Merci à Syana Argentina, Mimi70, Futilement moi (x2), Naheiah, selena jani lilianne et Vyk pour leurs reviews
Réponse à la réponse à la review de Vyk :
merci pour ta review, je suis soulagée que malgré le peu/le manque/l'absence d'action, le dernier chapitre t'ait plu. Aussi contente que tu ais apprécié ce « petit vent » que s'est pris Théodred ^^ mais ne t'en fais pas, Frána et lui auront tout le loisir de se revoir quand il faudra sauver le Rohan ;)
Merci à Mimi70 et FaenaFiliana pour suivre ma fic et à Futilement moi et FaenaFiliana pour l'avoir ajoutée à leurs favoris
Merci à mes lecteurs anonymes et à ceux dont le français n'est pas la langue maternelle
La Cavalière du Sud
(LOTR)
II.
le Soleil et le Vent
CHAPITRE TROIS
Une cage aux barreaux d'or
– Le roi Folca, fils de Walda, était un grand chasseur. Il maniait particulièrement bien la lance et tirait à l'arc comme personne. Il aimait beaucoup partir traquer le gibier des jours entiers et servir ses proies à son banquet de retour. Cela en résulta sa corpulence, car la viande abondait toujours à sa table.
Le pâle jour d'hiver venait de se lever sur la taverne d'Æthelmund. Frána était assise près du foyer, un manteau autour de ses épaules. Fíal et Fiór étaient à côté d'elle, suffisamment près du feu pour que celui-ci découpe leurs petites ombres sur le plancher.
Il était trop tôt pour que les autres enfants se joignent à eux, mais le frère et la soeur avaient insisté pour que l'Anórienne leur raconte la légende de Folca et du grand sanglier d'Everholt. Parce que la taverne était encore vide et qu'il faisait froid, Frána avait accepté de parler de l'arrière-arrière-grand-père du roi Théoden, dont elle aimait particulièrement l'histoire.
– Mais un jour, son père mourut, tué par des Orc qui avaient réussi à s'introduire au Rohan. Montant sur le trône, Folca promit de venger sa mort et jura qu'il ne repartirait pas chasser tant qu'un seul Orc parcourait ses terres. Pendant des années, il les traqua à travers la Marche et il fallut près de quinze ans pour tous soient éradiqués. Enfin, le Rohan fut nettoyé et le dernier Orc fut tué. Aussitôt, Folca se saisit de sa fameuse lance et partit à l'Est, chasser dans la forêt de Firnien où l'on disait qu'un gigantesque sanglier vivait. La bête était dite très robuste et féroce, terrorisant l'Estfolde, ravageant les cultures, faisant fuir les bêtes. On la décrivait grande comme un ours et féroce comme un fauve, ses longues défenses s'enroulant autour de son énorme museau qui soufflait si fort que l'herbe aux alentours s'inclinait devant elle.
Les deux enfants étaient maintenant si absorbés par l'histoire, que leur mâchoire inférieure s'était décrochée, laissant s'échapper une petite respiration qui se mêlait aux mots de Frána. Cette dernière, voyant leurs yeux dardés avec attention sur elle, commença à faire des gestes avec ses mains pour illustrer ses paroles, comme si elle eut voulu leur donner vie.
– Folca prit en chasse le sanglier à travers la forêt de Firnien. Son cheval était vif et endurant, mais l'animal était très rapide et le roi le traqua jusque très loin au Nord, aux frontières que partageaient son royaume avec les bois de la Lothlorien. Il finit par le rattraper et l'affronta. Il se dressa face au sanglier. Gonflant son énorme ventre de bravoure et d'orgueil, il leva sa lance et lui parla ainsi : « Je ne te crains pas, grand sanglier d'Everholt. Tu as bon être un gros cochon, j'en ai chassé des plus laids que toi. Foi de Folca Waldason, ta tête sera servie au banquet ce soir. »
Ici, Frána s'arrêta un temps comme pour laisser les paroles du roi-chasseur résonner à l'intérieur de la taverne. Tandis que Fíal demeurait immobile, captivée, son frère écarquilla ses yeux comme pour inciter l'Anórienne à continuer.
Cette dernière laissa retomber ses mains et se pencha vers eux pour leur demander, un sourire caché aux coins de ses lèvres :
– Et savez-vous ce que le sanglier lui répondit ?
Les deux enfants secouèrent la tête. Un large sourire étira lentement les lèvres de Frána. Elle se redressa sur sa chaise. Le pâle soleil d'hiver et les flammes du foyer lui donnait une aura envoûtante et, en même temps, imposante.
– Il lui dit...
Frána laissa sa phrase en suspens une petite seconde toute vibrante d'intensité. Puis sa bouche s'ouvrit...
Et laissa s'échapper un grognement grave et bruyant.
Le bruit était si incongru et si dénudé de toute l'élégance dont s'était parée l'Anórienne au cours de son récit, qu'il fit s'esclaffer les deux enfants. Frána répéta le son et leurs rires redoublèrent lorsqu'ils comprirent qu'elle essayait d'imiter le grognement d'un sanglier. La chose était si ridicule et en même temps faite avec une telle dévotion, qu'on ne pouvait que s'en esclaffer.
Galvanisée par les éclats de son public, Frána se leva de sa chaise et dit :
– Et de son sabot gros comme un rocher, il racla le sol, délogeant fourmis et ver de terre qui y vivaient, puis chargea le roi...
Et d'un coup, elle se jeta sur les deux enfants.
Comprenant le jeu dans lequel l'Anórienne les entretenait, ils s'écartèrent et reculèrent tout en riant. Frána se rattrapa à la table et continua :
– Mais le roi, que sa bonne vieille bedaine ne ralentissait plus depuis des années, évita les terribles défenses du monstre...
Elle se releva et regarda Fíal et Fiór. Ces derniers guettaient avec cette innocence propre à l'enfance, le moindre des mouvements de la conteuse qui venait soudainement de se transformer en sanglier d'Everholt. Après un sourire, Frána se précipita sur eux, ce qui eut pour effet de les faire détaler à travers la salle dans des rires clairs et enjoués.
– Mais le sanglier était féroce, poursuivit-elle tout en leur courant après, et il chargea de nouveau...
Alors que sa soeur filait se cacher sous un tabouret, Fiór décida de défier l'Anórienne. Par un regard arrogant et bravache, l'adolescent l'incita à le poursuivre ce à quoi elle répondit, bonne joueuse.
– Folca esquivait chacune de ses attaques, chasseur imposant, mais vigoureux...
Fiór était un garçon au corps encore svelte et élancé, ce qui lui conférait une vitesse impressionnante. Mais, si elle n'avait plus treize ans, l'Anórienne pouvait encore compter sur ses braves jambes de cavalière. Ainsi, ils se pourchassèrent tous deux à travers la salle, Fiór sautant agilement par-dessus les chaises, Frána peinant à coincer son récit entre deux souffles haletants.
– Plus le roi lui échappait, plus la bête s'enrageait. Mais Folca qui n'avait plus chassé depuis longtemps, s'enhardissait de ce combat...
Repérant le tabouret où était cachée Fíal, Frána y accourut, abandonnant son frère qui s'était mis hors d'atteinte en sautant sur une table.
– Le sanglier finit par coincer le roi du Rohan contre une falaise et, persuadé que le chasseur ne pourrait plus lui échapper, chargea une nouvelle fois, défenses en avant...
L'attrapant par la taille, l'Anórienne fit sortir de sa cachette Fíal dont le cri de surprise se mua en rire. Sans grande peine car la fillette était légère, elle l'enleva du sol et la fit tournoyer dans les airs.
– Mais le vaillant roi leva sa lance qui miroita sous les rayons du soleil. Et alors que la bête s'approchait de lui, d'un bras sûr et fort, il la lança d'un jet qui fendit l'air tel l'éclair et qui alla se ficher droit dans...
– Frána främ Sunlending.
Cette voix grave et autoritaire qui vint couper brutalement la fin de l'histoire, fit sursauter les enfants et leur conteuse. Honteusement surpris dans leur jeu, ils s'arrêtèrent net et tournèrent leur tête vers l'entrée de la taverne où se tenait un soldat.
Il était grand et blond, un vrai Rohir, mais son visage était tiré par cet air fatigué de ce qui ont vécu de longues années. De longs cheveux descendaient de son crâne légèrement dégarni, puis s'étalaient sur ses épaules en nattes où se mêlaient des mèches blanches comme la première neige qui vient se déposer sur les champs. Sa barbe était fournie et bien taillée, entourant un menton proéminent. Des sourcils broussailleux dissimulaient son regard gris fatigué, mais autoritaire. Il portait une belle cotte de maille et une armure rutilante. Le rouge de sa tunique semblait bien entretenu. Tout cela laissait deviner qu'il occupait une place importante dans l'armée de la Marche.
Frána l'observa un temps. Elle connaissait très bien Gamelin. C'était un brillant soldat qui avait déjà réussi à se faire une place dans la cohorte de la Marche de l'Ouest, du temps où la guerre n'avait pas encore frappé. Aujourd'hui, tout farouche et brave qu'il était, le temps commençait à avoir raison de lui. Maréchal, il avait obtenu sa place dans la Maison du Roi où il acceptait d'être dirigé par son cadet, mais fidèle ami, Háma. L'Anórienne le savait d'un caractère aigre et un peu sec, mais non moins loyal.
Néanmoins, le voir ici, cet air grave sur le visage, l'inquiéta. D'autant qu'il était encadré par deux autres soldats.
Toujours perché sur sa table, Fiór ne se laissa pas perturber par l'entrée du vieux Rohir, trop emporté par l'histoire du roi Folca et du sanglier d'Everholt.
– Et après, qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il en sautant de son perchoir pour sautiller prés de l'Anórienne. Le roi l'a tué, hein, le sanglier ? Raconte s'il te plaît Frána !
Mais Frána ne semblait pas l'écouter, fixant toujours Gamelin. Tous deux ne s'entendaient pas particulièrement bien, mais ils partageaient l'amitié de Háma. Cela ne les faisait pas amis, mais cela leur évitait d'être ennemi. Pourtant, Frána détecta dans ses yeux une lueur qui la troubla. Aussi resta-t-elle silencieuse.
Toujours dans ses bras, Fíal demanda :
– Il y a quelque chose qui ne va pas, Frána ?
L'Anórienne regarda encore quelques secondes Gamelin, puis hocha imperceptiblement la tête vers lui et se tourna vers Fíal.
– Non, ne vous inquiétez pas. Simplement, cette histoire que je vous conte, est une des préférées de Gamelin. Autrefois, il aimait beaucoup l'entendre et je la lui racontais souvent. Mais, voyez-vous, cela fait dix-sept ans qu'il ne l'a pas entendue. Il y a quelques jours, il m'a demandé de la lui raconter de nouveau. Voilà pourquoi il est ici. Mais, certainement, il ne désire pas entendre la fin sans avoir écouté le début.
Fiór jeta un regard à Gamelin, semblant enfin comprendre ce que l'arrivée du soldat signifiait pour lui.
– Ça veut dire que tu ne vas pas nous dire la fin de l'histoire ?
– Pas avant d'avoir conter le début à Gamelin, s'excusa Frána avant d'ajouter devant le regard déçu des enfants : vous savez ce qu'on va faire ? Vous allez me laisser seule avec lui et vous reviendrez ce soir pour que je vous raconte la fin. Gamelin se joindra à nous. Marché conclu ?
Fiór regarda une dernière fois le soldat, puis de nouveau Frána et finit par baisser la tête, soupirant un grognement déçu, mais coopératif. L'Anórienne frictionna ses boucles rousses avec un air de remerciement. Le garçon sortit de la taverne pour aller retrouver Liór et Haleth avec qui ils s'entraîneraient à l'épée avec des bâtons de bois et rêveraient de gloire et de bataille, jusqu'à ce que le soleil ne décline
– Fíal, me rendrais-tu un service ? demanda Frána à la gamine dans ses bras. Pourrais-tu prendre ton panier et aller me chercher quelques oeufs au fond du poulailler ? Je compte faire un gâteau avec Mancha et, s'il est suffisamment réussi, nous le mangerons ce soir. Si tu veux, tu pourras m'aider.
L'idée la ravissant, Fíal hocha la tête et la conteuse d'histoires la reposa par terre. Elle attendit que la fillette ait disparu dans le fond de la salle pour se tourner vers le Rohir.
– Que me vaut cet honneur, Gamelin, soldat de la Marche ? demanda-t-elle.
Le vieux cavalier s'approcha et s'inclina légèrement, comme à regret.
– Hlæfdige Frána/Dame Frána, j'ai pour ordre de vous emmener sur le champ à Méduseld.
– Je vois, fit l'Anórienne.
Elle jeta un regard aux deux soldats derrière Gamelin. Ils se tenaient immobiles, attendant visiblement un ordre de leur aîné.
– Était-il nécessaire pour cela de débourser deux de vos hommes ? Vous êtes un cavalier honorable, Gamelin, et je vous respecte suffisamment pour ne pas discuter votre autorité.
– Ordre du roi, étrangère, dit le Rohir insensible à la flatterie.
– Vraiment ?
Gamelin perçut le sarcasme dans sa question, mais ne releva pas.
– Veuillez me suivre, hlæfdige Frána, fit-il en l'invitant à sortir.
Et alors que l'Anórienne allait s'exécuter, il l'arrêta pour lui conseiller :
– Il serait préférable que vous remerciez vos hôtes pour leur hospitalité et que vous les saluiez avant de partir, hlæfdige Frána. Je crains fort que vous ne rentriez pas ici ce soir.
•••
La foule s'entassait entre les colonnes du Hall d'Or. La matinée était avancée et l'heure des doléances était arrivée. Il sembla à Éowyn qu'aujourd'hui, la foule était plus dense que la veille.
La jeune femme haïssait particulièrement cette heure de la journée où les portes du palais s'ouvraient au peuple pour entendre ses malheurs. Autrefois, du temps où le Rohan prospérait à l'abri de la guerre, les doléances n'étaient qu'une formalité, un moment où les habitants d'Edoras pouvaient venir saluer leur roi, rapportant parfois quelques bagatelles et futiles malentendus. Mais aujourd'hui, et chaque jour davantage, ces doléances étaient la terrible preuve que le royaume s'effondrait.
Ce n'était plus seulement des habitants d'Edoras qui venaient s'agenouiller plaintifs, devant Théoden. Il arrivait parfois que des paysans se présentent à Méduseld en assurant venir des campagnes les plus reculées de l'Estfolde et de l'Ouestfolde. Certains demandaient asiles, car ils ne pouvaient plus cultiver leurs terres, d'autres apportaient les sombres récits des attaques de leur village. Mais les problèmes et inquiétudes de son peuple, Théoden ne les entendait pas.
Il venait toujours s'asseoir dans son trône d'or et de bois et écoutait ses sujet, mais jamais ne leur répondait. Éowyn tourna son regard vers son oncle, recroquevillé sur son royal siège comme trop faible pour supporter son propre mal.
L'automne et son temps capricieux avait marqué son visage maigre en de profondes rides. Ses lèvres craquelées masquaient une bouche aux dents jaunies devenues incapables de mâcher quoique ce soit. Il ne paraissait plus assez fort pour soutenir ses paupières qui tombaient sur ses yeux bleus, regardant sans voir. Fins comme la brume, ses cheveux s'emmêlaient autour de ses épaules voûtées sous le poids de son chaud manteau. Ses mains reposaient sans force sur les accoudoirs, si bien qu'il aurait suffi d'un mouvement trop brusque pour qu'il ne glisse de son séant. Pour comble du malheur, il s'était brusquement arrêté de parler définitivement au début de l'hiver.
Éowyn sentit son coeur se soulever dans sa poitrine à la vue de son oncle. Il l'attristait plus que tous les autres Rohirrims présents dans la salle. Qui y avait-il de pire qu'un roi qui se meure ? Car son oncle se mourait.
Beaucoup se persuadaient du contraire, mais Éowyn n'était plus une enfant et n'avait jamais été stupide. Le Rohan sombrait et son monarque avec lui – quoique la jeune femme ne savait plus lequel avait chuté le premier. Souverain d'or, ombre de lui-même, Théoden tentait vainement de se rattraper dans sa déchéance, malheureusement pas à la bonne personne.
La tristesse d'Éowyn se tordit en dégoût dans sa gorge lorsqu'elle posa ses yeux sur l'homme assis près du trône. Emmitouflé dans un lourd manteau, Wormtongue enveloppait de sa pâle main le bras de son roi avec cet air apaisant et réconfortant dont il savait parer chacun de ses gestes. La jeune femme sentait son coeur s'accélérait de colère et de rage rien qu'en regardant le conseiller. Car, de là où elle était, elle pouvait sentir son hypocrisie vicieuse.
Plus de quatre ans qu'il occupait cette place auprès de Théoden et pourtant, jamais plus qu'aujourd'hui, Grima n'avait démontré son inutilité. Incapable de trouver un remède qui pourrait soulager son maître, dans ses grimoires et ses connaissances, le voilà à s'agripper à son bras et à lui marmonner des paroles que personne d'autre ne pouvait entendre. Lorsque sa silhouette ne projetait pas son ombre sur le trône, elle rampait dans les couloirs et les coins sombres du château où il pouvait désormais aller et venir à sa guise. Éowyn l'avait déjà surpris au détour d'un couloir à la suivre de son pas traînant. En l'apercevant soutenir Théoden pour le mener jusqu'au trône, cette expression accablée et compatissante greffée sur son visage, Éowyn avait envie de se jeter sur lui pour lui arracher le médaillon où s'entrelaçaient deux serpents, cadeau de son oncle, symbole de sa loyauté, qu'il portait autour du cou, pour le lui jeter à la figure.
Comme s'il avait senti ses yeux sur lui, Grima se tourna vers elle et la surprit à l'observer. Éowyn se figea un temps devant ce regard qu'elle détestait tant, puis se détourna avec fierté. Non, la jeune femme n'ignorait pas la lueur de désir qui embrasait ces iris pâles lorsqu'elles se posaient sur elle, mais préférait les ignorer. Elle les sentit encore quelques secondes sur sa nuque, avant que ce dernier ne se décide à reporter son attention sur la foule plaidante.
Son rôle était simple et pourtant, il conférait à Wormtongue tellement de pouvoir. Il se chargeait d'apporter toute demande faite, aux oreilles de son roi qui semblait ne plus pouvoir entendre d'autre voix que la sienne. Théoden marmonnait alors quelques paroles que seul Grima pouvait comprendre et ce dernier s'empressait de les répéter à voix haute. C'était ainsi qu'allait la vie politique à Edoras. S'adresser au roi, c'était s'adresser à Wormtongue.
L'on se débarrassa bien vite d'un paysan de l'Ouestfolde dont les bêtes avaient mystérieusement quitté la ferme et l'on passa à la suivante. Or, à peine celle-ci eut-elle le temps de saluer le roi et son serviteur, que l'ordre de s'écarter s'éleva à l'autre bout de la salle.
Tous les regards se retournèrent pour voir qui donc s'avançait, mais Éowyn avait reconnu la voix de Gamelin. Aussi ne fut-elle pas étonnée de voir le vieux Rohir fendre la foule qui se reculait avec respect, pour rejoindre le trône. Elle fut néanmoins beaucoup plus surprise de voir Frána l'Anórienne le suivre. Elle marchait la tête haute et le regard fier. Sur son chemin, quelques murmures interrogatifs s'élevèrent sans qu'elle en tienne compte. Éowyn se contenta pour sa part de la suivre des yeux, ne sachant comment réagir à sa présence inespérée et inattendue à Méduseld.
Gamelin s'arrêta au pied de l'estrade menant au trône, rapidement rejoint par Frána, et présenta la poignée de son épée en guise de salutation. Théoden demeura quelques instants silencieux, ses yeux vides fixant un point au-dessus de la tête du soldat. Puis sa poitrine se souleva dans un mélange de soupir et de gémissement et sa main se resserra légèrement sur son accoudoir. Après avoir regardé brièvement le roi, Grima hocha la tête comme s'il venait de lui parler, et fit signe au Rohir de se retirer. Gamelin s'inclina, puis s'écarta sans demander son reste. Frána se retrouva alors seule face au trône.
Ses yeux se posèrent sur le roi du Rohan et Éowyn crut voir ses sourcils s'affaisser légèrement alors qu'elle découvrait l'état déplorable du souverain. Puis, comme si elle craignait de l'affaiblir en le détaillant ainsi, Frána s'inclina avec respect.
– Ic grete ethe, Théoden/Je vous salue, Théoden.
De nouveau, le roi demeura silencieux un instant, comme si les mots de l'Anóriennne prenait du temps à parvenir à ses oreilles. Puis, il marmonna quelques sons imperceptibles que son conseiller recueillit précieusement. Une nouvelle fois, il regarda son maître et hocha la tête avant de se tourner vers Frána.
– Bienvenu à vous, Frána främ Sunlending, dit-il de ce ton qui sonnait volontairement impérieux. Des mois maintenant que nous vous avons accueillie à Edoras. Bien que nous n'ayons pas eu l'occasion de nous revoir depuis, nous n'ignorons pas que vous vous êtes comportée de manière plus que respectable, faisant honneur à votre pays natal. Il ne sera plus dit que le Gondor ne sait pas apprécié notre générosité.
Éowyn ne pouvait s'empêcher de sourire aux grands mots de Wormtongue. Il en rajoutait, il adorait ça. Il se délectait d'entendre sa propre voix résonner dans le Château d'Or. Lui qui n'avait jamais rien eu, qu'autrefois personne n'écoutait ou ne remarquait, misérable devenu orateur. Tous étaient là à l'écouter sans pouvoir fuir ou se boucher les oreilles. Quel plaisir il devait prendre !
Pourtant, sa principale destinataire ne semblait pas l'avoir remarqué ou entendu. Le regard toujours posé sur Théoden, comme si c'était lui qui parlait, Frána ignorait royalement le conseiller, lui accordant aussi peu d'attention que s'il avait fait partie du décor. Malgré tout, elle paraissait attentive aux paroles qui lui étaient adressées.
– Mais l'hiver vient, poursuivit Wormtongue, et nous ne pouvons plus longtemps vous laisser résider en ville où le froid pourrait vous causer des désagréments forts regrettables. Aussi, mon cher seigneur a accepté que vous résidiez au château qui saura vous offrir un lit plus chaud que le peuple d'en bas.
Au pied du trône, l'Anórienne demeura immobile quelques instants. Ses sourcils s'étaient légèrement haussés à l'offre du roi prononcée par Grima.
– Vous me voyez contente de retrouver ses murs que je sais aussi forts que dorés, finit-elle par dire. Votre générosité, hlaford min/mon seigneur, une fois de plus, me touche.
Alors qu'elle parlait, Frána prenait bien soin de dispenser Wormtongue d'un regard. Le ton de sa voix laissait même deviner qu'elle s'adressait directement à Théoden, sans prendre en compte le conseiller assis près de lui. Ce dernier commençait d'ailleurs à se froisser de l'insolence de l'Anórienne.
– Mais je crois me souvenir que, il y a plusieurs mois, alors que vous m'autorisiez à rester dans votre ville, votre conseiller a assuré qu'il vous était impossible de me loger dans votre demeure d'or. Non que je rejette votre offre ou que je doute de sa générosité. Il est vrai que les jours se font froids et les nuits glaciales en bas. Mais je suis étonnée par cette soudaine bonté. D'autant que je ne suis pas sans ignorer que d'autres personnes que moi en ont besoin.
Pour accompagner la fin de sa phrase, Frána fit mine de jeter un regard derrière elle. La foule était toujours aussi dense. Cela ne parut pas plaire à Wormtongue dont les yeux furent foudroyés de colère.
– Veuillez calmer votre étonnement, Anórienne, intima-t-il d'un ton soudainement froid. Estimez-vous déjà plus que chanceuse que notre roi dans son état offre son hospitalité à une femme du Gondor.
Le dédain qui habitait sa voix à ces derniers mots, résonna longtemps dans le Hall d'Or. Même Frána s'en aperçut. Aussi tourna-t-elle enfin son regard vers le conseiller. Ce dernier sembla s'en réjouir et poursuivit plus fermement :
– Agenouillez-vous devant notre souverain et remerciez cette bonté que vous avez osé laissé vous surprendre.
Dame de son état, Éowyn trouva très déplacée la façon dont Wormtongue, roturier qu'il était, s'adressait à l'Anórienne. Ce n'était pas une simple « femme du Gondor », mais la fille du gouverneur de l'Anórien, la région que traversait les feux d'alarmes du Gondor, reliant le Rohan à son fidèle allié. Mais Frána, si elle avait été offensée par les paroles du conseiller, ne montra rien. Prenant soin cette fois-ci de le regarder pour qu'il comprenne que c'était bien à lui qu'elle s'adressait, elle dit calmement :
– Dans ce cas, conseiller, je vous serais gré de m'avertir lorsque le roi sera apte à m'écouter. Car je doute qu'il puisse m'entendre avec les nombreux murmures dont vous lui emplissez les oreilles.
Il y eut un bref moment où la stupeur frappa la salle. Puis des chuchotements s'élevèrent de la foule. Éowyn même écarquilla les yeux. Faisant visiblement abstraction de ce qui se passait autour d'elle, Frána continuait de soutenir le regard de Wormtogue. Ce dernier, après avoir essuyé la surprise qui l'avait frappé, serra les dents et crispa ses mains. Il n'avait pas l'habitude et n'appréciait pas qu'on lui parle ainsi.
Alors que les chuchotements continuaient d'emplir la salle, ce fut Théoden qui les fit taire en poussant un plainte gémissante, comme si tant de bruit lui faisait mal. On se tut aussitôt et les lèvres du roi se mirent à articuler un mot silencieux qu'il répéta plusieurs fois. Éowyn devina qu'il s'agissait du nom de son conseiller.
En entendant son maître l'appeler ainsi, Grima sembla retrouver son assurance et un sourire étira ses fines lèvres. Il murmura à l'attention de Frána :
– Faites attention, étrangère. Faites attention...
Puis il se tourna vers son souverain pour l'apaiser par une nouvelle série de murmures inaudibles. Le roi parut se détendre et redevint silencieux. Après un nouveau sourire satisfait, Womtongue revint à l'Anórienne :
– Gamelin va vous amener à votre chambre.
Il fit signe au Rohir qui revint aussitôt se placer devant Frána. Cette dernière s'inclina devant le roi et son conseiller qui reprit :
– Nous aurons le plaisir de nous revoir, Anórienne.
– Je n'en doute pas, conseiller, confirma Frána avant de suivre Gamelin, sans discuter d'avantage.
Une fois qu'elle fut sortie, les doléances reprirent.
•••
La chambre était une pièce pas très grande, dont le sol était recouvert de peaux de bêtes. Le lit semblait chaud. La première chose qu'avait remarquée Frána en entrant, c'était l'absence de fenêtre. Quelques torches conféraient à la chambre un éclairage relativement satisfaisant, mais c'était sa seule source de lumière. Seule une fine ouverture, semblable à une meurtrière, était creusée dans l'un des quatre murs, laissant passer quelques faibles faisceaux lumineux.
Gamelin avait ouvert la porte pour la faire entrer, puis s'était retiré, après lui avoir demandé s'il pouvait faire quelque chose pour elle. Ainsi, laissée seule dans cette pièce où elle résiderait désormais, Frána ne s'attendait pas à recevoir un visiteur aussi tôt – à peine avait-elle eu le temps de s'approcher du lit pour juger de son confort. Aussi sursauta-t-elle lorsqu'une voix s'éleva derrière elle :
– Puis-je entrer ?
L'Anórienne se retourna alors. Éowyn se tenait à la porte de la chambre. Ses cheveux blonds et sa robe blanche apportaient plus de lumière à la pièce que toutes les torches réunies. La voyant, Frána sourit. Elles ne s'étaient revues depuis la première fois où la cavalière s'était présentée à Edoras.
– Vous êtes chez vous, hlæfdige min/ma dame, répondit-elle d'une voix douce. Jamais je n'oserai dire à la Dame du Rohan ce qu'elle doit faire dans sa propre demeure.
Éowyn ne se laissa pas déstabiliser par la réponse de l'Anórienne.
– Mon oncle vous a laissé cette chambre, elle est à vous. Vous êtes chez vous maintenant ici.
Avec un nouveau sourire, l'Anórienne invita Éowyn à entrer, ce que fit cette dernière avec plaisir. D'un bref regard, elle inspecta la chambre. Et elle fut outrée.
Dans l'esprit de la Rohir, Frána était une fille de haute naissance, plus haute que la sienne. Aînée d'un seigneur gondorien, elle avait dû grandir dans un château de marbre et d'argent et vivre dans la soie et le miel. Aussi devait-elle se sentir offensée par l'aspect des draps du lit, par la simple bougie posée sur un écritoire dans un coin et par l'odeur de renfermé qui régnait dans la pièce. Mais Éowyn oubliait que Frána n'était pas une princesse, mais une cavalière et qu'elle avait depuis longtemps abandonné les grandes salles aux dalles miroirs et au plafond aussi haut que le ciel.
– Anórienne, vous ne devrez pas dormir ici, dit la Rohir. Si vous le voulez, je peux vous trouver une autre pièce...
– Et où me logerez-vous, hlæfdige min ? Vos chambres sont réservées à la famille royale et celles qui sont actuellement libres, je refuse de les prendre, car je sais que votre frère et votre cousin aiment retrouver leur lit à leur retour à Edoras. Votre oncle m'a donné cette pièce, aussi m'en contenterai-je. Je regretterai certes l'hospitalité de Mancha et d'Æthelric, mais je ne doute pas, pour y avoir déjà résidé, que Méduseld saura m'accueillir chaleureusement. Je risque certes de manquer d'air frais, mais rien ne m'empêche de sortir en trouver en ville.
– Vous ne pourrez pas sortir, fit Éowyn soudain grave.
Frána fronça les sourcils et demanda ce qu'elle voulait dire par là.
– Grima n'autorise personne à sortir, à l'exception des soldats de la Marche. Il veille à ce que Háma ou Gamelin s'en assure personnellement. Les portes sont gardées jour et nuit. Personne ne peut sortir sans une autorisation du roi.
Une inquiétude naquit dans le coeur de l'Anórienne. Elle avait craint, lorsque Gamelin s'était présenté à la taverne, qu'on ne lui ordonne de quitter Edoras, jugeant probablement qu'elle avait suffisamment profité de l'amabilité des Rohirrims. Maintenant, elle redoutait qu'on ne veuille l'enfermer ici.
Non. Le roi Théoden l'avait autrefois accueillie avec générosité, respectant l'alliance entre son royaume et le Gondor et l'ascendance rohirique de l'Anórienne. Il était un roi sage, certes vieux et malade, mais Aldor l'Ancien avait vécu cent-et-un ans sans jamais flancher dans sa bienveillance. Il ne pouvait pas vouloir enfermer la cavalière entre quatre murs.
Frána jeta un regard à l'ouverture derrière elle. Elle n'aurait su dire si le gris qu'elle y voyait, appartenait au ciel ou aux flancs des Montagnes Blanches.
– Moi-même, reprit Éowyn, je ne peux sortir quand je le désire.
L'Anórienne se retourna vers la Rohir. Symbelminë qui avait grandi à l'ombre de la guerre, l'Anórienne saisit quelque chose, qu'elle n'avait pas vu la première fois, dans ce regard gris comme le ciel qu'elle voyait par la fente dans son mur.
– Vous avez peur, hlæfdige min ? demanda-t-elle.
Les fins et délicats sourcils d'Éowyn se haussèrent. Le rouge lui colora brièvement les joues et elle se mit en colère. D'abord contre elle pour avoir laissé transparaître ses émotions aussi facilement. Depuis longtemps, elle avait appris à dissimuler, cacher, endormir ses sentiments pour survivre, car étant une femme, ils étaient sa faiblesse. Puis, elle se mit en colère contre Frána pour l'avoir vue ainsi, alors qu'il s'installait entre elle une certaine intimité.
Elle ouvrit la bouche, prête à se défendre, mais rien ne vint. Il aurait pourtant été facile de dire à l'Anórienne qu'elle n'avait pas peur et qu'elle se trompait. Mais elle ne pouvait pas. Ces mots qu'elle avait répétés de nombreuse fois, restèrent au fond de sa gorge, sans qu'elle ne réussisse à les en sortir. Éowyn sentait qu'avec Frána, tout ceci était inutile, qu'elle n'avait pas à mentir.
– De quoi avez-vous peur, hlæfdige min ? poursuivit l'Anórienne prenant son silence pour un oui.
La Rohir la fixa encore un temps, terminant de se convaincre qu'elle pouvait lui faire confiance. Après tout, la cavalière du Sud s'était montré qu'elle en était digne lorsque, devant la foule, elle avait fait ce que Éowyn n'espérait plus que quelqu'un fasse, en tenant tête à Wormtongue.
– Savez-vous où vous êtes, Anórienne ? finit par dire la jeune femme. Vous êtes en cage. On vous a enfermée dans une cage aux barreaux d'or. Vous qui êtes une cavalière, vous n'êtes pas faite pour être enfermée. Moi non plus. Est-ce le destin d'une femme que de rester assise derrière des barreaux ?
– Il est vrai que peu de chemin s'offrent à nous autres, femmes, répondit Frána après un silence. Mais tout ne nous condamne pas à rester enfermées. Nous sommes aussi libres que les hommes. Rien ne nous empêche d'ouvrir la porte de notre cage. Et il n'est pas nécessaire de savoir manier l'épée pour cela.
– Comment pouvons-nous espérer être libre comme un homme, si l'on ne se comporte pas comme tel ?
Un petit sourire étira les lèvres de Frána.
– Des années durant, j'ai parcouru le Sud. J'ai rencontré beaucoup d'hommes, sans jamais en laisser aucun me dicter ma conduite. Personne ne m'a forcée à apprendre le maniement de l'épée ou à tirer à l'arc et je n'ai pas plus été obligée de porter une cotte de maille qu'une robe. Je suis forte, parce que je suis une femme et que tout ce que je suis, je l'ai décidé et voulu.
Éowyn demeura silencieuse, tout en regardant l'Anórienne. Elle sentit en elle une certaine fierté et détermination. Elle vit que c'était une femme qui aimait le vent, comme elle. Une femme libre.
Frána soutint le regard de la Rohir. Elle voulut sourire. C'était le même regard que celui de la fillette qu'elle avait vue se tenir prés de Éomer alors qu'elle quittait Edoras pour l'Anórien, dix-sept ans auparavant. Le même regard qu'elle avait dû elle-même avoir, enfant.
– Vous sortirez un jour de votre cage, hlæfdige min...
– S'il vous plaît, Anórienne, l'arrêta la jeune femme, appelez-moi Éowyn.
Frána fronça les sourcils. Elle refusa.
– Vous êtes une princesse du Rohan, expliqua-t-elle, et vous méritez que l'on vous nomme ainsi.
– Peut-être, mais j'ai cru comprendre que nous nous connaissions depuis longtemps et, puisque j'espérais que nous devenions amies, je me suis dit que cela faciliterait la chose.
L'Anórienne arqua un de ses sourcils, alors qu'un nouveau sourire se dessinait sur ses lèvres.
– Je crains fort, dame du Rohan, que nous ne le soyons déjà. Mais soit, j'accepte, si vous voulez bien me tutoyer. Le « vous » me fait paraître plus vieille que je ne le suis déjà.
Pour la première fois depuis des mois, Éowyn rit.
•••
Il ne fallut pas longtemps avant que Frána s'aperçoive que Éowyn avait raison : Méduseld était une cage. Même pour la cavalière qu'elle était. Jamais les portes d'or du château d'Eorl ne parurent si imposantes à l'Anórienne qui les avait pourtant vus s'ouvrir tant de fois.
Que l'on comprenne bien, depuis que sa mère l'avait envoyée pour la première fois, à quinze ans, au Rohan, Frána avait toujours été libre. Et, après plus de vingt ans de chevauchée à travers l'immensité des royaumes du Sud, la liberté était devenue une seconde nature pour elle. Il lui était aussi naturel de passer l'été sur la baie de Belfalas et d'admirer l'hiver en Ithilien, qu'il était pour un Nain de passer sa vie sous une montagne. Voyageuse, l'Anórienne obéissait au vent, et non à des portes rendues infranchissables par une autorité quelconque.
Mais elle se résigna néanmoins à ne pas passer celles de Méduseld jusqu'à ce qu'on ne lui en donne le droit. Car, après tout ce temps passé à aller et venir à travers le Sud, la cavalière avait appris à se plier aux ordres de ses hôtes.
De plus, Frána pressentait bien que plus d'un à Méduseld ne se ferait pas prier pour la mettre dehors, voir même l'accompagner jusqu'aux remparts de la ville. Et ils n'attendaient certainement qu'un petit écart de conduite de sa part. De nombreux regards méfiants la suivaient dans les couloirs ou la foudroyaient au souper. Et tous ces regards n'étaient pas que de Grima.
Si elle l'avait déjà pressenti à son retour à Edoras, l'Anórienne était maintenant certaine que Wormtngue ne l'aimait pas. Aussi, essayait-elle d'ignorer le conseiller le plus possible, ce qui n'était pas facile en habitant à Méduseld. Elle savait que le roi avait donné à Grima une maison à l'écart de la ville, cachée sur un des flancs de la falaise, la première fois que le Rohir l'avait impressionné avec ses talents si particuliers. C'était une bâtisse défraîchie, dont la porte grinçait aux moindres souffles du vent. Wormtongue y habitait toujours, mais occasionnellement, la santé de Théoden le forçant à demeurer le plus clair de son temps au château.
Ainsi, Frána croisa souvent ce visage si étrangement pâle pour un Rohir,et malgré elle, commença à le détester ou, du moins, à s'en méfier Mais du conseiller de Théoden, l'Anórienne se souciait peu.
La première préoccupation de sa vie à Méduseld fut justement de se trouver une occupation, car le souci quand on reste enfermé quelque part, trop longtemps, est qu'on finit par s'ennuyer.
La bibliothèque du château se révélant moins vide qu'on ne la prétendait, elle s'y servit. Certains soldats étant enclin à faire un brin de causette entre deux patrouilles, elle fréquenta la salle de garde. Et Éowyn cherchant autant sa compagnie qu'elle, les deux femmes passèrent beaucoup de temps ensemble.
Mais Edoras manquait à Frána. Et Frána manquait à Edoras. Si bien qu'on finit rapidement par s'apercevoir que les rues ne résonnaient plus de son pas léger et nonchalant et que la taverne d'Æthelmund était terriblement vide de ses histoires. Au bout de quelques jours, tout le monde fut au courant de la présence – forcée – de Frána à Méduseld.
Et dans tout le monde, il y avait Éomer.
– Moi présent, jamais une chose pareille n'aurait été autorisée !
Le Maréchal de l'Estfolde était venu trouver Frána à son retour à Edoras. L'Anórienne n'avait même pas eu le temps de l'autoriser à entrer qu'il était déjà dans sa chambre à faire les cents pas.
– Sois en sûre, marmonna-il, je n'aurais jamais accepté cela.
– Je n'en doute pas, répondit Frána avec un sourire, et cela m'amène à penser que tu es rentré à Edoras uniquement pour pouvoir le crier sur tout les toits.
C'était faux bien sûr : seul un rassemblement de la Maison du Roi pouvait forcer un Maréchal de l'Est à quitter le refuge d'Aldburg. Mais l'attitude d'Éomer amusait quelque peu l'Anórienne. Assise à l'écritoire, ses yeux progressaient avec peine sur les lignes en rohirique d'un vieux recueil de poèmes, tentant de ne pas se laisser déconcentrer par la tempête en armure qui grondait dans son dos.
– Comment peux-tu rester si calme ? demanda le Maréchal. Je te savais posée de nature, mais à ce point : tu as été amenée ici de force, expulsée d'Edoras, on t'interdit de sortir du château et tu peux à peine voir le soleil depuis ta fenêtre.
Bien qu'il ait particulièrement raison sur ce point-là, Frána ne le fit pas remarquer et dit d'un ton détaché :
– Je ne suis pas à plaindre. Je suis bien logée, bien nourrie, j'ai tout le loisir de travailler mon rohirique (ici, ses doigts tapotèrent le livre ouvert devant elle) et ta soeur est d'une compagnie charmante.
– Ignores-tu vraiment pourquoi tu es ici ? Ce n'est certainement pas pour être à l'abri du froid. Crois-moi, il y autre chose là-dessous. Et je suspecte Wormtongue, s'empressa-t-il de rajouter comme par peur d'oublier ce dernier point.
Au nom du conseiller, Frána leva les yeux et referma son livre, devinant que toute sa concentration serait désormais portée sur la discussion.
– Il a peu d'emprise à Edoras, poursuivit Éomer qui ne décolérait pas, mais, ici, il a un certain pouvoir. Il est partout. Il croit que je ne le vois pas rôder dans les couloirs lorsqu'il n'est pas prés de mon oncle, mais je ne suis pas aveugle. Je sais comment il épie ma soeur lorsque...
– Éomer, l'arrêta Frána ne désirant pas entendre ses accusations, bien que ce soit Grima qui m'ait annoncé que désormais je résiderai à Méduseld, il s'agit, à l'origine, d'un ordre du roi. Lui comme moi, nous ne faisons qu'y obéir.
Le Rohir secoua la tête comme pour balayer l'argument de la cavalière.
– Tu ignores ce qui se passe ici, Frána, assura-t-il. Méduseld a changé depuis ta dernière visite. Tu le vois. Les couloirs sont vides et sombres. Le hall est silencieux, c'est à peine si le vent ose encore y souffler. Les forgerons n'y apportent plus leurs épées, les éleveurs de chevaux et les paysans n'y entrent plus, mes cavaliers même refusent d'y venir. Tout ça depuis que Wormtongue est devenu le conseiller de mon oncle. Révolté par la manière dont il le traite au conseil de la Maison du Roi, Marhad a décidé de quitter Edoras et Elfhelm menace de le suivre. Tout ce qui se passe à Edoras ou au Rohan est de la faute de ce serpent. Il nous a interdit de parcourir la Marche avec plus de dix cavaliers – c'est moins que notre éored personnelle. Maintenant notre peuple migre terrorisé vers des terres plus sûres. Je savais que cet idiot état incapable de...
– Ça suffit Éomer ! le coupa fermement l'Anórienne.
Aussi désorienté que si elle l'avait giflé, le Rohir se tut subitement et posa un regard écarquillé sur Frána. Cette dernière avait ponctué sa phrase d'un coup de poing sur l'écritoire et d'un regard noir en quelque point semblable à celui que lui lançait les soldats ne voulant pas d'elle à Méduseld.
Après quelques secondes déstabilisées, Éomer étouffa un rire qui sonna presque moqueur.
– Pourquoi continues-tu de défendre Wormtongue ? demanda-t-il.
Cela arracha à la cavalière un claquement de langue exaspéré avant qu'elle ne réplique :
– Je ne le défend pas. Le comportement de Grima avec moi est simplement compréhensible. Je suis une étrangère et vous êtes aux bords de la guerre. Mithrandir a été reçu de la même manière quelques mois plus tôt, on ne lui juste pas offert une chambre à la fin. Mes soupçons ne sont pas les même que les tiens, Éomer. Tu n'as jamais aimé Grima et ton jugement en est influencé. Mais n'oublies pas que la voix de Grima, c'est la voix du roi.
– Le roi ne reconnaît même plus ses amis de ses ennemis...
– Ne dis pas ça !
Ici, Frána se leva.
– Éomer, tu es le neveu de Théoden et son Maréchal. Il a besoin de toi et de ta confiance.
Le Rohir se mordit la lèvre et détourna les yeux. Quand elle parlait ainsi, il avait l'impression d'entendre Théodred – la même naïveté et la même confiance en Théoden.
– Oui, un mal l'habite, continua Frána, mais vous, Rohirrim, avaient toujours été hostiles à toutes formes de magie ou science médicale.
– Sauf Wormtongue...
– Exactement ! Qui nous dit que l'état du roi ne serait pas plus grave sans la présence de Grima à ses côtés ?
Les yeux d'Éomer revinrent sur l'Anórienne. Elle s'était rapprochée et penchée vers lui, comme font les gens quand ils essayent de vous convaincre. Mais Éomer n'était pas près de se laisser convaincre Il était un Rohir.
Aussi répliqua-t-il avec un sourire à peine dissimulé :
– Qui nous dit que l'état du roi n'arrange pas Wormtongue ?
La surprise passa dans les yeux de l'Anórienne ce qui l'empêcha de répliquer. Elle soupira et se détourna de quelques pas.
– Éomer, crois-moi, je suis une étrangère et je sais que si vous ne pouvez pas vous faire confiance les un les autres, vous ne pouvez faire confiance à personne.
– Wormtongue n'est pas l'un des nôtres, répliqua froidement Éomer.
L'Anórienne fut contente qu'il n'y ait aucun garde écoutant à sa porte. De telles paroles, quelques années plutôt, n'auraient été qu'une cruauté comme une autre, mais aujourd'hui, elles pouvaient attirer de graves ennuis, même au Maréchal qu'était Éomer. Grima n'était plus l'enfant frêle et pâle que l'on bousculait parce qu'il était dans notre passage.
Visiblement satisfait de l'effet de sa réplique sur la cavalière, le neveu du roi fit mine de sortir.
– Fais attention à toi Frána, dit-il par dessus son épaule comme s'il s'en voulait de terminer leur conversation aussi sèchement. Théodred serait triste s'il t'arrivait quelque chose.
Au nom du prince du Rohan, Frána se retourna. Elle ne l'avait pas vu depuis son séjour à Fort-le-Cor et il n'avait donné aucune nouvelle à Méduseld. Bien qu'elle sache que ses affaires en Ouestfolde étaient nombreuses, l'Anórienne s'inquiétait pour lui.
Elle ouvrit la bouche pour demander à Éomer de lui faire part de ses inquiétudes à leur prochaine rencontre, mais comme le Maréchal de l'Est ne risquait pas de revoir son cousin d'ici peu, préféra se taire.
Elle se contenta de lui promettre de veiller sur Éowyn et le Rohir sortit.
NdA : à 15 ans, Frána visite Edoras pour la première fois. À 21 ans, elle est rappelée en Anórien alors que la menace du Mordor grandit. Elle ne revient au Rohan que 17 ans plus tard. Elle a 38 ans (2980 3A).
Théodred est né (selon Tokiendil) en l'an 2978 du 3e âge, la même année que Boromir (40 ans), Éomer en 2991 (27 ans) et Éowyn en 2995 (23 ans).
J'espère que ce chapitre vous a plu.
La situation à Méduseld pré-arrivée de Gandalf & Cie est assez difficile à définir, car on ne sait pas exactement quand les Rohirrim ont réellement compris que Saroumane les avait trahis et que Grima s'était bien moqué d'eux. J'ai fait en sorte de la décrire du mieux possible, mais, par la suite, certains points de la trame originale (livre et film) seront légèrement modifiés.
Beaucoup m'ont demandée une autre légende rohirique suite au récit du Long Hiver. J'espère que vous avez aimé l'histoire du roi Folca et du sanglier d'Everholt.
Merci pour toutes vos reviews. Votre enthousiasme et votre curiosité quand à Frána et son avenir sont une très bonne motivation.
Prochain chapitre corrigé, donc à très vite.
Ferthü mine frèondas häl !
skya.
