Chapitre 5
Discussion entre père et fille
Cela faisait maintenant vingt minutes qu'elle courrait à un rythme soutenu, et Aemi voyait enfin les immeubles délabrés de la zone abandonnée se profiler à l'horizon. Sans pour autant ralentir, elle entra dans la zone interdite sous le regard curieux des quelques squatteurs et sans abris qui vivaient dans le coin, sachant déjà où elle voulait aller. Elle poursuivit son chemin pendant une dizaine de minutes encore sur la route principale lézardée par le temps, et elle bifurqua brusquement sur la gauche. La rue était impraticable, plusieurs immeubles s'étant effondrés il y avait de cela plusieurs mois. Mais ça ne l'empêcha pas pour autant de poursuivre sa course. Electrifiant légèrement ses pieds et ses mains, elle sauta par-dessus le premier décombre. Directement après, elle posa à plat ses deux mains sur le pan de mur qui se dressait devant elle et se hissa en hauteur pour poser également ses pieds sur la surface verticale. Elle continua sa course sur le mur, puis sur les ruines des bâtiments, sans que cela ne lui pose de problèmes. Elle connaissait le chemin à prendre par cœur, l'empruntant tous les jours depuis l'effondrement des tours. Selon elle, cela constituait un bon entrainement de son endurance et à la maitrise de son Alter en pleine course.
Après avoir passé une bonne demi-heure à sauter dans tous les sens pour éviter les débris, la jeune fille se laissa tomber sur la terre ferme en poussant un long soupir. Elle désactiva son pouvoir et se mit à marcher vers une grande place qui se trouvait un peu plus loin. Aemi sortit une barre de céréales de sa poche et l'engloutit, affamée. Arrivée au centre de la place, elle s'assit en tailleur à même le sol, dans la poussière. En général, elle courrait lorsqu'elle avait besoin d'être seule après une journée difficile ou quand elle était de mauvaise humeur. La discussion qu'elle avait eut dans le bureau du directeur lui trottait encore en tête. Elle ne parvenait pas à se défaire de ce regard inquisiteur que lui avait lancé cet Aizawa. Du regard désapprobateur des professeurs. De l'expression perdue d'Akame. Des réflexions d'Hitomi et Maeko.
« Non mais ils se prennent pour qui exactement ? Pourquoi même les gens qui ne me connaissent pas me brisent les noix avec l'utilisation de cet Alter de merde ?! »
L'adolescente ferma les yeux et inspira lentement pour se calmer. En expirant, elle libéra son champ électromagnétique. Il s'étendait en une sphère de deux kilomètres de rayon, et n'était pas perceptible par le commun des mortels. Seulement les humains très sensibles et ceux possédant un Alter électrique ressentaient une désagréable sensation à son contact, comme si quelque chose n'allait pas. En faisant cela, elle se transformait en un radar vivant. Ainsi, si quelqu'un désirait lui faire une visite surprise pendant qu'elle réfléchissait, elle le saurait immédiatement.
La jeune fille se laissa tomber sur le dos, en étoile de mer. Elle en avait marre. Elle n'avait fait qu'un seul jour dans ce lycée, et elle voulait déjà le quitter. Elle repensa également au visage de son professeur lorsqu'elle lui avait posé les questions. La jeune femme n'avait pas su quoi répondre, mais ses pensées s'étaient lues dans ses yeux : bien sûr que l'ado gâchait son potentiel là où elle était. C'était même une évidence ! Avec un Alter aussi puissant, et l'entrainement rigoureux auquel son père la soumettait, elle devait forcément être en filière héroïque ! Elle devait exploser les records, surpasser tout le monde et devenir une héroïne à l'avenir radieux ! Après tout, elle était la fille d'Electro, de son vrai nom Nomura Kuro, et la petite fille de Nomura Mikoto, la plus puissante electromaster de ces cinq dernières générations !
« Foutaises. Vous n'êtes qu'une bande d'hypocrites. Comme si l'Alter définissait la personne. C'est votre comportement de merde qui crée les problèmes que vous dénoncez. »
Il existait des milliers de personnes souhaitant devenir des héros, avec toutes les qualités nécessaires. Sauf que leur Alter ne convenait à la société. Et à force que celle-ci leur dicte constamment de quel côté ils devaient être, ces personnes basculaient du côté des Vilains. Elle pensait notamment à Hitoshi, lui qui était né avec un Alter qualifié de "vilain". Ce n'était pas parce qu'il pouvait prendre le contrôle de la personne qui lui répondait qu'il était forcément quelqu'un de mauvais. Il n'avait jamais fait quoique ce soit de mal, et ses camarades de classe se moquaient constamment de lui et de son envie de devenir un héros. Après tout, un héros qui peut prendre le contrôle des gens, ça ne le fait pas. Ça l'énervait encore plus. Au contraire, son Alter était plus que puissant, encore plus pratique que le sien, alors pourquoi il n'avait pas le droit de poursuivre son rêve ? Pourquoi il n'avait pas le droit de devenir un héros, alors qu'il le mériterait bien plus que toute cette bande de héros soi-disant professionnel qui préférait l'argent et la gloire à l'humilité et la modestie ? Alors c'était ça, l'héroïsme de nos jours ? Un métier dirigé par la popularité de l'Alter et du personnage créé autour du pouvoir ?
Brusquement, Aemi se tendit. Quelqu'un avait pénétré son champ électromagnétique et se dirigeait vers elle. La jeune fille se releva précipitamment et se prépara à fuir. Même si elle connaissait la plupart des gens vivants ici, elle n'était jamais à l'abri d'un vilain qui rôdait dans le coin. Il y avait une chose qu'elle reconnaissait comme pratique avec son Alter, c'était qu'elle pouvait reconnaître les personnes qui entraient dans le champ grâce à leur signature électrique. En l'occurrence, à cet instant, l'individu avait une sorte de bulle autour de lui, ce qui était étrange.
« Un utilisateur de foudre … »
Soudain, elle percuta. Un bouclier électromagnétique aussi grand, ça ne pouvait qu'être son père. Elle regarda sa montre : il était 17h30. C'était l'heure de son entrainement. Elle relâcha ses muscles et désactiva son propre champ. Quelques minutes plus tard, Kuro sortit de l'une des ruelles en tenue de sport, marchant tranquillement les mains dans les poches. Il s'arrêta à sa hauteur avec un sourire.
- Aujourd'hui, on revoit tes bases de combat au corps-à-corps.
- Encore ? souffla-t-elle tandis qu'elle attachait ses cheveux.
- Si tu tombes contre quelqu'un que tu ne peux pas maitriser avec ton Alter, il faut que tu puisses te défendre autrement.
Elle voulut protester, mais elle ne trouva rien à redire. Il avait raison. Elle abandonna donc et se mit en garde, peu motivée. Sans prévenir, son père fonça vers elle et la mit au sol en une seule prise. Quand elle comprit ce qu'il venait de se passer, elle avait déjà les fesses dans la poussière.
- Soit plus sérieuse, Aemi, fit Kuro.
- Oui, oui …
Autant dans la vie de tous les jours, son père était quelqu'un qui était toujours en train de plaisanter, autant quand il s'agissait de l'entrainement, il devenait intransigeant. Mais tout en gardant cette façade du père souriant et plaisantin. La demoiselle se releva en s'époussetant le derrière. Elle profita de ces quelques secondes de répit pour activer son Alter et se remit en garde. Ainsi, lorsque les cercles lumineux prenaient place sur ses iris, elle pouvait voir les ondes. Dont les ondes que les muscles de son père produisaient, lui indiquant le mouvement qu'il allait effectuer. Elle put donc esquiver une salve d'attaques facilement. Son père entama une énième attaque qu'elle esquiva habilement. Il profita de l'esquive pour lui envoyer une onde électromagnétique en pleine figure. Ce fut comme si elle avait été touchée par une onde de choc : elle fut projetée au loin et roula sur le sol. Elle resta immobile quelques instants, se tenant la tête avec les mains. Elle les décolla pour les observer : elle avait du sang sur la main gauche, côté qui avait subi l'attaque de plein fouet. Son œil commençait déjà à saigner.
- Putain papa ! Je t'ai déjà dit de ne pas faire ça ! s'écria-t-elle en s'asseyant.
- Et pourquoi ça ?
- Parce que tes ondes sont aussi puissantes que celles produites par l'impact de la foudre ! Et celles-là, je ne peux pas les dévier !
- Je ne serais pas toujours là pour réduire l'impact de ces ondes sur toi lors des orages. Il faut que tu apprennes à les maitriser.
Sur ces mots, Kuro envoya une autre onde mais verticale cette fois. La voyant comme une lame déferler vers elle, Aemi roula sur le côté et l'esquiva in-extremis.
- Je croyais qu'on devait s'entrainer au corps-à-corps ! cria-t-elle en se relevant.
- J'ai changé d'avis.
De nouveau, il lui envoya une onde horizontale. Essayant vainement de se protéger, la jeune fille concentra du mieux qu'elle put son champ devant elle. Lorsque l'onde percuta son bouclier de fortune, celui-ci produisit une explosion qui l'expulsa en arrière et en formant de nombreux arcs électriques. A ce rythme, elle ne tiendrait pas plus de trois assauts supplémentaires. Aemi se releva encore une fois, haletante. Elle était revenue au niveau de la rue encombrée.
« Bordel, ils ont tous décidés de se liguer contre moi et de me faire chier aujourd'hui ou quoi ? »
Elle jeta un rapide coup d'œil autour d'elle, mais son père la ramena rapidement à la réalité en l'attaquant de nouveau. N'ayant pas assez anticipé, elle se prit l'onde en plein dans l'abdomen. Son corps vola sur quelques mètres et alla s'écraser contre un pan de mur. Les dégâts furent plus importants. Son œil droit commençait lui aussi à saigner, et une nausée était en train de lui tordre les tripes. Elle était coincée. Elle n'avait pas ses cristaux pour l'attaquer avec autre chose que l'électricité, et toute attaque basée sur la foudre ne fonctionnait pas sur lui. Forcément, il était plus puissant et expérimenté qu'elle.
Dans un élan de désespoir, elle posa sa main droite sur le sol pour l'électrifier sur une grande zone autour d'elle. Un fin sable noir s'éleva du sol et dans un geste vif, elle l'envoya vers son père qui marchait en sa direction. Mais son action fut vaine, puisque son père balaya l'offensive d'un simple revers de la main, projetant lui aussi des éclairs blancs. Aemi regarda le sable retomber au sol, dépitée. En soupirant, elle laissa sa tête reposer contre le mur en fermant les yeux. Kuro s'arrêta à quelques mètres d'elle et la fixa avec un air déçu.
- Ce n'est clairement pas satisfaisant. Tu as déjà fait mieux.
- Sans blague …
- Relève-toi, on va reprendre le combat au corps-à-corps.
- J'ai pas envie. J'ai mal partout, tu m'as niqué les yeux et je suis pas d'humeur.
La demoiselle se releva difficilement en se tenant au mur tandis que son père continuait de la regarder en croisant les bras sur son torse.
- J'en ai marre, j'me casse. A plus tard.
- C'est ta convocation qui te met dans cet état ?
La petite brune stoppa tout mouvement. Elle tourna lentement sa tête vers son paternel, qui était fier de son effet.
- Aizawa-kun m'en a informé à la fin des cours.
- Tu connais ce type ?
- Ce "type", comme tu l'appelles, c'est moi qui l'aie formé. J'ai été son maitre de stage pendant sa scolarité à Yuei. Nous sommes donc restés en contact.
- Ça paraît logique vu ton âge préhistorique … marmonna-t-elle en se remettant en route.
Mais elle ne put aller bien loin, puisqu'elle se prit une décharge avant de s'étaler telle une tranche de steak carbonisée sur le sol.
- Un peu plus de respect pour ton daron, s'il te plaît.
- Quel type de père électrocute sa fille déjà … ? souffla-t-elle en s'asseyant.
- Je ne t'ai pas électrocutée, sinon tu serais morte. Je t'ai simplement électrisée.
- Si je n'avais pas ma couche de graisse pour me protéger de ma propre production d'électricité, je serais morte à l'heure qu'il est.
- Quoi qu'il en soit, il m'a parlé du sujet de ta convocation.
- Et alors ? Tu vas aussi m'engueuler parce que je ne suis pas entrée dans la filière héroïque ?
Sa voix se brisa, tandis que ses cheveux cachaient son visage dirigé vers le sol. Elle se passa les mains sur le visage pour essuyer du mieux qu'elle pouvait le sang qui coulait de ses yeux. Son père s'accroupit à côté d'elle avec un air désolé et lui posa l'une de ses grandes mains sur la tête.
- Non. Le deal, c'était que tu entres à U.A. Et c'est le cas.
- Alors pourquoi vous continuez de m'harceler avec la filière héroïque ? Vous pouvez pas me laisser tranquille ?!
- Si ça ne tenait qu'à moi, tant que tu continues les entrainements, je n'y verrai pas d'inconvénients à te laisser là où tu es. Mais ça ne suffira pas pour ta mère. Et tu le sais.
- Et tu peux pas faire en sorte de la convaincre ? Je sais pas moi, t'es quand même son mari ! Ton avis est plus important que le mien …
- Tu sais, commença-t-il en s'asseyant à côté d'elle. Je peux lutter contre ta mère. Mais c'est ta grand-mère le problème. C'est elle qui a donné l'idée de te faire devenir une héroïne à Miharu.
- Tout ça parce que j'ai hérité de tous vos Alters … Vous faites chier …
- Tu possèdes un Alter surpuissant, bien que tu n'en maitrises pas encore toutes les subtilités. C'est pour cette raison que tout le monde te voit devenir un héros. D'autant plus que tu apprendrais à le maitriser correctement si tu y allais. Mais une fois que tu auras le plein contrôle de cette puissance, ça deviendra un outil formidable.
La jeune fille soupira de plus belle et se releva.
- J'ai pas envie de ressembler aux déchets que la société façonne selon son bon vouloir. Si je dois sauver des vies avec ce pouvoir, je veux que ce soit parce que je l'ai décidé. Et non pas parce qu'on a choisi mon futur à ma place.
Sa voix se fit bien plus acerbe que précédemment. Elle qui pensait que son père serait de son côté, au final il n'en était rien. Sa mère suivait aveuglément les désirs de sa grand-mère et son paternel ne faisait rien pour empêcher cela. Elle serra les poings tellement forts que ses articulations blanchirent. Sa famille, ses professeurs, et même ses amis. Tout le monde la mettait dans le même panier. Même Maeko, sa meilleure amie qu'elle connaissait depuis toute petite, ne l'avait jamais compris. A quoi cela servait de lutter quand le monde était contre elle ?
Prise d'un sentiment de rage qui lui nouait l'estomac, elle laissa son père en plan pour quitter la zone. Celui-ci parut désemparé par sa réponse. Il savait qu'elle n'était pas d'accord avec sa mère, le sujet ayant été la raison de nombreuses disputes, mais ce qu'elle venait de dire était empreint d'une haine qu'il ne lui connaissait pas. Il ne reconnaissait pas sa fille en ces mots.
