Chapitre 6 : Death
« _Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. »
Baudelaire, Spleen.
Charlotte se débattait dans ses rêves et ses cris nous avaient réveillé, Bellamy et moi. Les yeux embués par le sommeil, je m'accroupis près d'elle pour la calmer.
- Charlotte, je suis là, tout va bien !
Elle se réveilla en sueur, de longues larmes roulant sur ses joues.
- Je n'en peux plus, gémit-elle, je le vois tous les soirs !
-Qui ça ?, demanda Bellamy en arrivant à nos côtés.
Il avait les cheveux décoiffés et les yeux fatigués, comme moi sûrement. J'avais eu beaucoup de mal à m'endormir. Lui semblait avoir réussi mais bougeait beaucoup dans son sommeil, probablement sujet à des cauchemars comme Charlotte, ou comme moi avec mes insectes géants, même si avec du recul ce rêve était plutôt absurde.
- Le chancelier, lui répondis-je. Puis en me tournant vers Charlotte : Il faut que tu te rendormes, je vais rester là si tu veux.
J'étais bras nu dans la grotte et frissonnais en claquant des dents. En allant ramasser mon blouson, j'entendis Bellamy s'adresser à Charlotte.
- Il faut que tu tues tes démons, tiens prends ça et dis : Vas-t'en ! Je n'ai pas peur !
Je souris jusqu'au moment où je le vis lui tendre un couteau.
- Ne me dis pas que tu viens de lui donner une arme ?
- Cette arme pourrait bien lui sauver la vie.
- C'est une enfant !
- Tu crois que les Terriens feront la différence ?
Je me couchai près de Charlotte en haussant les épaules, dépassée par les évènements. On ne pouvait pas tout résoudre par la violence, il devait y avoir une autre solution. Mais rien ne me venait à l'esprit.
- Tue tes démons, Répéta Bellamy.
Cette phrase tourna en boucle dans ma tête. Pouvait-elle s'appliquer pour moi aussi ? Le sommeil m'emporta.
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- Charlotte, Gaïa, debout. Le brouillard s'est dissipé.
La voix de Bellamy me tira d'un sommeil profond qui pour une fois était paisible. Je n'avais pas du tout envie de me lever et fermais à nouveau les yeux dans l'espoir de me rendormir. Mais Bellamy me secoua énergiquement et je grommelai.
- J'ai dit debout.
Je me frottai les yeux et remis mon manteau que j'avais utilisé comme couverture. En fouillant dans mon sac, je trouvai deux barres énergisantes un peu fondues que j'avais dû oublier. J'en tendis une à Charlotte et coupais l'autre en deux pour en donner une moitié à Bellamy qui refusa.
- Ça ne sert à rien de jouer au justicier avec moi, garde ça pour le camp. Si c'est pour t'évanouir au bout de trois pas, tu ne nous seras d'aucune utilité. Et je ne te porterai pas, ajoutai-je sur un ton ironique.
Il sourit en sortant de la grotte, Charlotte et moi sur ses talons. Nous marchâmes vers l'endroit où nous avions perdus les autres. Ils étaient attroupés autour de quelque chose que leurs corps ne me permettaient pas de discerner. Seuls leurs visages blêmes nous donnaient une petite idée de la situation. Ils s'écartèrent pour laisser passer Bellamy et dévoilèrent le corps d'Atom. Il respirait encore mais son corps était recouvert de cloques et ses yeux étaient vitreux. Il regarda Bellamy et articula entre ses lèvres abimées : « Tue moi ».
Bellamy le regardait avec effroi. Atom était son ami, et le copain de sa sœur. Qu'allait-il lui dire en rentrant à la navette ?
- Rentrez au camp, ordonna-t-il.
Avant de partir, Charlotte lui glissa le couteau qu'il lui avait confié dans la main. J'avais commencé à marcher derrière la fillette, mais je fis demi-tour sans savoir vraiment pourquoi. Enfin si, j'avais quelques certitudes. Bellamy ne pourrait pas tuer Atom et regarder Octavia en face. Je n'avais rien à faire des états d'âme de Bellamy mais Octavia s'était montrée très compréhensive à mon égard. Si je ne le faisais pas pour lui, j'allais le faire pour elle. Ma seconde idée était que cela pourrait être un premier pas vers la paix. Ce n'est qu'en m'agenouillant à côté de lui et en lui prenant l'arme que je constatai que c'était encore une de mes idées désespérées et mal aboutie. Je n'avais aucune envie de le tuer. Ma main tremblait et les questions se bousculaient dans ma tête. Je revoyais le visage de l'homme que j'avais tué, son regard affolé, le trou dans sa poitrine. Mais ici c'était différent, il me suppliait de le tuer. Et j'en étais incapable.
- Donne-moi ça, dit doucement Bellamy. Avant d'ajouter : Tu n'es pas une tueuse.
Mon souffle s'affola tandis que j'essayais de comprendre ses paroles. Que voulait-il dire par là ? Se doutait-il de quelque chose ou parlait-il seulement de la situation présente ? Cherchait-il à confirmer ses suspicions de la veille ? Quoi qu'il en soit, l'arrivée de Clarke nous sauva tous les deux de ce moment cauchemardesque. Elle prit les choses en main.
- Attends, dit Atom.
Il parlait difficilement et je mis quelques secondes à comprendre qu'il s'adressait à moi.
- Je me souviens, sur l'Arche, tu chantais. Tu veux…chanter pour moi ?
Il détachait chaque mot, mais je compris sa phrase et me mordis la lèvre. J'étais intimidé de chanter devant deux autres personnes et cela faisait un an que je ne m'étais pas entrainée, ça allait être très moche. Mais je n'avais rien contre Atom et je ne pouvais pas lui refuser ses dernières volontés.
- Je vais essayer.
Je m'éclaircis la voix et Clarke me fit un petit signe pour me dire qu'elle était prête. Une mélodie s'échappa de mes lèvres, ainsi que quelques fausses notes, mais je n'avais pas perdu tant que ça. Au contraire, cela m'avait manqué. J'avais l'habitude de chanter pour les fêtes de l'unité sur l'Arche, même si ce genre d'évènements me faisait stresser au moins un mois à l'avance. Clarke avait lentement enfoncé la lame dans son cou pour qu'il ne souffre pas. Alors que ses yeux se vidaient et qu'il rendait son dernier souffle, je continuai à chanter même si l'émotion prenait le dessus. Les dernières notes moururent sur mes lèvres.
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Charlotte, Murphy et les autres n'avaient pas obéit à Bellamy mais celui-ci était trop chamboulé pour le noter. Ils nous attendaient à proximité et nous aidèrent à emballer le corps. Même Murphy ne disait rien. Nous nous engageâmes en silence à travers les bois. Je remarquai à peine que Murphy ralentissait pour atteindre mon niveau.
- On t'a enfin trouvé une utilité Cavender, chanter pendant les enterrements.
Il avait sûrement tout entendu, mais peu importe, je m'en fichais maintenant. Seules les orbites vides d'Atom me hantaient. Est-ce pour cela que nous étions venus ? Mourir les uns après les autres ? Mais Murphy ne semblait pas avoir dit ça méchamment, ou moins que d'habitude. Peut-être qu'il était attristé aussi au fond, sous ses airs de psychopathe meurtrier.
- Ne t'emballe pas Murphy, la prochaine fois c'est toi qui t'y colle.
Il ricana.
- La seule tombe sur laquelle je chanterai ce sera la tienne.
Je me raidis et il éclata de rire. Les autres le fusillèrent du regard.
- Tu ne connais pas l'humour Cavender ? Il me semblait pourtant que tu en usais.
- Je ne pensais juste pas que tu pouvais en faire, lui répondis-je en me détendant un peu.
- Tu sais au fond nous ne sommes pas si différents toi et moi, nous avons tous les deux commis le même crime. Mais la seule différence c'est que moi, en le commettant, j'ai ressenti du plaisir. Ce qui n'a pas l'air d'avoir été ton cas.
Je décidai de rentrer dans son jeu et de m'amuser un peu.
- Qu'est ce qui te fait dire ça ? Qu'est-ce qui te dis que je n'en ai pas ressenti ?
Ses yeux s'écarquillèrent.
- Tu ne connais pas l'humour ? Ajoutai-je avec un petit sourire.
Il sourit à son tour, honteux de s'être fait avoir. Nous étions presque arrivés au campement lorsque j'ajoutai :
-Il y a une autre différence, j'ai des regrets.
En franchissant le portail, il se tourna vers moi.
- Qu'est-ce qui te fais penser que je n'en ai pas ?
Et il s'éloigna, sans me dire s'il faisait ou non de l'humour.
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Bellamy était endormit dans un recoin de la grotte tandis que je n'arrivais pas à trouver le sommeil. Lorsqu'il se mit à gémir dans son sommeil, je l'appelai doucement.
- Bellamy ?
Il tourna son visage vers moi et je criai. Ce n'était pas Bellamy mais Atom qui me souriait de son visage recouvert de cloques et de ses orbites vides. Je me réveillai en sueur. Il me fallut quelques minutes pour reprendre mon souffle et je constatai avec effroi que Charlotte n'était plus dans la tente. Sa place était vide et ses couvertures froissées. Décidément, je passais mon temps à lui courir après. Mais dans un lieu aussi hostile, il valait mieux être prudent. Et puis une victime par jour était amplement suffisante. Je mis mon manteau et sortis. L'air était frais mais il me fit un bien fou. Un garçon qui montait la garde se leva en me voyant.
- Qui est-ce ? Demanda-t-il, effrayé à l'idée que je sois une Terrienne.
- C'est Gaïa, je cherche Charlotte, lui expliquai-je.
- Je ne l'ai pas vue, retourne dans ta tente.
J'allais protester mais il insista.
- Ce sont les ordres de Bellamy.
Je soupirai et regagnai notre abri. Ce fut avec soulagement que je vis que Charlotte était rentrée.
- Où étais tu ?
- Aux toilettes, répondit la fillette.
- Réveille-moi la prochaine fois, je t'accompagnerai. Ce n'est pas sûr dehors.
Nous nous recouchâmes et je passais le reste de la nuit à fixer le plafond. Charlotte me faisait penser à moi quand j'étais plus jeune. Outre ses cauchemars et son passé difficile, c'était une fillette courageuse et toujours prête à aider les autres. Mais comme eux, nous n'étions que des enfants ayant dû grandir trop vite. Si personne n'avait été éjecté et si l'Arche avait encore des années d'oxygène, aurions-nous été différents ? Sans doute. Dans une autre vie, j'aurai été là-haut, sur l'Arche, en train de diner avec mes parents, tandis que Charlotte, que je n'aurai peut-être jamais connue, aurait été en train de rire avec ses amies et Wells de jouer aux échecs avec Clarke. Mais nous n'aurions jamais connu la Terre. Etait-ce le prix à payer pour rentrer chez nous, sur le sol ? Et encore combien de sacrifice allaient-être nécessaire ?
Si j'avais su ce qui m'attendait le lendemain, j'aurai sûrement fait plus d'effort pour dormir.
Un nouveau chapitre, j'espère qu'il vous a plu ! Vous savez tout, j'aime bien Murphy. J'aimais bien aussi Atom et il n'a pas trop eu le temps de rencontrer Gaïa. Mais si je commence à tout développer, je vais vous pondre un gros pavé et je n'aurai jamais fini x) Comme d'hab, dites-moi ce qui va ou ne va pas, merci de me lire !
Ourminds.
