Disclaimer : Tous les personnages ici présents appartiennent à Masami Kurumada. Sauf Melyant.
Chapitre 6
« Je… Je vois… J'ai enfin compris pourquoi sur Terre Rhadamanthe nous disait de nous méfier de vous… A ce moment-là … »
« J'aurais du t'achever !! »
Mais ses yeux ne s'ouvraient toujours que sur les barreaux de sa fenêtre. Il les fixait, longuement, encore accroché aux derniers fils d'une fatigue impossible à résoudre. Du temps de cligner des yeux plusieurs fois, d'évaluer le temps au vu de la couleur du ciel hachuré qu'il pouvait voir à sa haute fenêtre, et il secoua la tête vivement. Ses cheveux blonds, déjà en bataille, retombèrent en désordre sur sa figure. Il ne faudrait pas dormir.
Maudit cauchemar.
Maudits chevaliers de Bronze.
Cette guerre écœurante était perdue d'avance : Athéna leur avait donné son propre sang ! Mais eux, Spectres, y étaient allés pourtant, de tout leur cœur et de toutes leurs forces, parce qu'on leur avait dit que tout serait parfait ensuite. L'utopie. La perfection, une humanité purifiée… Hadès avait été tellement déçu par la race mortelle. Alors rien, aux yeux de ses humbles serviteurs, n'était plus important que de réaliser son rêve, devenu le leur. Son souhait le plus cher, c'était celui de chacun de ses guerriers. Alors quand cet infâme Dragon de Bronze avait abattu ses frères d'armes sous ses yeux, « il » avait foncé dans l'ouverture du Mur sans réfléchir, parce que son corps blessé était encore animé par sa foi et par sa volonté. Et puis… La douleur mentale surpassait toujours la souffrance physique : Le Dragon avait osé. Osé les retenir pour permettre le passage des siens, forçant leur défaite. Osé leur dire que leur propre monde les rejetait… Mais de quel droit ?
« Je te hais… »
Et il avait osé tuer ses frères d'armes. Ceux avec qui il avait passé la plus grande partie de sa vie. Ceux qui partageaient son si bel idéal… Hadès avait ordonné la mort des Chevaliers d'Athéna, ces ennemis qui avaient osé entrer vivants au royaume des morts et les tuer, tous, un par un… Certains d'entre eux, les plus puissants, s'étaient même suicidés devant le mur des Lamentations pour le détruire… L'invincible Mur des Lamentations… Leur ultime rempart, leur fierté. Jamais une telle chose ne s'était produite auparavant ! Alors quand les membres de son équipe et lui-même étaient arrivés devant le trou béant d'une structure dite virtuellement indestructible, cette abomination les avait choqués. Parce que derrière cette barrière de sécurité, derrière les barreaux de cette prison hermétique se trouvaient les Elyséens, un lieu qu'eux-mêmes, Spectres, n'avaient pas le droit d'atteindre. Et l'ennemi osait s'y rendre ? C'était tout simplement intolérable. Révoltant.
« … »
Rageant. L'assassin de ses amis d'enfance, bien décidé à causer leur perte en se dirigeant vers Elysion pour y défier Hadès lui-même, lui avait pourtant donné un inadmissible conseil : ne pas les suivre. Hadès lui-même leur eût demandé de les laisser partir, ils auraient désobéi ! Alors évidemment qu'il avait tout fait pour les en empêcher ! Evidemment qu'il avait essayé de leur faire ravaler leurs idioties ! Parce que tant que son cœur battait, il n'avait le droit que de se battre pour Lui, à qui ils avaient tous donné leur vie.
Alors… Son corps était parti en poussière dans le Vide, pour les lois d'un royaume qu'il ne voulait que protéger.
« Je… Je vois… J'ai enfin compris pourquoi sur Terre Rhadamanthe nous disait de nous méfier de vous… A ce moment-là, j'aurais du t'achever… »
Quelque part dans un commissariat français, l'ombre des barreaux de sa fenêtre découpant son visage éreinté, Sylphide du Basilic de l'étoile Céleste de la Victoire se rassit sur sa couchette, l'esprit en ébullition. A chaque fois qu'il était sur le point de s'endormir, il lui semblait que plus rien ne le soutenait plus et qu'il partait en poussière, de nouveau.
Qu'ils soient maudits, le Dragon et ses frères !
Rongé par la colère, il serra les dents, son insatiable rancœur le forçant à les maudire toujours plus. Ils avaient tout détruit.
Maudits Chevaliers.
« Maudite Athéna… »
Quelques heures plus tard, aéroport de Munich
« On t'en doit une, Papillon… »
Gordon, assis sur un siège de la salle d'embarquement de l'aéroport, ne quittait pas l'horloge des yeux, anxieux. Queen dormait sur la banquette d'en face, maintenu dans un sommeil douteux par des drogues diverses. Le Spectre du Papillon, installé à côté du Minotaure, répondit à voix basse :
« On n'est pas encore sortis d'affaire… T'aurais pas du attendre autant pour emmener Queen à l'hôpital. »
Gordon poussa un gros soupir.
« J'aurais voulu t'y voir… Et puis c'est toi qui nous en as fait sortir, je te rappelle.
- Parce qu'on n'a plus le choix maintenant, « ils » sont près d'ici… Et j'ai du te forcer à attendre deux jours, autrement tu l'aurais fait sortir dès le premier. Peut –être même avant… »
Les suppositions du Papillon ne plurent pas du tout à Gordon, qui le foudroya du regard.
« Pour qui me prends –tu, Myu ? Qui lui a donné son sang ? »
Les deux Spectres s'affrontèrent longuement du regard, en silence. Papillon ne daigna pas répondre et se leva pour aller se coller à la vitre et regarder dehors. Deux avions étaient posés là, dont l'un des leurs. Il ne serait pas tranquille tant qu'il n'aurait pas décollé, eux à bord. Gordon secoua la tête de dépit et se retourna vers Queen, complètement ensuqué mais réveillé.
« … Vos gueules… Râla –t-il à retardement.
- ça va mieux ? Demanda le Minotaure en allant s'accroupir à sa hauteur.
- Non… Donne la boîte… » Ordonna faiblement l'autre.
Alors l'homme sortit un flacon de sa poche et se pencha pour le donner à Queen, qui s'y prit à trois fois pour le déboucher. Il s'appuya sur ses coudes du temps d'avaler une petite quantité de ce qu'elle contenait et ne remarqua même pas son confrère la lui enlever des mains ensuite.
« Encore heureux qu'on t'ait pas enlevé ça à l'enregistrement…
- J'les aurais tués… Répondit Queen en riant faiblement, alors qu'il essayait de prendre une position plus éveillée sur son siège.
- Hm hm… Fît Gordon en feintant la conviction. Tu peux marcher ? Ça risque d'être dur de passer discrètement…
- Oui ben attends un peu… Protesta la Mandragore. Et… Ma boîte… ? »
Le Minotaure sourit et s'éloigna vers Myu sans répondre, sachant très bien que Queen le poursuivrait. Toujours face à la vitre, le Spectre mi-humain s'adressa au reflet de Gordon, arrivé derrière lui :
« Nous ne sommes pas les derniers à quitter l'Allemagne, visiblement… » Murmura-t-il après un silence.
Par réflexe, le Minotaure regarda autour d'eux. Mais il ne vît que Queen expliquer quelque chose à un voyageur dans une langue que le Polonais ne comprenait toujours pas.
« Tu parles de Valentine ? Demanda-t-il en faisant signe à Queen de venir.
- Non, je parle de l'Orme. Il était parti suffisamment loin dans le sud, mais il est revenu en Allemagne, je ne sais pas depuis quand mais… Là… Hésita presque celui qu'on appelait le Télépathe.
- L'imbécile… Marmonna Gordon. Il est fou ? »
Myu haussa les épaules en fermant les yeux, et on le crut humain l'espace d'un instant.
« Et où sont les Juges ? »
La voix du Minotaure était à peine plus haute qu'une pensée. C'est du moins ce que se dit Myu puisqu'il répondit sans parler :
« Ils étaient encore tout près d'ici il y a quelques heures à peine… Ils se sont éloignés vers l'Est. »
Le Spectre du Papillon eût un sourire indéchiffrable que Gordon interpréta mal. Mais un poids humain tomba dans son dos de tout son poids.
« Vers l'Est ? Mais c'est là où on va ! Tu… Rhaa bordel QUEEN !! Ça va pas non ? »
Le Spectre de la Mandragore, très irrité par le hurlement du Minotaure, s'appuya sur la vitre avec l'air de quelqu'un qui veut tuer tout le monde, Gordon en tête de liste.
« J'y comprends peut –être rien à l'Allemand, mais ce mec a du te croire complètement bourré, Queen… Bon sang Myu on aurait pas du lui en donner autant… Maugréa-t-il.
- … T'as fini de hurler oui… ? » Râla l'Allemand en question, à deux doigt de l'égorger.
Le Minotaure capitula. Il fallait « toujours » faire croire à son frère d'armes qu'il avait raison dans les cas d'humeur massacrante. Du moins s'il voulait éviter un « Blood Flower Scissors » en plein espace public…
« Ce qui m'inquiète le plus… C'est que Valentine suit les mêmes déplacements qu'eux. » Ajouta Papillon en poursuivant sa pensée, sans prêter attention à la Mandragore tueuse.
Gordon ouvrit de gros yeux en se retournant vers Myu.
« Quoi… ? »
Comme pour l'empêcher de développer sa question, le Papillon hocha la tête vivement.
« Mais pourquoi… Tu as pris la peine de prévenir qui tu pouvais et il t'a ignoré pour les suivre… ?
- Non. Coupa le Spectre de la Fée. Il y a forcément une raison à ça. »
Le Minotaure croisa les bras, contrarié. Il n'écoutait même pas son collègue qui le suppliait lamentablement de lui rendre sa boîte.
« Tu dois te tromper, Papillon. Osa Gordon.
- Peut –être, mais il est aussi possible qu'il n'ait pas eu le choix. »
Le Spectre de la Prison balaya d'un geste les mots de Myu :
« Mais enfin même Rune a trouvé le moyen de s'éloigner à temps !
- Justement… Ils ont peut –être vu ce que ça donnait avec Rune, alors Sa Majesté Rhadamanthe a anticipé avec Valentine… C'est possible. »
Gordon fît la grimace. Cette idée ne lui plaisait pas. Myu s'était baissé pour aider Queen à se relever.
« Non, Papillon… Tu sais aussi bien que moi que Harpie est trop malin pour... »
Appuyé contre sa vitre, Queen n'avait pas l'air de suivre grand-chose de la conversation. Il regardait dehors en fronçant les sourcils, confus et intrigué par les lumières qu'il percevait étrangement décidemment. C'était quoi tout ce vert ? C'était affreux.
« Malin peut –être, mais c'est des Juges dont on parle. Et ils ont décidé de nous tuer… Si Valentine tient à sa vie, ils ont pu lui demander n'importe quoi. »
Gordon eût une mine soucieuse. Quelque chose venait de lui traverser l'esprit tandis qu'il adressait un regard suspicieux à Myu :
« Comme lui demander de t'attirer à eux d'une façon ou d'une autre ? »
Le Spectre de la Mandragore, assis par terre depuis quelques secondes, releva la tête vers Gordon d'un coup, comme s'il avait saisi. Myu ne répondit pas tout de suite quant à lui, mais baissa d'un ton pour déclarer :
« Oui, par exemple… Dans ce cas, qu'il m'ignore depuis plusieurs jours prend tout son sens… Il doit se dire que s'il est avec eux, il y restera. Et quitte à y laisser sa vie autant qu'il leur fasse perdre du temps. »
Le Minotaure siffla entre ses dents, de plus en plus dérangé par ce qu'il entendait.
- Tss… C'est pas son genre de faire ça. Je ne crois pas qu'il soit capable ne serait-ce que de contourner un ordre de Rhadamanthe.
- Tu l'as dit toi-même, il est plus intelligent que ça. »
Gordon passa sa large main sur son visage, repoussant la fatigue à quand ils pourraient se le permettre.
« Espérons que tu aies tort, Papillon. »
On s'en souviendra…
Ça oui, ils s'en souviendraient. Et le Spectre du Minotaure se prit à espérer que d'ici quelques semaines, ils en riraient tous. Quelques semaines, pas plus. C'était déjà très long et ils avaient déjà trop perdu. Sylphide était « introuvable », et seulement « introuvable » pour le moment d'ailleurs, parce qu'il était hors de question de leur saper le moral davantage en imaginant le pire ; Queen quant à lui était loin d'être sorti d'affaire, malgré ce que l'expert en psychokinésie avait réussi à subtiliser à l'hôpital. Et Valentine serait retenu par les Juges ?
« Gordon… »
Interrompu dans ses pensées, le Spectre de la Prison se retourna d'abord vers Queen, qui dormait presque debout. Alors son regard obliqua vers Myu, qu'il vît étrangement nerveux et pâle, d'un coup. Pire, il semblait avoir perdu son sang froid. A l'incompréhension s'ajouta immédiatement l'angoisse, et le Polonais ne put retenir ni l'une, ni l'autre :
« Papillon ? Un problème… ? »
Grèce, Sanctuaire d'Athéna,
Maison du Bélier
« Il s'est complètement refermé. Je sais où il est, mais je n'arrive plus à l'atteindre. »
Mû rouvrit les yeux sur les dalles froides de sa Maison. Autour de lui, Aldébaran et Milo avaient tenu à être présents pendant l'expérience, juste « au cas où », comme ils disaient. Kiki, assis à côté de son maître, avait presque l'air sage pour une fois. Tous avaient attendu le résultat du « contact de l'esprit » autorisé par Athéna. Mais leur réponse, ils l'avaient eue au bout de quelques minutes à peine. Aldébaran poussa un gros soupir ennuyé et Milo, de l'autre côté, leva les yeux au ciel :
« Il fallait s'y attendre après tout… »
La réplique grave de Milo força un silence pesant. Après tout, Myu du Papillon avait perdu la vie par la main du Bélier dans la maison du Cancer. On le savait. Mais c'était nécessaire, ça aussi on le savait. Le Scorpion fît une drôle de grimace, mal à l'aise, et prit un tout autre ton, comme pour changer de sujet :
« Mais Mû… Il t'a entendu au moins ? »
Le Bélier secoua la tête.
« Il ne m'a laissé le temps de rien… Il m'a tout l'air d'être particulièrement vigilant.
- Ça aussi ça peut se comprendre… » Posa la voix d'Aldébaran.
- Pff, et on fait comment maintenant ? »
Milo décroisa les bras, l'air plutôt ennuyé. Mû se releva et se dirigea vers l'urne sombre, laissée contre une colonne. On suivit son regard sans y penser.
« Je ne peux rien faire de plus s'il me ferme son esprit… A part attendre le moment où il ne sera plus sur ses gardes, ce qui me semble plutôt compromis… Il sait que je cherche à le contacter, maintenant. »
Les deux autres semblèrent approuver, fatalement. Le Scorpion haussa les épaules et laissa retomber ses bras avec une sorte de rire ironique, et Aldébaran émit un « Hm » de semi-affirmation.
« Nous verrons. Pour le moment il n'y a rien d'autre à faire. Et puis… »
Le regard toujours rivé sur l'urne, Mû garda la suite de sa phrase pour lui-même.
« … Quant à savoir si ça servira vraiment à quelque chose… »
Aldébaran prit la parole à la suite du silence, empêchant volontairement, eût-on dit, au sentiment de frustration de s'installer davantage :
« Bah, nous verrons bien. Quoi qu'il en soit, jusqu'à maintenant nous avons toujours fait ce que nous pouvions. Et toi aussi, Mû. »
L'interpellé quitta alors le surplis des yeux pour se retourner vers le Taureau, une vague ébauche de sourire aux lèvres.
Autriche, Vienne, quelques heures plus tard
Le Spectre de la Mandragore, hagard, s'arrêta et leva la tête vers un immense bâtiment. Il ne savait pas vraiment pourquoi, mais il avait envie de s'arrêter et de regarder les sculptures qui ornaient la pierre. Il n'y comprenait rien et ne s'en souviendrait probablement jamais d'ailleurs. Les mots qui lui vinrent ne furent pas plus sensés :
« J'avais jamais mis les pieds en Autriche avant… » Marmonna-t-il plus ou moins distinctement, en Grec.
Bien qu'il eût l'air plus réveillé que quelques heures avant, Gordon ne le quittait pas des yeux. Le voyant arrêté sans aucune raison au milieu de la rue, il l'attrapa par le bras pour le forcer à les suivre.
« Queen dépêche, on va perdre Papillon… »
Tandis qu'il entrainait son homologue de la Mandragore à sa suite, un passant se retourna et dévisagea le Polonais avec étonnement. Queen essaya de protester, mais la vitesse avec laquelle on le traînait l'en empêcha.
Un peu plus tard, les trois hommes se trouvaient derrière un bureau de réception, en face d'un quadragénaire chauve et aux yeux d'un bleu perçant.
« Signez là… Et voilà vos clés. » Fît l'homme machinalement, plaquant sur le bureau les clés d'une main, le formulaire de l'autre, sans même quitter son écran des yeux.
Ce fût Myu qui se chargea de la réservation et donc du règlement. Queen n'était pas capable de se concentrer plus d'une minute et Gordon ne comprenait pas grand-chose à l'Allemand de toute façon.
« Merci. » Fît simplement Myu en rendant le stylo au réceptionniste.
- De rien, bonne journée. »
Malgré l'apparence à peine plus réjouissante du Spectre de la Mandragore, on ne lui posa aucune question ni ne lui fît aucune remarque à ce sujet. Myu avait déjà pris les escaliers, qui menaient à un couloir dépourvu de lumière et de sons, la moquette étouffant leurs pas déjà forcés à la discrétion. En se tenant à la rampe pour monter, Queen maudissait celui qui avait bien pu inventer les escaliers.
« Papillon ? »
L'Autrichien ne répondit pas. Il s'empressa de trouver la bonne clé et d'ouvrir la porte, qui grinça fortement avant de se refermer tout aussi bruyamment malgré leurs précautions. Là, un minuscule hall, recouvert de moquette beige jusqu'au plafond, n'aurait pas donné pas assez d'espace à quatre personnes. Et comme la pseudo-pièce était dépourvue de fenêtre, Gordon se cogna à la lampe avant de trouver l'interrupteur.
« Porte cinq il a dit… » Indiqua –t-il en retenant la lampe dans son balancement.
Il en profita pour jeter un coup d'œil aux autres portes, identiques, numérotées « 3 » et « 4 ». Mais la lampe s'éteignit et on entendit un coup.
« Gordon ! Rallume ! Râla Queen.
- Hé ! Ça s'est éteint tout seul, j'y suis pour rien !
- Taisez-vous. » Ordonna Myu, sans patience, tandis que le Minotaure frappait l'interrupteur, rétablissant la lumière.
« Minuteur de mes deux… » Marmonna-t-il en Polonais.
Myu avait déjà ouvert la porte et entra, suivi de Queen. Quand Gordon la referma derrière eux, il sembla surpris par l'allure de la pièce.
« Je m'inquiétais presque à voir l'état du couloir… C'est pas si mal ici en fin de compte. »
Queen ne réfléchit pas davantage et se laissa tomber sur le premier lit qu'il vît, prenant garde toutefois à ne pas se casser une autre côte. Gordon eût un rire bref en le voyant.
« Eh ben mon vieux… Je crois qu'on va faire pareil de toute façon. En plus on a trois lits, ça nous évitera de nous entretuer… » Ajouta le Minotaure en vérifiant les verrous de la porte.
Au moment de se retourner pour chercher les clés, il constata que Myu s'était déjà installé dans un autre lit, le plus près de la fenêtre. De dos au reste de la pièce, il tira le rideau par télékinésie pour s'économiser un mouvement inutile. Gordon sourit imperceptiblement, songeant au repos qu'ils n'avaient pas pris depuis trop longtemps. Il fallait en profiter, mais le stricte minimum, pour repartir au plus vite. L'Autriche… C'était encore trop près, selon lui. Il se mit à chercher les clés que Queen avait jetées par terre, alla les poser sur la télévision et gagna le dernier lit. Il ne se fît pas prier plus longtemps pour dormir à son tour, et ses dernières pensées furent pour ceux qu'il n'avait pas revus.
Quelques heures plus tard…
Quelque chose frappa contre la vitre fine de la fenêtre. Myu ouvrit les yeux d'un coup et reconnut le rideau, bien que la lumière eût nettement diminué depuis qu'il s'était endormi. Jugeant qu'il avait suffisamment régénéré, il se releva et s'approcha du rideau. Il ne se souvenait pas de grand-chose : arrivé dans la pièce, il s'était posé sur le lit, complètement épuisé, et s'était endormi. Myu bâilla à s'en décrocher la mâchoire et risqua un œil par un bout de rideau tiré. La nuit tombait. Guidé jusqu'ici par son instinct et pas grand' chose d'autre à vrai dire, il n'avait même pas fait attention à l'étage où ils se trouvaient : le troisième. Myu tira lentement le rideau et posa ses mains sur les vitres. Fines, celles- ci étaient gelées et un léger courant d'air parvenait à passer dans les interstices. Dehors, des passants déambulaient tranquillement. Leurs voix s'élevaient parfois jusqu'à la fenêtre, dans un brouhaha continu et rassurant, peut-être. Chantant, aussi. Myu ferma les yeux. C'était si différent de « là-bas »… de l'agitation désespérée des âmes en peine, errant sans but, tournant en rond et gémissant toujours. En dessous de cette fenêtre, le Spectre du Papillon assistait à une jolie mise en scène de la vie dont il était censé faire partie. Il sourit légèrement, songeant qu'il avait fait ce qu'il fallait jusqu'ici, et qu'ils s'en sortiraient sûrement. Ce serait dur, mais ils avaient vu pire… Mais un bruit le fît sursauter, l'interrompant dans ses réflexions. La clé tournait dans la serrure et il bondit sans bruit de là où il était pour s'approcher de la porte, sur ses gardes. Celle-ci s'ouvrit sur Gordon qui revenait avec des sacs en plastique chargés.
« Ah c'est toi ? Demanda Myu bêtement.
- Comme tu peux le voir… Fît Gordon en posant les sacs à côté de la télévision. Comment va Queen ? »
C'était une bonne question… Le Spectre avait oublié ce détail. Il se retourna vers le lit de la Mandragore et jeta un coup d'œil dans l'angle du mur. Queen dormait encore, blotti dans les couvertures. Myu marcha sur la pointe des pieds jusqu'à lui pour voir s'il dormait, ce qui était visiblement le cas.
« Eh ben… Il dort du sommeil du juste… Déclara la voix du Minotaure en rallumant l'unique lampe de la pièce. Papillon si t'as faim j'ai ramené de la bouffe… »
Devant l'air perplexe de Myu, le Polonais eût une sorte de rire :
« Ben quoi ? J'ai eu le temps, vous avez dormi comme des marmottes.
- Ta vitesse de récupération est monstrueuse… Répondit Fairy avec humeur.
- Ça va… Te vexe pas Papillon… »
Myu hocha vaguement la tête et alla fouiller dans les sacs.
« Jusqu'à quand tu veux rester ici ? Demanda –t-il en ouvrant le premier sachet qu'il trouva.
- Pas longtemps… A vrai dire… J'ai bien peur qu'on soit obligé de bouger en permanence pour le moment…
- Hm… Emit Myu la bouche pleine, l'air moyennement convaincu.
- Nous ne faisons pas le poids… Alors on va survivre. Tu n'es pas obligé de nous suivre, si tu peux faire « autrement ». »
Myu resta pensif un moment et avala une gorgée d'eau.
« Tu manques pas de culot, toi… De toute façon vous êtes encore trop près du château. Je reste avec vous. » Déclara –t-il calmement.
Le Minotaure le considéra un instant, comme s'il voulait s'assurer de sa sincérité.
« Dis- moi Papillon…
- Hm ? Fît l'autre en rouvrant un autre sac, assis à même la moquette.
- Tu nous suivais depuis le château quand tu nous as trouvés à l'hôpital ?
- Oui. »
La réponse semblait sincère. En tout cas elle avait été spontanée. Myu avait trouvé une pomme et la frottait d'une manche. Puis il reporta son regard quasi humain sur Gordon.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
« Je comprends toujours pas…
- Il n'y a rien à comprendre, Minotaure… Nous sommes en vie, tâchons de le rester. »
Gordon hocha la tête au ton froid de Myu. Quand le Papillon mettait fin à une discussion, il était presque impossible de la relancer. Mais il ne s'en sortirait pas si facilement. Le changement de sujet vînt bien malgré eux :
« Agh… Couverture de merde… Gémit une voix cassée.
- Tiens, Queen et son caractère pourri sont réveillés… ça va la teigneuse ? Demanda Gordon sur le ton de la plaisanterie.
- Ta gueule… » Râla le Spectre de la Mandragore en s'asseyant sur son lit comme un vieillard.
Regardant autour de lui comme un perdu, il entendit la voix lointaine de Myu lui expliquer qu'ils étaient dans un hôtel à Vienne et qu'ils devaient en profiter pour se reposer au moins deux jours. Il hocha la tête machinalement et se retînt de tousser au rappel de l'état de sa cage thoracique.
« Gordon, puisque tu veux mourir… Donne- moi la boîte avant…
- T'as faim Queen ?
- Essaie de me faire bouffer un truc pour voir… Menaça la Mandragore. Donne la boîte !
- Bon d'accord… »
Une fois de plus, Gordon capitula sous les yeux témoins et indifférents de Myu, qui picorait un peu de tout ce qu'il pouvait trouver dans les sacs.
« Hé Papillon… Mange pas tout. » Demanda le Minotaure en posant la fameuse boîte dans la main de Queen, qui s'empressa de l'ouvrir.
« Dors tout ce que tu peux, Alraune... Fît Myu à l'intention de la Mandragore, ignorant Gordon. On a encore du temps. »
Décidemment, ils n'allaient pas être d'accord. Le Minotaure fronça les sourcils mais se tût. Queen reporta son attention sur Myu et le regarda un moment, peu réceptif, avant de se laisser retomber sur le matelas.
« Myu… T'as des nouvelles des autres ? »
Le Spectre du Papillon réfléchit une seconde de trop, que Queen ne remarqua pas.
« Je n'ai vu personne d'autre. » Mentit-il.
Gordon alla récupérer la boîte sans rien dire, songeant que le télépathe n'était pas si mauvais menteur que ça, finalement.
(à suivre)
