"- Mère, et si nous partions loin de lui ?"
Eileen détourna les yeux de son livre et fixa son fils avec étonnement. L'adolescent avait jusqu'ici évité tout contact avec ses parents et s'emmurait dans un cocon silencieux chaque fois qu'il revenait à la maison. Si Mrs Rogue devinait pourquoi, elle parut surprise néanmoins par la dureté de sa requête.
"- Et pour aller où ?" fit-elle avec douceur.
Severus fronça les sourcils, presque embêté par la réplique de sa mère. A une époque, il aurait été incapable de formuler une réponse satisfaisante, démontrant ainsi qu'il manquait cruellement de maturité, mais le fait d'avoir déjà vécu une première vie lui avait beaucoup apporté. Il tapota nerveusement le bord de la table du salon, détaillant sa mère avec chagrin. Eileen n'avait jamais été très jolie, non qu'elle fût particulièrement laide. C'était une femme à l'aspect quelconque, et quelque peu négligée. Elle était minuscule, frêle, fatiguée. Severus avait l'impression de voir une fleur qui n'avait jamais réussi à s'épanouir pleinement, et qui maintenant fanait.
"- N'importe où ailleurs. Mais surtout loin de lui."
Il n'avait jamais osé aborder le sujet de la relation entre ses parents, mais cette fois ci, il ne tournerait pas le dos à sa mère. Il en avait assez de la voir toujours se ratatiner devant Tobias Rogue, pleurer à longueur de temps à cause du caractère détestable de son mari, cet homme que Severus détestait et à qui il ressemblait bien trop, que ce soit physiquement ou moralement. Il soupira devant l'attitude désolée de sa mère, ce qui représentait un refus poli, et avant qu'elle n'excuse une nouvelle fois les déboires violents de son époux, Severus protesta :
"- Mère, ce que vous inflige père s'apparente à de la maltraitance. Je sais parfaitement que vous l'aimez, mais la manière dont il vous traite me laisse croire qu'il n'a, pour sa part, aucun sentiment pour vous. Mon devoir de fils aimant est de vous éloigner de lui pour vous protéger."
"- Severus, mon enfant", coupa Eileen avec douceur. "Je comprends ce que tu ressens. Il y a en toi comme une frustration de ne pouvoir t'interposer entre ton père et moi, de ne pouvoir me protéger comme tu le voudrais, mais sache que ton père a aussi besoin qu'on le protège."
"-De qui ?" fit ironiquement Severus sans cacher sa moue de dégout. "De la bouteille ? De ses fréquentations douteuses ? De son addiction au jeu ? Il liquide son salaire, et quand il n'a plus d'argent, il vous en réclame. J'en ai assez."
Severus se leva de sa chaise, le regard déterminé, prêt à contraindre sa mère de quitter la maison avec lui. Si au moins il avait le courage d'affronter son père pour le chasser de la maison. Mais non, il gardait en lui cette peur enfantine de son géniteur, cet homme qui l'avait tant de fois corrigé à coup de poings.
Eileen sursauta en voyant son fils bondir et fulminer de la sorte. Elle avait peur, non pas pour elle, mais pour Severus qui semblait faire une espèce de crise identitaire. De toute évidence, selon elle, son enfant en était arrivé au stade de l'affrontement de l'autorité parentale. Si jusqu'ici elle avait montré beaucoup de patience et de compréhension, son époux, Tobias, ne le ferait pas.
"- Si ton père t'entendais", gémit la pauvre femme." Je n'ose imaginer sa colère."
"- Et moi", grogna Severus, "je n'ose imaginer ce que je serais capable de lui faire s'il ose lever encore une fois la main sur vous, maman."
Eileen baissa la tête, confuse et peinée. Décidément, son foyer n'était pas destiné à devenir calme et aimant. Pourtant, au début de son mariage, elle y avait cru. Tobias, bien que maladroit, s'était montré si attentionné envers elle, puis envers leur enfant. Qu'est-ce qui avait cloché après le deuxième anniversaire de Severus ? Elle avait bien remarqué le regard fuyant de son époux et de sa gêne grandissante. Mais il aurait sans doute mieux valu qu'elle ne le questionne pas à ce sujet, les disputes n'auraient pas commencées pour devenir plus violentes au fur et à mesure.
"-Levez la tête, maman, ce n'est pas votre faute. C'est père qui devrait montrer un peu de honte. Mais non, au contraire, il pense avoir toujours raison. Vous êtes bien mieux que lui."
Severus prit la main de sa mère et la baisa tendrement. Il ne manifestait pas souvent de l'affection envers elle, mais quand il le faisait, c'était avec beaucoup de tendresse et d'humilité. Il savait parfaitement que c'était à elle qu'il devait sa naissance, sa survie et son éducation. Elle avait été ce ventre qui l'avait conçu neuf mois durant, ce sein qui l'avait allaité un an durant, et cette mère qui l'avait éduqué avec amour et attention.
Son père avait toujours été absent, et le jeune homme était parfaitement incapable de se rappeler si un jour cet homme lui avait manifesté une attention bienveillante. De lui, il n'avait ressenti que du rejet et de la déception. Severus avait plus d'une fois eu le sentiment de ne jamais avoir été désiré par son père.
Eileen caressa tendrement le front de son fils avant de jouer avec ses longs cheveux du bout des doigts. Elle regrettait de ne pas avoir pu offrir à son fils un meilleur père. Elle culpabilisait pour cela, et pour avoir l'impression de ne pas avoir été une bonne épouse. Elle ignorait toujours les griefs que son époux avait contre elle, mais elle faisait de son mieux dans l'espoir d'un proche pardon.
Mais le dialogue ne se rétablissait jamais, et la situation semblait aller de mal en pis.
"- Mère, je vous en conjure", supplia Severus presque larmoyant." Avant que cela ne vous tue, partez de cette maison. Je vous suivrais et vous protègerais. Votre place n'est pas auprès de ce répugnant moldu."
"- Ne parle pas comme cela de ton père", s'offusqua Eileen. "Tu lui dois beaucoup et …"
"- Je lui dois des années de souffrances et de peur," rétorqua Severus en plongeant un regard sévère dans les yeux de sa mère.
Eileen ne répondit rien, elle était effrayée. Ce que disait son fils était pourtant vrai, mais elle n'avait pas le courage de fuir. Ou alors son amour pour Tobias était trop fort, et elle lui était bien trop soumise. Elle ne voulait pas partir. Comment l'expliquer à son enfant ?
"- Si tu en as assez de vivre dans MA maison", s'éleva une voix dure et pleine de colère derrière le dos de Severus. "Tu peux toujours partir d'ici, je ne te retiens pas mon garçon."
Severus se retourna, le corps contracté par un mélange de peur et de fureur. Tobias Rogue se tenait contre l'encadrement de la porte, un verre de scotch à la main, le visage rougit par l'abus d'alcool. Il était ivre, de toute évidence, à peine capable de se tenir correctement debout. Il dégoutait l'adolescent qui ne put réprimer une grimace de dégout. Severus serra les poings et les dents, cela faisait un moment qu'il n'avait pas subit les foudres de son géniteur.
"- Surpris ?" Ricana Tobias qui avala une bonne gorgée de son verre. "Je suis rentré plus tôt de mon travail comme tu vois. J'ai bien fait on dirait. J'ai pu entendre comme ça que tu montais le chou à ta mère pour quitter la maison."
Il avala goulument une nouvelle gorgée de scotch, en renversant la moitié sur sa chemise déjà tachée. L'œil mauvais il fixait à présent son fils. Boire lui donnait du courage, mais aussi un bien trop mauvais caractère. Il s'avança dans la pièce, titubant et Eileen s'empressa de refermer son livre et de le poser sur la table basse. Elle était prête à se poster entre son mari et son fils, et à recevoir les coups à la place de Severus, comme elle l'avait fait si souvent jusqu'alors. Tobias pointa son enfant du doigt, avant de lâcher un rot bruyant qui répugna le jeune homme. Puis, l'homme, reprenant contenance, lança à l'adolescent :
"- Tu n'es qu'un minable, Severus. Tu n'as jamais été fichu de faire quoique ce soit de brillant, ou de courageux. Tu n'es même pas assez beau pour espérer épouser une riche jeune fille. Pour une fois dans ta vie, regarde moi bien en face et dis moi tout ce que tu as sur le cœur."
"- Pas la peine", osa répondre Severus. "Vous connaissez déjà mon opinion à votre sujet. Votre état actuel prouve une fois de plus que je n'ai pas tort. Vous empestez l'alcool, vous êtes grossier, méprisant et nul doute que vous allez finir par user de violence sur ma mère ou sur moi. Je suis peut être minable, selon vous, mais vous, père, n'êtes qu'un repoussant déchet. J'ai honte d'être votre fils. J'ai honte de porter le même nom de famille que vous."
L'homme se remit à boire, vidant cette fois entièrement son verre. Bien imbibé, la colère monta très vite en lui. La dernière goutte avalée, Tobias jeta son verre à travers la pièce, obligeant Eileen et Severus à se baisser. Le verre explosa contre un des murs du salon dans un fracassement sonore et angoissant. La tempête commençait.
"- Sale gamin ! "rugit Tobias en essayant d'empoigner le col de vêtement de son fils. "Tu me coûte énormément de temps et d'argent et la seule reconnaissance que j'ai droit, c'est du mépris. Je te déteste, sache-le. Et je te renie."
Eileen mit ses deux mains devant la bouche, étouffant un cri de stupeur indignée. Elle ne savait pas quoi faire pour calmer son époux, d'autant plus que son fils n'avait pas l'air de vouloir calmer le jeu. Elle était si impuissante…
Mais Severus, lui, ne semblait pas se démonter devant les allégations de son père. Au contraire, entendre son père le renier avec tant de ferveur lui faisait plaisir. Lui avouer toute sa morgue envers lui était salvateur.
"- Et bien voilà," rétorqua Severus avec ironie, se moquant ouvertement de son père. "Tu l'admets enfin. Tu me hais. Peut être que cet aveu te fera sentir mieux, que tu va enfin pouvoir te regarder dans un miroir…"
"- Ferme-la, petit imbécile", meugla le père en attrapant enfin son fils qui ne pouvait plus reculer. "J'en ai assez de toi. Tu veux partir ? Et bien fiche le camp, mais sans ta mère."
Tobias mit une claque à Severus qui tenta de se protéger en plaçant ses bras devant son visage. Inutile de chercher à renvoyer les coups, Tobias était plus fort que lui, et Severus, encore trop chétif, n'avait pas la puissance nécessaire dans ses poings pour blesser son père. L'homme ouvrit la porte d'entrée et jeta son enfant à la rue, malgré les cris et les protestations d'Eileen. Cette dernière eut droit aussi à quelques paires de claques, jugés utiles par son époux pour la calmer un peu. Il ferma la porte derrière lui, et Severus entendit clairement le cliquetis de la serrure signifiant qu'il avait fermé à double tour la porte. Son père avait mit sa menace à exécution : il l'avait chassé de sa demeure. Severus soupçonnait que cet homme alcoolique et aigri avait attendu toute sa vie ce moment, cet instant précis où son fils, devenu presque adulte, pourrait survivre seul et exprimerait le désir de partir.
Le jeune homme épousseta ses habits, et remercia Merlin qu'il ne pleuvait pas ce jour là. Il grogna, injuria son père, avant de prendre sa baguette magique. Que devait-il faire ? Exploser la porte pour rentrer ? Supplier sa mère de partir aussi ? Courir jusque chez Lily pour lui demander asile ?
Ses questions furent de courte durée car à l'étage de la maison, une fenêtre s'ouvrit, un cri retentit et Tobias Rogue jeta dans la rue la lourde malle de son fils, à peine fermée. La malle résista mal au choc de la chute, s'ouvrant et se cabossant d'un coup, répandant son contenu sur le sol bitumé. Severus fixa une dernière fois son père qui l'injuriait depuis la fenêtre, et quand il retourna à l'intérieur, le jeune homme demeura seul dans la rue.
Imaginez la détresse de ce garçon, qui avait osé affronter son père. Il l'avait payé cher, mais étrangement, il n'éprouvait aucun regret. Il avait mal pour sa mère restée prisonnière, mais l'adolescent se jura que son géniteur le lui paierait. Il ramassa ses affaires et rafistola au mieux sa malle, sans magie puisqu'il n'était pas encore majeur, et s'en alla. Il ne savait pas où aller, mais l'idée d'aller voir Lily restait la meilleure de ses idées. Il ne douta pas un instant que son amie lui prêterait main forte. Elle ne l'avait jamais abandonnée, et elle avait de la ressource à revendre.
Ses joues lui faisaient mal, son père ayant cogné fort. Cela faisait presque aussi mal que les blagues douteuses des Maraudeurs. Sa mère avait prit plus de coups, et une boule douloureuse naquit dans le ventre du garçon. Quelle pitié !
"- Il y a des choses très difficiles à changer n'est-ce pas ?"
Severus, marchant toujours sur le trottoir en direction de la maison de Lily, tourna la tête vers moi. Je lus dans son regard de la gratitude pour m'être manifestée à ce moment précis de sa vie. C'était assez surprenant pour moi, car il n'avait jamais manifesté envers moi que de la colère.
"-S'il vous plait, aidez-moi pour ma mère. Il ne faut pas qu'elle reste avec lui."
Le ton suppliant de Severus et le désespoir au fond de ses yeux étaient touchant, mais je fis non de la tête. Impossible de l'aider pour ce genre de chose, c'était aller plus encore à l'encontre de la destinée. Quelque chose que Severus ne voulut pas appréhender en cet instant.
"- Mais il va finir par la tuer, je…"
"- Non désolée", coupais-je fermement. "Ce n'est pas dans mes prérogatives. Si vous voulez l'aider, il vous faudra le faire par vos propres moyens. Je ne puis que vous offrir des conseils."
"- Donnez m'en un", grogna Severus qui était déçu." Je suis sûr qu'il me serait très utile."
"- Je veux bien", répondis-je en baissant le ton.
Je lui montrais du doigt une cabine téléphonique au coin de la rue. Severus s'arrêta, détailla la cabine avec curiosité et désappointement. Il ne comprenait pas où je voulais en venir. Je tendis une main en sa direction, lui montrant un bout de papier jauni.
"- Un numéro de téléphone très utile pour les mineurs qui n'ont plus de foyer. N'ayez crainte, vous tomberez sur un sorcier au bout du fil. C'est toujours mieux que de squatter la maison d'une camarade de classe."
"- Je suis certain qu'elle aurait accepté de me loger le temps des vacances", fit remarquer Severus en prenant le papier.
"- J'en suis certaine également, mais dans votre école, le fait qu'un jeune homme dorme plusieurs nuits chez sa camarade de classe peut faire méchamment jaser. Opter pour une autre solution est plus sage si vous voulez préserver la bonne réputation de Lily Evans."
Severus fixa le numéro de téléphone, déçu, mais conscient que je n'avais pas tort. Lily l'avait déjà prévenu, il y avait une fille dans l'école qui racontait des inepties sur les gens, et ce qu'elle répétait était souvent une déformation de la vérité ou alors un bon gros mensonge. Severus releva la tête et voulut me remercier, mais j'avais déjà disparue. Pas grave, pensa le jeune homme, je devais bien me douter qu'il appréciait beaucoup mon intervention. Il avait bien raison, je connaissais ses sentiments, mais je n'aimais pas que l'on me manifeste de la gratitude… ou alors une fois mort, que cela reste entre nous. Chronos dirait en riant que j'ai trop bon cœur et que je pouponne un peu trop mes protégés. Il n'aurait pas faux. Au bout d'un moment, je finis toujours par m'attacher à ceux que j'aide.
L'adolescent courut presque jusqu'à la cabine, et quand il ferma la porte derrière lui il décrocha expressément le combiné. La machine lui réclama des pièces pour fonctionner, et il se retrouva horrifié par sa bêtise : il n'avait pas d'argent sur lui. Il fouilla ses poches, à tout hasard, mais sans grande conviction. Pourtant, sa surprise fut grande quand il trouva de la monnaie moldue tout au fond de la proche de son pantalon, un mot griffonné vite fait pour toute explication : « Faites-en bon usage. Morrigan. »
Severus sourit, amusé. Un petit tour de passe-passe de ma part qui lui était décidément bien utile. Commençait-il à m'apprécier ? En un sens je l'espérais, parce que je finissais de mon côté à le trouver bien sympathique malgré son caractère terrible. Au moins cette fois il ne m'avait pas hurlé dessus avant de bouder.
Le jeune homme introduit une pièce, espérant qu'elle suffirait pour toute la durée de la communication. Il composa ensuite fébrilement le numéro de téléphone qui je lui avais fourni et attendit que quelqu'un décroche. Une sonnerie, puis deux, puis trois et enfin une réponse :
« Service des situations d'urgence du Ministère de la Magie, bonjour. Que puis-je pour votre service ? »
La voix de la réceptionniste était mélodieuse et très engageante. Le jeune homme déglutit, mal à l'aise. Que dire ? Comment expliquer sa situation ?
"- Bonjour mademoiselle", fit-il nerveusement." Mon nom est Severus Rogue et je suis actuellement élève à l'école Poudlard."
« Oui, je prends note. Quel âge avez-vous ? »
"- J'ai 16 ans."
« Mineur, donc » reprit la voix à travers le combiné. « Quel genre de problèmes urgents avez-vous ? »
"- Mon père m'a mis à la porte tout à l'heure et je n'ai nulle part où aller. Je ne compte pas revenir chez mes parents, je tiens à vous le préciser. Je ne peux user de la magie, donc je n'ai pas non plus de moyen de transport. Qui plus ai, je ne suis pas non plus fortuné et je n'ai aucun argent sur moi. Je suis un peu coincé voyez-vous."
« Je vois, je vois » répondit la voix féminine qui semblait affairée. « C'est effectivement une situation d'urgence, mais n'ayez crainte, cela ne représente pour nous qu'un tout petit problème. En attendant que votre demande soit validée et gérée par un de nos agents, pouvez-vous raccrocher le combiné du téléphone et ne pas bouger de la cabine. Avez-vous toutes vos affaires avec vous dedans ? »
Severus vérifia à tout hasard, mais n'ayant que sa malle et ses vêtements sur le dos en guise de possession, il eut vite fait le tour. Soupirant de lassitude, il répondit :
"- Oui, tout est avec moi."
« Parfait » s'exclama la voix chantonnant. « Vous pouvez raccrocher le combiné, ce ne sera pas long. »
"- D'accord."
Severus raccrocha comme demandé et prit une posture d'attente, en espérant que ce ne soit pas long. Il était surpris de ne pas être au courant de l'existence d'un tel service au Ministère de la Magie dont il pensait en connaître les moindres secrets. C'était curieux, et ce n'était pas pour mettre à l'aise le jeune homme.
Soudain, la cabine s'ébranla et tel un ascenseur, elle descendit dans les profondeurs de la terre avant de terminer sa course dans une grande pièce. Quand la porte s'ouvrit d'elle-même, un homme grand, d'une quarantaine d'années, les cheveux un peu dégarnis, l'attendait. Il se dressait droit comme un i devant lui, attendant que Severus sorte avec ses affaires, ce qu'il s'empressa de faire.
"- Bonjour monsieur Rogue," fit l'homme en s'avançant pour aider. "Je suis Nigel Griffin, et je suis l'agent chargé de s'occuper de votre dossier."
"- Enchanté", répondit poliment Severus qui le suivit.
L'homme se posta devant une cheminée et tendit ensuite une bourse à Severus. Elle contenait une poudre verte facilement reconnaissable. C'était de la poudre de cheminette. Logique, l'adolescent n'avait pas le droit de transplaner et passer par le réseau de cheminée constituait un moyen de transport sûr et efficace. Sans un mot, le jeune homme prit une poignée, lança un regard de gratitude envers l'homme et se plaça dans la cheminée avec ses affaires.
"- L'adresse est la suivante : Ministère de la Magie, bureau de la Sécurité Publique."
Et tout à coup, Severus comprit. Le Service demandé n'était qu'un numéro d'appel pour tous les mages désaxés du territoire. Leurs problèmes étaient en fait géré ensuite par les différents bureaux du Ministère, selon la source du souci. Severus énonça clairement l'adresse et jeta la poudre dans le foyer de la cheminée. Des flammes émeraude vinrent lécher le corps et les affaires du jeune homme avant de l'aspirer dans une espèce de néant. Prit dans le tourbillon des sorties de cheminées, Severus ferma les yeux et se laissa aller. Ce n'était pas son premier voyage avec la poudre, mais il préférait nettement le transplanage.
Il finit son voyage dans une autre cheminée, plus accueillante et un auror le fit sortir en lui réclamant son identité et les raisons de sa venue dans ce service. Nigel Griffin apparut alors et ce fut lui qui se chargea de décliner les identités. Severus en profita pour détailler les environs. Ils étaient dans un long couloir vide, n'ayant pour décoration qu'un vieux tapi dont on ne reconnaissait plus la couleur d'origine. Ocre ? Jaune ? Un jour il devait arborer une couleur rouge flamboyante. Nigel tapota l'épaule de Severus et lui fit signe de le suivre avec sa malle. Severus s'exécuta en silence. Il faisait confiance aux conseils que je lui avais prodigués, donc, il n'avait aucune raison de craindre quoique ce soit de Griffin. Ce dernier le fit entrer dans un petit bureau sombre, sans fenêtre où une jeune sorcière lisait un dossier. La pièce, mal éclairée, la contraignait à coller littéralement ses feuilles contre la lampe de bureau, et ce malgré une mauvaise vue flagrante. La pauvre fille portait des lunettes à verres épais. Ou alors, était l'environnement sombre qui lui avait rendu la vue si mauvaise ? Severus restait perplexe. C'était dommage, se disait-il, car la sorcière, une jolie blonde, voyait la beauté de son visage de poupée gâchée par ces hideuses et épaisses lunettes.
"- Bonjour", fit-elle sans détacher son regard du dossier. "Asseyez vous Monsieur Rogue, je suis à vous dans un instant."
Il n'y avait qu'une chaise, qui craqua horriblement quand le jeune homme s'assit dessus. A chaque mouvement qu'il faisait, la chaise laissait échapper un grincement sonore et lugubre qui faisait froid dans le dos. Dès lors, Severus s'évertua à ne plus bouger d'un pouce, pour éviter que la chaise n'émette le moindre son.
"- Toujours pas de subvention pour ton service ? "lâcha Griffin mi-moqueur mi-peiné.
"- Comme tu le vois, non, "répondit évasivement la sorcière. "Nous réglons les petits tracas du quotidien de la communauté, mais comme nous ne faisons rien de tape à l'œil, nous sommes les derniers à avoir un budget."
Elle releva la tête, posant son dossier sur son bureau, en évidence devant elle. Elle remit ses lunettes en place et d'un air pincé, elle ajouta :
"- Bien sûr, il y a pire. Je n'aimerais pas avoir les subventions du bureau du Détournement de l'Artisanat des Moldus. Je ne sais même pas si eux ont droit à un budget."
"- Ne m'en parle pas," répliqua Nigel dans un soupire tragique. "Je ne sais même pas où leur bureau se trouve. Comme quoi, tu vois, tu aurais pu tomber sur bien pire dans ta nomination."
"- Je ne sais pas si travailler dans ce bureau-ci peut être vraiment qualifié de chance", fit-elle remarquer." Enfin bon, tu peux disposer Nigel, j'ai du travail."
L'homme haussa les épaules, pas spécialement préoccupé par le travail de la sorcière, et s'en alla en fermant bien la porte derrière lui. La pièce fut plongé dans le noir total, à peine éclairé par la miteuse petite lampe de bureau. Severus se sentit désolé pour la sorcière, et plaignit amèrement les claustrophobes.
"- Bien, fit la jeune sorcière. Vous vous appelez donc Severus Rogue, vous avez 16 ans, vous étudiez à Poudlard et votre père vient de vous mettre à la porte sans vous laisser de ressource. Il est mentionné que vous désiriez ne pas retourner chez vos parents."
"- Exact."
"- Et bien, vous n'êtes pas compliqué vous ! "gémit la jeune femme en levant les yeux au ciel.
"- Désolé", répondit Severus piqué au vif. "Mais après la dispute survenue entre mon père et moi, il n'est pas un instant concevable un quelconque retour chez lui. De toute manière, il ne vous écoutera pas."
"- Mais si," rassura la jeune femme." Il suffit d'envoyer un représentant du Ministère et lui rappeler son devoir paternel. Tout sorcier digne de ce nom se doit de se montrer raisonnable n'est-ce pas ?"
"- Il est moldu."
La sorcière ne répondit rien. En fait, elle restait surprise devant l'affirmation du jeune homme, pressentant qu'elle venait que commettre une bourde. Petite, mais notable, laissant installer un climat tendue entre elle et son client.
"- Condoléance", parvint-elle à dire après quelques minutes de silence gênant.
"- Merci", répondit sobrement Severus.
"- Bon, dans ce cas, cela risque d'être plus compliqué", marmonna la jeune femme." Il faudrait faire appel à l'assistance sociale moldue, et ces gens là sont… ma foi… incompétents."
Severus ne releva pas la remarque. En un sens, il était d'accord avec elle. Il avait assez peu connu de moldus compétents, ou même sympathique, alors il n'aviserait pas de la contredire. Toujours résolument immobile sur sa chaise, il attendit la suite.
"- Sinon, je peux nommer un tuteur jusqu'à votre majorité, vu votre âge, ce ne sera que l'affaire de quelques mois. Il signera les papiers à la place de vos parents et s'occupera de votre sécurité. Ensuite, vous resterez à l'école, y compris pendant vos vacances et après… une fois majeur… vous saurez vous débrouiller n'est-ce pas ?"
Elle lança un regard plein d'espoir en direction du jeune homme. Il devinait qu'elle optait pour la solution la plus simple, et pour Severus, qui n'était au fond qu'un adulte dans un corps d'adolescent, lui laisser autant de liberté et de responsabilité semblait séduisant. Il sourit aimablement à la sorcière, et lui répondit que oui, cela lui convenait parfaitement. Les yeux de la sorcière exprimèrent soulagement et gratitude.
"- Parfait", convint-elle." Il ne reste donc plus qu'à nommer un tuteur et de régulariser cela devant la cours de justice. Une simple formalité rassurez-vous."
"- Je ne m'inquiétais pas, "assura Severus qui n'essayait même pas de cacher sa joie." Je suis ravi d'avoir pu trouver aussi aisément un terrain d'entente avec vous. Il me tarde de rencontrer mon tuteur."
"- Dans ce cas, je vous fais signer certains papiers, et je m'occupe du reste de votre dossier."
Et Severus signa, sans se poser de question. Il était bien naïf de le faire sans poser plus de questions, sans même lire les documents. Heureusement, la sorcière ne lui avait joué aucun tour et était très honnête. C'était une personne consciencieuse qui aimait encore assez son travail pour ne pas négliger les gens qui venaient à elle en pleine détresse. Elle aurait juste aimé un peu plus de reconnaissance.
Notez quand même cette habitude du serpentard de signer des choses, comme des contrats, sans en connaître la nature exacte, sans en discuter de A jusqu'à Z, sans même se demander où cela aboutirait. Il se reposait un peu trop sur les autres, et laissait sa vie dictée par eux. Comme à temps où Voldemort lui avait dicté sa conduite, où Dumbledore lui avait ordonné de faire certaines choses… où comment Lily le manipulait gentiment. Non, il vaudrait mieux pour Severus de commencer à apprendre à se méfier d'autrui, à arrêter de croire que les gens vont l'aider. Lui qui était un espion, il devrait pourtant savoir qu'il faut se méfier des gens. Surtout ceux qui ont l'air bien.
" - Je suis surprise, et flattée aussi."
Severus gardait son sourire satisfait. Il ne reverrait pas son père de sitôt. Il semblait flotter sur son petit nuage, plus léger que tout à l'heure.
"- C'est sans doute la première fois que vous suivez sans rechigner un de mes conseils."
Il tourna enfin la tête vers moi. J'étais assise à côté de lui, dans la salle d'attente du tribunal. Les vieux sages du monde la magie statuaient sur la personne qui serait le tuteur de mon protégé. Lui, il attendait patiemment, malle à ses pieds, papiers de son dossier à la main. Quand il me vit, son sourire s'élargit.
"- Pour une fois que vous avez su vraiment vous rendre utile", se moqua gentiment Severus." Je n'ai qu'un regret : ne pas avoir pu emmener ma mère avec moi."
Je ne relevais pas sa moquerie. Inutile, car il ne s'était pas montré expressément méchant avec moi. C'était comme une petite pique entre deux vieux amis. Je fixais les papiers dans les mains du jeune homme et fronçais les sourcils.
"- Un tuteur… tsss. Je suis une personne bien plus capable de vous encadrer que n'importe qui dans ce monde."
Severus se retint de rigoler. Il trouvait amusant que la Mort elle-même agisse en nounou avec lui. Mais en même temps, il devinait que je ne pouvais pas matériellement m'occuper de lui. Je n'avais pas le choix, il me fallait le laisser dans les mains d'autres personnes… comme pour Lilith.
"- Severus", fis-je," j'aimerais renégocier notre contrat."
