Chapitre 7

2076

La tension était palpable et Jack se demandait si l'attaque tardait à venir parce que Gabriel jouait avec cette tension ou s'il hésitait. Face à lui se trouvait deux de ses anciens amis. S'il n'avait eu la volonté de les tuer jusqu'ici comme l'espérait l'ancien commandant, que pouvait-il faire dans cette situation ?

Puis l'assaut vint. Les bottes ferrées claquèrent sur le sol alors que Faucheur progressa vers l'avant, se mettant à découvert, ses fusils à pompes pointés dans leur direction. Un petit clic en arrière l'assura que Ana avait armé son fusil d'une des fléchettes soporifiques. Ils le regardaient avancer d'un pas calme, prêt à tirer mais n'en faisant rien. Jack jura intérieurement. Un assaut direct aurait permis d'établir le piège mais pour l'heure, il était dans son sac. Et s'il était certain d'une chose, c'est que Gabriel ne serait jamais assez stupide pour marcher dessus s'il le voyait le balancer juste devant ses pieds.

« Gabriel… »

Le Faucheur s'arrêta un instant, le fixant et Morisson en profita pour continuer à parler. S'ils pouvaient réussir à influencer son comportement… non, la chance était bien trop minime mais de toute façon, il ne voyait pas quoi faire sur l'instant. Ana semblait rechigner à tirer pour l'instant. Peut-être berçait elle le même espoir vain.

« Gab… T'es pas ce type là… »

« Economise ta salive, Jack » la voix rauque dont il reconnaissait maintenant les traces de celle de son vieil ami avait répondu, sèche et la déferlante de balles plut. Enfin, elle aurait pu si à la première balle tirée, il n'avait pas entendu siffler le fusil d'Ana. Le seul tir n'avait pas fait mouche. En revanche, il vit nettement Faucheur lever ses mains finies par des griffes pour venir tirer la petite seringue plantée dans sa gorge, l'observant un instant. Jack devina qu'il grimaçait et le vit tituber. Il pesta et, tendant l'un de ses fusils, tira de nouveau. Morisson s'était écarté pour être suffisamment hors de portée de l'arme pour éviter toute blessure sérieuse mais il attendait de voir la suite sans agir. Ses propres balles pouvaient faire des dégâts non négligeables et il ne voulait pas le blesser inutilement.

Il espérait voir Gabriel tomber au sol sous l'effet de la fléchette. Il savait très bien que l'effet habituel n'aurait pas suffi pour endormir un soldat amélioré comme lui mais Ana avait pris le soin de tripler la dose. Elle serait mortelle pour un autre adversaire mais pour eux, ça forcerait tout juste à dormir quelques heures, assez pour qu'ils aient le temps de le récupérer et partir. Mais il fut déçu. Sa balle tirée, sans doute pour la forme, il vit le Faucheur se disperser en fumée et prendre la fuite. Loin d'être aussi fluide qu'à son habitude, le nuage sombre montrait bien l'effet de la drogue. Il fuyait.

Jack bondit en avant, bien décidé à ne pas le perdre de vue.

Il courait comme un dératé dans le couloir. La dernière fois qu'il avait fait la course à Gabriel comme ça, ça s'était plutôt mal fini. Il entendit vaguement Ana l'appeler puis ses pas claquant derrière les siens pour le suivre dans sa traque. Mais plus ils avançaient, plus la brume semblait reprendre contenance comme s'il pouvait chasser l'effet du produit sous cette forme. C'était sans doute le cas. Peut-être que ce changement lui permettait de faire le tri et d'expulser les particules nocives. Mais ce n'était pas tant la conclusion scientifique qui l'intéressait que savoir que quand il allait reprendre forme solide, il serait de nouveau en pleine capacité.

Quand la brume avait fait demi-tour pour leur faire de nouveau face, Morisson eut tout juste le temps de plonger à couvert derrière un distributeur de boisson. La vitre vola en éclat et le contenu se répandit au sol dans un fracas mais lui-même ne subit aucun dégât. Qu'on bénisse les humains si accrocs à leurs fichus sodas.

Poser le piège lui avait semblé si facile sur le papier… mais maintenant… Il attrapa celui-ci pendant qu'il entendait le Faucheur changer d'armes à ce bruit si caractéristiques de fusils tombant au sol. D'ici quelques secondes, l'arme au sol disparaitrait, il le savait. Là encore, il n'expliquait pas comment marchait cette science limite proche de la magie. Mais il n'y réfléchissait pas pour l'heure. Profitant de la cascade de canettes tombées au sol, il avait jeté le piège dessous. Celui-ci avait glissé sur le sol et le reste de la chute avait fini de le recouvrir partiellement. Le suintement lui appris qu'une des malheureuses cibles d'aluminium était en train de recracher tout son contenu de liquide gazeux au sol et il espéra rapidement que Winston avait prévu une résistance. Bien, il ne restait qu'à espérer que le Faucheur mordrait à l'hameçon et que le piège voudrait bien marcher comme prévu. L'appareil activé, il surgit à découvert et courut au plus rapidement en sens inverse, se dirigeant vers Ana qui sursauta et marqua quelques pas en arrière et un regard nerveux vers Gabriel.

« Eh bien, tu abandonnes Jack ? » on notait un petit ton surpris.

Ce n'était pas vraiment le genre de Jack et il se méfiait. Il resta un moment immobile mais voyant le vétéran continuer sa fuite et Ana suivre avec réticence, il haussa les épaules. Qu'est ce qui leur prenait à ces deux-là ? Bien, s'ils voulaient jouer au chat et à la souris… Et il se jeta à leur suite, piqué autant par la curiosité vis-à-vis de ce comportement que l'envie de la chasse.

Il sentit le piège mais trop tard. Le premier indice fut l'arrêt soudain de ses proies qui s'étaient retournées dans une parfaite synchronisation. Le second fut la lumière vive qui s'éleva du sol avant que le bouclier ne se déploie. Il avait déjà vu ça. Oui. Il l'avait vu dans le laboratoire de Winston et la dernière fois… il eut un mouvement de recul. La dernière fois, cette chose lui avait explosé à la figure. Mais avant qu'il n'ait le temps de pouvoir penser à s'éloigner suffisamment du risque d'explosion, il était entouré de raies de lumière se déployant en dessinant des petites alvéoles tout autour de lui. Il leva aussitôt le visage cherchant une issue vers le haut. Bouché. Puis vint la décharge et il ne put même pas hurler sa douleur alors que l'énergie électrique contenue dans le plateau à ses pieds parcourait son corps, crispant chacun de ses muscles, le transperçant de violentes piqures dans chacun de ses membres.

A quelques mètres, Jack serrait les dents. Il ne pouvait s'empêcher de regretter ce qu'il était en train de lui faire subir mais il se persuada intérieurement que c'était pour leur bien à tous. Gabriel allait rentrer avec eux. Ils allaient le ramener et ils allaient s'expliquer. Il entendit vaguement la voix d'Hanzo dans l'oreillette annoncer que Fatale avait battu en retraite.

Voulant échapper à cette douleur, ou peut-être n'était ce même pas volontaire, le Faucheur prit de nouveau forme de brume. Au moins, ici, ses bottes cerclées de fer ne venaient pas offrir un parfait conducteur à ce piège.

Les deux vétérans virent alors les bords de la prison de lumière commencer à se réduire et la brume devenir furieuse. Il commençait à comprendre qu'il était vaincu. Il le voyait en train de lancer des assauts contre ce champ de force qui lui était résistant, comme s'il espérait le briser alors que son espace se réduisait chaque seconde.

Jack espérait juste que l'opération n'aurait pas d'effet néfaste sur Gabriel. Quand tout arrêta de bouger et que la brume fut bloquée dans une demi-sphère de la taille d'une moitié de pastèque, il s'approcha alors pour saisir le piège et son prisonnier. L'aspect était étrange. La lumière contenait fermement la fumée opaque et si concentrée qu'on aurait presque cru du solide si certains mouvements ne se faisaient pas deviner par instant.

« Tu rentres avec nous, Gabriel. »

Il entendit Ana souffler. Elle aussi était soulagée. Ils avaient leur cible.

Et Jack se concentra alors sur la situation générale pour voir où en était les autres, tout mettant le piège dans son sac après un petit mot d'excuse.

« Promis, tu ne resteras pas là-dedans longtemps. »

L'idée qu'il tenait Reyes prisonnier dans son sac aurait pu être comique mais il la trouvait plus dérangeante qu'autre chose.

Ils reprirent alors le chemin menant au laboratoire principal. Si on leur avait envoyé que le Faucheur en espérant que cela suffirait, cela signifiait sans doute que le gros des troupes était en conflit direct avec les autres.

« Ils ont plus d'effectifs que prévu. » avait commenté McCree qu'on devinait à bout de souffle et sans doute de nerfs. Il n'eut aucun mal à l'imaginer, appuyé contre un mur, rechargeant son arme, soufflant comme un bœuf et pourtant l'air toujours calme d'un point de vue extérieur.

« Pas vraiment, mais ils ont de l'artillerie lourde. A couvert. » avait déclaré calmement Hanzo et au bruit qui suivit, Morrison devina qu'il venait lui-même de quitter son perchoir pour se mettre sous la protection d'un quelconque obstacle.

« C'est quoi ce truc ? » Les mots prononcés évoquaient sans mal la tension chez l'ainé des Shimada et un frisson parcourut l'échine de Jack. Quoi que ce soit, si une nouvelle menace inconnue venait compliquer leurs plans... Il eut un grognement tout en accélérant le pas. Il n'aurait jamais le temps de les rejoindre. Ils allaient devoir géré par eux-mêmes.

« Reculez, reculez ! » Hanzo avait le souffle court. Il devait courir tout en descendant de son point de vue.

Bien sûr quand Jack déboula dans le laboratoire, celui-ci était déjà vide du personnel qui avait dû être dégagé rapidement. Aucune trace d'aucun d'entre eux. Il n'y avait plus qu'à espérait qu'ils n'avaient pas eu le temps de faire entièrement le ménage et qu'il resterait des brides d'informations dans les ordinateurs qui avaient certainement engagés une fonction de formatage. Peut-être que les produits trouvés donneraient des réponses.

« J'ai besoin de soins » avait sifflé Genji dont la douleur se faisait entendre dans sa voix.

« Recule ! » répéta son frère.

Jack n'eut pas besoin d'autre chose que le ton du cadet pour savoir qu'il avait dû avoir un regard noir particulièrement appuyé à l'adresse de l'ainé.

La voix de Tracer coupa la dispute familiale en devenir. « Je m'en occupe ! Ecartez-vous ! »

Une décharge d'insultes bien senties venant de McCree se fit entendre et sa course accompagna les mises en garde.

« Tracer ! Non ! Genji est… »

La suite fut couverte par un bruit d'explosions multiples que Jack reconnut comme les bombes à impulsion de Tracer mais ses sourcils s'étaient froncés alors qu'il avançait dans le laboratoire.

« Rapport de la situation ! » ordonna-t-il.

La seule réponse qu'il eut sur l'instant fut celui d'une énorme masse de ferraille qui s'effondrait dans une dernière explosion sans doute spectaculaire. Puis après quelques secondes et la répétition de l'ordre, il entendit un glapissement interloqué de Tracer et enfin Reinhardt demanda de sa voix grave. « Tout le monde est en vie ? »

« Je crois. »

« Désolée désolée désolée… »

« On se calme Tracer, tout le monde va bien. »

Jack tentait d'analyser la situation sans arriver à savoir exactement ce qui se passait et il enrageait de ne savoir. Ana lui posa une main sur l'épaule.

« C'est bon, ils sont tous en vie. »

« Jesse, ça va ? » Quelque chose dans la voix d'Hanzo le dérangeait. L'utilisation du prénom de l'américain nota-t-il d'abord. Et son ton. Quelque chose sonnait bizarrement. Une inquiétude réelle ?

« Bouge pas… » répondit le châtain.

Un soupir de Genji qui, au bruit, roulait sur le flanc puis un long moment de silence.

« Jesse… ? »

Il ne sut pas la suite. Visiblement, ils avaient coupé la conversation à travers le canal commun pour continuer de vive voix.

« Rapport. » Réclama-t-il après quelques minutes, leur laissant le temps de juger de la situation avant de demander quoi que ce soit.

« On a été attaqué par un prototype de mécha. Genji est mal en point. McCree… pour l'instant, c'est difficile à dire mais Hanzo l'a amené en sécurité. » répondit Angela. Depuis les années qu'il la connaissait, il savait percevoir quand elle avait une mauvaise nouvelle mais qu'elle ne désirait réellement pas inquiéter ni la personne en question ni l'entourage. Et McCree écoutait sans doute toujours la conversation.

« Je survivrai, Doc » On pouvait presque entendre du reproche dans la voix du cowboy, comme si elle sous-estimait ses capacités.

« Je n'en doute pas, mais tu restes loin du combat pour l'heure. On a Faucheur de notre côté et le labo à disposition. » conclut finalement Jack pour donner des nouvelles de son côté aussi.

« Très bien. La perte du prototype semble les avoir motivés à abandonner. C'est devenu calme ici. »

« Ange, occupe-toi des blessés. Hanzo, Reinhardt, sécurisez le terrain. Les autres, venez là. »

« Compris »

« Reçu »

Quand il vit arriver Hanzo tenant un McCree fermement attaché à son cou, le regard sombre du japonais fixé droit devant lui comme pour rester digne alors qu'il soutenait l'américain contre lui, un bras dans son dos, l'autre sous ses genoux, Jack fronça de nouveau les sourcils.

« Torbjorn est resté avec Reinhardt finalement » annonça la suisse blonde les suivant de près, soutenant Genji qui boitillait à ses côtés.

Jack scruta le petit groupe d'arrivant. Genji était visiblement blessé à une jambe mais ce n'était que du matériel, cela pourrait se réparer. Ça couterait sans doute cher mais ça se réparerait. Pour ce qui était de Jesse… il semblait crispé comme il l'avait rarement vu l'être. La dernière fois qu'il avait entraperçu le gamin nerveux qu'avait pu être le châtain dans sa jeunesse dans son regard, c'était quand celui-ci avait perdu son bras. Pourtant, il semblait intact en dehors de quelques traces de brulures qui avait endommagé sa tenue mais… il y avait quelque chose de perdu dans ses yeux. Le vétéran releva le regard pour scruter Hanzo qui tenait solidement l'américain contre lui, le visage fermé. Quand il prévint McCree qu'il allait le poser, Jack ne rata pas le moment de panique où Jesse s'accrocha vigoureusement au corps du japonais qui manœuvra pour l'aider à se remettre debout. Là encore, le châtain se refusa à lâcher. Ses pieds étaient pourtant bien au sol mais son équilibre semblait précaire. Et Jack comprit alors ce qui se passait, pourquoi il sentait cette panique sous l'attitude que Jesse prenait pour tenter de dissimuler au mieux son trouble. Son regard dériva aussitôt vers Ange.

« C'est temporaire ? »

« Sans doute. Mais faut que je voie ça avec des examens approfondis. Pour l'heure… »

Morisson hocha la tête.

« Tiens-moi au courant. » Son regard partit de nouveau vers Jesse qui tâtonnait du bout d'un pied pour faire quelques pas, sans pour autant que sa main ne lâcha son support vivant. Il semblait s'efforcer de rester calme mais ne devait pas se rendre compte que chacun de ses gestes était empreint d'une panique bien visible. La cécité de McCree n'allait pas arranger leur affaire mais il s'inquiétait plus pour le gamin qu'il avait vu grandir que pour la mission à cet instant. Bon sang, il devenait vraiment un foutu sentimental. Ses doigts rentrèrent en contact avec la demi-sphère et il soupira. « Allez, on a encore du travail. Extrayez-moi les données qu'on a ici. Récupérez les échantillons. On part dans 20 minutes. »

La nouvelle planque préparée se trouvait en Grèce. Le scientifique avait prévu tout le nécessaire pour les loger sur une ile perdue en pleine méditerranée dans une maison d'un ancien agent d'Overwatch qui les avait invités à venir prendre place avec plaisir en recevant leur appel. Yorgos avait été un scientifique travaillant en concert avec Ange ainsi que Winston. Il avait hérité de la bâtisse d'une vieille tante qu'il n'avait guère connu officiellement. En vérité, la maison était parmi les nombreuses bases secondaires usée par l'organisation à l'époque, notamment par Blackwatch.

Ses sous-sols étaient donc bien mieux équipés pour leur halte que la majorité des planques qu'ils avaient utilisés ces derniers temps. Au moins, ils auraient de vraies chambres. Mais ce n'était pas pour cela que le choix de venir ici avait été fait. Non, ici, ils auraient une cellule, préalablement préparée par Winston, pour maintenir leur prisonnier en captivité. Le laboratoire sur place avait été maintenu en état de fonction par le consciencieux Yorgos ce qui permettrait de soigner Genji et McCree. Du moins, Morrison l'espérait.

Cela l'avait profondément ennuyé de devoir faire appel au vieil homme qui s'était fait gardien de l'endroit mais la situation de crise méritait bien cela. Et qui sait si son aide ne pouvait pas apporter un œil supplémentaire sur la condition actuelle de Gabriel.

Il s'était assuré que les deux blessés étaient bien entre les bonnes mains des médecins avant de se diriger vers la cellule. Celle-ci était fermée par le même genre de champ qui avait réussi à emprisonner le Faucheur. Il leva la demi-sphère devant ses yeux et scruta la fumée. Elle ne bougeait plus guère. Accordée de tons sombres, noirs et violets, elle était loin des courants rapides proches d'une petite tornade qu'elle avait au départ. Il se demandait à quel niveau Gabriel avait encore conscience de son être dans cet état. Et combien il devait le haïr de l'avoir transporté pendant plusieurs heures dans son sac à dos. Ce n'était peut-être pas le mieux à faire pour raviver les liens certes. Il vint poser la demi-sphère dans la cellule qu'il avait ouverte. Il déposa de quoi boire et manger dans un coin, s'assurant que rien ne pouvait servir d'arme d'une façon ou d'une autre connaissant la bête, puis était ressorti. Ça allait vite être compliqué à gérer. La moindre faille pouvait permettre à Gabriel de fuir. Il risquait de devoir attendre qu'il sombre dans le sommeil pour pouvoir lui offrir son prochain repas… sous la condition bien sûr que le Faucheur dorme. Rien n'était moins sûr.

Une fois qu'il s'eut assuré que la cellule était bien hermétique, il déclencha à distance l'ouverture du piège. Il ne savait pas trop à quoi il s'attendait mais la rafale furieuse de fumée dans sa direction le fit reculer par reflexe. Il la vit s'écraser sur le champ bleuté puis reculer. Il fit plusieurs fois le tour de la cellule, cherchant la faille avant de finalement reprendre une forme solide, bien plus lentement qu'à l'accoutumée, comme si cela lui demandait un effort.

Il le regarda faire en conservant le silence, les pensées se bousculant dans son crâne. Il était là, face à lui, et ils allaient pouvoir parler, enfin.

Mais c'est la gueule d'un fusil à pompes dirigée vers son visage qu'il vit bien avant qu'il ait totalement repris forme. Il était là, une main tendue, son arme à la main, le fixant à travers le masque du Faucheur mais sa position laissait voir combien il était épuisé.

« Libère moi… de suite. »

« Ce n'est pas dans le programme. »

« Maintenant ! »

« Baisse cette arme, tu sais bien que tu ne pourras pas me tirer dessus. »

Il testa tout de même, sans doute pour la forme. Le champ arrêta les projectiles. Il grogna et baissa son arme.

« Jack… » le ton menaçant de sa voix n'inspirait que mise en garde. « Ne joue pas à ça avec moi. »

Morrison soupira et prit place sur une chaise calée dans un coin, s'y asseyant.

« Joue pas au con… » siffla le mexicain derrière son masque.

« Donne-moi un bon argument ? »

« Je risquerai de gagner ? »

Jack eut un semblant de rire.

« Ça, j'en doute pas. Un argument pour te relâcher ? Je veux dire, maintenant que tu es là, te relâcher ne serait qu'une grossière erreur. Alors on va discuter tranquillement un moment. Je veux comprendre ce qui t'es arrivé. »

Reyes se mit à fulminer, autant intérieurement que physiquement. A voir les fumerolles sombres s'élevant de lui, il comprit que le mexicain avait tenté de reprendre sa forme de brume sans y parvenir. Sans doute la fatigue. Il comptait bien en profiter. Ça ne durerait pas.

« Comment t'as fini chez la Griffe ? »

« Relâche moi »

« Tu sais pertinemment que je ne le ferai pas, j'ai été à bonne école. »

Il y eut un reniflement du côté du Faucheur. Jack en profita de l'avoir immobile et relativement inoffensif devant lui pour enfin pouvoir l'observer avec précision.

Le masque couvrant son visage lui faisait penser à un étrange mix entre un crâne humain et quelque chose de plus fin, comme celui d'un oiseau peut être. Il avait été changé. Il ne portait pas la moindre trace de fragilité là où il aurait dû être brisé. A travers les ouvertures de ses yeux, il pouvait à peine voir le reflet d'une lumière. Il les devinait parce que l'endroit était particulièrement éclairé mais il comprenait parfaitement qu'on puisse se persuader que seule la mort vous fixait.

La tenue était lourde et pourtant, elle ne semblait nullement encombré Gabriel dans ses déplacements pour ce qu'il avait vu. Et pour cause, pensa-t-il bien rapidement : les mouvements demandant de l'agilité étaient souvent exécutés sous la forme brumeuse du Faucheur. En contrepartie, la tenue lui offrait une résistance supplémentaire, doublée en plusieurs endroits de protections.

Son arme avait disparu nota-t-il. Par quel biais arrivait-il a les matérialiser ? Il pouvait créer ce qu'il voulait avec la brume ? Cela pourrait s'avérer dangereux en ce cas. Au moins, avait-il grillé cette information qu'il était parfaitement capable de faire apparaitre ses fusils. Ça lui semblait d'ailleurs être une erreur des plus grossières, surtout venant de Gabriel.

Il n'avait pas remarqué le silence qui s'était établi entre eux jusqu'à ce que Reyes parle de nouveau.

« T'as pris un sacré coup de vieux… »

Jack cligna des yeux un bref instant, surpris.

« Les dernières années n'ont pas été faciles. »

« A qui le dis-tu ? » Le Faucheur prit une inspiration. « Ecoute Jackie, je ne peux vraiment pas rester. »

« Ça tombe mal, t'as pas vraiment le choix. »

« Tu ne comprends rien à rien hein ? »

« Si tu t'expliquais plutôt ? Tu ne crois pas que tu me dois quelques explications ? »

« Je te retourne la remarque. »

Un nouveau silence lourd pesa entre eux.

« Comment va Jesse ? »

Morisson sursauta. Cette question signifiait plusieurs choses : d'abord, que le mexicain était parfaitement conscient sous la forme de brume puisqu'il n'avait pu capter l'état de McCree qu'à ce moment-là. Ensuite, qu'il pouvait s'inquiéter pour eux. Jack sentit une brutale chaleur en lui, l'espoir ravivé. Il y avait bien Gabriel là-derrière.

« Il est trop tôt pour le dire. » mais il nota de prévenir Reyes dès qu'il aurait des nouvelles fraiches. Cela l'aiderait peut-être à raviver le lien. Tout était bon à prendre.

« Jack, tu m'as gardé trop longtemps sous cette forme. »

Le blond fronça les sourcils en se levant pour lui faire face.

« C'est-à-dire ? »

« Que je suis pas censé rester dans cet état pendant des heures. » expliqua Gabriel tout en tournant dans la pièce pour enfin observer ce qui s'y trouvait, visiblement résigné à devoir y passer un peu de temps.

« Comment tu as fini dans cet état… ? » la question était si difficile à poser alors il imaginait combien la réponse sera pire à donner pour celui qui lui fait face.

Il le regarda s'asseoir sur la couchette dont était équipé la pièce et testait un peu son confort avec un grognement mécontent. Puis tendit la main vers le plateau qui a été mis à son adresse. Il en observa le contenu et un petit reniflement amusé se fit entendre. « Sérieusement ? C'est du trois étoiles, comparé à l'époque où c'était Blackwatch qui gérait cette base. » Il souleva entre deux doigts finis par des griffes de fer un sachet de chips.

« J'ai pris ce que j'ai trouvé, j'avoue. Et a part faire une bombe en soufflant dedans, c'est à priori relativement peu dangereux. »

« J'ai bien dû étouffer un ou deux gars avec un sac dans ma carrière. »

Jack roula des yeux. Y'avait quelque chose d'atrocement malsain dans cette discussion. Il avait presque l'impression que tout était normal. Des petites piques avaient souvent ponctué leurs discussions. Si on oubliait la tenue de l'homme face à lui, il serait beaucoup trop prompt à oublier la méfiance.

« Tu comptes me répondre ? »

« Nullement. » Il avait tourné son visage masqué vers lui. « Oh épargne moi cette moue frustrée. Tu sais, je sais encore lire en toi comme dans un livre ouvert. »

« Mais tu t'es fait capturer. »

« J'admets que celle-là, je l'ai pas vu venir… »

« Alors qui sait, tu finiras peut-être par répondre ? »

« Ne rêve pas, Jackie. Tu gagnerais tout à me relâcher. »

« J'en doute. Bon, et bien, je te laisse profiter du gite, j'ai quelques petites choses à régler. N'hésite pas à me faire signe si tu te décides à vouloir discuter. »

Il vit le Faucheur lui faire vaguement signe des griffes de sortir, comme si c'était lui qui lui disait de disposer et que sa présence l'importunait.

Jack sortit tranquillement mais à peine la porte fermant la pièce où se trouvait les trois cellules close, il se colla contre le mur le plus proche, le dos droit contre avant de se laisser couler le long et s'écrasa une main sur le visage. Ça allait être beaucoup plus dur qu'il ne l'aurait pensé…

2070

Il avait émergé, la tête lourde, un marteau tambourinant vigoureusement sur son cerveau. Une de ses mains avait tâtonné les alentours et il avait grimacé. Les souvenirs lui revenaient peu à peu. Le QG… l'attentat…. REYES ! Ses yeux s'ouvrirent rapidement, sans doute trop pour son état et le cri de douleur mentale qu'il voulut pousser rester bloqué dans ses lèvres. Tout ça, c'était bien réel, jusqu'au corps sur lequel il s'était en partie effondré. Il était là, inerte et Jack serra les dents. Il se redressa difficilement et entreprit comme il le pouvait de soulever le corps de Gabriel.

Il n'eut pas fait deux pas qu'il comprit que c'était impossible de forcer ses jambes à porter le poids supplémentaire de son ami. Il devait pourtant… Il ne devait pas rester ici. Il allait le laisser là, trouver de l'aide et…

Quelque part, une part de son esprit refusait la mort de Gabriel. Et pourtant, il était là, juste devant lui. Autant il avait pu offrir une chance à Ana malgré son silence, autant là, il voyait bien qu'il se voilait la face mais non, non… ça ne pouvait être vrai. Il allait trouver de l'aide et il allait être soigné. Si on avait réussi à ramener Genji, Reyes pouvait très bien avoir cette chance lui aussi.

Il accepta, avec difficulté, d'abandonner temporairement le corps du mexicain.

« Je reviens tout de suite… »

Et boitant, il entreprit d'avancer dans le parc, cherchant du regard le moindre signe de vie. A voir comme le soleil était descendu depuis la dernière fois où cela avait eu de l'intérêt pour lui, il supposait qu'il s'était écoulé moins d'une heure depuis que Gabriel avait quitté son lit. Il aurait dû faire quelque chose, l'attacher… Ça aurait peut-être évité que… Non, soyons réaliste, ses quartiers devaient être dans les cibles prioritaires. On voulait voir Overwatch le genou au sol, et pour cela, il fallait viser les symboles. Il se sentait une cible dessinée sur la nuque.

Il avait fini par repérer deux membres d'Overwatch plus loin dans le parc, marchant rapidement pour rejoindre une partie encore intacte du bâtiment. Ils transportaient un corps dans un silence profond. Il allait leur faire signe quand il vit le premier s'effondrer, une marque rouge s'étendant sur sa poitrine. Le second sentit le poids du corps retomber entièrement sur ses bras et se retourna vivement. Son destin fut le même que le précédent. Morrison se glissa aussitôt à couvert. On venait de descendre les deux hommes sans même leur offrir une chance. Pas plus que toutes les victimes précédentes de cette expédition punitive. Il n'osait imaginer le nombre de victimes.

Il chercha alors à repérer le ou les tireurs tout en évitant de se dévoiler. Il n'eut pas à attendre longtemps pour voir un agent de Blackwatch venir retourner les corps pour s'assurer que le travail était bien fait. Un froid terrible glaça le dos de Jack. Mais il connaissait tous les effectifs de Gabriel et une chose était sûr : il ne connaissait pas cet homme.

« J'émets sur la fréquence des agents d'Overwatch. Avis à tous. Selon le Petras act, toute activité liée à Overwatch est désormais illégale et passible de poursuites pénales. J'appelle tous les agents à vouloir se faire connaitre au… » Il sentit nettement l'appareil audio se broyer dans sa main.

L'information fit rapidement impact dans son esprit. Overwatch venait d'être trahie de l'intérieur. Celui ou ceux qui les avait attaqués avait dû profiter de leur faiblesse actuelle, sans doute l'avait-il même provoqué, pour déclarer la fin de l'organisation. Cela voulait aussi dire qu'il était un homme mort.

Même s'il revenait et se montrait vivant, il était trop tard. Il était un symbole et on ne pouvait le laisser en vie au risque qu'il soit défendu d'une manière ou d'un autre. Il représentait quelque chose qu'ils voulaient voir disparaitre. Son esprit revint rapidement à Gabriel. Et quelque chose se déchira en lui. Un peu plus.

Il venait de comprendre qu'il allait devoir fuir s'il voulait venger les siens, venger sa famille… son compagnon aussi. Il allait devoir faire profil bas. Il allait devoir disparaitre. Mais il n'allait pas pouvoir faire quoi que ce soit pour Gabriel. Le sauver… il fit face à la réalité, il le fallait : il n'y avait plus rien à sauver, Gabriel était mort. Il aurait pu lui assurer les honneurs dû à sa qualité de combattant à défaut mais… non, il allait devoir faire une croix dessus. Il allait devoir fuir… comme un lâche. Un frisson le parcourut mais il sut que sa décision était prise. Il exercerait la justice… et sa vengeance. Il traquerait la corruption qui dévorait cette foutue planète.

Il allait devenir le soldat 76, reprenant ainsi le matricule qui l'avait suivi pendant le programme de soldats améliorés. Il allait retourner leur propre arme contre eux. Il serait l'objet de leur chute comme ils furent le sien. Le leur.

- Ouais j'ai un peu martyrisé Jesse mais vous inquiétez pas trop :p C'est pour mieux le développer dans un « spin-off » de Brumes qui devrait être mis en ligne dès que j'aurai fini cette fic. Chaque chose en son temps. -