Posté le : 25 Octobre 2011. Le sommeil des anges.


Note : Dernièrement, beaucoup de choses de prévues : les cours, la famille, ma vie personnelle, etc. Entre temps, j'ai essayé d'avancer la fin d'une de mes histoires qui traînent et j'ai posté l'avant-dernier chapitre de Baba O'Riley. Mmh, en parlant de cette histoire… J'en ai un goût affreusement amer. Quelqu'un m'a plagié. Oui, oui, ça existe encore. On a piqué toute mon histoire et on a juste changé les noms en se faisant passer pour l'auteur. Donc, oui, ça me saoule de voir des passages entiers de mes fics ailleurs, que les gens s'en servent pour X raisons sans m'en demander la permission et en tirer profit en se faisant passer pour l'auteur. C'est juste ignoble… C'est dans des jours comme ça que j'ai envie d'arrêter les fics vu comment certains nous remercient de leur faire partager de belles choses de nous. Je veux dire qu'en mettant un texte sur Internet - de surcroît une fanfic - on s'attend à des dérives. Mais entre le savoir et voir tout son travail… flingué comme ça, sans remord, c'est juste terrible. Je me suis également rendue compte que des personnes avaient mis des extraits de ROCKRITIC I sur leur forum et/ou blog. Mmh, je ne dirai rien. Pas envie de me casser la voix, ce soir. J'espère que vous aurez plus de considération pour ma personne et mes textes au fil du temps. Je ne demande pas grands choses si ce n'est que du respect.

Post-It : Je n'ai pas de vacances, mes agneaux. Donc n'espérez pas que ça aille plus vite prochainement. Toujours la même cadence.

Mot de la bêta du chapitre 7 - Line Crah : Oula, Oulala ! Ce que c'est jouissif d'avoir lu ce chapitre 7 en avant-première ! Que de rebondissements et d'actions ! Vous ne serez pas en manque ! Bref, après ce petit instant de folie, je tiens à dire que j'ai adoré corriger la suite. Et « travailler » pour la grande et génialissime Dairy's était un pur bonheur. Merci à elle, de tout cœur. Je vais m'arrêter ici, et vous laissez lire ce chapitre. Amicalement, Line Crah.

Bonne lecture à tous et à toutes,

D.

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ROCKRITIC II

Chapitre 7 : SOMETHING IS GOING TO DISAPPEAR

« L'extase est au bord de mes lèvres »


Something is going to disappear,

Something is going to change,

Something is going to

you


Round 1. Je me retrouve sur Al à mordiller ses lèvres. Je ne sais pas ce qui me prend. Papa dirait que j'ai sûrement le feu au cul. Moi, je pense que c'est la frustration et les hormones ; qu'un homme est un irascible ogre de libido.

Mon désir gronde dans mon ventre alors que le bras d'Al me comprime contre son torse. Ses cheveux sont dans un monstrueux désordre et son regard est teinté d'incertitude.

Un truc immense me prend, me fait trembler et frissonner. J'ouvre les vannes du plaisir : de longs gémissements me prennent. Les mains d'Al échouent sur ma nuque et nos visages se cognent presque alors que nous nous embrassons.

Nous roulons, la couette blanche se retrouvant aplatie sous nos corps enlacés. Je ne sais pas dans quel sens nous nous trouvons exactement. J'entrevois juste les dernières lueurs du soleil à travers mes paupières mi-closes.

Le téléphone portable d'Al sonne au rythme de Ball and Biscuit des White Stripes. Je reconnais la chanson parce que je l'avais entendu le soir où nous nous étions rendus dans ce pub, le soir de mon déménagement.

Mon bassin vient à la rencontre du sien. Contact impulsif. Adam dans toute sa splendeur, vautré dans le pêché originel. Contre moi, Al mime l'acte sexuel. Levis contre Denim.

Je frise le losing-control. Je ne sais pas où je m'accroche, mais je pousse des cris de salope. Al n'est pas en reste non plus. Il grogne des paroles inaudibles, mais mes synapses captent des « Little Love » dans ces gargarismes sensuels.

Son jean se tend comme la peau d'un tambour. Le thumpa-thumpa du plaisir, déferlant dans cette muqueuse gorgée de sang. Une pulsation lui répond avec la même ardeur. Dureté contre dureté. Albus contre Scorpius. Libidineux tandem.

Peut-être bien que c'est juste physique, que c'est de l'énergie cinétique, qu'il a un sex-appeal magnétique, que je ne vois que des couleurs psychédéliques, que le réveil sera électrique, mais je m'en fous.

Peu importe.

L'important c'est l'instant, de réaliser tout doucement que ce qu'on vit est bel et bien réel, qu'il y aura des conséquences voulues ou impromptues.

Sur sa peau flâne l'odeur des pulsions sexuelles profondément enfouies. L'odeur du mec qui s'est refoulé des jours, des semaines, des mois, des années. L'odeur envahissante de la chair décharnée - celle du prédateur qui s'éveille parce qu'on l'a provoqué.

Je cris. Je ne peux plus m'enfuir, ça y'est. Je suis foutu. Little Love ne peut plus faire marche-arrière. Je fonce à vitesse grand V sur l'autoroute de l'Indécence et de la Complication.

J'ouvre les yeux sans savoir d'où me vient cette force. Je dois puiser en moi pour m'empêcher d'émettre un son admiratif. Al est à en couper le souffle, sauvage. Mes ongles s'enfoncent dans son tee-shirt.

L'extase est au bord de mes lèvres.

Mes doigts s'emmêlent dans ses cheveux et je raffermis la prise. Il me dévore la bouche avec cette même précipitation, cet agacement normalement dû à la jeunesse. Je souris. Et il me mord. Cruel. Adorable perfidie.

Je n'ai jamais ressenti quelque chose d'aussi fort à un stade si peu avancé de l'acte sexuel. J'ai l'impression que quelque chose me tire vers des sables mouvants, que quelque chose est sur le point de disparaître… Mes inhibitions, peut-être.

Al tremble. Sa main est prise de spasmes quasi-imperceptibles. Un émoi sans pareil le secoue. Je m'accroche plus fort à lui et nos bassins s'emboîtent. Je me demande ce que je fous ici. Pourquoi moi et pas quelqu'un d'autre ? Le monde ne tourne plus rond.

Et je retourne Al. Je fais mon rodéo. La tauromachie est lancée. La paume tiède d'Al se loge sur mon ventre, sous mon polo. Son pouce frôle mon nombril un instant avant de remonter le long de mon torse.

Il me couvre de son regard incendiaire. Le mien doit être tout aussi parlant. Il doit crier des « Baise-moi » contre ma volonté. Le corps parle seul. Et moi, je me tais. Je me tais de peur de confirmer le vieil adage : « Mes mots dépassent ma pensée ».

Mais ça c'est faux. C'est se voiler la face. On dit toujours ce qu'on pense, surtout dans la spontanéité de l'instant. Cette phrase couvre juste les gens avec d'immenses guillemets. Ils se protègent, les hypocrites.

Je suis franc. Si j'ai quelque chose à dire avec ma langue ou mon corps, je ne m'en prive pas. Il n'y a rien de mieux qu'une personne naturelle. Et c'est avec naturel que ma bouche se pose sur la sienne…

Je tais ses gémissements avec mes lèvres impétueuses. La main d'Albus se resserre puissamment autour de mon bras. Il me plaque contre le matelas, de travers. Il rampe jusqu'à moi comme un serpent et plante ses crocs dans ma chair abandonnée.

J'ignore à quel moment j'ai enlevé mon polo. Ses doigts habiles et furtifs ont déboutonné et dézippé mon pantalon. Ma cage thoracique se soulève en une respiration erratique, comme après avoir plongé dans une eau glacée.

Je me cambre lorsque la douleur me prend, là, au niveau du flanc. Albus me marque. Mon ventre arbore une légère teinte rouge là où il a posé ses dents. Je m'humidifie les lèvres puis il fond sur moi, avide.

Je me sens comme tiré par des dizaines de ballons d'hélium tant je suis euphorique. Chaque parcelle de mon corps s'éveille, comme des milliers de sensitives exacerbées. Je m'envole, quelque part, dans les bras de ce salaud.

J'ai parlé trop vite tout à l'heure : il sera difficile de résister à la tentation. Ce connard veut tirer toutes les ficelles du jeu, notre jeu. J'essais de regagner les morceaux éparpillés de mon intégrité tandis qu'Al se perd dans ce secret d'alcôve.

Sa bouche dépose plusieurs baisers le long de mon ventre avant d'embrasser le contour de ma mâchoire. Si c'était un jeu, nous devrions en rire. Mais ce n'est pas le cas. Ce qu'il se passe en moment même est une affaire très sérieuse.

C'est la première fois que nous allons aussi loin. Je ne sais pas si une ligne existe, mais si quelqu'un entreprend de la dessiner, il sera déjà trop tard pour nous rattraper…

Ma main posée sur le matelas trouve celle d'Al. Avec impatience, il la loge au niveau de son entrejambe. Le tissus de son sous-vêtement glisse, suivant sa ligne de poils bruns.

Son membre se loge dans le creux entre mon pouce et mon index et je mène la cadence. Il grogne d'impatience et donne de l'impulsion à ses mouvements. Je l'arrête en resserrant doucement ma prise autour de son sexe.

Aujourd'hui, c'est moi qui te fais valser. Ereinté, il respire bruyamment au-dessus de moi. Ses yeux me fixent, et pourtant, ils semblent perdus dans un endroit auquel je ne peux encore accéder.

Al est une énigme même dans la luxure, qui est le moment de faiblesse par excellence chez l'homme. Il tait une insulte en se mordant la lèvre alors que j'entame de voluptueux mouvements du poignet. Al ne peut s'empêcher de venir à la rencontre de mes doigts, en une vaine tentative de contrôle du rythme.

J'accélère et décélère en fonction de mon sadisme surgissant des limbes. Mes yeux sont ancrés au port des siens. Ils n'oscillent pas vers le bas. Je ne réalise pas encore ce que je tiens dans ma main. Ce qui est important c'est-ce que je lui fais ressentir.

Les doigts d'Albus empoignent la couverture et il étouffe un grognement presque animal. Je provoque son appétit sexuel en cessant tout mouvement. Il me dévisage d'un air mauvais.

Il plaque ses lèvres contre les miennes et je saigne un peu. Sa chaleur corporelle m'étouffe. Ici, c'est la canicule. Les non-dits transpirent. Mes maladresses suent. Je ne sais pas ce que je fais là et où ça me mènera.

Je découvre une nouvelle facette de ma personnalité. Je me reconnais à peine, à exécuter des gestes machinaux. Une pression me guide. Un trop-plein de plaisir m'étouffe. Mon corps se cambre alors que ma main se balade de plus en plus rapidement sur son sexe.

Je jouis, et lui avec moi.

Pendant un instant, Al semble assoupi dans la jouissance, un chant discret s'échappant de ses lèvres entrouvertes. J'halète, encore un peu perdu.

Les doigts d'Al effleurent le contour de mes lèvres comme si j'étais une fragile statue de cire. Il souligne mes sourcils et l'arrête de mon nez. Il s'égare sur le doigt de l'ange et descend le long de mon menton. Il s'arrête au niveau de ma gorge offerte et m'embrasse doucement.

Il se retire et j'ai peur de ce que je lirai dans ses yeux. Je détourne le visage et enlève ma main de l'endroit dans lequel elle se trouve.

Machinalement, j'essuie ma main sur mon couvre lit. J'intercepte le sourire en coin d'Al alors qu'il roule sur le côté. Il relève son bassin et remet son jean en place. Il le reboutonne après un dernier grognement d'impatience.

Mes yeux contemplent le plafond avec une indifférence effroyable. La retombée est lourde. Un mot de trop accentuerait le malaise.

Round 2. Je tourne légèrement ma tête vers lui : Il me regarde. De ce regard possédé, profond et criant. Il s'est produit quelque chose d'important dont ni lui, ni moi, ne pouvons encore en mesurer la portée.

Ce n'est pas tant ce qu'on vient de faire qui est crucial, mais ce qu'il se passe en nous. C'est dangereux sans que je ne sache pourquoi. On risque de tomber et ne jamais se relever… Et pourtant, on continue, ensemble.

Albus et moi, nous n'avons rien en commun, hormis cette même vision de la vie - cette existence s'étalant dans des camaïeux de gris troubles. Mon ventre se tord d'appréhension. Je me demande comment des enfants aussi innocents en sont arrivés là, à parier sur le dos de leur père, à torturer la chair.

Nous y sommes : à la croisée des chemins. Pas de retour possible une fois la ligne jaune franchie. Quelque chose est sur le point de disparaître. Nous le sentons tous les deux.

La nuit tombe à petit feu et nous consume. Al incendie une de ses cigarettes, tourné vers moi de trois-quarts. Je suis anesthésié contre l'odeur de la fumée depuis ma plus tendre enfance.

J'ai peut-être un cancer qui demande à sortir depuis des années. Peut-être pas. Je ne peux cesser de le regarder, comme si nous nous disions des choses. En réalité, non. Après tout, c'est l'impression qui compte.

- En général, on signe les pactes avec du sang, finit par prononcer Al. Mais cette manière ne me déplaît pas totalement…

- J'ai déjà des scrupules à l'idée de jouer.

Il balaie mes propos d'un geste de la main.

- Il faut savoir s'amuser, dans la vie, même des choses qui paraissent sérieuses au premier abord.

- La vie amoureuse de nos parents en font partie ?

- Oui, je crois.

- C'est… monstrueux de penser ça, je murmure. Je pensais que tu n'étais pas comme ça, que tu… que tu avais du respect pour les autres.

- Les pires tyrans étaient de beaux hommes, la plupart du temps. L'extérieur n'annonce en rien l'intérieur. J'ai toujours été… particulièrement attentif et manipulateur. Je dépense ces mauvaises énergies qu'avec la musique. Mais la plupart du temps, j'aime tirer les ficelles, jusqu'à ce qu'elles se brisent.

- Pourquoi tu es comme ça, Al ? Je ne te comprends pas…

- Tu ne peux pas comprendre, rares sont les personnes qui le peuvent.

- Alors explique-moi. J'en ai le droit. Je suis… Je fais partie de ta vie, non ? Essaie rien qu'une fois.

- Je croyais que ça ne t'intéressait pas de me connaître vraiment. C'est-ce que tu as dit l'autre fois.

- Je plaisantais.

- Moi, je ne plaisante pas avec ça.

Sa voix est subitement devenue glaciale.

- Je sais ce que je suis. Je n'ai pas besoin de toi pour ça. Toi, tu as la chance d'être normal. Tu ne sais pas ce que ça fait de… de grandir en étant différent. Tu ne peux pas me comprendre ; seul quelqu'un de spécial le peu.

Round 3. Un goût amer défile le long de ma gorge.

- Sale prétentieux.

- Réaliste. Je suis spécial. Tu le sais. Je le sais. Et il n'y a pas de mal à énoncer une vérité.

- Al, sans les autres tu n'es rien. Entre-toi bien ça dans le crâne. C'est grâce à nous que tu es spécial. Tu ne le dois pas qu'à toi-même. Si tout le monde était spécial, plus personne ne le serait.

- Je te remercie donc d'être d'une décevante banalité, dit-il d'un ton narquois.

- Je déteste quand tu utilises ce petit air sûr de toi.

- Pourtant, ça fait partie intégrante de moi. J'ai perdu mon âme d'enfant trop tôt pour rester humble face à la vie. J'ai perdu tout ce qui est précieux en chacun, et ce justement à cause des autres. J'ai grandis trop vite, moi, le petit surdoué de la famille, celui pour qui on ne doit jamais s'inquiéter. Mais c'est des conneries, tout ça. Les génies peuvent se planter encore plus fort que le commun des mortels. On réfléchit trop. On n'utilise pas assez nos intuitions. Même quand je joue de la guitare, je pense à des choses trop sérieuses. J'ai dû mal à m'évader, à rire avec autant de facilité que toi, à m'amuser vraiment.

Je me pince les lèvres, ne sachant quoi dire.

- Je n'ai pas une histoire spectaculaire, tu sais. Je suis juste… né parce qu'il fallait que je naisse. Ma mère a trompé mon père. James… est mon demi-frère. Papa le sait mais… il le considère comme son fils et ne veut pas faire de différence. Il dit que ce n'est pas de la faute de James. Maman s'est arrangée pour tomber enceinte de lui quelques années après, pour taire ses doutes. Je suis un gosse utilisé. Je n'ai pas reçu d'amour maternelle. James a tout eu. Moi j'étais là pour qu'elle ait une place légitime sur le testament de Papa en cas de pépin. Avec les années, j'ai découvert que ma mère n'était qu'une vicelarde… C'est une opportuniste qui ne pense qu'au fric - raison pour laquelle elle a épousé un magnat du pétrole.

- Mais on n'a qu'une seule mère.

- Ouais, c'est vrai. Mais quand ta mère est une salope, tu ne cherches pas trop à la revoir en général. Je ne la déteste pas ; Je la méprise… Je la méprise pour ce qu'elle a fait à notre famille quand on était gamins. Elle n'avait pas le droit de tout foutre en l'air pour de l'argent et de la popularité. Elle voulait juste… arrêter d'être la fille de tocards de la campagne. Elle rêvait de belles choses. Elle s'est servie de son utérus pour assoir sa place parmi les riches. Rien de plus. Ce n'est pas… ambitieux ou même original, mais ma mère s'est servie de nous tout le long de notre existence, à tous les trois, James, Lily et moi, pour obtenir exactement ce qu'elle voulait. Mais James et Lily sont complètement aveuglés. Ils continuent de dire que je suis parano, que Maman n'est pas aussi timbrée que je l'imagine. Mais je vois clair dans son jeu. J'y vois même très clair… Et c'est pour ça que je suis parti.

- Je pensais que tu rêvais d'indépendance.

- Pas seulement. Je rêve d'indépendance et de… Je rêve de…

- Allez, dis-moi !

- Non, tu vas me prendre pour un con.

- Tu sais, ça ne change pas trop de d'habitude, dis-je avec une pointe d'amusement. De quoi rêves-tu, Al ?

- Je rêve… de m'acheter une caravane et de faire le tour du monde avec, d'écrire des chansons sur ce que je verrais et d'être enfin un gars normal parmi tant d'autres. Tu sais, les personnes clairvoyantes et intelligentes ont tendance à mourir prématurément parce qu'elles savent ce qui les attendent. Elles sont pleinement conscientes des choses. Et toute ma chienne de vie j'ai été conscient de ce qui m'attendait. Mais là, je n'en peux plus. Je veux partir. Partir avec beaucoup d'amour et d'énergie en moi. Partir.

- Seul ?

- Non, pas seul. Toute ma vie je l'ai été, et je ne le veux plus. Et puis, quand je suis seul, j'ai tendance à déprimer.

Il rit alors que sa main se balade le long de mon bras.

- En attendant, je suis là, coincé à Londres dans ma vie de pseudo-artiste pourri-gâté et ça, dans tous les sens du terme.

- J'aime ton sens de l'autodérision.

- Et moi ton ironie mordante et ton sacré coup de poignet…

Il m'arrache un sourire. Je me redresse et je m'assois. Son bras retombe mollement à l'endroit où je me trouvais quelques instants auparavant. Il a une moue boudeuse qu'on retrouve chez les enfants contrariés.

Je m'ébouriffe les cheveux et Al éclate de rire. Je dois avoir une sacrée tête. Enfin calmé, il dit avec sérieux :

- Il n'y a qu'avec toi que j'arrive à être le vrai moi… celui que je cherche péniblement depuis des années. C'est pour ça que je suis souvent dans les parages. Je me trouve doucement grâce à toi. Je ne sais pas… peut-être que tu m'as jeté un mauvais sort. (Il étend son bras et frappe doucement le mur en tête de lit) S'il y a un Dieu quelque part dans cette foutue baraque, il doit prendre un malin plaisir à me voir ainsi torturé. Tu dois être l'instrument de sa vengeance, ou une connerie du genre… Moi qui pensais crever en paix… Non, il a fallut qu'il mette une furie sur ma route ! J'emmerde personne, en général, et surtout pas le Grand Manitou.

Je ris et me place à la califourchon sur lui.

- Oh, ça me plaît, murmure-t-il en contemplant ma silhouette avec des yeux gourmands.

- Je ne suis pas une furie, OK ? Je suis peut-être un peu hystérique, parfois. J'aime chanter faux sur de la musique vintage. J'aime la pluie. J'aime… les cerf-volant et la plongée sous-marine. J'aime la techno. J'aime la réglisse, mais je ne suis aucunement une furie, dis-je en pointant un index accusateur sur son torse.

- D'accord… La furie.

Je roule des yeux et lui pince le bras. Al rit encore et ainsi, il a l'air de quelqu'un de nouveau. Mon visage est soudainement grave :

- Merde !

- Quoi ? Que se passe-t-il ? demande Al, soudainement paniqué.

Je me lève d'un bond et me dirige vers la salle de bain.

- On a oublié Lily à l'aéroport ! On devait aller la chercher !

- Putain, jure Al.

Round 4. Je ne fais pas attention et me déshabille rapidement, puis grimpe dans la baignoire et tire le rideau de douche. J'actionne le pommeau et une eau tiède déferle sur mon corps.

Je tends ma main pour prendre mon gel douche quand je sens quelque chose d'improbable. Ma respiration se bloque alors que ma main remonte le long de ce qui doit être un torse. Je suis tout à coup nerveux et nauséeux. Je n'arrive pas à y croire. Ma main trouve une épaule, un cou, un nez…

- Ne me dis pas que t'es là, bordel.

- Je ne suis pas là, répond la voix amusée d'Al.

Je passe ma main sur mon visage pour me débarrasser du surplus d'eau sans me retourner. Je reste figé.

- Je… Je n'aime pas quand on voit mon corps… Et ce n'est pas parce qu'il s'est passé… ça… tout à l'heure que tu es autorisé à venir ici. On n'a pas encore… passé cette étape. On ne faisait que…

- S'embrasser et se caresser ? devine-t-il. Cesse tes enfantillages. Tout ce que je vois là, je l'aurais un beau jour.

Mon sang ne fait qu'un tour. Le bras d'Albus se tend pour attraper un shampoing. Il l'examine et renifle le contenu avant d'en verser au creux de sa main.

- Et puis, reprend-il, on perdrait beaucoup plus de temps en se douchant l'un après l'autre.

Je reste parfaitement immobile et sursaute quand je sens ses mains se poser sur mes épaules pour finalement me savonner le dos.

- Ne sois pas pudique, dit-il doucement. Tu n'as pas du tout à rougir de ce que je vois là… Tu sais quoi ? J'ai envie de sortir une phrase bidon comme : « Ton père est un artiste pour avoir fait un tel chef d'œuvre ».

J'éclate de rire et me décrispe d'un coup. Je me laisse aller et ferme les yeux alors qu'Al me masse les épaules en faisant de petits cercles.

- Tu es plutôt bon.

- C'est la guitare, banalise-t-il.

Je ris doucement et je tourne mon visage vers lui. Ses yeux - mélange hétéroclite de vert et de marron - me fixent avec intensité. Ses cheveux complètement trempés lui ajoutent un air séduisant et naturel que beaucoup recherchent, en vain.

Par deux fois, mon regard s'arrête au niveau de ses lèvres. Je l'embrasse rapidement, avec de la culpabilité au niveau du ventre. Ses mains empoignent ma taille et nous nous retrouvons plaqués l'un contre l'autre.

Bizarrement, je pensais que le contact de son sexe me mettrait profondément mal à l'aise, mais ce n'est pas le cas. Je le laisse picorer mon cou de baisers en laissant le temps nous échapper. Finalement, avec beaucoup de force mentale, je tourne les deux robinets et l'eau cesse.

J'écarte le rideau et sors de la baignoire. J'enfile mon peignoir duveteux et balance une serviette par-dessus mon épaule sans me soucier de où elle pourrait bien atterrir.

Je me sers du miroir au-dessus du lavabo pour jeter un coup d'œil à ce que fait Al.

Il est assis, nu, sur le rebord de la baignoire, son sexe en partie caché par la serviette qu'il tient entre ses mains. Je cherche mes vêtements dans mon placard et m'habille en quatrième vitesse.

Al me pique un tee-shirt, puis, une fois prêts, nous partons. Je décide de passer par le garage de l'immeuble prendre ma Corvett : ça ira plus vite.

Nous nous retrouvons propulsés dans le Londres encore moite de cette pluie d'été indien.

J'appuie sur le bouton de l'autoradio et la voix de Ray Charles ronronne en même temps que le moteur. Al profite du trajet pour griller une clope, le bras à l'extérieur de la bagnole. Il a le regard perdu, un peu paumé comme toujours.

Je me demande ce qui m'attire chez lui. J'aurais besoin d'une bonne introspection prochainement… Toutes mes certitudes partent à vau-l'eau depuis quelques jours. Et hier, ça a été la consécration : Ma vie a pris un tournant inattendu.

Peut-être que rien n'ira en se simplifiant : je dois me rendre au Pays de Galle pour revoir ma mère, rencontrer son mari et sa fille - ma demi-sœur.

Round 5. À un feu rouge, je vois une famille traverser. Le père parle à sa femme en de grands gestes et leur petit garçon sautille autour d'eux, d'un air excité, pressé de raconter quelque chose. Le feu passe au vert pour les voitures, et le père soulève son fils et se dépêche de regagner le trottoir d'en face. Ils rient et disparaissent.

Je les envie mortellement derrière mon volant. On klaxonne derrière moi et je sors de ma rêverie. Nous arrivons à l'aéroport quelques instants plus tard. Al est toujours aussi silencieux. Il préserve toujours le silence lorsqu'il n'a rien à dire, plutôt que de parler inutilement - de tout et de rien.

On quitte le parking d'un pas pressé et nous trouvons enfin le terminal en question. De loin, je vois une chevelure rousse parler avec animation avec Harry. Mon cœur ne fait qu'un bond.

Je n'arrive plus à tenir en place. Je cours vers eux et sers Lily dans mes bras. Elle éclate de rire et son parfum que j'avais oublié depuis des semaines me gonfle le cœur. Elle est là, enfin.

- Moi aussi je suis heureuse de te voir, murmure-t-elle d'une voix émue. Tu m'as manqué, si tu savais.

Elle tend un autre bras et Al s'approche. On reste là, tous les trois, à rester étroitement serrés comme quand on était gosses et qu'on avait peur. Peur des disputes de nos parents. Peur de l'orage. Peur de l'inconnu. Peur de tout ce bordel là. Lily se détache et observe nos deux visages côte à côte.

- Il y a quelque chose de changer chez vous deux, dit-elle en caressant la barbe de trois jours d'Al. Je ne sais pas quoi, mais ça vous va bien… Oh, avant que je n'oublie, Scorpius : ton cadeau d'anniversaire !

Elle me tend une petite enveloppe violette. Harry se rapproche pour lire par-dessus mon épaule :


Monsieur Scott Malefoy,

J'ai le plaisir de vous annoncer mon avis favorable à l'idée de vous rencontrer. Lily m'a longuement parlé de vous et votre parcours à New York. Sa compagnie m'a été rafraîchissante et ses paroles m'ont données envie d'en savoir davantage sur vous.

J'ai appris que vous étudiez cette année à la prestigieuse académie de South Ashland. J'ai, moi aussi, été élève là-bas il y a plusieurs années de ça et j'aimerai vous transmettre mon expérience en tant qu'étudiant et en tant qu'auteur.

Je sais qu'au cours de votre première année scolaire on vous demandera d'effectuer un stage chez un écrivain. Je pense que nous pourrons apprendre mutuellement l'un de l'autre, si vous en avez envie. Je rentrerai à Londres lundi prochain.

Si l'idée vous intéresse, voici mon adresse ci-jointe. Je vous retrouverai peut-être chez moi dans une semaine. Ma porte vous est ouverte.

Cordialement,

Mr David Seyre


Harry émet un petit sifflement impressionné. Lily arbore une petite moue malicieuse tandis qu'Al prend la lettre de mes mains pour la relire, les sourcils froncés.

- Je l'ai rencontré par hasard dans un café à New York, il écrivait pour son prochain roman. C'était peu après ton admission à South Ashland. Alors, j'en ai profité pour parler de toi : ça te fera du bien d'avoir des relations dans ce métier, de connaître du monde. Et puis, David est passionnant.

- David ? répète Al, sceptique. Il s'est passé quelque chose entre vous ?

- On a juste discuté, si c'est ça que tu te demandes, répond Lily, contrariée. J'ai simplement fait ça pour Scorpius et son avenir.

- Mmh, je n'ai aucune idée de qui peut bien être ce David Seyre.

Harry et Al arborent cette même expression éberluée. J'ai l'impression d'avoir dit une énorme bêtise.

- C'est un des plus grands écrivains britannique de notre génération, beugle presque Al. Tu… Tu ne sais pas combien je donnerai pour pouvoir discuter avec lui. Il a écrit quatre romans, tous récompensés et salués. Il a une vision de la vie assez originale et il donne un certain enseignement à travers ces bouquins. Il est vraiment bon.

- Al a raison, renchérit Harry, c'est une chance pour toi qu'il veuille te voir. Ça sera une très bonne chose pour ton avenir et tes études. Tu apprendras beaucoup à ses côtés. Après tout, tu as suivi un cursus scientifiques et tu as du retard à rattraper sur tes camarades qui sont presque tous allés dans des filières littéraires et artistiques. Et puis, il y a un tas de choses qui ne s'apprennent pas dans les livres. C'est un magnifique cadeau que te fait Lily.

- Oui, merci.

- De rien, dit-elle en prenant son grand carton à dessin. Et si nous y allions ? Je crève de fatigue. Elle est comment ta nouvelle maison, Papa ?

- Oh, vous allez voir : je l'adore.

Lily, Al, Harry et moi nous nous marchons en direction du parking. Alors que nous allions prendre l'escalator, j'aperçois une tête blonde émergeant de la foule de voyageurs.

Round 6. Harry cesse de parler et son regard se pose sur Papa. Il est juste à quelques mètres de nous et un silence se creuse. Papa porte un tee-shirt à manches courtes à la gloire du groupe The Doors. Il s'avance et je sens Al frémir à mes côtés.

- Bonjour.

- Bonjour, dis-je tout doucement.

Les autres ne disent rien. Lily se fait toute petite et pourtant, c'est pour elle que mon père est là. Je sais qu'il l'aime énormément.

- Écoutez, reprend Papa, je sais que je vous ai tous énormément blessé avec mes conneries mais, j'essaie de prendre un nouveau départ. J'ai envie d'entamer une nouvelle vie, avec vous. Ça ne sera pas facile de faire comme si toutes ces années n'avaient pas été comme telles, et je me doute qu'il y aura des efforts surhumains à faire, mais je suis prêt à…

- Draco, coupe Harry d'une voix triste et froide, tu me l'as sorti plein de fois ton petit speech attendrissant. Je sais que tu es un excellent comédien quand tu veux t'y mettre. J'ai passé assez de temps à attendre chez toi une quelconque forme de progrès. Tu ne m'as pas seulement fait du mal, mais aussi à mes enfants qui te considéraient comme un second père. Je ne te laisserai plus entrer dans leur vie et tout foutre en l'air, pour enfin disparaître. Tu vois, avec toi, on ne sait plus si… si tu es sincère, ou si tu dis ça par état d'âme. C'est comme courir après le vent. Mets-toi un peu à notre place quelques secondes : Est-ce que tu nous aurais pardonné ne serait-ce qu'un quart de ce que tu nous as fait ? J'ai fermé les yeux parce que je t'aimais, et maintenant, j'ai compris ce que tu voulais me dire il y a des années, quand tu me disais qu'aimer quelqu'un ne suffisait pas dans bien des cas. C'est-ce qu'il s'est passé pour nous, pour notre famille.

- Rien ne sera plus pareil, dit-il. Je te promets d'essayer…

- Il ne s'agit plus d'essayer, merde ! s'écrie Harry. Tu dois réussir. Peut-être pas pour moi, pour les enfants, mais plus pour toi. Tu es en train de gâcher ton existence avec des névroses. De toute ma vie, personne ne m'avait jamais autant déçu que toi. Tu as vécu toutes ces années égoïstement. Maintenant, c'est à notre tour de penser un peu à notre bien-être, même s'il se trouve loin de toi.

Le silence se creuse autour de nous et Harry s'éloigne en de grandes enjambées.

Papa ne tourne pas la tête dans sa direction. Il regarde Lily et lui adresse un dernier sourire avant de partir. Il disparaît, happé par la foule de voyageurs, et tous les trois nous restons là. La main d'Al touche mon cou et elle se retire aussi rapidement.

- Bon, on… on devrait y aller, dis-je d'une voix affreusement fausse.

Je prends la valise de Lily et les deux autres m'emboîtent le pas. On retrouve Harry à l'entrée du parking, à trembler. Al prend les clefs de son père et ils grimpent tous les deux dans la voiture. On se met d'accord pour s'attendre. Lily et moi, nous les suivrons en voiture.

Le ciel est toujours aussi clair malgré la nuit qui tombe. Lily renifle. Elle retient ses larmes. Je ne sais pas ce que Papa voulait lui dire, mais il est venu. C'est déjà un signe. La voiture d'Harry est juste devant nous et je me demande ce que Al et lui doivent se raconter…

- Tu crois qu'on aurait dû lui tendre une main ? demande Lily d'une toute petite voix.

- Honnêtement, je ne pense pas. Il doit… prendre du temps pour réfléchir encore un peu. Il… Il a été blessé dans son orgueil et c'est tant mieux.

Lily pleure doucement et attrape un mouchoir en papier dans son sac à main.

- ROCKRITIC arrive même à faire couler le mascara waterproof, dit-elle partagée entre le rire et les larmes.

Très tôt, nous arrivons dans la maison d'Harry. Elle est coincée entre deux maisons identiques - hormis la couleur du revêtement, dans un petit square tranquille. Nous nous garons et je sors l'énorme valise de Lily remplis de tonnes de fringues.

Harry nous fait signe d'approcher. Nous entrons. Tout est lumineux, la peinture beige et vert anis bordent les murs. Les pièces communiquent toutes les unes avec les autres et la cuisine donne sur la salle à manger. Al brise une statuette d'éléphant et j'éclate de rire.

Mais mon rire meurt subitement quand j'aperçois mon professeur de Littérature africaine devant nous, des assiettes dans les mains. Harry se racle la gorge et se met près de lui.

- Je vous présente Julian, dit-il avec un immense sourire. On commence tout juste à… à se fréquenter. Mmh, Scorpius, tu le connais puisque c'est toi qui me l'as présenté.

- Evidemment, dis-je d'un ton faussement poli. Vous… Vous vivez ensemble ?

- Eh bien, reprend Harry tout à coup embarrassé, on essaie de commencer doucement. Mais c'est vrai que Julian passe beaucoup de temps ici. J'espère que vous vous entendrez bien avec lui.

- Et est-ce qu'on doit lever la main pour prendre la parole ? dénigre Al avec un sourire presque mauvais.

Je lui donne un léger coup de coude peu discret.

- Je suppose que non, répond Julian. Nous sommes entre adultes. Et votre père et moi on… on profite du temps qui nous est offert.

- Mais ça ne fait que quelques jours que vous vous connaissez, fais-je remarquer.

- Julian et moi on a vraiment beaucoup en commun et… et ça nous a suffit pour comprendre que c'était génial que de bouleverser un peu l'ordre établis. À quoi bon attendre des jours pour officialiser, des semaines pour vous le présenter et des mois pour vivre ensemble ? J'ai envie de… de profiter de ce que m'offre la vie, explique Harry qui semble heureux. Asseyez-vous, j'ai préparé le dîner avant de partir.

Lily, qui ne semble pas tout comprendre, tire une chaise et je l'imite. Julian dispose les assiettes sur la table et Al esquisse un geste pour sortir son paquet de cigarettes de la poche intérieure de son blouson.

- Et pas de cigarette pendant le repas ! crie Harry depuis la cuisine.

Al pousse un juron et arbore un air dédaigneux. Il se détache alors de la conversation animée que j'ai avec Lily pour fixer Julian avec le regard le plus insistant qu'il a en magasin.

Celui-ci se racle la gorge et Harry revient avec un plat de lasagnes faites maison - le plat préféré de Lily. Je me charge de servir tout le monde en évitant soigneusement de croiser les yeux de Julian.

C'est horrible de savoir que son prof sort avec un des membres de notre famille… Je ne le regarderai plus de la même manière, maintenant. Lorsqu'Harry lui sert un verre d'eau, Julian dit : « Merci, mon ange ».

Et là, c'est le drame. Lily devient rouge brique comme s'il s'agissait de la chose la plus vulgaire qu'elle n'ait jamais entendue. Al baisse la tête et cache un furieux fou rire. Quant à moi, je dois être livide. Mon père n'a jamais appelé Harry « Mon ange ».

Harry garde la face malgré nos réactions transparentes et Julian se mord les lèvres, se fustigeant sûrement de l'intérieur. Al a les larmes aux yeux et a les mains jointes au-dessus de son assiette.

- Seigneur, dit-il d'une voix chargée de rire, bénissez ce repas. Amen.

Harry le regarde d'un air franchement contrarié. On commence ce repas en silence. Je me demande si Papa sait que Harry fréquente déjà quelqu'un d'autre. Comment réagira-t-il ? Je ressasse dans ma tête des fragments de sa lettre :

« Cette séparation, écrivait-il, je la fais aussi pour lui. Je veux lui offrir une seconde chance. Je veux qu'il choisisse de lui-même s'il préfère notre relation ou en vivre une autre avec quelqu'un de mieux. »

- Tu as l'air pensif, Scorpius, lance la voix de Julian Ross.

Je relève la tête.

- Je crois que le monsieur veut communiquer, souffle Al à mon oreille.

- Oh, euh… Eh bien, oui, je suis assez rêveur.

- J'ai cru m'en apercevoir en cours, répond Julian.

- Et vlam ! s'amuse Al après avoir dégusté une bouchée de lasagnes.

- Ce n'était pas… ce n'était pas pour te vexer, se rattrape-t-il. C'était juste… un simple… constat. Ne t'en fais pas : je sais très bien que la littérature africaine n'intéresse pas tout le monde et que… que je suis trop… emballé, je dirai.

Harry lui lance un sourire bienveillant.

- De toute manière, ce jeune homme doit travailler cette matière obligatoire et ramener de bons résultats, ajoute Harry en prenant un faux air sévère. Et toi, Al, quoi de nouveau dans ton monde ? Tu n'es pas venu me voir depuis un moment…

- Ouais, j'avais des affaires à régler avec mon meilleur ami.

- Ton meilleur ami ? Dis-moi en plus sur lui.

- Il s'appelle Jack Daniels, répond Albus. Jackie et moi nous adorons passer des soirées ensemble, sur un arrière-goût de confession.

Tout à coup, Harry semble en colère.

- Tu t'es remis à boire ? Je n'y crois pas !

- Remis ? je répète bêtement.

- Je croyais que tu avais arrêté, poursuit Harry.

- C'était ça ou la thérapie de groupe avec Maman, hurle pratiquement Al. Essaie d'avoir un peu de compassion pour ce cher Jack.

- Demain, je vais passer chez toi, et tu as intérêt à ne plus avoir une seule bouteille. Et si par mégarde j'apprends que tu les caches ou bois ailleurs, je t'envoie Draco.

Albus explose de rire. Lily semble inquiète tandis que Julian et moi nous semblons mal à l'aise d'assister à ça. Harry et Al crient de plus en plus fort et je me demande comment la situation a bien pu dégénérer aussi rapidement… Ah oui, ce fameux Jack.

- Quoi ? Lui ? exulte pratiquement Al. Mais tu crois que j'ai encore onze ans ? Que j'admire encore ce type ? Il pourra me dire ce qu'il voudra sur les dangers de l'alcool, j'en ai strictement rien à biter.

- Il serait temps que tu cesses de jouer au gamin immature. Tu as un problème avec l'alcool et avec ta vie en générale et il serait temps que tu assumes tout ça ! Tu n'arrives pas à gérer ce qu'il se passe ni même à mettre un mot dessus et tu noies ta peur dans l'alcool. Mais je vais te dire mon fils, ce n'est pas comme ça que tu vas t'en sortir et je n'ai pas la moindre envie que tout ce qu'on a fait pendant des années pour te protéger…

Al se lève. Il fixe durement Harry.

- Tu pourrais être tellement mieux, Al, finit-il par dire d'une voix beaucoup plus calme. Tellement. Tu es un garçon incroyable. Et plusieurs fois dans ma vie je me suis répété que j'avais de la chance de t'avoir, mais tu restes empêtré dans un problème trop large pour tes épaules. Il faut que tu cesses de tout intérioriser et de te dire que tout va pour le mieux alors que c'est faux. Tu es une bombe à retardement. Et un beau jour, tu risques d'exploser. Ce jour-là, je veux que tu saches que je serai là pour toi. Mais ne t'enferme pas, d'accord ? Al il faut que…

Mais Albus ne le laisse pas finir. Il quitte la salle à manger et sort de la maison. La porte claque et un pot de fleur se brise à l'extérieur.

Harry se lève et jette sa serviette sur la table. Je l'entends crier le prénom d'Albus dans la rue. Le silence lui répond. Il a dû disparaître dans la nuit. Harry revient à l'intérieur, atomisé. Il se rassoit à sa place et nous essayons de reprendre le dîner.

Julian dépose un baiser sur sa tempe et passe un bras autour de ses épaules. Si seulement rien de tout ça ne s'était produit… J'essaie de m'en convaincre, en vain.


- Et c'est comme ça que j'ai appris qu'il était alcoolique, dis-je le lendemain après-midi, assis sur le rebord du lit de Jasmine.

Cette dernière sort de la penderie de son frère tous ses costumes et les étend sur son lit surélevé et drapé du visage du Ché. Elle est concentrée sur la veste grise qu'elle sort d'un placard puis se tourne vers moi.

- Il a un penchant pour la bouteille, et alors ? Tu l'aimes bien, non ?

- Ouais, il… il est génial. Enfin, je ne sais pas trop, tu vois. Mais savoir ça me freine assez. Je n'ai pas envie… de me lancer dans une relation avec quelqu'un qui a des addictions.

- On a tous des addictions : l'alcool, la drogue, les pornos, les séries télévisées, les romans de Tolstoï, les sucreries, le shopping…

- Tu ne comprends pas. Mon père est parti en désintox quand j'avais cinq ans, et c'est une période de ma vie qui m'a assez chamboulé. Je n'ai pas envie de m'accrocher à un mec pareil. Un mec à problèmes, tu vois.

Jasmine me tourne vers elle et fait un nœud de cravate autour de mon cou.

- Tu sais, la complexité des relations humaines c'est quelque chose de trop difficile à comprendre pour une petite tête comme toi. Alors fais-moi confiance quand je te dis que tu n'as rien à craindre. Je suis contente que tu te sois confié à moi. Après tout, je suis la meilleure.

Elle achève mon nœud avec un immense sourire puis me fait enfiler la veste grise. Elle me place devant le miroir plain-pied de sa chambre.

- Tu vois, tu es canon. Ta cavalière aura énormément de chance.

- Ah, tu crois ça ?

- Fais-moi confiance, jeune homme. Tu es beau comme un lion… Tu veux dormir à la maison ce soir ? J'ai été recruté pour attribuer les places aux tables pour la fête. On pourrait y aller ensemble, si tu veux ?

J'accepte volontiers. Jasmine est une vraie boule d'énergie. Elle a une réponse à tout et m'aide sur beaucoup de plans différents. C'est ma première vraie amie.

On finit par dévorer des nachos et du guacamole devant sa télé en riant. On se partage des anecdotes et des petits ragots sur l'université. J'évite soigneusement de lui mentionner le fait que mon beau-père sort avec le professeur de Littérature africaine.

Finalement, nous nous endormons aux alentours de trois heures du matin.

Le lendemain, Jasmine endosse le rôle de coach personnel. Elle m'épie dans salle de bain et va jusqu'à choisir ma paire de chaussettes. Jasmine me brosse les cheveux en me fournissant mille et uns conseils plus inutiles les uns que les autres. Mais je ne peux m'empêcher de la trouver adorable : elle essaie juste de faire en sorte que je me trouve des amis.

Vers vingt-deux heures, nous quittons sa maison dans la banlieue de Londres. Nous grimpons à bord de ma Corvett. Quarante-cinq minutes plus tard, on se retrouve devant South Ashland où les premiers étudiants arrivent. Je fronce des sourcils lorsque j'aperçois Angélique, dans une robe verte fluo, à grelotter de froid.

- Tu es déjà là ? dis-je après l'avoir laissée déposer un énorme baiser sur ma joue.

- Oui, j'ai cru que ça commençait à vingt-deux heures… Enfin bref, tu es très élégant ce soir.

- Oh, merci, tu es très belle aussi. Je te présente Jasmine : elle est à Poe en deuxième année. Elle s'occupe du plan de table.

Les filles échangent une bise polie.

- Bon, je vous laisse, lance Jasmine en entrant à l'intérieur.

Angélique et moi nous restons là, embarrassés. Je ne sais pas quoi lui dire et pourtant, ce n'est pas faute d'essayer.

- Tu as l'air frigorifiée, finis-je par dire. Viens.

La chaleur de l'université nous enveloppe. On suit un groupe de première année de la maison Tolkien pour nous rendre dans la salle de bal. Elle n'est pas très grande mais le décor est absolument magnifique.

La pièce est circulaire et comporte douze piliers blancs haussés sur des blocs de pierre finement taillés. Puis il y a un majestueux dôme peint représentant les dieux de l'Olympe - Apollon au centre. Je me rends alors compte que nous sommes au cœur de l'université.

Des tables rondes sont placées le long des murs. Les nappes sont blanches mais une lucarne à lueur bleue est posée au centre. Les chaises sont recouvertes d'un tissus de la même couleur. Pour le moment, la piste de danse est vide mais le Dj est en place, en face de la grande entrée.

Je vois Jasmine emmener un couple vers une des tables et leur indiquer leur place. Angélique et moi, nous sommes pris en charge par un garçon que j'ai déjà croisé deux fois dans les couloirs.

Nous nous asseyons à notre table et je regrette d'être placé si loin du buffet. Angélique déplore également cette faute de goût et nous papotons joyeusement alors que la salle se remplie au fil des minutes.

Notre tablée est constituée de deux filles de Brontë particulièrement belles qu'Angélique ne lâche pas des yeux une seule seconde. Il y a également un type de Doyle, deux Tolkien et une fille de Shakespeare.

Nous faisons connaissance pendant que nous sommes servis par des étudiants plus âgés volontaires pour la soirée. La musique est plutôt cool. Je crois qu'on s'est payé ma tête lorsqu'on me parlait de valse comme danse d'entrée.

J'entraîne Angélique et nous nous déhanchons sur les derniers tubes à la mode dans les clubs londoniens. Nous sommes en transe, euphoriques. Quelle belle façon d'entamer son année scolaire !

Je fais tournoyer Angélique et je vois même Jasmine, du coin de l'œil, se défouler avec d'autres étudiants. Puis, brusquement, une main me saisit l'épaule. Je me retourne.

Al est là, le visage déformé par la rage. Il pue l'alcool et je ne sais pas comment il est arrivé là, et comment il s'est souvenu que ce soir, c'était mon bal. Il me sert fort le poignet et me traîne derrière lui. J'essaie de me dégager et je perds un peu l'équilibre.

- Qu'est-ce que tu fais ici ? dis-je d'une voix suffisamment forte pour qu'il m'entende malgré la musique.

- Je suis venu te chercher. Je veux jouer ce soir.

- Ce soir, je m'amuse. Appelle un taxi et rentre chez toi. Al, rentre chez toi… Je t'en prie.

Autour de nous, les gens arrêtent de danser et leurs regards convergent vers nous. Je déteste attirer l'attention et c'est-ce que fait Al en ce moment. Il m'attrape encore le poignet et j'ai peur, tout à coup.

Ses yeux ne sont plus rieurs ou pensifs, mais emplis de colère et de frustration. Un élève de Doyle, en cinquième année, chargé de l'ordre essaie de nous séparer mais Al le repousse violemment.

- Al, je t'en prie… Arrête ça. On va rentrer, d'accord ? Je vais… Je vais m'arranger pour que tu ailles mieux.

Je dois avoir les larmes aux yeux tant ça me fait mal de le voir dans cet état. Je le traîne à l'extérieur, conscient que cette petite scène ait échappé à peu de regards des élèves de première année. Al vomit dans le couloir et moi, je me retiens de ne pas pleurer.