Voici donc enfin le dernier chapitre. Tout à une fin et ce fut un petit projet intéressant à mon goût.
Un petit mot, un commentaire, une critique, vos impressions sur ce recueil particulier ? Ce serait intéressant d'avoir des retours. En attendant, je vous souhaite une bonne lecture.
Chapitre sept : Avarice
Quand on vivait sans famille, sans personne pour vous élever ni s'occuper de vos besoins, l'argent devenait vite le seul pouvoir à prendre en compte.
En grandissant dans les rues mal famées de New York, avec une petite sœur à sa charge, Liz avait apprit cela encore plus rapidement. Chaque billet comptait et elle se rongeait les sangs chaque jour sur les dépenses et les gains qu'elle faisait. Malheureusement, l'arme démoniaque n'était qu'un adolescente quand sa mère était morte et n'avait aucune idée de comment gérer ses économies. Elizabeth ne possédait pas de compte en banque, n'avait pas les moyens d'obtenir des renseignements et ne savait de toute manière même pas à qui elle pouvait s'adresser. Tout ce dont la jeune fille avait conscience c'était que si elle appelait à l'aide, les chances étaient grandes pour qu'on la sépara de sa jeune sœur et envoya celle-ci dans un orphelinat ou sous la garde d'autres adultes.
C'était la dernière chose que Liz voulait voir arriver.
Parce que si Patty pouvait être considérée comme un poids qui la ralentissait, une bouche de plus à nourrir, la benjamine était aussi la seule bonne pensée qui revenait constamment à l'esprit de sa sœur. Quand elle se glissait la nuit sous la couette à ses côtés et que ses rêves n'étaient pas rempli de vert, d'argent et de tout ce qu'elle aurait put acheter avec –nourriture, vêtements, médicaments, protection, confort– elle pensait à la joyeuse, l'innocente gamine aux court cheveux blonds et aux yeux bleus pétillants. Patty n'avait qu'elle et elle n'avait que Patty.
Les deux sœurs possédaient certes quelques papiers et des cartes d'identité mais pour la majorité du monde, Liz avait l'impression qu'elle n'existait tout simplement pas. Le seul argent qu'elle pouvait obtenir –légalement ou non– était en liquide ce qui s'avérait difficile à économiser, à sauvegarder et donc à conserver.
L'aînée des sœurs Thompson pouvait généralement bien nourrir sa cadette et pourvoir à ses besoins généraux voir même de temps en temps lui acheter de jolis vêtements mais elle n'était pas capable de lui fournir une maison douillette, un abri confortable, rassurant et constant. En cas d'accident, payer les frais d'hôpitaux les auraient ruinées et elles ne pouvaient se permettre de s'endetter. Elles auraient alors été forcées de s'enfoncer plus profondément dans le monde de la criminalité. Liz ne voulait pas que l'innocence d'enfant de sa sœurette soit d'avantage détruire qu'elle ne l'était déjà.
De plus, nombreuses choses ne pouvaient pas s'acheter en liquide et cela faisait autant de portes qui se refermaient pour elles. Tous ces problèmes lui avaient fait comprendre l'importance de l'argent et l'obsession avait commencé à grandir en elle, comme elle avait grandit en des tas d'autres personnes.
Quand elle menaçait des passants, sa sœur sous forme d'arme en main, elle la voyait se refléter dans leurs yeux à travers la peur, à travers ce bref instant d'hésitation lorsqu'ils devaient sortir leur portefeuille, comme si l'argent avait eu plus de valeur que leur vie. Sûrement, au moment où elle voyait le papier argenté apparaître dans les mains de ses victimes, ses yeux à elle aussi brillaient sous l'éclat obsessif du désir, de l'envie de posséder cette puissance symbolique immortelle.
Ceux qui disaient que l'argent était la source de tous les maux et qu'il n'apportait pas le bonheur étaient généralement ceux qui n'en manquaient pas.
Liz les détestait bien sûr. Tout comme elle détestait l'argent au fond car le fait qu'elle n'en possédait pas était définitivement la source de tous ses maux mais même en sachant cela, elle ne pouvait s'empêcher de chercher à en obtenir. Il s'agissait de la source de vie, de la fontaine de jouvence de la société que les riches occupaient, confortablement assis au premier rang là où ils pouvaient boire sans se donner de peine tandis que les miséreux au fond les suppliaient d'avoir un peu de bonté.
L'argent était tout et dans la vie, on possédait tout ou rien. Voilà pourquoi Liz était prête s'il le fallait à marcher sur les autres pour atteindre le peu qu'elle pouvait, afin de se sortir elle et sa sœur de la misère.
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Le premier mot prononcé par un enfant s'avérait en général être "non". La notion de refus s'exprimait très tôt chez les humains puisqu'elle était primordiale pour faire comprendre ce qu'ils voulaient.
Noah, lui, n'en était pas exactement un et les premiers mots qu'ils se rappelait avoir dit tenaient plus du "je veux", "à moi".
Il était né avec une notion de désir, de besoin de posséder profondément encré dans son âme et il en était donc venu à tenter de se compléter en rassemblant autour de lui différents objets avec lesquels il rentrait en résonance. Des œuvres d'art, des créatures puissantes, des objets uniques.
Sa difficulté à créer par lui-même des pièces du même acabit que l'humanité, malgré ses nombreux efforts, l'avait poussé d'avantage encore à vouloir s'accaparer ce qui lui était impossible de modeler.
Noah n'avait presque aucun souvenir d'enfance, ni d'avoir grandi. Son cœur était une coquille vide qui se réchauffait grâce aux trésors, aux artefacts qu'il maintenait près de lui. Souvent, il feuilletait les pages du livre d'Eibon et souriait à la vue de tout ce qu'il avait accumulé. Peu lui importait que l'ouvrage ne porta pas son nom à lui, car c'était Noah qui caressait chaque soir la couverture du livre, Noah qui l'emportait partout avec lui, Noah qui en sortait monts et merveilles dès qu'il le désirait. Autrement dit, le livre et tout ce qu'il symbolisait lui appartenait parce qu'il le possédait.
Le nombre d'objets qu'on pouvait faire rentrer dedans était illimité et pour cette simple raison, il voulait tout y faire tenir. Parce que si son arche avait la capacité de contenir le monde entier, cela signifiait qu'il se devait de la remplir jusqu'au maximum de ses capacités, tout comme il remplissait sa cage thoracique de trésors brillants pour chasser le vide.
C'était ainsi qu'il avait compris que l'univers lui appartenait, puisqu'il possédait l'artefact qui devait le contenir, le préserver. Malheureusement, un bien aussi multiple et précieux contenait plusieurs éléments rebelles et peu enclins à comprendre qu'il était leur maître et digne possesseur.
Il trouvait cette attitude frustrante mais à la fois stimulante ; il s'agissait d'un défi à l'encontre de son avidité et Noah prenait un certain plaisir à exposer sa puissance pour capturer une proie. La difficulté ne faisait que rendre plus précieux ses trésors. Admirer une nouvelle pièce de sa collection après que celle-ci se soit épuisée à le fuir ou le combattre lui procurait une satisfaction rarement égalée par les éléments les plus dociles en sa possession.
Même quand d'autres s'appropriaient les biens qui lui revenaient de droit, Noah ne se fâchait pas. Il savait qu'il lui suffirait de continuer à chasser ses trésors et un jour il finirait par tomber dessus comme il l'avait fait pour l'Infusio. Ce qu'il ne pardonnait pas, cependant, c'était qu'on dérangea l'intérieur du livre, de son âme et par dessus tout, le vol d'un objet qui se trouverait dedans.
L'ouvrage faisait partie intégrante de son être et il le transportait partout avec lui pour cette raison mais aussi pour s'assurer que ses précieux artefacts et autres curiosités soient constamment en sécurité, près de lui, là où il pourrait les admirer. Déranger ou dérober une partie de sa collection signifiait nier leur appartenance à sa personne et il n'y avait pas pire crime dans l'univers tout entier que de passer outre son droit de possession. Ces trésors, le monde, étaient à lui et rien qu'à lui.
Quand le petit Shinigami avait tenté de s'enfuir, il avait fulminé d'abord et même eu envie de crier "Non !" mais ensuite, la lumière avait brillé dans la nuit, éclairant les moindres recoins de la forêt et de son âme. Là, il avait comprit que c'était ce qu'il avait toujours cherché.
Une fois qu'il aurait enfermé toute la lumière divine du monde dans le livre d'Eibon, lui et lui seul posséderait l'entièreté de ce qu'elle éclairait.
