dans cette fin de nuit gelée. Je l'ai entendu gémir. Personne l'a écouté. Il y en a un, notre chef, qui est aller l'empoigner par le col et l'a relevé pour mieux le coller contre le mur. Ils se sont regardés droit dans les yeux pendant trois secondes puis, sans un mot, il l'a abattu. Et quand il a tiré, la lumière s'est éteinte. Avec la lumière de la lune, le sang qui s'est mis à couler brillait sur les pierres. Je suis resté une heure à regarder ce sang se faufiler entre les pavés, ruisseler doucement, quitter ce corps froid et seul et mort.
Je dis pas qu'on n'aurait pas dû. Mais ça m'a fait bizarre de le voir mourir comme ça. Sans rien du tout, nul part, hors du temps. J'aurais aimé qu'on ait pas à faire ça. Il s'appelait Yann. Je crois.

Dis-moi, tu penses qu'on finira comme Yann nous aussi ? Je veux dire, tu penses qu'on sera oublié ? Qu'on mourra seuls, sans personne pour nous tenir la main, sans personne pour se rappeler de nous, au milieu des ténèbres, avec comme seuls témoins les étoiles ?

Théo

New-York City,
Le 12 Janvier 1942
Pour George Val-Craie (France)

Monsieur Val-Craie, je vous remercie de nous avoir aidé à passer aux Etats-Unis. Pourrais-je vous demander de faire suivre cette lettre à mon frère Théo Silverberg ? Je vous en serais très reconnaissante.

Mon très cher frère, mon petit Théo, c'est moi, Victoria, qui t'écrit. J'ai rejoint les Etats Unis avec maman grâce à un ce Val-Clair qui se dit un de tes amis. Je ne me rappelle pas que tu nous en ais parlé mais je lui ai fait confiance malgré tout et nous voilà en sécurité. La vie n'est pas rose mais j'ai trouvé un travail en tant qu'assistante pour apprendre le français à un petit américain.

Je suis désolée de ne pouvoir t'écrire que si tard, et je présume que tu ne recevras peut-être même pas cette lettre. Ne culpabilise pas de n'avoir pas pu nous prévenir, tu n'aurais pas pu deviner. Je présume que tu te demandes comment nous en sommes sortis. Tu te rappelles de cette cheminée où maman nous disait de ne pas aller jouer ? Elle avait un double fond qui donnait sur une toute minuscule pièce, à peine assez grande pour que l'on s'y faufile toutes les deux. On y a attendu pendant un jour puis on est sorties avant de partir à pieds.

Je ne pense pas pouvoir t'envoyer de nouvelle lettre avant longtemps alors sache que je t'aime et que tu as toujours été une bonne personne.

Ta grande sœur qui t'aime fort,

Victoria Silverberg

Le 18 Octobre 1943

Théo je t'en conjure, arrête-toi ! Cache-toi, je t'en supplie Théo ! Ils ont arrêté Jean Moulin en Juin et on entend tellement de choses sur Paris qu'il m'est absolument impossible de ne pas penser à toi. Je sais pertinemment que ce que tu fais est important, qu'il ne faut pas nous arrêter avant la fin, mais j'ai peur de ne jamais pouvoir te revoir si jamais tu venais à continuer. Il ne sert à rien de te demander de venir dans le Sud, de toutes façons ce serait là chose impossible, mais je peux encore et encore te supplier de te mettre à l'abri. Au minimum, accepte de ne faire plus que poser des affiches pour l'instant. Je sais que tu refuseras, et je sais que tu as raison, mais je ne veux simplement pas te perdre comme ça, pas maintenant. Les allemands reculent, ils ont perdu la Corse il y a deux semaines.

Bob

Paris
Le 12 Juin 1945
Pour M. Balthazar Octavius Barnabé Lennon (Istres)

M. Balthazar Octavius Barnabé Lennon, nous tenions à vous transmettre par ce courrier nos plus sincères condoléances. Vous trouverez joints à cette lettre deux articles, une lettre et un anneau. Tous deux vous ont été par M. Théo Silverberg à sa mort. Ils n'arrivent qu'aujourd'hui du fait des difficultés à regrouper toutes les lettres trouvées à Paris dans les bureaux et du manque de personnels de notre service en l'état actuel.

Paris,
Le 4 Avril 1944
Pour Balthazar Octavius Barnabé Lennon

Balthazar, cher Balthazar, je vais mourir. Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, je partirai. Vois-tu, je sais ce qui m'attend. Je ne veux pas te donner plus de faux espoirs que je ne l'ai déjà fait auparavant. Tout ce que je peux te demander, c'est de me de pardonner et de rester courageux malgré tout. J'aurais aimé vivre plus longtemps mais demain matin on me fusillera. J'ai cru tout du long que je servais à quelque chose, que lutter contre la nuit était déjà une victoire en soi, que s'il me fallait mourir au moins je mourrais utile. Je marcherai, les yeux fixés sur mes pensées, sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit.

Vois-tu, j'ai vécu pour les autres. J'ai vécu pour ma famille un premier temps, puis pour ma patrie, puis pour le rêve qu'elle renaisse. Mon seul regret dans cette vie est que j'aurais aimé vivre pour toi. Tu seras fier de moi, je l'espère, en apprenant qu'on me fusille. Je ne meurs pas pour rien, je ne meurs même pas pour une chrysalide de patrie. Je meurs pour un enfant qui sans moi serait en train d'écrire à sa mère.

Me pardonneras-tu en sachant cela ? Il était tard, ce gamin voulait nous aider à poser nos affiches, nous avions refusé, il a insisté, il a pris des affiches et est allé les coller. Il est revenu vers nous en pleurant et courant, il était poursuivi. Je l'ai caché, j'ai couru. On m'a suivi. La Lune m'a trahi. Elle m'a abandonné, je ne lui en veux pas. Elle a abandonné un jeune homme un soir de Décembre en 1941 quand je n'ai pas non plus réagi. Je mourrai l'âme en paix, sachant ce jeune garçon sauf. Au moins aurai-je été utile aux autres jusqu'à la dernière seconde de ma vie.

Trouveras-tu jamais la force de lire cette lettre ou d'accepter ce choix idiot ? Je meurs pour qu'un matin le soleil resplendisse sur suffisamment de vies pour que le bonheur et l'espoir irradient l'océan de ténèbres qu'est devenu notre monde. Tu m'as tant éclairé durant la nuit qu'il fallait que je rende la pareille au monde un jour où l'autre, il me peine seulement que cela se fasse à ton détriment et contre ma vie. Promets-moi, promets-moi de ne pas regarder ni l'or du soir qui tombe, ni les voiles au loin descendant vers Harfeur. Promets-moi de vivre et de dépasser cette tempête. Tu es fort, bien plus que moi, et je sais que toi seul pourrait guider un coeur meurtri parmi de telles ombres. Je t'envoie également un anneau que tu reconnaîtras peut-être je comptais te l'offrir de retour de la guerre mais je n'en ai jamais eu le temps. J'espère qu'à défaut de nous lier jusqu'à la mort, il saura te remplir de courage quand tu en manqueras.

Ton ami, ton camarade et celui qui t'aimait d'un amour plus que fraternel

Théo.