Chapitre suivant ! Ca a été vite pour le faire, je suis en grande forme ces temps-ci ^^.
Bonne lecture !
8. L'embuscade
La Prophétie ne mentionnait pas la Porte du Chaos, mais tous nos dessinateurs s'accordent sur un point: la Porte est une source, elle est les racines-mêmes du Chaos. Mais le monde sur lequel elle s'ouvre nous est encore inaccessible et, une fois passé l'obstacle de la traversée, il n'y a de l'autre côté que flammes et mort, que cris et horreur. C'est le monde du Chaos, dans toute sa splendeur.
Mercenaires du Chaos, discours sur la Porte du Chaos.
La rive du Pollimage était sombre, aucun rayon de soleil ne transperçait le couvert des nuages et une chape de brume réduisait leur vision à quelques mètres. Tous les compagnons étaient arrivés à la même conclusion. Ce n'était pas un temps normal en cette saison. Pire encore, il n'y avait aucun bruit aux alentours de la maisonnette, sinon le clapotis régulier et presque inaudible de l'eau brune sur les pierres.
Ellana porta une main à son poignard, comme le firent Sayanel et Salim alors que Bjorn posait une main sur le manche de sa hache et se plaçait devant Kamil et Altan. Ils s'approchèrent à pas lents du cabanon au bord de l'eau. La petite bâtisse en bois semblait inhabitée, à l'abandon. Des hautes herbes anarchiques l'entouraient et les carreaux brisés ne laissaient entrevoir aucune lumière à l'intérieur.
En tête, Sayanel et Ellana firent signe à Salim et Bjorn de se placer derrière eux, protégeant ainsi les dessinateurs qui pourraient profiter de plus de distance pour leurs dessins. En cas d'ennuis, les deux Marchombres entreraient directement en contact, Bjorn, lui, profiterait de sa carrure pour défendre Kamil et Altan, aidé de Salim.
Arrivés près d'un mince chemin de pierrailles, Sayanel et Ellana demandèrent aux autres de les attendre. Silencieux comme une ombre, le duo marcha sur le gravier sans émettre le moindre son. Près de la maisonnette, ils se postèrent chacun d'un côté de la porte. Les deux Marchombres se concertèrent du regard, puis Sayanel posa la main sur l'anneau qui servait de poignée de la porte. Le battant de bois gauchi par l'humidité grinça en s'ouvrant. Ils pénétrèrent à l'intérieur.
L'endroit était si sombre et empoussiéré qu'ils durent plisser les yeux pour remarquer l'unique occupant de la pièce. Le vieillard était endormi sur une chaise branlante, les yeux clos. Il était affreusement ridé et abimé par les années et, s'il n'avait pas émit un faible ronflement, ils auraient juré qu'il était déjà mort depuis des jours, emporté par l'âge dans ses haillons rances et sa misérable maisonnette.
Sayanel se pencha et lui secoua doucement l'épaule. Le vieillard ouvrit soudain des yeux laiteux et une sourire énigmatique se fendit sur son visage, révélant une rangée de chicots noirâtres. Quand il éclata d'un rire mauvais et cynique, Ellana dégaina vivement son poignard et Sayanel recula de plusieurs pas. La voix de l'ancêtre résonna, rauque, fatiguée mais railleuse.
- Ils arrivent !
Au moment même où ils s'apprêtaient à sortir, un cri de Kamil leur parvint de l'extérieur.
Salim avait bondit et l'avait plaquée au sol, sentant la flèche particulièrement bien placée tracer un trait de feu sur sa joue.
- A terre ! Cria-t-il aux autres en rampant dans les hautes herbes.
Mais Bjorn ne fut pas assez rapide. Une flèche siffla dans l'air, et se ficha dans son bras. Le colosse poussa un grognement en se jetant au sol, fort heureusement, la blessure ne semblait pas trop grave. Salim releva la tête et, pendant une fraction de seconde, il vit arriver celle destinée à se ficher dans son front arriver au ralenti. Il n'eut pas le temps de crier.
La flèche ricocha sur le mur transparent qui venait d'apparaître. L'apprenti Marchombre fixa quelques instants la création sans vraiment comprendre, avant de tourner la tête vers le père d'Ewilan, debout au milieu des herbes hautes et humides, flanqué d'Ellana et Sayanel qui avaient sortis leurs arcs. Malheureusement, pour bons archers qu'ils soient, l'épaisse chape de brume qui pesait sur la rive du Pollimage les empêchait d'ajuster correctement leurs tirs et, après une énième flèche brisée sur la création d'Altan, ils se ruèrent à l'intérieur du cabanon...
...juste au moment ou le mur protecteur volait en éclats. Alors qu'il fermait précipitamment la porte gauchie, une flèche atteignit le dessinateur à la cheville. Bjorn se précipita, attrapa Altan par le bras et le tira à l'intérieur. Kamil hoqueta.
- Des gommeurs ! Nous ne pouvons plus dessiner !
Salim poussa un juron.
- Ne restez pas près des fenêtres ! Leur ordonna Sayanel.
L'apprenti Marchombre fit un pas en arrière et manqua de trébucher sur le vieillard. S'écartant prudemment, il réprima une moue de dégoût devant l'état de l'ancêtre, mais celui-ci l'attrapa par le poignet avec une force qu'il n'avait pas soupçonnée pour un homme dans son état.
- Vous allez mourir ! Tous ! Les Envoleurs sont là ! Cria-t-il avant d'éclater d'un rire hystérique ponctué de quintes de toux.
- Des quoi ? Demanda Salim qui récupéra son bras d'un coup sec, ne s'adressant à personne en particulier.
- Je crois que nous n'allons pas tarder à le savoir, maugréa Ellana.
La Marchombre se tourna vers ses compagnons.
- Bjorn, tu peux encore te battre ?
- Ne me sous-estime pas ! Il faut plus qu'une brindille pour abattre Bjorn Wil'Wayard !
- Très bien, alors tu devrais rester près de Kamil et Altan, Salim t'épaulera.
Le jeune garçon se posta aux côtés de son ami et dégaina le poignard qui pendait à sa ceinture. Il s'apprêtait à lui lancer une boutade quand Ellana et Sayanel leur firent signe de se taire. Aux aguets, ils restaient parfaitement immobiles, cherchant à détecter le moindre bruit suspect. D'un signe de la main, Sayanel désigna une petite porte à l'autre bout de la pièce. Salim voulut dire quelque chose pour le retenir, mais le maître Marchombre entrouvrit la porte et se glissa dehors comme une ombre.
Ellana risqua un regard à l'extérieur avant de revenir vers les autres. Les secondes qui suivirent son départ furent particulièrement longues. Le vieillard avait parlé d'Envoleurs, mais ce mot ne lui disait absolument rien. En tous cas, elle était certaine d'au moins deux choses: ces Envoleurs étaient des Mercenaires et ils étaient tous les six tombés dans une embuscade. Avec leurs deux dessinateurs hors course et Bjorn blessé, il ne restait plus que deux Marchombres et demi, car elle doutait que Salim, bien qu'étant un élève prometteur, soit capable de faire face à un Mercenaire du Chaos. La jeune femme resserra sa prise sur son poignard. Elle haïssait vraiment les Mercenaires.
Sans que personne ne le remarque, Sayanel reparut.
- Ils sont cinq, pas de Mentaï, dit-il à voix basse. Deux d'entre eux sont armés d'épées et restent en retrait. Les trois autres ont des arcs et des poignards et quatre gommeurs sont cachés dans le bois et dans les rochers.
Les deux Marchombres se lancèrent un regard entendu.
- On s'occupe des archers, annonça-t-elle dans un murmure. Salim, quand nous commencerons le combat, tu règleras leur compte aux gommeurs. Si les deux autres attaquent, ils seront pour Bjorn.
Ils acquiescèrent et Ellana et Sayanel se glissèrent au dehors par la petite porte.
Jusqu'à ce qu'il entende les premiers fracas de métal, Salim était resté près de la porte entrebâillée. Au premier signe, il avait foncé. Sayanel lui avait dit que les gommeurs se trouvaient dans les bois et près de la rive. Les deux Marchombres s'étaient dirigés vers l'orée des bois toute proche et lui s'était dirigé vers la rive, désireux de ne pas les déranger dans leur tâche délicate. Mais il faisait beaucoup trop sombre pour repérer quoi que ce soit, surtout pour un humain. Sans tergiverser, il défit sa belle tenue de cuir noir, la posa près d'un tas de bois et se changea en loup.
Immédiatement, il fut assailli d'odeurs et de sensations qui lui donnaient le vertige à chaque fois et, frissonnant de plaisir dans sa fourrure, il s'élança. Le premier gommeurs n'était pas loin, juste derrière une souche d'arbre pourrie. Même s'il répugnait à mordre la créature, il passa à l'action, faisant le vide dans sa tête pour oublier le goût immonde qui se répandait dans sa gueule. Un de moins, plus que trois. Son flair lupin le guida directement vers le deuxième gommeur, posé dans de hautes herbes. Il subit le même sort que le premier. Plus que deux.
Sans attendre, il bondit dans l'obscurité, vers la créature suivante.
Ellana dut se baisser pour éviter le coup, vicieux et d'une précision effroyable, qui avait fusé vers sa gorge. La jeune femme voulut se relever, essaya, mais le violent coup de pied qu'elle avait reçu à l'abdomen et la profonde coupure sur sa cuisse, déchirant sa peau sur au moins trente centimètres, la firent vaciller. Elle roula sur le côté et se remit en position de combat. Son ennemi la toisa, inflexible.
Désormais, Ellana comprenait le nom que le vieillard avait donné à ces hommes. Les Envoleurs étaient des Mercenaires, des Mercenaires qui se déplaçaient comme des Marchombres, se battaient comme des Marchombres, utilisaient les même capacités que les Marchombres et avaient reçu un enseignement similaire, comme des doubles chaotiques de la voie. La jeune femme serra les dents. Voilà qui n'était pas de bon augure.
Elle se redressa. Son pied fouetta l'air, percuta violemment son ennemi au plexus solaire. Le temps que l'Envoleur réalise qu'il avait perdu le combat, le poignard de la jeune femme s'enfonça profondément dans son entre ses côtes. Au même instant, Sayanel abattait celui qui s'était cru capable de le tuer.
Bjorn leva sa hache en grognant. Son épaule le faisait souffrir et il avait reçu plusieurs coupures profondes qui auraient mérité d'être soignées. Il voulut abattre son arme, mais il réalisa en une seconde d'effroi qu'il ne serait pas assez rapide. Le Mercenaire se battait avec une épée et était resté en retrait pendant que Bjorn ferraillait avec le premier qui était entré dans la vieille maisonnette. Le chevalier s'apprêtait à encaisser le coup, à sentir son sang couler, mais une masse de fourrure noire se jeta à la gorge du Mercenaire. L'homme tomba pour ne plus jamais se relever, s'éteignant dans une gargouillis de sang.
- Merci bonhomme ! Lança le chevalier à l'attention du gros loup noir qui sortait ventre à terre.
Rapidement, il fut rejoint par Ellana et Sayanel, suivis de Salim qui était parti chercher ses vêtements. Tous se tournèrent vers le vieillard affalé sur sa chaise.
- Ils ne restera rien de Gwendalavir, une fois qu'ils auront ouvert la Porte ! S'écria-t-il, ponctuant sa réplique d'un éclat de rire hystérique.
- Qui êtes-vous ? L'interrogea Sayanel d'une voix dure.
Mais le vieillard ne répondit pas, se contentant de les détailler un à un de ses yeux laiteux. Kamil et Altan s'avancèrent alors, la même expression de surprise peinte sur le visage.
- Il n'existe pas, déclara soudain le père d'Ewilan. Ce n'est pas un être humain.
- Quoi ? S'exclamèrent en chœur Bjorn, Ellana, Salim et Sayanel.
Les deux dessinateurs se concertèrent du regard.
- C'est un dessin, expliqua enfin Kamil. Ce n'est qu'une illusion.
Salim poussa alors un cri de surprise. Le vieillard avait disparu, sa silhouette s'était évaporée dans l'obscurité.
- Tu devrais faire soigner ça, dit gravement Siam en pointant du doigts la tache noire dans le cou de son frère.
- Plus tard.
La jeune Frontalière mit ses poings sur ses hanches et défia son frère du regard.
- Si j'ai bien compris, tu veux que je reste ici et que j'attende sagement le retour des autres pour les avertir que tu as trouvé le repère des Mercenaires du Chaos et que tu es parti t'amuser tout seul ?
- Je ne vais pas m'amuser, Siam, je vais chercher Ewilan et ça risque d'être dangereux.
- C'est bien ce que je dis, tu vas t'amuser ! Tempêta sa jeune soeur, frustrée de laisser son frère aller découper du Mercenaire sans elle.
Elicia et Sil'Afian les rejoignirent à cet instant.
C'était la mère d'Ewilan qui était venue chercher Edwin et Siam à la Citadelle grâce à un pas sur le côté et, maintenant que le Frontalier connaissait l'emplacement de la Forteresse des Mercenaires du Chaos, il avait décidé de s'y rendre seul, discrètement, pour trouver et ramener Ewilan.
L'Empereur de Gwendalavir lui demanda des explications.
- Nous avons réussi à en faire parler un, mentit son ami. Leur forteresse de trouve à l'Est, au Nord de Fériane, où la Loutoubre prend sa source. Elle est dissimulée par des sphères graphes qui créent l'illusion qu'il y a une montagne. Derrière, c'est une plaine naturelle au milieu des Montagnes de l'Est.
- Mh... En cas d'attaque, ils ne pourront pas fuir... Réfléchit Sil'Afian.
- Mais on ne peut pas se permettre d'attendre que les Sentinelles défassent leur illusion et que l'armée se mette en marche, il faut que j'aille chercher Ewilan !
L'Empereur posa un regard soucieux sur son ami.
- Tu es certains de vouloir partir seul ? Altan et les autres ne devraient pas tarder.
- J'irai seul. Je serai beaucoup plus rapide et discret.
Sil'Afian passa une main lasse dans ses cheveux, puis finit par accepter.
- C'est d'accord.
Les yeux brillants, Elicia s'approcha du Frontalier et serra ses mains entre les siennes. Sa gratitude envers lui était éternelle.
- Merci, dit-elle en versant une larme. Merci pour tout ce que tu fais pour nous.
Un sourire naquit sur les lèvres d'Edwin.
- Je sais que tu aurais fait la même chose, si nos rôles étaient inversés.
Edwin flatta l'encolure de Nuit d'Hiver et le grand étalon à la robe sombre posa sur lui un regard confiant. Sans un mot, le Frontalier brida et sella sa monture, puis remplit ses fontes de vivres. Le voyage ne serait pas long, mais, si tout se passait bien, il ne serait pas seul pour la route du retour vers Al-Jeit. Depuis qu'il avait entendu les révélations d'Harryo, il ressassait sans cesse le plan qu'ils avaient ourdi ensemble. La jeune femme lui avait décrit la structure de la forteresse, les chemins à emprunter pour rejoindre Ewilan, dans les cachots des sous-sols, et même les relèves de la garde. Il avait tout mémorisé, jusqu'au moindre détail.
Mais il avait également noté le regard d'Harryo alors même qu'elle lui donnait ses explications. Elle lui avait dit avoir été enfermée là-bas, à l'instar d'Ewilan, et avoir été capable de s'en échapper. Mais il n'avait vu aucune lueur de tristesse ou de colère dans ses yeux de braises, juste de l'impatience. Il n'avait rien dit, seule Ewilan importait à présent.
Sous un ciel orageux, il sortit Nuit d'Hiver des écuries, salua les gardes en quittant le palais et quitta Al-Jeit. Sur son cou, la tache d'un noir d'encre s'était agrandie et, alors qu'il enfourchait sa monture, il dut porter une main à sa blessure pour calmer les picotements douloureux qui l'agaçaient régulièrement depuis que les ongles d'Harryo s'étaient enfoncés sous sa peau.
J'espère que ça vous a plu ! Le chapitre suivant ne devrait pas prendre trop longtemps à arriver.
