Voici le dernier chapitre de ce premier cycle.


VII. Sans adieux

Minerva apparut dans la cheminée de son bureau. Elle n'avait pas fait un pas qu'elle vacillait déjà et tombait en avant. Ses genoux cognèrent violemment contre le sol de pierre et si un réflexe miraculeux ne lui avait pas permis de maintenir en certain équilibre, les mains écorchées mais bien plantées dans le sol, elle se serait écroulée de tout son long. Elle se redressa vivement sans s'occuper du sang qui perlait sur la paume de ses mains, soudain terrifiée à l'idée que quelqu'un ne l'ait aperçu. Mais elle se trouvait bien dans son bureau, et seule. Un instant, elle avait cru que le marmonnement à peine audible qui était sorti de sa gorge pour annoncer la destination ne l'envoie dans quelques lieux inconnus. Mais même dans sa détresse, elle restait la sorcière brillante qui obtient toujours réussite à ce qu'elle entreprend. Les lèvres de Minerva s'écorchèrent d'un rictus à cette pensée.

Doucement, comme si elle craignait de tomber à nouveau, elle rejoignit le fauteuil le plus proche et s'y laissa tomber. Elle soupira longuement, laissant tout l'air quitter son corps. Mais un long et unique sanglot brisa la course de son souffle. Il n'eut pas le temps de rebondir dans la pièce, étouffé par la main qu'elle avait placée sur sa bouche. Elle sentie le goût du sang sur ses lèvres et la nausée lui souleva le cœur. Les larmes coulaient déjà sur ses joues, silencieuses, fil incessant.

Il y avait à peine quatre heures, elle avait été invitée à rejoindre en urgence l'Hôpital Sainte Mangouste sans plus d'explications, alors qu'elle donnait un cours à des deuxièmes années. L'urgence du messager ne lui fit pas se poser beaucoup de questions et elle abandonna sa classe à un Filius Flitwick particulièrement inquiet. A peine arrivée à l'hôpital, on l'avait conduit devant une chambre dans l'aile des empoisonnements en lui expliquant que son mari avait été mordu. Elle avait senti l'inquiétude qui lui avait déjà noué l'estomac s'accroître. Elphinstone n'était plus dans sa prime jeunesse et une morsure provenant d'un animal ou d'une plante particulièrement dangereux pouvait lui être rapidement fatale. Mais elle ne resta pas plus que quelques secondes dans la pièce.

On la fit entrer dans la chambre, elle entendit vaguement un guérisseur marmonner « il a perdu connaissance, tout le monde dehors ». Minerva avait d'abord exigé qu'on lui dise par quoi diable son mari avait été mordu. En l'obligent à sortir, un guérisseur lui lança d'une voix blanche « Tentacula vénéneuse » et laissa Minerva glacée d'effroi sur le pas de la porte. Après ça, elle avait fait les cent pas deux longues heures devant la chambre d'où provenait parfois des lueurs pâles et blanchâtres. Et puis, plus rien. Les guérisseurs sortirent finalement de la pièce, l'air grave, et on lui annonça que son mari avait succombé au venin, qu'ils étaient désolés et « non, vous ne pouvez pas le voir maintenant, rentrez chez vous, je vous assure que c'est pour le mieux, on vous recontactera ». C'était totalement irréel. Et odieux.

Sa main retomba sur l'accoudoir du fauteuil. Tout lui semblait si lointain. Sa chute, ses larmes, le sang, la brûlure sur ses mains et sa respiration trop rapide mais si basse. Tout lui semblait si minime, si peu important face au sentiment de perte qui l'accablait.

Dans un geste lent, fatigué, elle se saisit d'un mouchoir en soie blanche et essuya ses joues. Du rouge imbiba le tissu, formant une tâche parfaitement ronde, parfaitement nette. Son cœur se serra brusquement et elle colla le mouchoir doux et frai sur ses lèvres, le gardant serré, noué entre ses doigts. Ses yeux se fermèrent, son visage se crispa et une nouvelle vague de larmes la submergea. Elle la laissa passer, le dos terriblement droit. Seules les larmes semblaient indiquer la peine immense qui l'habitait.

Doucement, derrière elle, elle entendit un coup tapé contre le bois et puis la porte s'ouvrit et se referma, sans briser le silence de la pièce. Le froissement d'un tissu. Quelques pas contre la pierre. Et puis :

— Oh, Minerva.

Elle finit par lever ses yeux rouges. Albus la regardait, une expression peinée sur le visage. La sorcière s'essuya à nouveau le visage et sur le mouchoir, les gouttes d'eau salées se mirent à ronger les nombreuses tâches de sang, qui coulèrent comme d'énièmes larmes. Elle secoua sa tête de droite à gauche, un peu trop sèchement, mais la douleur dans sa nuque ne l'importait pas plus que celle sur ses mains.

— C'est fini, Albus, marmonna-t-elle, la voix rauque, vieille comme le monde mais pourtant bien audible. Ils ont tout fait pour… enfin s'était trop tard.

Minerva se redressa un peu plus, si c'était encore possible, et se racla la gorge.

— S'était trop tard depuis le début, reprit-elle d'une voix plus sûre.

Elle laissa la phrase claquer telle une affirmation, comme si elle cherchait à se convaincre qu'elle n'avait jamais eu d'espoir, qu'elle avait sût dès le départ que son mari allait mourir. La dernière fois qu'elle l'avait vu avait été le matin même. Ils avaient pris leur déjeuner ensemble, s'étaient souhaités une bonne journée et s'étaient quitté pour un jour des plus banals. Ce week-end-ci, ils avaient même prévu de dîner avec Malcolm et sa femme. Et leurs prochaines vacances devaient se dérouler en France. Ils avaient des projets, encore, beaucoup de projets. Et tout partait en fumée, à présent. Elphinstone était partit. Elle ne le reverrait pas. Jamais. Ce mot creusait un immense trou dans le cœur de Minerva, et pendant une courte minute, elle en perdit complètement son souffle.

Albus s'assit un peu précipitamment en face d'elle et prit les mains de la sorcière dans les siennes. Mais déjà, Minerva respirait normalement et lui adressa un vague sourire navré. Elle désigna ses mains d'un coup de tête.

— Le voyage par poudre de cheminette n'est pas vraiment conseillé en état de choc, expliqua-t-elle doucement. Je me suis mal réceptionné à l'atterrissage.

Un sortilège plus tard, sang et douleur avaient totalement disparu. Cela aussi lui semblait si peu important. Ils restèrent là un long moment, le vieux sorcier tenant les mains de la sorcière dans les siennes. Elle semblait avoir pris des années en quelques heures. Les traits n'étaient pourtant pas alourdis par le chagrin, mais tirés, sévères, comme si cette énième épreuve avait fait se refermer la carapace qu'elle s'était construite au cours de sa vie. Une carapace qu'Elphinstone avait un peu estompée. Il n'y avait plus vraiment d'espoir, dans ces yeux, mais de la détermination. Comme si elle s'était résolue, déjà, à continuer sa vie dans cette carapace. Mais elle flancha – c'était encore trop tôt pour toute résolution.

— Ce n'est pas juste, Albus, dit-elle entre ses larmes, la voix à peine tremblante.

— Non, ça ne l'est pas, répondit-il d'une voix douce.

Discrètement, silencieusement, comme pour ne pas briser le silence fragile qui s'était installé, Albus fit apparaître une théière et deux tasses. Minerva sourit.

— Albus, dit-elle d'une petite voix, Albus.

Le sorcier leva les yeux vers elle.

— Je crois que je vais avoir besoin de quelque chose plus fort que le thé, cette fois, sourit-elle alors que ses joues étaient noyées de larmes.