7.
Alérian poussa une sorte de rugissement.
- Pourquoi faut-il que tu aies systématiquement raison, amiral à la noix ? !
- En raison de l'expérience et un pessimisme encore plus noir que ne peut l'être celui de ton père et le tien, bien que vous me preniez tous les deux pour un fieffé idéaliste !
Mais laissant de côté son sarcasme premier, Alérian considéra non sans appréhension les dizaines et dizaines de petits bonshommes rondouillards et à tête sphérique, aux petits yeux fonds, sans nez ni bouche, qui avaient envahi la cour du bâtiment prison dont ils venaient de sortir, les empêchant d'aller plus loin. Et bien que le bâton qu'ils tiennent à la main semble bien inoffensif, les deux hommes devinaient parfaitement qu'il n'en était rien.
- Tu t'es matérialisé dans ma cellule, Alie, tu ne peux donc pas m'emmener plus loin ? souffla Warius. Je suis éreinté, je ne saurai pas aller bien vite ni à distance. Je ne suis qu'un poids mort pour toi…
- Un boulet que je suis venu chercher et sans lequel je ne partirai pas.
Alérian fronça les sourcils.
- Je n'imaginais pas les Ghéoriens tels des petits êtres de pub pour des pneumatiques ! Mais même si nous ne les pratiquons que depuis quelques mois, ils ont prouvé être aussi bons guerriers et stratèges que les Erguls ! J'espère que Zunia a eu raison et qu'elle a maîtrisé leur Gardien…
- Zunia est capable de tout !
Le jeune homme à la crinière d'acajou passa la main sur son visage, soutenant un Warius qui pesait de presque tout son poids contre lui, ce qui mettait ses côtes à rude épreuve.
- Pas face à Wakrist… Il ne va pas se laisser démonter si facilement. En plus c'est un mâle bien plus âgé qu'elle ! Zunia est si jeune encore, elle n'aurait pas dû connaître également ces combats…
- Sans toi, son œuf n'aurait pas éclot, fit doucement Warius. Vous êtes unis, vos cœurs battent à l'unisson ! Comme si quelqu'un voulait jamais des combats… L'enfant que j'étais sous les décombres d'un observatoire, le Militaire ambitieux mais passionné qu'était ton père, et bien sûr toi le si jeune adolescent rêveur qui espérait que les promesses de ses romans paisibles se réalisent ! Mais, devant nous est notre quotidien. Et je n'ai pas tenu bon pour que ces bonshommes me passent sur le corps !
- Ils t'ont interrogé, torturé ?
- J'ai des fourmillements dans le cerveau, ils ont dû y trifouiller pas mal… Alie, les Emissaires ! ?
- J'ai assez d'un boulet à la fois…
- Non, il faut les trouver et les libérer eux aussi. Colonel Rheindenbach, c'est ordre !
- Je ne suis même pas certain d'arriver à te sauver toi…
Une ombre survola les Ghéoriens, qui s'écartèrent précipitamment, Wakrist se posa, ailes déployées.
Cédant sous les douleurs, Alérian se retrouva avec un genou au sol, Warius chutant lourdement à côté de lui. Ce dernier tressaillit.
- Alie, tu es blessé ?
- Comme si te rejoindre avait été une sinécure… Mais tu sais que je ne lâcherai jamais l'os que tu m'as donné à ronger !
Se redressant, le jeune homme ouvrit ses propres ailes de cristal.
- Où est Zunia ? reprit Warius. Elle ne serait pas davantage de taille, sans vouloir t'offenser ?
- Elle a vaporisé le labyrinthe, je la sens affolée par le fait d'affronter un congénère, elle qui s'était habituée à être la dernière… Elle s'est repliée, elle pleure.
Alérian frémit de tout son être.
Les Ghéoriens se rapprochant, en rangs serrés, leur bâton à la main communiquant entre eux par des sons qui ressemblaient à de petits grelots, le jeune homme rassembla ses forces, Zunia absente mais il percevait leurs cœurs battre et se transmettre leurs forces !
Et soudain ses ailes de cristal devinrent d'or pur et étincelant !
Wakrist pencha sa tête massive, sa langue sortant largement pour humer son environnement, chaque écaille de son corps percevant le plus infime tressaillement.
- Zunia est en toi, tu es Zunia. Vous avez fini par fusionner entièrement ! aboya le Dragon.
- Oui, fit simplement Alérian dont les prunelles étaient devenues d'or elles aussi, l'iris une fente, un regard de reptile ! Tu as deux ennemis face à toi ! Je n'ai rien contre toi, mais je ne permettrai pas non plus à tes Ghéoriens d'envahir mes mondes ! Au combat, puisqu'il semble que c'est le seul dialogue que nous connaissions !
S'envolant, et bien que minuscule, Alérian se tint face à Wakrist.
Et dans un élan commun, les deux adversaires se précipitèrent l'un contre l'autre.
