Coucou !
Et un chapitre bien vampirique pour vous, et de un ! ;) On remercit tous ceux qui nous suivent, ça fait toujours autant plaisir :) Bonne lecture !
Chapitre 7 : Rien A Signaler
D'un pas lent et tranquille, vêtue de l'ample chemise d'homme bordeaux qui me fait office de pyjama depuis quatre-vingt ans, je descends les escaliers. Je ne fais une pause que le temps de remettre droit l'un des tableaux –appartenant au propriétaire- qu'on avait sans doute bousculé, hier soir, durant notre montée pleine de frénésie pour rejoindre ma chambre… on a bien failli ne jamais l'atteindre, d'ailleurs, pensais-je en me rappelant de Shirley qui me plaquait sur tout ce qui passait. S'il y a bien une chose que je n'avais pas décelé en elle avant-hier, c'était bien la sauvagerie par laquelle elle peut se laisser emporter avec autant de ferveur ! Mais ce n'est pas moi qui vais m'en plaindre !
Arrivée à la dernière marche, je m'étire comme un chat, un sourire d'aise aux lèvres. Rien de telle qu'une bonne nuit enfiévrée par le sexe pour apprécier sa matinée ! L'une de ces choses sans lesquelles je me serais bien laissé mourir, en dégrafant ma broche ornée de cette maléfique Lapiz Lazuli et en me laissant griller comme un steak sur un barbecue au Soleil. De mauvais souvenirs accompagnèrent cette réflexion et mon sourire s'est vu bien vite remplacé par un soupir agacé.
Je vire à gauche pour atteindre la cuisine et je cherche le paquet de grains de café moulus, avant de m'emparer d'une tasse et d'ouvrir le robinet, tournant celui-ci pour rendre l'eau bouillante. Le Soleil vient tout juste de se lever et éclaire l'évier de rayons presque blancs. Le bruit de l'eau éclaboussant l'évier en bruit de fond, je lance un regard au jardin dont l'herbe, brillante de rosée, me parait affreusement haute… il va falloir sortir la tondeuse. Teddy me fera ça avec plaisir.
Je laisse tomber dans la tasse les quelques grains de café qu'il me faut et la passe sous le jet d'eau que j'éteignis presque aussitôt. Un café bien corsé, à l'italienne. Noir, amer et brûlant.
Mon café fumant dans la main, je sors par la porte de la cuisine qui mène au jardin et, pieds nus, j'avance dans les hautes herbes humides et fraiches, mais douces. Le souvenir de mes premières années de vampire me reviennent et un petit sourire désabusé s'étend sur mon visage. Mes escapades dans la nature à chercher avec une impatience bestiale et une passion brutale les moindres êtres-vivants qui pourraient faire rougeoyer mes canines étaient quand même des expériences qui vibraient d'une excitation… tout à fait perdue.
Ça fait bien longtemps que je n'ai pas connu une quelconque passion, des désirs ardents… ces espèces d'éclair qui déchirent les entrailles, ces spasmes qui poussent violemment en avant, ces hurlements intérieurs qui ordonnent d'agir… non, tout ça, c'est fini. C'est du passé, c'est révolu. A présent, tout est sous-contrôle. Et qu'est-ce que je m'ennuis… Un ennui profond qui ensommeille ma non-vie. Je m'ennuis quand je mords, quand je regarde un film, quand je vide des bouteilles de téquila, quand je drague, quand je me fais draguer, quand on me parle… je m'ennuis même quand je fais pousser ma Ducati bien au-dessus des deux-cents kilomètres heures ou quand j'enfile les parties de jambes-en-l'air, en vue de battre mon record personnel en une nuit. Je m'ennuis affreusement et constamment.
Pourtant, je fais tout pour m'occuper ! Ça ne sert à rien, c'est un combat dans lequel je suis battu d'avance… et quand je me dis que j'ai encore l'éternité pour m'ennuyer… quelle connerie, cette histoire de vampire !
Je n'ai aucune idée du temps que j'ai passé à rester là, debout et immobile, les orteils noyés dans l'herbe qui chatouillaient ce qu'elle pouvait atteindre de mes jambes nues, face au soleil qui grimpait paresseusement dans le ciel azuré mais quand j'ai enfin trempé mes lèvres dans mon café, il était froid. Et merde. Je déteste le café froid.
Profondément irritée, je renverse le liquide, toujours aussi sombre néanmoins, dans ma pelouse mal entretenue et retourne à la cuisine, laissant la porte grande ouverte pour que le vent matinale puisse pénétrer dans la pièce lumineuse. Je pose la tasse dans l'évier, la cuisine étant dépourvue de machine-à-laver. Il faudra quand même que je me décide à en acheter une… mais il faudrait que je sorte ma vieille Volkswagen du garage et je n'en ai vraiment aucune envie. Ou alors, je me la fais livrer.
Je passe alors de la cuisine –embarquant une poche d'hémoglobine, volée à l'hôpital, que je sors du frigo- au salon et me laisse tomber dans le canapé, attrapant un gilet que j'avais laissé trainer sur l'accoudoir pour l'enfiler, n'ayant pas l'envie d'aller me changer. Je tire la télécommande d'en-dessous d'un des oreillers et allume le petit poste de télévision. Je fais défiler les chaines, sans conviction, cherchant un programme qui m'occuperait et tombe finalement sur un vieil épisode de Friends. Bon, tant pis, je les connais tous par cœur mais c'est mieux que rien…
Je me mets alors à suçoter lascivement ma poche de sang et ris à l'avance des gags. Après quelques minutes, je ne peux pas m'empêcher de reprendre les dialogues moi-même, en même temps que les acteurs de la série les récitent… je pourrais presque réécrire le script !
Plusieurs épisodes défilèrent ainsi, entrecoupés de pauses de pub, jusqu'à ce que les escaliers se mirent à grincer. Je lève instantanément les yeux en direction de la seule chose qui se présente déjà à ma vue, le reste demeurant pour le moment encore caché par le plafond une paire de pieds nus. Je bondis du canapé et, à usant de la vitesse surhumaine des vampires, j'ai le temps de balancer le sachet de sang dans l'évier, de m'y rincer la bouche et de revenir m'affaler dans le canapé avant qu'elle n'ait descendu une marche de plus.
Elle se penche, se tenant à la rampe, et sa tête, ornée de cheveux défaits mais au visage parfaitement alerte, toute trace de sommeil l'ayant déserté, apparaitt. Je sais instantanément qu'elle est réveillée depuis un bon bout de temps mais qu'elle est restée dans mon lit, doutant de la façon dont il fallait procéder. Et elle est vêtue des habits qui étaient encore dispersés dans la chambre quand je l'ai quittée, ce matin, à l'aurore. A présent, il est dans les environs de dix heures… dix heures et onze minutes, précisais-je après un coup d'œil à la télévision qui indiquait l'heure exacte.
-Salut…, fait-elle après quelques hésitations.
-Gueule de bois ?
-Un peu mais ça va.
Sans être tout à fait saoule, elle était dans une semi-ébriété et avait le sang quand même assez imprégnée, hier soir… ce dont je peux en témoigner puisque je l'ai plus que largement goûté, ce dont, elle, bien sûr, n'en a aucun souvenir, ni cicatrice, mais dont, moi, à son contraire, je m'en souviens parfaitement. Un AB négatif tout à fait honorable, je dois dire !
Elle se met alors à descendre les escaliers, avec une maladresse due à la timidité et à la gêne. Je crois bien qu'elle était plutôt abonnée aux hommes, avant-hier… il n'est jamais trop tard pour changer de bord ! Surtout qu'elle pourra se déculpabiliser de la façon dont elle le souhaite –après tout, ce sont ses pensées, elle fait ce qu'elle veut- mais ça ne changera rien au fait que c'est elle qui m'a sautée dessus… à sa décharge, elle était un peu bourrée mais celles qui font croire que parce qu'elles ont bu, tout ce qu'elles font est hors de leur contrôle ne sont rien d'autre que des trainées se donnant des airs de sainte-nitouches. Ceci étant dit, j'aime beaucoup les sainte-nitouches, aussi…
J'ai reporté mon attention et mon regard sur ma série depuis bien longtemps quand elle me rejoint enfin sur le canapé. Elle ne dit rien mais je sens plusieurs fois ses yeux se tourner vers moi pour me détailler, passant de mes jambes nues à mes cheveux et de mon visage à mon décolleté. Ayant un peu plus d'un siècle si l'on combine mes années humaines à celles vampires, j'ai perdu tout sentiment de pudeur. Ce pourquoi, je pourrais tout aussi bien me balader à poil en plein Manhattan que je ne m'en sortirais pas plus mal… donc, une simple chemise largement déboutonnée, sans rien en-dessous et un simple gilet au-dessus, ça me va parfaitement… mais il se trouve qu'un rien embarrasse les humains alors que, soyons clairs, cette humaine-ci a eu tout le loisir de me voir bien moins vêtue. M'enfin… je prends quand même la peine de reboutonner un peu ma chemise et de resserrer mon gilet autour de moi. Shirley ne sembla pas se détendre pour autant.
Soit.
-Tu aimes Friends ? demandais-je alors qu'il était indiqué que la matinée serait plongée en pleine rediffusion de cette série, sur cette chaine.
-Ouais, répondit-elle.
Parfait mensonge, concluais-je à l'intonation de sa voix. Tant pis pour elle, moi, je l'aime bien ! Bon, elle est un peu vieille, d'accord… mais elle reste mythique, quand même !
-Je… je ferais mieux d'y aller, déclara-t-elle.
-Surement.
Elle se leva du canapé, prenant soin de faire le moins de bruit possible, les joues rouge tomate. Elle commença à se diriger lorsque je la fis se retourner, me rappelant d'un coup du pourquoi du comment qu'elle avait atterrit dans mon lit, la veille.
-Au fait, pour le chèque, j'irai voir le patron aujourd'hui même. Je te le donnerai lundi, d'accord ?
-Ah oui… le chèque… oui, oui… merci, merci beaucoup ! baragouina-t-elle, assez confuse, se rappelant sans doute également de la raison qui l'avait poussée à mélanger les larmes à l'alcool.
-A lundi, donc, Shirley, la saluais-je.
Elle resta immobile un instant avant de répondre à mon salut et de se retourner vers la porte mais elle ne fit qu'un pas avant de pivoter à nouveau vers moi. Interloquée, je relève les yeux sur elle.
-C'était… génial !
Rougissant encore plus, elle s'empressa d'acquiescer à sa propre affirmation pour l'appuyer et tourna les talons précipitamment pour sortir de la maison, le plus rapidement possible.
J'hausse un sourcil, assez étonnée. Puis, me fit cette réflexion qui me venait bien souvent…
Les humains sont quand même bien étranges…
xOxOxO
Je reviens du Walter's où le propriétaire pervers faisait ses comptes dans son bureau. Je n'ai pas eu à passer plus de cinq minutes en sa compagnie avant d'en ressortir, mon chèque et celui de Shirley dans la poche. Les bras pleins de mes sacs de ccourse que je suis allée faire au passage, jee suis donc déjà dans l'allée menant à la porte d'entrée de la maison que je ne ferme jamais à clé –comme si j'avais la moindre peur à avoir de qui que ce soit… soyons sérieux-, m'apprêtant à y rentrer avec un plaisir grandissant. Autant s'ennuyer dans un endroit où l'on paye pour vivre ! J'en veux pour mon argent !
-Mam'selle Nilsen ! Mam'selle Nilsen ! se fit-on entendre dans mon dos.
Un soupir lassé m'étreignant, je me retourne vers celle –au vue de la voix- qui m'appelait avec aussi peu de discrétion. Bon, voyons le bon côté de la situation, pas de Rem. Quel soulagement. Je m'étais promis de bouffer le prochain qui me ferait cet affront, ce sera donc pour plus tard…
Je vois alors une fille, trépignant sur le trottoir, juste devant mon allée. Elle est rousse, avec de longs cheveux décoiffés, pas très beaux et qui ne donnent aucune envie d'y plonger les doigts –une bête étrange s'y cachait-il, prêt à mordre le premier aventureux ? Possible, il y avait l'espace pour, en tout cas ! Elle a un cou assez épais et est un peu rondouillette, vêtue d'une salopette en Jean littéralement hideuse et des espèces de baskets Nike qui devaient être blanches… il y a un siècle. Je fus assez impressionnée par le nombre d'ecchymoses qui parsemaient son visage, son cou et ses bras nus… serait-elle battue par ses parents ? Hypothèse qui méritait de précéder une enquête. Elle doit avoir entre seize et dix-sept ans…
En résumé, je me retrouve agressée par une adolescente, cachant une créature dans sa tignasse couleur carotte, qui s'habille comme un bucheron et participe surement à des combats de catch clandestins, pour renflouer son argent de poche. Dois-je fuir ou dois-je la faire fuir ?
-Oui ? Si c'est pour amasser de l'argent auprès des braves gens, en appelant à leur générosité, pour je-ne-sais-quelle œuvre caritative, éclaircissons les choses dés maintenant… c'est non, lui dis-je, ne comptant plus les portes que j'ai fermé au nez boutonneux de bambins dans leurs quêtes de fonds.
-J'dirais pas non à un peu de pognon mais c'est pas pour ça que j'suis venue vous voir, Mam'selle Nilsen !
J'hausse un sourcil, encore un peu plus sur mes gardes. Je fais un pas vers elle et elle semble traduire ceci par un très accueillant « viens, ma chérie, je t'aime ! » puisqu'elle bondit en ma direction et j'ai un moment très peur qu'elle ne me saute dans mes bras tenant toujours mes emplettes. Heureusement, elle est moins folle qu'elle en a l'air et elle me débarrasse plutôt de celles-ci, se justifiant avec gaieté par « J'vais vous aider, Mam'selle Nilsen ! ». Si elle peut me servir de cadi, je ne vais certainement pas être contre…
Je la conduis donc chez moi et elle me suit jusque dans la cuisine. Elle se dirigeait déjà vers mon frigo, plusieurs sachets de légumes dans les mains quand je la retiens expressément… ce n'est pas que l'idée qu'elle me range les courses me révulse mais disons que je ne me sens pas d'humeur à devoir l'hypnotiser après qu'elle ait fait sa crise d'hystérie, ayant découvert des poches d'hémoglobine à la place de bocaux de cornichons ou d'immense boite de crème glacée, goût papaye. Il faudrait d'ailleurs que je sorte ma grosse glaciaire du garage pour éviter ce genre de risques…
Elle s'assoit alors sur l'une des chaises et je lui demande enfin, irritée :
-Mais qu'est-ce que tu me veux, à la fin ?
-Je… j'aurais un service à vous demander…, commence-t-elle.
-Non, répondis-je.
-Mais vous savez même pas ce…
-Pour tout, c'est non, je déteste rendre service…
-J'peux vous payer !
J'éclate de rire, l'idée qu'une ado aussi mal tiffée et fringuée puisse émettre l'hypothèse que le moindre salaire de sa part puisse paraitre appétissant. Surtout pour moi ! J'ai près d'un million et demi réparti sur plusieurs comptes alors… ! Mais je dois avouer qu'elle m'amuse. Ça mérite bien d'écouter ce qu'elle a à me dire… et puis, je n'ai rien de mieux à faire, tout bien réfléchi.
Je m'adosse sur le plan de travail de la cuisine, les mains appuyés sur le rebords et je lâche alors :
-Allez, gamine, dis-moi tout.
-Classe, Mam'selle ! s'exclame-t-elle, bondissant de joie. En fait, ça concerne Jason !
-Ah ouais ? C'est qui ?
-M'enfin ? J'sais que vous le connaissez, j'vous ai vus pleins de fois ensemble ! Et croyez-moi, j'sais c'que j'dis, j'le matte tout le temps !
-Ok, ok, petite, la calmais-je alors qu'elle s'excitait comme une timbrée sur ma chaise. Je veux bien te croire mais j'ai une mémoire exceptionnelle, je sais qui je connais… d'ailleurs, toi, je te connais absolument pas, lui rappelais-je.
-Oh, merde, désolée ! Moi, c'est Jacquie ! Jacquie Moore !
Je n'en ai jamais entendue parler mais je dois dire que Jacquie, ça lui va comme un gant ! J'hoche de la tête et lui fais signe de reprendre.
-Alors, Jason ? Jason Jones, ça vous dit vraiment rien ? insista-t-elle.
-Jones ? m'enquis-je. Comme Shirley Jones ?
-Euh… ouais, tout le monde l'appelle Jo mais ouais, c'est ça… j'la connais pas bien mais c'est sa frangine !
-Donc, tu parles d'Hareton, je présume, devinais-je.
C'est vrai. J'avais oublié que cet abruti s'était inventé un nouveau prénom pour faire plus cool. Les surnoms, j'ai tendance à ne pas adhérer mais alors pas du tout… J'en ai une sainte horreur pour dire la vérité. Avant pourtant, j'adorais, me rappelais-je avec un sursaut de très vieux souvenirs, surgissant sans que je ne le permette pour autant… Remisol… Remisol…
Je tape un grand coup sur le plan de travail, pour échapper à ces vagues endiablées de souvenirs, et Jacquie sursaute violemment, écarquillant ses yeux bruns un peu globuleux.
-ça va ? s'inquiète-t-elle.
-Très bien. Bon, alors, quel est le problème avec Hareton ?
-J'l'aime trop…, bougonne-t-elle, perdant tout d'un coup son immense sourire. Et lui, pas du tout ! Il veut pas m'causer, jamais ! Et il m'ignore !
-Quelle tragédie ! ironisais-je.
Les ados et leurs petits cœurs frivoles à la Romeo&Juliette, capables d'être brisés dix fois en un trimestre et qui passent de Kevin à George en à peine une journée… Quelle farce.
-Grave ! m'appui-t-elle, ses yeux papillonant pour rejeter les larmes qui y viennent. J'sais bien qu'il en pince pour cette crétine de Lucy…
-Ah oui, j'allais te le dire ! me moquais-je. Allez, va, il ne faut pas fondre en larmes pour un garçon…
-Mais c'est tout les garçons ! Aucun veut de moi !
-Et les filles ? proposais-je.
-Noooon… beurk ! fait-elle.
-Tu me trouves Beurk ? m'indignais-je.
-Ah non, non ! Ah non, Mam'selle ! Vous êtes très bien ! Canon ! Mais je suis pas ça…, se rattrape-t-elle comme elle le peut, rougissant.
-Bon, reste donc hétéro, on ne perd pas grand-chose, déclarais-je, en éclatant de rire.
Elle me regarde rire, me foutre littéralement d'elle et elle reste silencieuse, me fixant de ses yeux marron, sans broncher. Bon, d'accord, ce n'était peut-être pas si drôle que ça… Je cesse de rire et croise les bras sur ma poitrine, agacée qu'elle reste si stoïque. Voyant que j'en avais fini de me bidonner, elle reprend :
-Et je me disais… qu'vous pourrez m'aider, avec Jason, puisqu'il vous aime bien ! Il dit pleins de choses cools sur vous !
-Je croyais qu'il ne t'adressait jamais la parole ?
-Ouais… mais, euh… je l'espionne… parfois…
-Oh, c'est pas vrai ! Une psychopathe de greluche ! m'écriais-je en me décollant du plan de travail et en décroisant mes bras, m'apprêtant à la jeter dehors.
Mais, me confortant dans ma première impression –cette fille est déséquilibrée-, elle se jette à mes pieds et se colle à mes jambes, s'agrippant à mon Jean's.
-Non, non ! J'vous en pris, Mam'selle Nilsen ! Aidez-moi ! J'suis nulle ! Sans vous, j'ai aucune chance ! S'vous plait, Mam'selle ! J'l'aime vraiment beaucoup, faut que vous m'aidiez ! Je ferai tout ce que vous voulez ! TOUT !
Assez effarée par une telle réaction, je reste un instant immobile tandis qu'elle me répète « s'vous plait, s'vous plaaait ! », suivis d'une ribambelle de « Mam'selle Nilsen ! ». Cette rouquine espère donc que je l'aide dans ses tourments d'amourettes niaises, avec le non-idyllique Hareton, alias Jason, ou encore le cadet de ma collègue avec qui je me suis envoyée en l'air cette nuit ?
-C'est d'accord, soupirais-je.
Je m'ennuis bien trop pour être raisonnable, me fis-je la réflexion, désabusée. Elle se redressa, en bondissant, me remerciant milles fois –sans exagération. Je pris sur moi d'émettre quelques conditions.
-Mais interdiction de brailler devant ma porte, ok ? Ah et d'entrer avec tes chaussures qui sont, disons-le franchement, bonnes à jeter… que dirais-tu de les déposer dans ma poubelle, en sortant ? Je doute qu'elles jouent en ta faveur avec Hareton, cinglais-je avec un regard méprisant vers sa paire de Nike.
-Et je rentre pieds nus ?
-C'est l'idée.
xOxOxO
-Oooh ! Remy ! entendis-je.
Je savais que c'était une mauvaise idée. Je le savais ! Dans cette foutue ville de Chester's Mill, un pied dehors de son chez-soi et tout le monde ne manquent pas l'occasion pour vous sauter dessus. Surtout les nouveaux arrivants. Ils sont bons pour l'hystérie générale, accompagnée de cette suspicion que rien ne saurait dissiper –dans mon cas, ils ne savent pas combien ils font bien…-. C'est ainsi que tout le monde connait mon nom et que je ne peux pas faire un pas pour qu'on le claironne à tue-tête. Je ne risque pas d'oublier comment je m'appelle, c'est déjà ça de gagner…
Donc, sachant tout ceci, j'aurais dû, selon toute logique, tirer un trait catégorique sur l'idée d'aller acheter d'autres pacs de lait quand j'ai remarqué que j'allais en manquer… mais, évidemment, ce manque prochain m'a turlupinée l'esprit, puisque rien d'autre ne l'occupait, pendant près de deux heures et je n'arrivais pas à poursuivre ma lecture de mon Stefen King… ce qui est, en soit, un sacrilège.
Je décide alors de faire mine de ne pas avoir entendu que l'on m'avait appelée, dans l'espoir que cette personne n'insiste pas plus, et je continue à avancer parmi les rayons. Cependant, j'avais affaire à une personne particulièrement « relou »…
Une main s'abattit sur mon épaule et je ne pus que me retourner. Clarence, la copine de Shirley, avec ses lunettes vert pomme et son explosion de couleur vestimentaire qui ferait presque mal aux yeux…
-Ah, tiens, salut, marmonnais-je, peu enthousiaste.
-Tu fais quoi ? m'interroge-t-elle, joyeusement.
Et bien, pour tout te dire, je suis envoyée par le Président Américain en mission hyper-méga-secrète pour m'assurer qu'il n'y aurait pas des micros-espions dans les canettes de Coca Cola.
-Ravitaillement en lait.
-Oh, c'est la dèche chez toi ? T'as qu'à venir chez moi, je peux t'en passer !
-Je peux aussi m'en acheter, fis-je remarquer.
-Comme tu veux ! Moi, je dois faire les courses pour toute la marmaille donc ça va durer… ça te dirait de m'tenir compagnie ? s'excite-t-elle.
Boarf. Comment dire… pas trop… carrément pas du tout… même faire la danse des canards avec Duffy Duck est une perspective plus tentante.
-En plus, faut que je me change les idées… à cause d'Adam, là…, maugréé-t-elle, avec humeur.
-Oooh… Avec plaisir !
Si l'on me prend par les sentiments… j'adore les commérages et les petites histoires humaines, c'est drôle, ça fait passer le temps… et puis, j'aime bien tout savoir… une habitude que je n'ai pas perdue avec mon humanité. En plus, il faut bien avouer qu'être spectatrice des sentiments négatifs de nos chers petits humains… c'est à la limite du jouissif.
Je la suis donc dans le rayon des légumes et je lui demande, faisant mine de ne pas y toucher :
-Adam ? Pourquoi donc ?
Hihihi !
xOxOxOxO
-Ton chèque, indiquais-je en posant l'enveloppe correspondante sur le comptoir.
Shirley me lance un sourire et un remerciement puis elle s'en empare, en me frôlant les doigts sensuellement. Un petit sourire d'amusement me vient. Je vois qu'elle a repris du poil de la bête depuis hier matin… beaucoup moins farouche face au loup, la biche. Je lui offre un clin d'œil et contourne le comptoir pour m'emparer de mon calepin, venant tout juste de me changer. J'ordonne quelques verres mis n'importe comment, entendant vaguement Shirley et Zoey se lancer des piques, dans mon dos. Le bar est presque vide, il est trop tard pour les braves gens et trop tôt pour les poivrots. Ettan, accompagné de quelques amis à lui, vient prendre part à la semi-dispute entre les deux serveuses. Celui-ci vient très régulièrement, sans rester bien longtemps. Il doit passer tout son temps libre à zoner avec sa bande, passant du bar au terrain de foot, à la pizzeria à la grande place. Au passage, il me fait profiter de ses tactiques de dragues juste pathétiques… heureusement qu'il a une belle gueule et un sang intéressant, sinon, ça ferait bien longtemps que je l'aurais convaincue à me lâcher la grappe.
-Hey, Rem ! me salue-t-il, alors.
-Salut, Ettan, répondis-je avec un léger sourire moqueur.
-T'as la salle à balayer, c'est ton tour, m'informe Zoey, acide.
Lui lançant un bref regard indifférent, j'opine d'un geste du menton. Balayer… je n'aurais qu'à suggérer à l'un des clients de me donner un coup de main. Surtout que Zoey déteste quand je me débrouille de cette façon parce que, quand elle essaye de faire la même chose avec la drague, elle essuie quasiment à chaque fois des refus, sympathiques mais catégoriques. Et ouais… c'est la nature bassement humaine qui veut ça.
J'étais alors allée dans l'arrière-boutique, me dirigeant vers le placard à balais, quand j'entendis des bruits de pas me suivant. Il me suffit d'humer l'air pour savoir qu'il s'agissait de Shirley et que ses phéromones étaient plus qu'actifs… Un second sourire amusé s'étendit sur mes lèvres et je fis volteface pour la voir approcher. En quelques enjambées, elle m'avait rattrapé et s'était pendue à mon cou pour me presser sauvagement ses lèvres contre les miennes.
Alors, comme ça, on n'en a pas eu assez ?
Très bien, c'est parti pour un second tour de manège, dans ce cas. Je ne suis pas d'un naturel compliqué… profitons tant que l'on s'amuse !
