Bonjour, je suis de retour après une longue absence. J'espère que vous m'excuserez et que vous avez toujours envie de continuer cette histoire. J'ai eu une période assez difficile à gérer mais je ne vous ai pas oubliés, et je compte à nouveau poster avec régularité. Voilà donc la suite !


Je venais encore une fois de me réveiller dans une chambre inconnue, enlacé par des bras que je ne reconnaissais pas. Je dégageai doucement ma main droite afin de déplacer une mèche du visage de ma compagne nocturne.

Je parcourus des yeux le moindre de ses traits. Elle était incroyablement belle malgré ses yeux bouffis par le sommeil et sa bouche légèrement entrouverte. Ses longs cheveux rouges emmêlés par notre folle nuit se mêlaient avec une rare harmonie aux miens. Ses taches de rousseur, élégamment réparties sur ses pommettes proéminentes et son nez légèrement retroussé, lui conféraient un charme espiègle, rehaussé par sa bouche rouge et pulpeuse.

Des fragments de notre soirée me revenaient progressivement à l'esprit. Les nobles hautains, l'ennui, le repas copieux, la boisson – ou l'excès de boisson pour être exact – et son rire clair au milieu de la foule. Je l'avais immédiatement appréciée. Elle était si différente des autres personnes standardisées et uniformes de la pièce qu'elle semblait tout droit sortie d'un autre monde. Elle ne parlait pas que de futiles rumeurs, de personnalités politiques ennuyeuses ou encore de mon rôle au sein de l'Eglise et au service du roi. A vrai dire, elle ne s'intéressait pas à moi le moins du monde. Elle n'avait même pas semblé me connaître.

Calie. Elle avait fini par me dévoiler son prénom lorsque je m'étais finalement désintéressé d'elle pour pouvoir accorder du temps à une autre jeune femme de mes connaissances qui se faisait pressante. Elle n'avait pourtant pas semblé me porter le moindre soupçon d'intérêt jusqu'à ce moment. Ignorer mes avances au premier abord n'avait fait que la rendre plus désirable à mes yeux, mais on ne me repoussait pas impunément.

Elle avait pris un air mutin devant mon apparente indifférence, avant de s'éclipser en compagnie d'un autre homme – un grand brun musclé au teint légèrement basané et à la mâchoire fortement prononcée – que je ne connaissais pas.

La suite était relativement floue. Jusqu'au moment que nous avions partagé ici. Un instant ô combien agréable d'amour impersonnel et éphémère. Je n'en demandais pas plus. Elle s'était donnée à moi, et j'en étais flatté. Alors qu'importe qu'elle puisse ne même pas se souvenir de mon prénom à son réveil. C'était ce que je pouvais obtenir de plus proche de la vraie relation à laquelle j'aspirais. De sublimes minutes de partage pur et intense avec un autre être, dénué de toute barrière et convention.

Chacune de ces occasions me satisfaisait sur le moment, mais elles me laissaient ensuite à chaque fois un peu plus déçu et amer. Elles ne constituaient qu'un remède passager à ma douleur, chaque jour un peu moins efficace, et surtout, aggravant mon état après-coup. Je le savais parfaitement. Je ne parvenais pourtant pas à me sortir de ce cercle vicieux. Et si cette femme-ci parvenait à me faire oublier ma peine ? Et si celle-là me rendait le sourire ? Ces vains espoirs me faisaient prendre des décisions de plus en plus déraisonnables, mais ils étaient tout ce qui me restait. Je n'arrivais à vivre qu'à travers les yeux admiratifs des femmes que j'avais réussi à faire tomber sous mon charme.

Je me dérobai avec précaution à son étreinte pour parvenir à me lever et m'habillai rapidement avant d'ouvrir les légers volets en soie de la fenêtre la plus proche. Les faibles rais de lumière qui en filtraient auparavant furent remplacés par une vive lueur baignant instantanément la pièce. L'imposante pleine lune se trouvait encore haut dans le ciel, il ne devait pas être bien tard.

J'accordai un dernier regard à la belle Calie avant de me diriger vers la sortie, que j'eus bien du mal à trouver au sein du dédale qu'était son domicile. M'orienter vers ma maison fut ensuite beaucoup plus simple, et le trajet ne dura qu'une trentaine de minutes.

Lorsque j'arrivai à destination, je m'apprêtai à ouvrir la large porte centrale, mais je changeai rapidement d'avis. Je ne voulais pas prendre le risque de réveiller quelqu'un, je n'étais pas d'humeur à subir un interrogatoire en bonne et due forme sur mes allers et venues. Je me dirigeai donc vers le coin de ma demeure, jusqu'à une épaisse colonne blanche finement striée, que je me mis à escalader grâce au lierre qui l'enserrait fermement, et que j'avais déjà maintes fois mis à profit lors d'occasions similaires.

Je fis une pause une fois arrivé au niveau de la fenêtre de ma chambre, puis me hissai finalement jusqu'au toit avec agilité, et me laissai tomber sur les épaisses tuiles glacées pour admirer le ciel étoilé.

Un spectacle que j'aurais aimé partager avec lui.

Pourquoi étais-je donc tombé amoureux de la seule personne que je ne pouvais même pas rêver obtenir ? Et pourquoi diable avait-il recommencé à me donner de faux espoirs ? Mais il n'y était pour rien, tout cela venait évidemment de mon imagination débordante. Je ne voyais que ce que je voulais et n'entendais que ce qui m'arrangeait. L'amour que je voyais dans ses yeux ne m'était pas destiné, pas plus que ces mots doux que j'avais régulièrement l'impression de percevoir entre les lignes.

Il était désormais presque constamment ici et cela devenait donc de plus en plus difficile de passer à autre chose. Nous étions redevenus aussi proches qu'avant, sinon plus. Un cas de figure que j'avais à tout prix voulu éviter mais auquel j'avais été contraint de me plier. Je ne voulais plus jamais voir ma sœur pleurer par ma faute. Si cela nécessitait ma présence permanente ainsi que celle de Lloyd à ses côtés, alors soit, je pouvais l'endurer.

Je me relevai légèrement de manière à m'asseoir, puis finis par me lever complètement, incapable de trouver une position confortable à cause des nombreuses aspérités du toit. Je me rapprochai du bord afin de contempler le paysage. La hauteur me donna une sensation de vertige qui s'estompa rapidement au profit d'une impression plus grisante.

La contemplation du vide qui s'offrait à mes yeux m'absorbait bien plus que de raison. J'avais l'impression d'observer mon propre reflet. Cette hauteur démesurée ne faisait qu'imager les profondeurs abyssales qu'avait atteintes mon désespoir. Ce vide était celui qui se trouvait en moi et me rongeait de l'intérieur. Mais qu'est-ce que tout cela représentait au final ? Une façade. De l'air. Du vent. Une simple image sans réalité tangible. Tout comme la personne que je prétendais être.

Je m'approchai à nouveau du rebord afin de mieux apprécier la vision hypnotique qui m'était renvoyée. Elle semblait me tendre ses bras chaleureux et accueillants. Que se passerait-il si je m'y jetais, comme elle semblait le réclamer ? Quelle mort ironique, mais probablement bien plus douce – et en tout cas plus attrayante – que ma vie actuelle.

« Zelos ! Eloigne-toi ! »

Je ne réagis pas jusqu'à ce qu'il tente de me tirer par le bras. Je le repoussai instinctivement, pour me replonger aussitôt dans la contemplation du paysage. Malheureusement, il était déjà trop tard, l'illusion avait été brisée. Je laissai échapper un soupir de frustration.

« Qu'est-ce que tu fais ? Tu es devenu fou ? »

- Toi, que fais-tu ici ? »

Il sembla déstabilisé par ma question.

« J'ai entendu du bruit, je me doutais que c'était toi. Je t'attendais dans ta chambre mais tu n'es pas venu. Je t'ai ensuite vu par la fenêtre et je suis venu te rejoindre. Je voulais te parler.

- De quoi donc ?

- Cela peut attendre. Que comptais-tu faire ?! »

J'éclatai d'un long rire froid et désabusé. S'inquiétait-il réellement pour moi ? Tout se déroulait comme dans un rêve. Le cadre entier semblait faussé, de son regard affolé au ferme contact de sa main sur la mienne. Même ses paroles semblaient étrangement lointaines et éthérées, comme hors du temps.

« Rien. Je ne comptais rien faire.

- Menteur ! »

Venait-il seulement de remarquer ce trait de ma personnalité ? Il était décidément très long à la détente.

« Zelos ! »

J'avais inconsciemment esquissé un nouveau pas vers le vide pour m'éloigner de lui. Je commençais à avoir le tournis et ma tête devenait pesante. Je souhaitais qu'il se taise pour que je puisse enfin me reposer. Ses mots résonnaient bien trop fort entre mes tympans.

« Je veux juste aller dans ma chambre, pas la peine de t'inquiéter.

- Tu n'as pas l'air d'aller bien, je vais t'aider à descendre.

- Je vais parfaitement bien, le coupai-je, et je peux descendre tout seul. »

Je ne voulais pas qu'il s'approche encore de moi. Pourquoi me provoquait-il ? Pourquoi se faisait-il du souci pour moi et montait-il me retrouver sur un toit plutôt que de dormir paisiblement aux côtés de sa bien-aimée ? Pourquoi me tenait-il encore la main ? Pourquoi me parlait-il avec cette voix ? Pourquoi me regardait-il avec ces yeux ?

Je rêvais de le secouer vivement et de lui crier de cesser son comportement incohérent, en décalage flagrant avec ce qu'il aurait dû être.

« Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, je ne suis pas Sélès. Tu n'es pas responsable de moi, alors j'apprécierais que tu me laisses tranquille. »

Mon ton s'était avéré bien plus sec que je ne l'avais souhaité, et son regard peiné me fit instantanément regretter mes propos, mais il ne me laissa pas le temps de rectifier le tir.

« Tu comptes pour moi et tu le sais. Je croyais que les choses avaient fini par s'améliorer et redevenir normales entre nous, pourquoi veux-tu tout gâcher à nouveau ? »

De très nombreuses réponses me venaient à l'esprit sans que j'aie besoin de les chercher, mais je ne pouvais lui donner aucune d'entre elles. Je restai donc interdit, à l'observer d'un air absent.

« Dis-moi ce qui ne va pas, je t'en prie. »

Mes sentiments déraisonnés et sans commune mesure pour lui, voilà ce qui faisait tout aller de travers. Sa manière de me dire que j'étais important pour lui. Sa manie de chercher sans cesse ma présence quoi que j'en puisse penser. Ses yeux. Ses lèvres. Ma main dans la sienne. Mais surtout, son amour pour ma sœur.

« Une peine de cœur. » finis-je par souffler.

Il sembla perturbé par cette révélation. Il attrapa l'une des mèches de cheveux tombant sur sa nuque et commença à jouer machinalement avec.

« Ma réponse n'a pas l'air de te plaire, observai-je.

- Ce n'est pas du tout ça ! Je suis tout simplement surpris. Tu n'as pas l'habitude de laisser ce genre de choses t'atteindre. Je suppose que cela concerne Sheena ? »

Je le regardai avec désarroi, attendant qu'il me signale qu'il s'agissait bien évidemment d'une plaisanterie, mais cela ne vint jamais. Fallait-il donc que je lui fasse une longue déclaration d'amour et que je l'embrasse publiquement afin de le faire réussir à comprendre mes sentiments pour lui ? Je les cachais bien mal, tous nos amis avaient d'ores et déjà compris qu'il y avait un problème, même Genis, dont j'étais probablement la dernière des préoccupations. Mais lui, le seul à avoir toutes les clefs en main pour résoudre ce mystère, était incapable d'ajouter tout seul un et un pour mettre à jour l'évidence.

Après tous ces mensonges, je n'aspirais qu'à être découvert. Révéler mon étouffante jalousie qui sapait mon moral et minait ma vie. Lui avouer à quel point les jours s'étiraient en longueur et les étoiles perdaient en éclat en son absence. Lui dévoiler chacune des choses que je rêvais de faire à ses côtés. Confesser mon envie irrépressible de plaquer mes lèvres contre les siennes et d'en savourer chaque centimètre à chaque fois que je le voyais. Reconnaître à voix haute mon intarissable soif de lui.

Il me semblait que c'était le seul moyen pour mon esprit agité de finalement trouver un semblant de repos. Malheureusement, Lloyd n'était visiblement toujours pas disposé à m'accorder cette délivrance tant espérée et l'attente me consumait tout entier. Je n'avais plus la patience d'espérer cet improbable événement.

« Je n'ai pas envie d'en parler. Pas avec toi. »

Tout, plutôt que de continuer cette conversation aussi irritante que stérile. Je me retournai sans lui laisser le temps de réagir, et sautai vers le jardin.