Bonsoir ! C'est le dernier chapitre avant l'épilogue, et pour fêter ça, point de vue de Théodore.


Chapitre 7 : Éclipse d'une ombre

Je m'appelle Théodore Nott. Si vous n'avez jamais entendu parler de moi, c'est bien normal. Je n'ai jamais rien fait qui mérite d'être connu. Pour dire vrai, je n'étais pas du côté de la Résistance durant la guerre car j'ai choisi la voie de la facilité, de la lâcheté. Le jour de la bataille de Poudlard, j'ai été capable de me battre ni contre les élèves que Neville chérissait, ni contre les Mangemorts qui me croyaient leur allié. Alors j'ai soigné tous ceux que je pouvais, prêtant main forte à Mrs. Pomfresh. J'ai réparé les os, j'ai pansé les plaies, j'ai annulé les maléfices. Personne ne me reconnaissait, de toute manière, avec mon visage amaigri et ma barbe naissante. J'avais été un élève relativement discret et un aspirant Mangemort qui faisait très peu parler de lui.

La bataille finie, alors que je paniquais parce que je ne voyais Daphné nulle-part, j'ai entendu dire que tous les Serpentards sans exception avaient été enfermés dans les cachots. Je me suis empressé d'aller leur ouvrir. Ils étaient pour la plupart terrifiés, ayant passé la nuit à entendre des cris et des détonations. Les plus jeunes ne comprenaient pas ce qu'il s'était passé ; certains demandaient des nouvelles de leurs parents Mangemorts ; Daphné était folle de rage.

- Ces-chiens-ne-m'ont-pas-laissée-me-battre ! a-t-elle vociféré en premier lieu quand elle m'a aperçu.

Après quoi, elle m'a serré contre elle en pleurant toutes les larmes de son corps. Elle m'a demandé si Neville allait bien en hoquetant. J'ai dû lui répondre que je n'en savais rien mais qu'il avait tranché la tête de Nagini la dernière fois que je l'avais vu, quelques heures plus tôt. [*]

Nous avons trouvé Neville dans la forêt en compagnie des Sombrals, comme je le pressentais. Daphné a manifestement tenté d'étrangler son meilleur ami contre elle en guise de démonstration d'affection. Je suis resté en retrait, sans savoir comment agir devant lui. Mon âme toute entière me hurlait de l'étreindre, lui demander pardon à genoux, l'embrasser à en perdre la raison... mais mon corps a refusé de bouger. Je n'ai pas réussi à remuer le moindre orteil, tant l'intensité de son regard m'a cloué sur place. Nous n'avons échangé aucune parole. Neville m'a seulement souri tristement.

Cette vision resterait à jamais gravée dans ma mémoire.

Papa, qui était Mangemort, a été arrêté. Il n'a pas protesté car il préférait de loin les Détraqueurs à Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Je me suis rendu le même jour au Ministère pour être jugé. J'ai reconnu toutes les fautes dont on m'accusait et même celles que le tribunal avait oubliées – usage du sortilège de l'Imperium sur des employés du Ministère et implication dans la traque et l'enlèvement de résistants, notamment. Je n'ai cependant pas lâché un seul mot quand on m'a demandé des renseignements sur mes complices, certains étant encore en fuite. Peu importe combien on m'alléchait en me parlant d'alléger ma peine, je suis resté muet ; je souhaitais justement obtenir la peine la plus lourde possible. Je voulais être puni du moindre de mes actes, mais ce n'était pas à moi de décider du sort des autres inculpés. Si le Ministère les attrapait, tant mieux, sauf qu'il devrait se passer de mon aide.

C'est Neville Londubat, un modèle de courage et d'altruisme, qui m'a enseigné le concept de la loyauté !... Le Ministère était bien content, mais il n'avait que faire du nouvel idéal de droiture que je m'efforçais d'atteindre.

J'ai rejoint papa à Azkaban dès que mon procès s'est terminé : j'ai pris pour sept ans, comme je n'ai commis aucun meurtre et que j'ai œuvré moins d'une année aux côtés de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. La peine de papa s'élève à vingt ans minimum. Quand elle touchera à sa fin, il aura l'âge d'un grand-père, placé sous étroite surveillance. Il m'a dit qu'il n'y voyait pas d'inconvénient, toutefois je doute que cela soit vrai.

Toujours est-il que j'avais sept années devant moi pour ruminer mes remords, dans des conditions pas trop terribles quoique miteuses. Les Détraqueurs ont finalement été remplacés par des Aurors. Ils n'étaient pas du genre commode, les Aurors. Ça se comprend. Par exemple, le type dans la cellule voisine à la mienne a tué le frère d'une gardienne.

Je n'ai tué personne. Juste l'amour que Neville me portait, ainsi que la confiance qu'il m'accordait. J'ai trahi des jeunes gens avec qui je vivais depuis six longues années d'études, j'ai participé à l'arrestation de plusieurs Sorciers et Sorcières, j'ai ensorcelé des fonctionnaires et (pire que tout) je ne me suis pas battu. Je n'ai tué personne directement, mais certains de mes actes et mon apathie ont sûrement été à l'origine de la mort de plusieurs individus. Dix, cent... une seule serait déjà trop.

Ainsi, les années ont lentement commencé à s'égrainer. J'ai été coupé du monde que j'avais contribué à détruire, recevant malgré tout de nombreuses lettres de Daphné auxquelles je répondais avec empressement – à condition que notre correspondance soit attentivement lue et étudiée par les Aurors. Je leur ai donné énormément de lecture.

Daphné me parlait de la reconstruction du pays, de l'élection de Shacklebolt Kingsley qui faisait un travail admirable, de sa seconde septième année à Poudlard, de sa rupture avec Blaise, de ses études de droit, du mariage de sa sœur Astoria avec Drago Malefoy, de son travail au sein de la S.P.M. [**] et, dans chacune de ses lettres, elle glissait un mot au sujet de Neville.

« Neville n'a pas voulu recommencer sa septième année. Il a pris confiance en lui et va bien. » ou encore « Neville fait des études d'Auror, ce n'est pas facile, mais il va bien. » voire « Neville va bien, je crois, c'est-à-dire qu'il est vraiment très occupé par sa formation ».

Je mourrais d'envie de le revoir, mais je ne pouvais pas me résoudre à lui envoyer une lettre où je le prierais d'avoir l'obligeance de me rendre visite, en souvenir du bon vieux temps où j'étais encore son petit ami. Décidément, non.

Cinq ans ont passé avant que mon vœu soit exaucé. Cinq ans après la bataille de Poudlard et la défaite de Voldemort, je revoyais Neville pour la première fois depuis cette date tragique. Et si cinq années plus tôt j'avais compris que je n'étais pas voué à demeurer une ombre toute ma vie, c'est bien à lui que je le dois.

Je me tenais debout au milieu de ma cellule, en train de faire face à Neville qui avait bien changé depuis le 2 mai 1998. Il était devenu drôlement adulte. « Drôlement », parce que je ne m'y étais pas préparé. La ressemblance entre l'homme devant moi et l'adolescent d'autrefois était confuse, bien qu'indubitable.

Ce moment à la fois intimidant et ridicule, saugrenu et émouvant, dura jusqu'à ce que je m'entende bredouiller débilement :

- Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je t'apporte à manger, a-t-il répondu d'une voix étrangement grave et forte tout en désignant le plateau qu'il tenait dans ses mains.

Les bras ballants, je l'ai regardé déposer mon repas sur la table basse, unique élément de mobilier dans la pièce exiguë. Neville songeait visiblement à partir mais a fait volte-face au dernier moment pour me lancer une œillade gênée.

- Tu sais, on m'a dit d'assurer la surveillance d'Azkaban parce qu'il n'y a pas assez de gardiens et trop de prisonniers. C'est tout.

Mon ancien amant a soutenu mon regard éploré sans mot dire, puis il est reparti.

« C'est tout ». Que dire de plus ? Ainsi, Neville serait tous les jours près de moi parce qu'on le lui avait demandé, et je devrais me contenter de le saluer poliment. Impensable de lui avouer que je purgeais ma peine pour mériter de lui redire un jour « je t'aime ». Impossible d'empêcher mon cœur de battre plus fort et mon souffle de s'accélérer dès que je l'apercevrais. Insupportable de mourir sans cesse de culpabilité au moment où mon regard se poserait sur les cicatrices qu'il gardera toute sa vie.

Cette situation a duré plusieurs jours – un défilé de Neville venant chercher des plateaux vides et les remplacer par d'autres nourritures insipides. Alors j'ai reçu une lettre de Daphné.


Mon très cher Théo,

Je crois savoir que tu as revu Neville ! N'est-ce pas génial ? Raconte-moi vos retrouvailles larmoyantes et n'épargne aucun détail, dans le mesure de la décence.

Je te prie d'excuser la brièveté de ma lettre : j'ai rendez-vous avec un ambassadeur moldu pour discuter des nouveaux accès plus discrets entre Londres et le Chemin de Traverse. Ce débile a proposé les égouts.

Réponds-moi vite,

Daphné

P.S. : Mes amitiés à ton père.


Chère Daphné,

En effet, je suis amené à revoir Neville presque tous les jours depuis qu'il est apparu dans ma cellule, près d'une semaine plus tôt, avant de s'empresser de préciser qu'il n'était pas là de gaieté de cœur. Il est d'ailleurs très distant, mais ce n'est pas un drame. J'ai ce que je mérite. Parlons d'autre chose à l'avenir, s'il te plaît.

Théodore

P.S. : Au fait, est-ce Neville qui t'a mise au courant ?


Crétin de Théo,

Sache que tu mérites amplement cet entête ! Vraiment, je ne sais pas ce que Neville t'a dit, mais tu es vraiment une triple andouille de l'avoir cru. En ma qualité de meilleure amie d'un binôme d'empotés, je me permets de t'annoncer que Neville sort de quatre ans de formation d'Auror qui ont failli avoir sa peau, et ce dans le seul but d'atterrir à Azkaban pour être au plus près de toi. « Pas là de gaieté de cœur »... laisse-moi rire !

Promets-moi de ne pas laisser les choses où elles en sont. Vous devez parler tous les deux, ou sinon vous allez passer le restant de vos vies à vous morfondre, chacun de son côté.

À bientôt, en espérant que ce soit pour converser au sujet de bonnes nouvelles,

Daphné

P.S. : Crois-le ou non, l'ambassadeur moldu (celui qui est débile) a eu le toupet de m'inviter à dîner... devant Mr. Kingsley !


Chère Daphné,

Je ne sais pas quoi te dire. Même si l'expression manque de raffinement, elle est foutrement appropriée : je suis sur le cul. Je compte bien avoir une petite conversation avec Neville...

Je te tiens au courant,

Théodore

P.S. : J'espère que tu as accepté. C'est la moindre des choses pour saluer sa hardiesse.


Je faisais les cent pas dans ma cellule, à la manière d'un lion en cage, guettant l'arrivée de Neville. Celui-ci se faisait attendre. Il a poussé la porte plus d'une demi-heure plus tard qu'à l'accoutumée.

- Neville... hé, Neville ! Reviens ici !

Le saligaud avait déposé ma pitance avant de repartir au pas de course en direction de la sortie, la tête rentrée entre les épaules.

- N'espère pas t'en tirer si facilement...

J'ai croisé son regard. On s'est adressé un sourire franc et réciproque pour la première fois depuis... depuis que j'avais fui Poudlard, à la fin de notre sixième année. Un poids que j'avais sur la poitrine s'est envolé.

- Je constate que tu as toi aussi reçu du courrier de la part de Daphné, a-t-il laissé tomber – vu son expression penaude, cela ne l'avait pas mis particulièrement en joie.
- « Toi aussi » ?
- Une beuglante est arrivée pour moi ce matin. Arrête de rire !

Mais je ne pouvais pas m'en empêcher, c'était plus fort que moi. C'était magique.

- On peut dire que tu es vraiment abonné aux beuglantes, déjà avec ta grand-mère... !

Neville a doucement perdu son air hilare, au profit d'une moue plus embarrassé qu'autre chose. J'avais peur de comprendre, néanmoins ses paroles sont venues confirmer ce que son visage avait laissé paraître :

- Grand-mère ne m'enverra plus de beuglantes. Pas de là où elle est.
- Oh. Pardon.
- C'est pas grave.
- Vraiment, je suis désolé... moi et mon tact...
- Tu ne pouvais pas savoir.

Il y a eu un instant de flottement durant lequel je le dévorais des yeux. L'Auror s'est raclé la gorge.

- Enfin. Daphné m'a copieusement insulté, mais elle n'a pas été très claire... qu'est-ce qu'elle t'a dit, au juste ?
- Que tu t'es démené pour devenir Auror, ai-je dit en me montrant plus tranquille que je ne l'étais. Uniquement dans le but d'être là, avec moi.

Mon cœur s'accélérait. Je l'avais au bout des lèvres lorsque j'ai ajouté :

- Est-ce que c'est vrai ?

Neville a ouvert la bouche pour répondre, l'a refermée ; il a hésité, soupiré, écarté le col de sa chemise pour en sortir un pendentif que je connaissais bien. C'était le Sombral en onyx que je lui avais offert pour ses dix-sept ans.

- Tu...
- Je le porte tous les jours depuis que tu me l'as donné.
- … Tu as bien fait. C'est de l'onyx, une pierre connue pour aider à la maîtrise de soi. On dit qu'il confère de la force, apporte un soutien dans les situations difficiles et stressantes, aide à y voir plus clair et guérit des traumatismes anciens.
- En fait, tu savais pertinemment que je ne te suivrais pas, à l'époque.
- Disons que je m'en doutais confusément mais que je voulais te le demander malgré tout, ai-je rétorqué. Quoi qu'il en soit, j'étais sûr que tu serais amené à te battre et je voulais que tu sois un peu aidé... protégé... même si j'étais loin.

Il a haussé les sourcils.

- Même si tu étais dans le camp opposé, plutôt, a-t-il rectifié.

J'ai acquiescé piteusement. Il s'est assis sur mon lit et a croisé les mains. La prison était parfaitement silencieuse ce soir-là. Alors il s'est exprimé à voix basse, sur un ton très doux.

- Je n'ai jamais détesté quelqu'un autant que je t'ai haï, le jour où j'ai reçu ton cadeau et ton message, a commencé Neville en jouant distraitement avec le bijou. Que ce soit Voldemort, les Carrow, Rogue, Ombrage... même Bellatrix Lestrange je ne l'ai pas autant détestée, parce que toute cette haine... résultait paradoxalement de mon amour pour toi. C'est con à dire, mais je t'aimais tellement que je n'ai pas supporté de te voir si...
- Médiocre. Je suis médiocre.
- Tu l'as été !

Neville a baissé la tête. Cependant, il a eu un mouvement de recul quand j'ai tendu la main vers lui.

- Tu m'as trahi une première fois en devenant mon ennemi, et tu as recommencé en me livrant aux Carrrow. N'empêche que j'ai gardé ce foutu collier tout ce temps. Je l'avais sur moi quand tu m'as stupéfixié dans la Salle sur Demande ; je l'avais sur moi toute la nuit où j'ai été torturé par ta faute ; et je l'avais sur moi lorsque tu es venu, m'as soigné et m'as délivré. Le pire, c'est que je t'aimais encore à ce moment-là. Et ce qu'il y a de VRAIMENT dingue c'est qu'aujourd'hui, je suis là parce que rien n'a changé. Je me suis farci la formation la plus exigeante qui soit pour obtenir un travail que je déteste déjà, tout ça parce que je t'aime toujours !
- Je...
- Crois-moi, ça craint. Après tout ce que j'en ai bavé, je me dis que tu pourrais essayer de me tuer de tes propres mains que je t'aimerais quand même. C'est merdique.
- Neville, ai-je articulé dans un souffle.

Il a rapidement frotté ses yeux avant de se lever. Il semblait étonnamment soulagé, bien que sur les nerfs. Prenant une grande inspiration, il s'est efforcé de me parler encore une fois :

- Je ne t'ai pas pardonné... pas tout à fait, et j'aurais du mal à t'accorder ma confiance à nouveau.
- Je ferai tout, absolument tout pour que ce soit le cas.

Neville a hoché la tête puis s'apprêtait à repartir, quand je l'ai interpellé.

- Neville !
- Oui ?
- Je t'aime.

Il s'est retiré, peut-être apaisé, sans aucun doute plus souriant qu'à son arrivée.

Je suis ravi de vous apprendre que deux ans plus tard, Neville a donné sa démission au Ministère. Il m'a ramené chez lui dès que j'ai quitté la prison et, depuis, je peux dire sans trop m'avancer que nous vivons heureux. Mon compagnon enseigne à Poudlard comme professeur de Botanique ; pour ma part, je suis rédacteur à la Gazette et alchimiste à mes heures perdues. Nous n'avons pas d'enfants (Dieu merci), mais les Potter et compagnie nous collent souvent leurs morveux entre les pattes, sous prétexte que Neville est le parrain du jeune Albus. Notre appartement est infesté de plantes plus ou moins sympathiques. Le temps défile doucement, sans qu'on ne le voit passer. Et déjà, mon père sort de prison. Et déjà, Daphné épouse son imbécile d'ambassadeur moldu après lui avoir résisté des années durant. Et déjà, nous quittons notre appartement trop petit pour nous installer à la campagne.

Nous n'avons jamais oublié. Ni la guerre, ni les morts, ni les erreurs, ni la rancœur. Nous avons accepté tout cela. L'obscurité fait partie de nous. Chercher à s'en débarrasser en faisant semblant de ne pas la voir n'est, à mon sens, que folie niaise. Craindre l'obscurité, c'est lui donner une chance de vous bouffer. Comprendre l'obscurité pour mieux la refouler, c'est la chose la plus belle qu'on ait jamais faite pour moi.


[*] Chez Théodore, décapiter un serpent géant constituant un Horcruxe est un signe évident de bonne santé.

[**] La Société Protectrice des Moldus est une organisation créée au XXe siècle qui agit auprès des Sorciers pour leur apprendre à vivre parmi les Moldus, établie les lois les concernant, passe les principaux accords avec le gouvernement moldu, etc.