Chapitre 8 :
La captive.
- Bien, bien, commenta le sage.
Devant lui, durement entravée à des chaînes recouvertes de sortilèges, la fille bougea un peu, leva la tête. Elle lui adressa un regard mauvais, chargé de défi, de morgue, de haine. A côté d'elle, Hishigi, impassible, contemplait l'énorme pierre plate couverte de symboles et de runes, au centre de la pièce. La seule lueur qui permettait de distinguer quelque chose venait des quelques flambeaux accrochés au mur circulaire sans ornement. Le bois froid jetait des éclats sinistres. Fubuki répondit au regard de la fille par un sourire narquois. Un instant seulement, il fut tenté de l'appeler par son prénom.
« Tsunae... quel surnom ridicule, » songea t-il. « Le démon parjure ne mériterait même pas une identité. »
Yuan, suivit de Tokito, pénétrèrent bientôt dans la pièce. Les deux sages avaient les bras chargés d'instruments divers, de rouleaux de papier, et les posèrent dans un coin de la pièce, sur une petite table de bois massif.
Cela faisait bientôt un mois qu'elle était arrivée ici. Chez les Mibu. La fille avait aussitôt perdu son identité, on ne la considérait plus que comme le démon parjure, le monstre qu'elle avait été autrefois. Les seules personnes qu'elle voyait étaient les Quatre Sages, dans sa prison noire et exiguë où même le souffle du vent ne pouvait parvenir. Ils ne lui manifestaient aucune attention particulière, se contentant de la fixer par moments, d'essayer de lui soutirer des informations, des détails. L'expérimentant. Encore et toujours. Seul Hishigi semblait lui porter une certaine sollicitude, que la fille n'acceptait pas. Elle ne voulait pas de son hypocrisie, de leurs mensonges. Alors, seule dans l'obscurité de sa prison, lors de ses rares moments de répit, elle se recroquevillait sur elle-même et laissait vagabonder ses pensées, sur les Sacrés du Ciel, sur Akira, sur Kyo. Mais même cet unique moyen d'évasion, ils prévoyaient de le lui enlever. Les sages voulaient faire ressurgir le démon parjure pour mener à bien leurs projets. Une fois cette « opération » terminée, la fille serait renvoyée chez les Kami no Aishiteru, afin de les servir, eux et les Mibu.
Elle se débattit violemment lorsque Yuan la saisit par le bras, faisant cliqueter et briller ses chaînes sous les lueurs des torches. Le sage la traîna sur quelques mètres avant de la lâcher en poussant une exclamation ; la fille l'avait mordu. Yuan tendit la main afin de l'attraper de nouveau.
- Attends, Yuan, ordonna Fubuki.
Il s'avança sur la fille, s'agenouilla en face d'elle. Elle soutint son regard, ne montrant aucune peur, aucune faiblesse.
- Les Sacrés du Ciel t'ont bien éduquée, fit sèchement Yuan en enveloppant sa main meurtrie dans un morceau de tissu.
- Heureuse pour toi, répliqua la fille sans quitter Fubuki des yeux.
- Cesse ton impertinence, dit le sage en face d'elle. Connais-tu le sort que l'on réserverait à d'autres personnes que toi ?
Il reçut pour toute réponse un sourire moqueur, méprisant.
- Fubuki, qu'est-ce qu'on attend ? demanda Yuan.
L'interpellé lui fit signe de se taire.
- Je vais te dire une chose, démon parjure...
- Tsunae, le coupa t-elle sèchement.
La gifle claqua comme un coup de fouet. La tête de la fille partit violemment de côté tandis qu'une marque cuisante apparaissait sur sa joue. Il y eut un instant de latence, durant lequel les yeux de la fille revinrent calmement l'observer, avec mépris. Tokito remarqua que les poings de Hishigi s'étaient crispés. Il ne dit rien cependant, se contentant de regarder.
- Tu n'as pas de nom, fit calmement Fubuki. Tu n'en as jamais eu.
- Bontenmaru m'en a trouvé un, répliqua t-elle avec hargne.
- C'est une erreur. De plus, c'est parfaitement ridicule.
- Bontenmaru l'a trouvé pour moi, siffla t-elle, et ce nom me plaît !
- Dire qu'il y a encore quelques années tu ne comprenais même pas le sens du mot « plaire », critiqua Fubuki.
La fille lui lança un regard chargé de haine. Le sage la gifla à nouveau, durement. Cette fois-ci, elle resta la tête de côté, inclinée légèrement vers le sol. Fubuki se rendit compte qu'il l'avait battue tellement fort qu'un filet de sang perlait à la commissure de ses lèvres. La fille le happa d'un coup de langue et releva lentement la tête, embrassant la pièce du regard, avant de revenir à lui.
Fubuki la saisit durement par le bras et, sans manifester aucune gène ni aucun effort, la balança sur la table. Elle eut beau se débattre avec hargne, remuer dans tous les sens, mordre, balancer des pieds et des mains, Tokito et Yuan la menottèrent aux quatre coins de la table de pierre. La fille se calma aussitôt lorsque Hishigi, posant ses mains de chaque côté de la table, se pencha sur elle.
- Cesse de gigoter, lui intima t-il doucement, si tu ne veux pas souffrir inutilement.
La fille tira avec violence sur ses chaînes, éprouvant leur solidité. Tokito y apposa des sortilèges.
- Qu'est-ce que vous voulez, à la fin ? hurla t-elle. Si c'est le démon parjure qui vous intéresse, prenez-le, tuez-moi, rien ne pourrait me faire plus plaisir ! Tuez-moi !
- C'est impossible et tu le sais bien, dit calmement Hishigi.
- Pourquoi, hein ? POURQUOI ?
- Seul ton corps offre un réceptacle assez résistant pour recevoir l'âme du démon parjure, fit Fubuki en consultant quelques rouleaux. Tes sentiments et tes souvenirs l'empêchent d'accomplir son oeuvre. Nous allons t'en débarrasser.
- Et faire de moi ce que j'étais avant ? Vous...
- C'est ton destin, démon. Tu es née pour devenir le pantin tueur des Mibu.
- Je vous accompagnerai pas dans votre décadence ! Je ne suis pas un démon, je suis...
Elle hurla lorsque le premier sortilège, sur ses chaînes, la brûla. La fille se cambra avec violence lorsque la douleur traversa son corps comme une lame chauffée à blanc. Haletant, soufflant, elle tenta de rouler sur elle-même, mais les chaînes l'en empêchèrent.
- Tu vas tout oublier, démon parjure, chantonna Tokito. Même ta souffrance, tu ne t'en souviendras pas.
Fubuki fit un signe à Hishigi. Le sage s'approcha aussitôt de la fille et posa ses mains sur son visage. Elle n'émit plus qu'un faible gémissement. Tokito aperçut les gestes presque tendres de Hishigi, qui lui caressait les joues du bout des doigts, lui murmurait des paroles réconfortantes. Tokito n'eut pas le loisir de se poser plus de questions, car Fubuki lui indiquait à son tour de se mettre en position. Bientôt, les quatre sages entouraient la table de pierre. Les mains de Hishigi glissèrent telles une dernière caresse sur le visage de la fille, le quittant comme à regret pour se placer sur les symboles gravés dans la pierre, ce que firent les trois autres à sa suite. Ils se mirent à psalmodier des formules, doucement.
La fille se mit aussitôt à trembler de tout son corps.
« Tuez-moi... »
Dans son dos, la marque commença à la brûler atrocement.
« Par pitié... quelqu'un... »
La douleur remonta jusqu'à l'épaule, lui dévora la nuque. Les doigts de la fille griffèrent la pierre convulsivement.
« ... non... ! »
Dans son cou, le dragon, réveillé, ouvrit la gueule, sembla bailler, exhibant sa langue fourchue, ses dents effilées et immaculées.
Les voix des sages lui parvenaient comme au milieu d'un brouillard, assourdies par le grondement sourd qui lui envahissait le crâne.
« Akira... ! »
Un cri lui montait à la gorge. Le tatouage prenait rapidement vie et, dans sa tête, le démon parjure exultait. La fille sentit suinter sa haine et son dégoût, qui se mêlèrent aux siens.
« TUEZ-MOI ! »
Le démon parjure hurlait de concert dans sa tête, avec elle, pour elle, un hurlement qui montait dans les aigus de la folie.
De la souffrance pure, abyssale.
Mais aussi de victoire exaltée.
- AKIRAAAAAAAA... !
Une lueur aveuglante éclata, l'enveloppant de son silence, tandis que la fille hurlait son nom dans un sursaut désespéré.
Puis la lumière disparut, s'éteignant sur sa douleur, sa détresse, ses souvenirs.
La fille poussa un petit soupir intrigué lorsque les sages retirèrent leurs mains.
Elle ne réagit pas quand Tokito retira les sortilèges, et que Yuan ôta ses chaînes.
Les yeux de la fille se posèrent sur Fubuki, qui eut un sourire satisfait.
Ils n'exprimaient rien.
Son visage, ses gestes, étaient dénués de sentiments, n'évoquaient que la froideur, l'insensibilité. Son regard était vide, fixant le néant.
Dans son dos, le dragon, la gueule ouverte sur un cri silencieux, restait figé. La marque s'étendait maintenant jusqu'à la base du cou.
- Bien, dit Fubuki. Qu'on l'emmène dans sa cellule. Demain, nous continuerons les expérimentations. Et quand nous la jugerons prête...
- On l'enverra chez les Kami no Aishiteru, termina Yuan.
- Vous tenez tellement à vous débarrasser d'elle ? demanda Tokito.
- Pas d'elle, non, répondit Fubuki, mais des ennemis des Mibu. Et des derniers Seigneurs du feu.
Tokito éclata de rire. Oui, décidément, le démon parjure était un instrument de mort parfait.
oOo
Hishigi venait souvent la voir. Mais la plupart du temps, il n'en tirait rien. Rien que des regards vagues, désintéressés. La fille restait recroquevillée dans sa prison, se balançant d'avant en arrière, attendant que l'on vienne lui donner l'ordre de tuer.
Dans la région, on l'avait déjà surnommée l'assassin aux cent victimes.
Depuis qu'elle avait été renvoyée chez les Kami no Aishiteru, tous les jours ou presque la fille ouvrait sa valse mortelle. Ennemis des Mibu, séditieux, rebelles, la liste ne faisait que s'allonger. Et Hishigi, impuissant, ne pouvait désormais plus rien faire. Et d'ailleurs, qu'aurait-il pu seulement faire ? Il se désolait de la voir ainsi. Le sage n'avait jamais voulu que cela finisse de cette manière.
Hishigi ouvrit à nouveau la porte de la cellule de la fille, la referma doucement derrière lui.
Au fond, dans l'obscurité, impassible, elle le regardait venir.
Le sage s'assit à même le sol, en face d'elle, et l'observa un moment.
La fille reprit son mouvement de balancier. Fixant le néant.
Hishigi resta ainsi quelques heures, puis s'en alla.
Comme à chaque fois qu'il venait ici.
oOo
Lorsqu'elle entendit, au loin, se refermer la porte de la prison, la fille cessa de se balancer. Elle tomba sur ses mains, rampa de l'autre côté de sa cellule. La fille sembla tâter un court instant le sol puis, à l'endroit où la terre était la plus meuble, elle se mit à creuser. A coups d'ongles, de doigts fébriles, elle dégagea bientôt une simple boîte de bois, la prit avec douceur, presque avec tendresse. La fille se laissa glisser le long du mur, sans oser quitter la petite boîte des yeux. Puis elle l'ouvrit, essuya ses doigts couverts de terre sur son kimono, et saisit l'objet que contenait la boîte avant de reposer celle-ci à côté d'elle.
La fille glissa le petit bracelet à son poignet, le regarda longuement.
Le pressa contre son cœur.
Sourit.
Un murmure rauque jaillit de ses lèvres.
- Akira...
oOo
