J'ai eu une semaine chargée, mais voilà enfin le nouveau chapitre ! J'ai décidé de le fusionner avec le chapitre suivant, ce qui a rajouté presque 2000 mots à la dernière minute.

N'oubliez pas de laisser un petit mot pour me dire ce que vous pensez de l'histoire, ça serait très gentil T_T Merci à tou . te . s et bonne lecture !


"No one saves us but ourselves. No one can, and no one may.

We ourselves must walk the path."


J'avais pleuré en partant de Sabaody.

Je pleurais beaucoup, à l'époque. Je n'arrêtais pas de m'excuser des traces de sel et de morve que je laissais sur les vêtements de Shakky, mais elle n'avait pas l'air d'y prêter vraiment attention. Mes pleurs redoublèrent lorsqu'elle me donna une peluche que je reconnus aussitôt.

- S-Shakky, hoquetais-je, c'est-

- Je l'ai fait avec ton plaid préféré, confirma-t-elle avec un sourire. Il était tout déchiré donc il n'aurait pas supporté le voyage, mais je pense que ça tiendra mieux ainsi. En cas de problème, tu n'auras qu'à demander à Sôta-chan de t'apprendre à le raccommoder.

Elle l'avait brodé de manière savante en forme d'ours en peluche, avec des patchworks bariolés indiquant qu'elle n'avait gardé que les morceaux de tissus qui n'étaient pas trop déchirés. Je la serrais contre moi puis respirais à fond l'odeur familière, rassurante. L'ours avait de longues moustaches en vrilles, peu conventionnelles, qui me rappelèrent vaguement quelque chose avant que l'impression de déjà-vu ne passe. Elles étaient douces, tout comme le ventre, les oreilles et les coussinets de l'ours. J'y enfouis mon visage en respirant tant bien que mal.

- M-Merci, Shakky.

Des sanglots me secouaient encore quand Rayleigh m'attira contre lui dans une dernière étreinte protectrice. Il me murmurait des paroles bienveillantes, pleines d'espoir, qui me rassurèrent un peu sur le moment mais que j'oubliais aussitôt. J'aurais voulu rester dans ses bras pour toujours : écouter sa respiration, ses battements de cœur… Il s'agissait des sons les plus rassurants de l'univers pour moi. De mes parents, à rien du tout, à Rosinante, à Rayleigh- je cherchais désespérément quelque chose ou quelqu'un auquel me raccrocher.

Malheureusement, ce quelque chose ne pouvait pas se trouver à l'archipel. Nous étions bien trop près de Marie Joie. Le chasseur de primes - Esteban - ne serait que le premier d'une longue liste. Shakky et Rayleigh ne se voyaient pas quitter l'archipel. Quant à moi… Moi, je prétendais devant eux que je voulais voir le monde. Mais ma vraie raison pour partir, ils le savaient sans doute, était tout simplement que je ne supportais pas que quiconque soit mis en danger par ma faute.

Même si Rayleigh était fort.

Même si je voulais rester avec eux.

Même si la vie semblait beaucoup plus facile quand je n'étais pas seule pour l'affronter.

Peu importait à quel point j'étais terrifiée, je devais m'éloigner d'eux. J'avais essayé de le dire, avec mes mots d'enfants et entre deux crises de larmes. L'ancien pirate avait compris. Il avait sans doute deviné beaucoup plus que ce que je n'aurais souhaité, d'ailleurs. Depuis l'évasion, je n'avais plus utilisé Ouranos. Je tremblais de tous mes membres rien qu'à l'idée que quelqu'un me voie et que l'on puisse retrouver ma trace. Jamais, jamais je ne voulais retourner à Marie Joie. Je savais ce qu'on faisait aux traîtres- à ceux qui avaient choisi de vivre comme des humains en rejetant leur statut de dieux. Je savais aussi ce qu'on faisait aux filles, vaguement. Mon premier souvenir était marqué au fer rouge dans mon esprit : je ne parviendrais jamais à oublier la chambre d'Alexander, les gémissements de douleur, et la fille écrasée par son corps. A l'époque, je ne savais pas exactement de quoi il s'agissait. Juste que c'était mal, et que je ne voulais pas que ça m'arrive.

Je devais vivre.

J'avais promis à Rayleigh de vivre jusqu'à ce que je découvre si ma naissance était une bonne - ou une mauvaise - chose pour ce monde. J'étais terrifiée à l'idée que mon pouvoir puisse être transmis à ma famille proche. Je n'osais imaginer les catastrophes que les Fraser pourraient de nouveau créer avec Ouranos s'ils parvenaient à remettre la main dessus. J'étais assez âgée pour comprendre que le monde était en train de changer. La mort de Gold Roger quelques années plus tôt n'avait rien fait pour arranger les choses : même si cela s'était produit presque deux ans avant ma naissance, tout le monde connaissait encore le nom du Roi des Pirates. La Marine et le gouvernement s'agitaient sans cesse depuis lors. Tous les Nobles parlaient de la nécessité de renforcer le pouvoir qui leur était dû depuis huit cents ans. Je n'avais pas le moindre doute quant au fait que mes parents ne reculeraient devant rien pour récupérer ce qui faisait la fierté de notre lignée. Personnellement, je trouvais que ça me causait surtout des problèmes.

Je devais fuir, même si c'était lâche. J'étais trop petite, trop jeune; Je ne comprenais pas tout : même si le reconnaître était une preuve de maturité en soi, je doutais d'être prête à faire quoi que ce soit à l'encontre de ma famille avant plusieurs dizaines d'années- et encore, si j'y parvenais un jour. Pour l'instant, je devais vivre et découvrir le monde.

- Skye, je te présente le capitaine Sôta, m'avait un jour déclaré Rayleigh, à peine une semaine après lui avoir annoncé que je devais partir. C'est un vieil ami à moi et il voyage sur tous les Blues pour son commerce.

Méfiante, j'étais restée cachée derrière Rayleigh en inclinant la tête. L'homme en question était petit, avec des cheveux et une barbe poivre et sel, et une apparence typique de vieux loup de mer (du moins, selon les livres d'illustrations que j'avais eu l'occasion de dévorer durant ma captivité). Je me rappelais avoir pensé sur le moment qu'il devait sans doute boire beaucoup de rhum au vu de son nez et ses joues rouges. Je n'avais pas eu tort.

Tandis que Sabaody s'éloignait au loin, je continuais de regarder l'archipel avec les larmes aux yeux. J'observais toujours l'horizon quand le capitaine Sôta vint me chercher. Je sursautais violemment quand il me tapota l'épaule.

- Hé, petite. (je lui adressais un regard de biais) Skye. Viens, je t'faire le tour du propriétaire.

Je regardais fixement sa main comme s'il venait de me brûler, ce qui lui tira un soupir. Il se retira en douceur de mon espace vital. Pas de contact, il avait compris. Il me fit rapidement visiter le bateau : il s'agissait d'un solide trois mâts très bien entretenu. Je disposais de ma propre chambre fermant à clé, bien qu'elle ne soit pas plus grande qu'un cagibi. Je comprenais assez vite pourquoi. Les hommes étaient tous plus âgés que moi, me regardant de travers, parfois d'un air vaguement mauvais. Il n'y avait jamais eu de femme à voyager avec eux, encore moins une petite fille. Ils ne me supportaient déjà pas vraiment au début ; et la situation alla de mal en pis.

Je me sentais à peu près bien à Sabaody parce que je restais dans un environnement relativement fermé, et que Shakky et Rayleigh étaient aux petits soins avec moi. Par contre, voyager sur Grand Line alors que je n'avais jamais quitté Marie Joie auparavant changea ma situation du tout au tout.

Pendant plus d'un an, je fus presque continuellement malade. La fièvre me clouait souvent au lit. Le médecin me jugea plusieurs fois mourante, pensant que je ne passerais pas la nuit. Mais je m'accrochais contre vents et marées. Même si la vie était difficile, solitaire, dangereuse, compliquée… je ne pouvais pas me permettre de mourir. Je ne pouvais pas m'empêcher de penser à ce qui arriverait dans le cas contraire. Et si jamais Ouranos s'éveillait chez un autre membre de ma famille proche ? Chez ma sœur, manipulatrice et capricieuse ? Chez mes frères, plus cruels les uns que les autres ? Parfois, quand les nuits me paraissaient interminables et que seule une bouteille d'oxygène me permettait de continuer à respirer, je m'accrochais à ce fil rouge.

Ne pas mourir.

Ne pas les laisser gagner.

Comprendre pourquoi on m'avait permis d'exister.

Vivre.

Être malade en quasi-permanence ne me rendit pas plus populaire auprès de l'équipage, au contraire. Je n'étais qu'une bouche de plus à nourrir qui ne faisait pas assez pour mériter son gagne-pain. J'étais assez d'accord, à vrai dire, mais je n'avais généralement pas assez d'énergie pour leur prouver le contraire.

Mes souvenirs de cette période étaient très flous. Après la première année, je commençais à me sentir un peu mieux. Je servais donc d'homme à tout faire (l'expression faisait sourire Sôta) au capitaine du navire. Cela incluait surtout de nettoyer la crasse laissée par les adultes, d'aider en cuisine et de subvenir à tous les besoins de Sôta. Généralement, il se limitait à me demander de lui ramener ses instruments de navigation et de l'alcool.

Je passais des nuits entières à m'abîmer les yeux en dévorant des livres sur à peu près tous les sujets. J'absorbais toute cette connaissance comme une éponge. C'était mon seul refuge, mis-à-part les lettres que j'envoyais parfois à Rayleigh et Shakky. Nous ne perdions jamais vraiment contact ; et c'était mon meilleur moyen pour me sentir moins seule.

Quand ma peluche eut perdu toute odeur de Sabaody, les nuits me paraissaient souvent sans fin. Parfois, je montais sur le pont pour regarder les étoiles. Sôta m'avait appris leurs noms, dans un de ses rares moments de pédagogie sobre. Parfois, je restais dans ma chambre et fermais les yeux de toutes mes forces. Le garçon idéal grandissait avec moi et je le voyais un peu plus épanoui qu'avant. Il n'était plus tout seul dans mes rêves : entre deux de ses sourires éblouissants, je voyais un garçon blond dont une dent de devant manquait. Ils avaient l'air aussi sales et mal élevés l'un que l'autre, au vu de leur façon de se tenir qui manquait grandement d'élégance. Pourtant, j'aurais tout donné pour pouvoir transcender mon rêve et me retrouver à courir avec eux, dans cette forêt immense.

J'aurais tellement aimé grandir avec des enfants de mon âge. Plus tard, je me rappellerai de cette période de ma vie avec un sourire mi-figue mi-raisin. Après deux années passées en isolation, j'avais à peine vécu quelques semaines dans un environnement rassurant ; tout cela pour me retrouver à nouveau dans un endroit où je ne me sentais pas non plus la bienvenue.

Cela ne surprendrait personne si, à l'âge adulte ("si tu l'atteints un jour", disaient souvent les matelots quand Sôta ne les entendait pas), j'éprouvais beaucoup de difficultés à me lier aux autres. Le trou dans ma poitrine était toujours là ; mais plus supportable.

Je devais vivre. Même si je ne rencontrais jamais le garçon idéal, même si le monde n'avait pas le moindre sens.

Je devais vivre.


Pendant près de deux ans, cette simple pensée m'avait suffi. J'étais souvent trop épuisée pour penser à autre chose. La solitude et une étrange mélancolie ne me pesaient pas trop ; du moment que je parvenais à rêver lorsque je fermais les yeux. Puis vint le jour fatidique, où un simple journal de North Blue me fit perdre la tête.

Le monde vola en éclats.

J'étais tranquillement en train de nettoyer les tables du petit déjeuner lorsque je commençais à prêter attention à la discussion agitée du capitaine et de son second. L'un comme l'autre, ils pestaient contre la dangerosité des eaux dans lesquelles nous étions en très de pénétrer.

- C'est dingue, quand même, marmonna Sôta. Quand j'pense qu'il y a des vices-amiraux après eux et que personne n'arrive à les choper…
- Ça serait pas étonnant qu'ils aient des taupes dans la Marine. Franchement, en rajouta le second, t'as vu sa tête de fouine ? Ils arriveront jamais à le coincer.

Ah, des affaires de pirates. C'était monnaie courante pour notre bateau : le plus grand pari des navires de commerce était toujours de réussir à traverser les mers sans se faire voler leur cargaison et leurs vivres. Nous avions été abordés une ou deux fois, sans que cela ne dégénère trop. Sôta était expérimenté ; et moi, je restais bien cachée jusqu'à ce que ce soit fini. Un équipage de plus ou de moins ne changerait pas vraiment notre quotidien. Je continuais de frotter contre le bois de la table.

- Tu ne les a encore jamais rencontrés, Sôta ? J'ai entendu l'histoire d'un gars qui s'était fait défoncer par un de leurs officiers, c'était vraiment moche. Le mec, balèze - presque trois mètres de haut ! - et avec un sourire d'ange qui lui barrait le visage.

Une sueur froide me parcourut la colonne vertébrale. Instinctivement, j'avais essayé d'imaginer ce à quoi un tel individu pouvait ressembler mais mon cerveau s'était bloqué au dernier moment. Son visage était resté flou, comme masqué par une pellicule que je ne parvenais pas à enlever. Tremblante, je posais mes mains sur la table pour ne pas m'effondrer. Mes jambes s'étaient transformées en gelée.

- Ils sont vraiment à part, ceux de la Donquixote Family, ajouta le capitaine. On dit qu'ils acceptent des gamins comme Skye tant qu'ils font leurs preuves. Et celui dont tu parlais, ça doit être leur officier principal, Corazon. Je connais quelqu'un qui-

Quoi ?

Les bruits de leur conversation se transformèrent en bourdonnement sourd. Le cœur affolé, je me rendis à peine compte que mes jambes avaient lâché et que je m'étais assise sur un tabouret. L'éponge m'avait glissé des mains. Corazon. Après avoir pris quelques inspirations frénétiques, je marchais tant bien que mal jusqu'à leur table pour me saisir du journal qu'ils avaient délaissé. En gros titre sur la première page : "La Donquixote Family frappe encore, laissant plusieurs centaines de morts dans leur sillage". Le sourire d'un homme blond en costume tranchait avec le paysage d'apocalypse derrière lui, s'étalant comme une promesse de mort.

Une sensation de liquide glacé, désagréable et angoissant, s'épanouit dans ma poitrine. J'avais du mal à respirer. Je ne sentis pas la main du capitaine se poser sur mon épaule et refusait de leur rendre le journal. Mon regard était aspiré par la photo. Je connaissais ce visage- ou du moins, j'en connaissais un qui était très semblable.

Corazon.

Où est-ce que j'ai entendu ce nom ?

Plus j'y pensais, plus je sentais un espèce de tournis sans fin m'envahir. J'avais très froid, sauf au niveau de ma tête et de ma gorge, qui étaient brûlantes. Je portais mes mains à ma poitrine dans une vaine tentative de reprendre mon souffle. Rien n'y fit.

La barrière se brisa.

Un monde entier de souvenirs explosa pèle-mêle devant mes yeux remplis de larmes. Une vérité absolue que j'avais oublié.

Gol D. Roger.

Les Ponéglyphes.

Les armes antiques.

Les empereurs du Nouveau Monde.

L'armée révolutionnaire.

Les pirates au chapeau de paille.

Monkey D. Luffy.

Ace, Sabo, Luffy.

Ace.

One Piece.

Je m'étais mise à trembler de tout mon corps. Le capitaine, et son second, et d'autres matelots rameutés par le bruit s'agitaient devant mes yeux flous.

Le garçon idéal avait un nom.

Il avait une destinée, avec une mort certaine qui l'attendait à bras ouverts.

Il existait, et je n'aurais pas dû être là. Ça n'avait pas de sens. Pendant un instant qui sembla durer une éternité, la partie adulte de mon cerveau s'agita. Celle qui dormait profondément, qui ne se réveillait que pour me tirer de situations difficiles desquelles une enfant n'aurait pu survivre seule- Elle racla l'intérieur de mon crâne avec le bruit désagréable d'une craie grinçant sur un tableau noir, celui qui donnait l'impression que nos ongles allaient s'arracher et qui me rendait complètement malade.

One Piece était un monde de fiction. Un manga qui avait bercé mon adolescence et m'avait accompagné jusqu'à l'âge adulte.

Pourtant, par un hasard délirant, il s'agissait aussi du monde dans lequel j'étais née - de nouveau - et dans lequel j'avais vécu durant neuf ans.

Ni mes souvenirs d'adulte, ni ceux d'enfant, ne prenaient le pas l'un sur l'autre. Nul côté ne détenait la vérité absolue ou des affabulations.

C'était réel.

Désespérément réel et terrifiant.

Un cri inhumain arracha ma gorge puis ce fut le noir.


Je fus fiévreuse une durée interminable. Je n'avais pas vraiment l'impression de dormir, ni d'être éveillée. Je flottais dans un demi-monde empli de brumes. Partout où je me déplaçais, je glissais dans une flaque d'eau qui m'engloutissais toute entière. Je ne nageais même pas vers la surface. Je ne faisais pas attention à ma respiration. Tout ce que je voyais, c'était ce que j'avais oublié. Ce qui faisait de moi quelqu'un de spécial. J'avais enfin la clé de mon esprit à part. Je savais pourquoi je n'avais jamais réussi à m'adapter complètement au style de vie des Nobles Mondiaux ; et rien que cela me donnait envie de pleurer.

Je ne savais pas comment j'avais pu en arriver là. Il y avait un grand vide entre ma vie d'avant et mon premier souvenir ici- la chambre d'Alexander et la fille qu'il violait. Je doutais de comprendre un jour ce qui s'était passé mais ça ne faisait rien.

Parmi les souvenirs qui m'étaient revenus, il y avait celui d'un jour de neige. Des cris de douleur étouffés par le pouvoir d'un fruit du démon. Un enfant caché dans un coffre. Deux frères pointant un pistolet vers l'autre. Du rouge s'étalant, encore et encore, sur le blanc pur. Corazon.

Je me réveillais en sursaut.


- Ah bah c'est pas trop tôt !

Haletante, je regardais autour de moi. Ma vision s'éclaircit peu à peu ; le flou s'estompait. Il y avait le duo habituel sur le côté droit de mon lit : le capitaine et le médecin de bord, Marc. Petit à petit, je repris conscience de mon corps et levait la main pour essuyer mon visage en sueur.

Je me rappelais de mon nom. Mon ancien nom. Pendant un moment, je les écoutais parler sans savoir quoi dire ou quoi faire. Je balbutiais parfois des mots sans cohérence avant de me prendre la tête entre mes mains pour me calmer, fermant les yeux de toutes mes forces.

Je suis Skye.

Je me souvenais de ma famille, de ma vie, de mes anciens rêves, de la personne que j'avais été- et que j'étais toujours, d'une certaine manière. Mais j'étais devenue Skye. Une petite fille noble de neuf ans, dont l'esprit n'était pas assez mature pour comprendre tous les problèmes et angoisses que mes souvenirs d'adultes portaient en eux. Le souffle saccadé, je lâchais prise petit à petit jusqu'à ce que mes yeux soient à nouveau clairs.

Je suis Skye.

Je me redressais brusquement sur le lit de l'infirmerie. Sôta me donna un verre d'eau, que je bus d'une traite malgré les réprimandes du docteur. Je n'avais qu'une seule idée en tête.

- Capitaine, il faut que j'aille sur une île, soufflais-je entre deux respirations sifflantes.

- Tu te fous de moi ? Ça fait trois jours que tu es inconsciente. Dans ton état, tu n'iras nulle part.

- Capitaine, je-

Ma phrase fut coupée net par une quinte de toux, que je réfrénais tant bien que mal. Les yeux brûlants, je continuais de fixer Sôta.

- L'île de Minion, continuais-je. Je dois absolument m'y rendre.

- T'as pas entendu ce que je viens de te dire ? Tu n'es pas en état de-

Une sensation familière, que j'avais oublié, se mit à picoter sur toute ma peau.

Rosinante.

Rosinante. Corazon. Cora-san. Un Marine, l'un des rares Marines au cœur tendre et épris de justice ; un cœur si grand qu'il l'offrait aux autres sur un plateau. Ma gorge se serra en me rappelant de sa fin. Seul, dans la neige. Protégeant un enfant si maltraité par la vie et par les hommes que j'en admirais la force mentale hors du commun. Mon cerveau se mit à tourner à toute vitesse. Je calculais rapidement la chronologie dans laquelle je me trouvais malgré ma fièvre.

Peut-être que j'avais encore le temps.

Peut-être. Si je ne traînais pas, et que le capitaine acceptait de m'y emmener.

La pièce vira au blanc. J'ouvris la bouche pour affirmer une nouvelle fois mon opinion - très arrêtée - sur la chose lorsque Marc s'effondra. Curieuse, je le regardais faire. Il avait les yeux dans le vide. Il était inconscient. Petit à petit, ma peau cessa de picoter et je compris.

Le pouvoir étrange que j'avais utilisé à Marie Joie… Celui qui m'avait permis de mettre KO mon oncle, le même qui aujourd'hui venait de faire sombrer le docteur dans l'inconscience, était le Haki. Et pas n'importe lequel. Ma prise se resserra sur mes draps. Encore une énigme que je devrais résoudre- mais plus tard. Peu importait à quel point cela me semblait dingue, d'ailleurs. Rosinante m'avait sauvé la vie en illuminant mes journées dans ma geôle sans fenêtre. Aujourd'hui, il était temps que je lui rende la pareille.

Je relevais des yeux défiants vers Sôta. Lentement, il sortit sa gnôle de sa veste, d'une main tremblante. Elle était vide. Il ne parvint pas à la remettre dans sa poche et finit par la laisser tomber sur le lit. Quand il finit par réussir à parler, il avait la plus petite voix que je lui avais jamais entendu.

- … Tu es sûre de toi, Skye ? L'île de Minion est un repaire notoire de pirates.

- Certaine. Déposez-moi juste sur la côte, je me débrouillerais une fois là-bas. Mais il faut que j'y aille.

Il soutint mon regard encore quelques secondes, y cherchant une faille. Pour la première fois de ma vie, je ne vacillais pas ; et il n'en trouva aucune. Lentement, il hocha la tête.

- D'accord. Cap sur l'île de Minion.