Aout

Bonjour tout le monde ! J'ai enfin terminé ce chapitre d'aout, ouf ! Cinquante-huit page qu'il fait, ce chapitre !

J'ai pris quelques liberté sur ce chapitre. Premièrement, je m'inspire de la ville de Konoha pour créer Konoha. Konoha, que je considère appartenir au Japon – il est donc normal que vous retrouviez des noms comme Tokyo ou Osaka.

Quelques personnages sont complètement hors de leurs caractères, et je m'en excuse d'ailleurs.

J'espère que vous apprécierez la lecture !

Le mois d'août est sans doute le préféré de bon nombre de japonais, dont moi. L'école est terminée si nous avons bien travaillé, les beaux jours sont définitivement de retour et tout semble possible.

C'est exactement cette sensation qui me traverse lorsque je me rends au lycée, main dans la main avec Naruto. Les résultats des examens ne sont pas affichés, comme en mars. Nous avons un dernier cours avant la pause, cours qui décidera si nous revenons le lundi matin ou non. Je suis presque certain mes propres résultats, et c'est pour le blond que je suis ici, partageant ses angoisses de se retrouver à nouveau enfermé entre quatre murs sans aucun sentiment de liberté. Lorsque nous dépassons les grilles de l'entrée, il me lâche la main. Main que je viens aussitôt attraper pour la replacer dans la mienne. Il se tourne vers moi, le questionnement déformant ses sourcils.

« Je ne veux plus me cacher. Passons au-dessus des rumeurs, de tout ce qu'on peut raconter sur nous. S'ils ne sont pas d'accord avec cela, grand bien leur fasse. Je ne me laisserais pas vaincre par des ragots. »

J'obtiens pour seule réponse un resserrement au niveau de mes doigts. Ceux de Naruto ont glissé entre les miens sans qu'il ne dise mot. Je sais que ce que viens de dire le touche bien plus qu'il ne le laisse croire.

Lorsque nous changeons de chaussures au profit de celles règlementaires du lycée, je me laisse aller à quelques gestes affectueux qui apparaissent comme de parfaits automatismes. Une main sur l'épaule, un regard soutenu, je ne me refuse rien. Quelques élèves passant par là nous fixent, interloqués de mon comportement. En retour, je les ignore complètement. Ils peuvent penser ce qu'ils veulent, si ces mêmes pensées restent dans leurs têtes parfois bien vides.

Nous arrivons, toujours nos mains liées, plus de dix minutes avant la sonnerie de la première période – et nos deux heures de tête à tête avec Orochimaru-sensei. Nous passons devant la classe d'Sakura-chan, qui s'empresse de quitter sa chaise et la discussion avec quelques amies pour venir nous saluer.

« Naruto-kun, je suis tellement contente de te vo… »

Elle s'arrête au milieu de sa phrase, regarde nos mains, puis nos visages, et à nouveau nos mains. Elle continue ce petit manège sept fois d'affilée — j'ai compté les aller-retour — avant de reprendre.

« Vous avez pas quelque chose à me dire tous les deux ? Quelque chose d'important vous concernant ?

– Ha ? Je ne vois pas de quoi tu veux parler Sakura-chan, rie-je, jouant la carte de la naïveté. Et toi Naruto, sais-tu de quoi veut-elle nous parler ?

– Aucune idée, hausse-t-il les épaules, un sourire malicieux collé aux lèvres.

– Ne jouez pas à ça avec moi les garçons ! Vous êtes à nouveau ensemble ? Depuis quand ? s'excite la jeune femme en ne nous lâchant pas de ses yeux menthe à l'eau.

– Un certain vingt-trois juillet, cet énergumène ici présent, me désigne Naruto, est entré par la fenêtre dans ma chambre d'hôpital, m'a déballé un étrange discours sur un parasol et a enfin ouvert les yeux sur mon importance absolument capitale dans sa vie, ainsi que mon indispensabilité.

– C'est vrai Sasuke ?

– Oui. Entièrement vrai. Sauf peut-être le mot indispensabilité, je ne suis pas sûr de son existence.

– M'accuserais-tu d'inventer des mots ? s'insurge le blond, taquin.

– Absolument. Ce qui est bien triste pour quelqu'un qui dit aimer la littérature, répliqué-je, prenant cet air sec qui ne me va pas.

– Eh bien, on va vérifier tout ça. Si vous voulez bien me rendre ma main, je vais de ce pas demander à internet si j'ai raison ou tort. »

Il dégaine son téléphone portable comme un cowboy dégainerait son colt et tape le mot dans la barre de recherche de son navigateur internet. Avec la rapidité du réseau du lycée, la page se charge. Sakura-chan et moi nous nous rapprochons de l'écran fissuré et je découvre avec horreur que le mot indispensabilité fait bien partie du dictionnaire.

« Vous perdez la main, mon cher. Il serait temps de mettre à jour votre vocabulaire, il s'appauvrit de jour en jour, siffle Naruto, le petit doigt en l'air, se moquant assurément des bourgeois anglais. »

De connivence, nous éclatons de rire. Quand nous nous calmons, Sakura-chan reprend la parole en nous regardant fixement.

« Je suis si joyeuse de vous voir sincèrement heureux. Ça fait chaud au cœur, vraiment. »

Nous sourions, avant de nous faire arrêter par la cloche sonnant le début des cours. Avant que je ne puisse m'échapper, la rose m'attrape par le bras et me glisse dans l'oreille.

« Tu n'as plus intérêt à te perdre comme tu l'as fait avec moi pendant juillet. Parce que sinon, tu gouteras à mes poings, visage de beau gosse ou pas. Capiche, Sasuke-kun ?

– Compris. Mais ne t'inquiète pas. Je me suis bel et bien retrouvé et j'espère que c'est pour de bon.

– Il y a intérêt. »

Elle me relâche enfin en un sourire et j'entre enfin dans la salle réservée à la classe 3 B. Je retrouve ma place avec plaisir, le ciel d'un côté, Naruto de l'autre — et non un immense vide désespérant. Les chuchotements vont bon train, et mes oreilles en accrochent certains. Les deux filles de la dernière fois ont à nouveau adopté leur sujet de conversation préféré ; Naruto et moi.

« Tenten, j'ai vu Uchiha-kun et Uzumaki-kun entrer ensemble aujourd'hui. Ils marchaient mains dans la main, ce que c'était mignon ! Par contre, je t'avoue être un peu perdue. Je croyais que Uchiha-kun sortait avec Haruno-chan, comme ils se sont embrassés la dernière fois… »

Avant que son amie n'ait le temps de répondre, je me retourne et fixe la dénommée Ino.

« Tu sembles particulièrement intéressée par notre vie sentimentale et les nombreuses séries mettant en scène deux beaux jeunes hommes comme nous te sont sans doute montées à la tête. Je ne te connais pas assez pour en juger. Mais voilà une nouvelle qui devrait rassasier ton appétit de ragots pour une décennie, je pense. Uzumaki-kun et moi-même, nous sortons bien ensemble. Nous nous tenons par la main, nous nous faisons des déclarations sur le toit du lycée au coucher du soleil et nous nous embrassons entre deux couloirs. Satisfaite ? Maintenant, je te prierais de bien vouloir te taire, je ne supporte pas le bruit lorsque je tente de me concentrer. »

Ses yeux bruns se sont écarquillés au fur et à mesure que je révélais la vérité. Ses joues ont pris une teinte rosée et je ne serais pas surpris que son nez se mette à saigner. Elle se retourne vers son amie, dans le même état. Fier de moi, je reprends mon orientation normale, avant de me tourner vers Naruto. Ses deux pupilles sont également écarquillées, si bien qu'elles pourraient se décrocher de leurs orbites et rouler au sol.

« Tu ne fais pas les choses à moitié toi.

– Jamais. Il était temps qu'elles sachent et arrêtent de déblatérer les pires théories sur notre compte.

– N'empêche, c'était drôlement beau ce que tu as fait. J'ai l'impression d'être passé dans un lave-linge tant je suis tout retourné. »

Je souris discrètement, tentant de cacher mes rougeurs naissantes. Il est temps de ne plus avoir honte.

Lorsque notre professeur référent entre dans la pièce, le silence s'installe comme une chape de plomb. Tout le monde retrouve son calme et l'angoisse étend ses ailes sur la classe.

« Bien… Nous y voilà donc. Ces fameuses vacances d'été, tant attendues… Le soleil, la plage, les filles en maillot de bain, la détente… Je vous vois presque trépigner sur vos chaises. Mais… Avant, il faut réussir les examens. Ce qu'une bonne partie d'entre vous semble avoir oublié. Passons aux réjouissances, finit-il par dire, en se levant, nos paquets de copies dans les mains. Aoko, quarante-trois pourcent… »

Et la longue liste commence, s'accompagnant des mines déconfites de mes petits camarades. Contrairement à Madara-sensei, le professeur de sciences nous classe par ordre alphabétique, et non par pourcentage de réussite à l'examen.

« Uzumaki… Prenez exemple sur lui, bande d'incapables. M. Uzumaki a été absent deux mois de suite pour raison personnelle, mais, il se hisse, certes avec difficulté, à un beau cinquante-quatre pourcent. Félicitations, M. Uzumaki, vous êtes l'un des seuls à être en vacances. »

Naruto attrape les bords de son bureau, ses jointures devenant blanches. Orochimaru-sensei, dans un sourire presque bienveillant — qui m'arrache un frisson d'horreur — vient déposer les feuilles devant les yeux bleus de mon petit ami. Il les examine toutes, n'en croyant pas ses yeux. Il finit par se retourner vers moi, la joie envahissant ses traits.

« Uchiha, quatre-vingt-seize. Ai-je besoin d'en rajouter ?

– Non, Monsieur, nul besoin. »

Il semble presque lassé en déposant mes copies. Je les passe rapidement en revue, regardant sans y faire vraiment attention, les numéros inscrits en rouge. Comme je m'en doutais, je suis le premier de la classe. Je comprends soudainement la lassitude de Orochimaru-sensei, la ressentant également.

Étrangement, les deux heures de biologie qui suivent cette distribution se passent bien. Pas de piques, pas d'exercices infaisables, pas de dissection de souris blanche. Simplement la vie des roches et un cours spécialisé sur les tremblements de terre. Notre ville, Konoha, a été touchée par les catastrophes de 2011, mais le centre-ville a résisté. Nous n'étions pas dans la région, mais en Angleterre. Autant dire que le changement de billets a été vite réalisé et que nous sommes rentrés sans nous soucier des différences de prix et des autres futilités liées aux départs avancés. Nous avions simplement peur de retrouver notre toit au milieu du salon et le potager de ma mère retourné au point qu'on en aperçoive les racines. Mais rien n'a été touché dans le quartier.

Je suis passionné par le cours — une première — que je ne vois pas le temps passer. La sonnerie a presque réussi à me frustrer. Surpris de mes propres pensées, je laisse tomber mon stylo sur mon bureau et celui-ci roule vers le sol.

« Naruto, ôte-moi d'un sérieux doute, dis-je en ramassant mon crayon. Toi non plus, tu n'as pas vu le temps passer ?

– Je rêve ? Je suis au paradis ? Je suis tombé dans un univers parallèle où je suis à nouveau avec toi et que les cours d'Orochimaru deviennent intéressants et où il me complimente devant toute la classe ? Bon sang, Sasuke, qu'est-ce qui se passe ?

– Je crois que ta bête noire, ce sadique professeur de sciences naturelles, s'est pris d'affection pour toi. Je crois même qu'il t'aime bien.

– Impossible ! s'écrie-t-il en se levant, alertant nos camarades et le professeur sortant.

– Puis-je savoir ce qui est impossible ? Intervient Orochimaru-sensei, le sourire aux lèvres.

– Rien du tout… répond le blond en se grattant l'arrière du crâne.

Le professeur ne semble pas le croire, mais passe outre en sortant de la salle. La journée est terminée pour nous, et ne fait que commencer pour ceux dont les examens sont trop faibles. C'est avec joie que je me lève de ma chaise, pour ne la retrouver qu'au début du mois de septembre.

En sortant, nous croisons le chemin d'Sakura, le sourire aux lèvres. Elle a également réussi sa session d'examens. Vite alpaguée par ses coéquipières du club de baseball, elle nous souhaite bonnes vacances en un clin d'œil et s'envole dans un nuage de cheveux roses.

Une fois sortis du lycée et à l'abris des regards trop curieux, j'appuie doucement Naruto contre un mur et fonds sur ses lèvres en un rien de temps. Le contact ne dure pas longtemps, ce qui me frustre presque.

« Je suis fier de toi, glissé-je dans un murmure.

– Moi aussi, je suis fier de moi ! s'enthousiasme-t-il. »

Je me vexe faussement en m'éloignant et en croisant les bras sur ma poitrine.

« Tu n'as pas d'humour Sasuke, continue Naruto en m'embrassant la tempe. Il faut que je te donne un cours, tu en as grandement besoin !

– Si c'est pour adopter le même humour que toi, je vais m'abstenir.

– Hn, obtint-je comme seule réponse.

– Qui parlait du manque d'humour il y a moins d'une minute ? »

Nous nous fixons quelques secondes dans le blanc des yeux avant d'éclater de rire. Nous ne nous calmons que quelques minutes plus tard.

« Tiens, au fait, mon parrain t'invite à manger ce midi. Pour te parler d'un truc je crois.

– Cela me plairait bien de retourner dans ta maison avec toi et dans une circonstance autre que celle de juin. Laisse-moi simplement prévenir mes parents, et je suis à toi.

– Mais tu es déjà à moi, voyons ! »

J'émets un petit sifflement, digne d'un serpent, avant d'attraper mon téléphone. J'espère simplement ne pas avoir rougit sous la remarque.

Bonjour. Un simple message afin de vous prévenir que mes examens sont réussis et que je suis invité chez Naruto-kun pour déjeuner. Est-ce que cela vous pose un problème ?

Aucun fiston. C'est gentil de prévenir, on ne te fera pas à manger pour rien. Félicitations pour tes examens )

Je sursaute à la vue du smiley au clin d'œil terminant la phrase. Mon père n'est habituellement pas quelqu'un de très enjoué. Décidément, aujourd'hui, les personnes autour de nous agissent à l'inverse de leurs comportements normaux.

« Pour en revenir à Orochimaru, déclare le blond en recommençant à marcher vers la gare, je crois qu'il est victime d'un sortilège, ou de pire. Attends, je sais ! C'est comme dans Marato !

– Marato ?

– Mais oui, bon sang, pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ! C'est le Soleil Jaune infini !

– Pardon ? Demandai-je, perdu par les élucubrations de mon petit-ami

– Dans un des films, le grand méchant lance une technique qui envoie deux des personnages principaux — en l'occurrence Marato et Sora — dans un monde parallèle où les personnalités de leurs amis sont totalement inversées ! C'est exactement ce qui nous arrive ! On est victime du Soleil Jaune infini !

– Parfois, je me demande comment j'ai pu tomber amoureux de toi, souri-je, me moquant assurément de lui.

– Dixit celui qui est venu me reconquérir en me causant d'un parasol. C'est l'hôpital qui se moque des infirmières là.

– De la charité. C'est l'hôpital qui se moque de la charité.

– C'est la même chose. Tu pinailles. »

Je laisse échapper un rire et je continue ma route. Le soleil, la douce brise, la chaleur qui réchauffe nos peaux blanches, et la bonne ambiance générale. Oui, nous sommes bien en été.

« Salut papy ! lance Naruto en passant la porte de sa maison.

– Papy ? Je croyais qu'il n'avait aucun lien avec ta famille.

– C'est le cas. Il m'appelle gamin, je l'appelle Papy. C'est un nom de code entre nous. »

Je hoche la tête, faisant signe que j'ai compris. Revenir dans cette maison amène en moi des sentiments étranges. Je me revois en ce début du mois de juin, perdu psychologiquement perdant, me demandant sans cesse ce que j'avais bien pu faire pour que le blond veuille en finir avec la vie. J'étais entré dans cette maison inconnue et sans vie, j'y étais passé comme un fantôme, rejoignant ceux hantant déjà les lieux. Je remue ma tête, chassant ces souvenirs. La maison est éclairée par le Soleil, Naruto est souriant et son parrain arrive, une spatule à la main.

« Alors, les gamins ? Vous avez récolté de bons résultats ?

– Cinquante-quatre pourcent !

– Bah tu vois, quand tu veux, tu peux ! Et toi Sasuke-kun ?

– Quatre-vingt-seize, répondis-je, l'air lassé de ma propre réussite. »

Les yeux noirs du vieil homme s'écarquillent, prêt à sortir de leurs orbites. J'ai la soudaine impression de revoir l'air éberlué de Naruto, que j'aime associer aux poissons.

« Le gamin m'avait prévenu que tu n'étais pas mauvais en cours. Mais à ce point-là… Tu ne m'avais pas dit que tu sortais avec un ancêtre d'Einstein, Nahu. »

Je me tourne vers le susnommé, me retenant d'éclater de rire. Ce surnom est encore plus ridicule que le premier.

« Je t'interdis de rire, teme ! C'est un vieux surnom que je me suis donné tout seul lorsque j'étais petit parce que je n'arrivais pas à prononcer mon prénom. T'imagines toi, en apprenant le japonais et le français, essayer de prononcer le R, qui est une lettre qui existe dans un alphabet et pas dans l'autre ? C'est pas simple, simple. Du coup, "Nahu" correspondait mieux, et puis c'est resté. »

C'est plus fort que moi. Comme lorsque j'ai aperçu la couleur de ses chaussures la toute première fois que nous avons été au lac, je laisse les rires m'envahir sans chercher à les stopper. Je me tiens l'estomac et j'emmène Jiraya-san dans le mouvement.

« Ha, ha, ha. Je suis plié. Vraiment. Sur ce, je vais dans ma chambre. Là où on ne se moque pas impunément de moi. »

Ses chaussettes glissent sur le parquet de l'entrée. Peu de temps après, j'entends une porte claquer, qui me fait légèrement sursauter.

« Vas-y gamin, je vous appellerais quand ça sera prêt. »

Je m'engage dans le couloir, sachant déjà où Naruto se trouve. J'ouvre la porte sans toquer. La chambre du blond est un véritable bazar. Des vêtements par terre, des livres posés négligemment sur un bureau où l'on ne voit plus la couleur du bois et de la poussière sur une bibliothèque emplie de mangas.

« Je n'ai pas envie de te sortir la phrase clichée de quand tu as des invités : désolé pour le bazar, j'ai pas eu le temps de ranger. En fait, je l'aime mon bazar, c'est un peu moi.

– Je suis content que mon cœur aille bien, car sache que j'aurais pu faire une crise cardiaque en entrant dans ta… chambre.

– Je t'aurais réanimé, j'ai des notions de secourisme. Je sais même faire du bouche-à-bouche.

– Cela ne m'aurait pas du tout dérangé, dis-je clignant de d'un œil. »

Il rougit, avant de baisser ses yeux se perdre dans les miens. Il s'agit de l'une des premières fois qu'il instigue l'un de ces mouvements. Je souris, puis romps le contact, presque gêné.

Pour me changer les idées, je laisse mes yeux se promener sur les murs. Je ne l'avais pas observé la toute première fois que je suis entré, me disant que je le referais une fois que Naruto serait avec moi. Les murs, qui sont rouges, sont habillés de poésie. Le long des murs, en partant de la porte, s'écoulent les strophes, en français, d'un poème que je ne connais pas. Je tourne comme une toupie, afin de lire chaque mot, chaque vers et de m'en imprégner. Je prononce les mots à voix basse et Naruto semble m'entendre car il m'accompagne, mais plus haut que moi. Nos deux voix se mêlent et créent une sorte d'harmonie que je ne soupçonnais pas. Le poème est long, nous restons longtemps, épaules contre épaules, à tourner dans un même mouvement. Je sais que mon petit-ami le connaît par cœur, car ses yeux ne bougent pas le long des caractères — il ne fait alors qu'office d'accompagnant. Et quand vient l'un des paragraphes, qui ne me frappe pas tout de suite de son sens, une larme dégouline le long de sa joue.

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

Je ne m'arrête pas dans ma lecture, je continue, mais l'ignorance me fait mal. De nouvelles larmes emplissent les yeux du blond — alors qu'il riait il n'y a pas si longtemps —, mais il déclame toujours, criant presque les mots, comme une prière adressée aux fantômes qui le hantent. Quand le dernier vers est prononcé, je coupe ma respiration quelques secondes et je prends mon blond dans mes bras. Il hoquette de surprise, ma Conscience me demande ce que je fais, n'étant pas très expansif en matière d'accolade — et je lui dis d'aller se faire voir. Je le garde longtemps, là, tout contre moi. Sa tête est enfouie dans mon cou, ses oreilles sont à portée de mes lèvres. Alors je lève la tête pour me souvenir, je respire un grand coup, et je déclame à mon tour un poème qui me fait souffrir.

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l'horizon embrassant tout le cercle

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l'Espérance, comme une chauve-souris,

S'en va battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D'une vaste prison imite les barreaux,

Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie

Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,

Ainsi que des esprits errants et sans patrie

Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,

Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

C'est à mon tour de lâcher une larme, qui roule douloureusement sur ma joue, pour aller ensuite s'écraser sur les cheveux dorés de Naruto. Il relève la tête subitement, m'observe longuement. Ses yeux sont brillants, et plus beaux que jamais. Le bleu est plus clair que d'habitude et j'ai réellement l'impression d'être devant un ciel d'été. Ses larmes ne sont presque pas calmées, et elles continuent de couler doucement sur ses joues rougies. La situation est complètement étrange, mais j'oublie mes questionnements, j'oublie mes certitudes. Je l'embrasse sans plus de cérémonie, sans essuyer ses larmes ni les miennes.

« Un garçon n'est pas sensé pleurer, finit-il par glisser, toujours dans mon coup. Ce que c'est con. Pourquoi on n'aurait pas le droit ? C'est une émotion comme une autre.

– Imagines -tu un monde parallèle où nous ne pourrions pas rire ? demandé-je

– Affreux ! »

Alors, comme pour lutter contre cette interdiction imaginaire, nous nous mettons à rire, au point d'en avoir mal aux côtes. Nous essayons de nous calmer, mais dès que nous nous regardons à nouveau, les rires repartent, jusqu'à ce que nous nous tenions le ventre de douleur.

« Le rire est une bonne douleur je trouve, finit-il par dire. Bien meilleure que toutes les autres.

– Je trouve cela idiot de dire qu'une douleur est bonne. Mais je suis d'accord avec toi.

– La phrase n'est pas de moi, mais de Marato, répond-il, enjoué »

Il se décale et passe derrière moi afin de chercher — fouiller serai plus adapté à ses actions — ses livres dans sa bibliothèque. Il finit par dénicher l'un des tomes et me l'amène sous les yeux.

« Tiens, tu avais déjà vu le premier tome ?

– Non, le seul que j'ai eu en main, c'est le dernier, dédicacé par l'auteur.

– Regarde (chercher référence) on était prédestiné à finir ensembles, même les dessins le disent ! »

Je l'écoute et fait défiler les pages entre mes doigts. Je vais un peu trop loin et reviens en arrière pour arriver au début exacte de ce même chapitre. Les dessins ne sont pas les meilleurs, mais les détails des tenues attirent l'œil. Dans ce chapitre, le second personnage principal entre en scène et nous, lecteur, devinons aisément qu'il sera le rival du garçon blond. En détaillant ce second personnage, je lui trouve une légère ressemblance avec moi. Même cheveux, coupe semblable, yeux noirs charbons et peau pâle. Il s'agit bien évidemment de Totsuke, mais en plus jeune. Je continue de lire, piqué dans ma curiosité – cela fait du bien de commencer par le début, et non prendre des chapitres au hasard. Je tourne encore quelques pages avant de tomber sur un dessin qui prend deux feuilles entières. Les deux personnages principaux, pourtant deux garçons de douze ans, s'embrassent sur la bouche — le dessin est absolument ridicule, c'est certain.

« C'est une coïncidence. Tu vois Totsuke s'est fait poussé par une fille et comme il était penché vers les bureaux — ils sont dans une classe — d'en bas, il dérape et arrive sur Marato qui était en train de lui hurler dessus. Mais comme tu vois, la scène est tournée au ridicule, avec les dessins et la tête des personnages. Le but, c'est de rigoler, teme. Enfin, moi, je l'interprète comme une prédiction.

– Et bien apparemment, ça a marché.

– Tiens, pas de "cela" ? Tu ne te sens pas mal j'espère ?

– Je n'utilise pas cela à tout bout de chant, tu sais. De plus, cela n'allait pas avec le reste de la phrase.

– Je me rends compte que je ne t'ai jamais posé la question. Pourquoi tu parles comme ça ? Comme un bouquin de littérature ?

– J'estimes que je suis quelqu'un de littéraire. J'ai un vocabulaire riche, je connais des tournures de phrases complexes, et je parle plusieurs langues. Étrangement, je ne me vois pas parler autrement, cela n'irait pas avec ma personnalité. Et cela est pareil pour toi. Je sais que tu es également friand de littérature, et je te considère comme semblable à moi, mais je ne te vois pas adopter ma façon de parler. Ce ne serai plus le Naruto que je connais et que j'aime. »

Cette déclaration, totalement impromptue, semble lui faire plaisir. Il m'attrape par la cravate pour me déposer un léger baiser sur les lèvres.

« Je te propose un truc, mon chéri. Vois-tu, je possède un jeu vidéo issu de Marato. N'ayant pas d'assez bon amis qui aiment ce genre de jeu pour venir chez moi — et parce qu'il faudrait que je leur explique pourquoi je suis tout seul ici — je joue toujours contre mon parrain ou la console, qui ne sont franchement pas doués. Tu veux bien jouer avec moi, s'il te plait ? »

Ses yeux bleus brillent de joie et de malice et je ne peux pas résister. Je hoche la tête et Naruto réagit comme je l'attendais. Il saute de joie au milieu de sa chambre et quitte la pièce en courant, manquant de tomber en glissant sur le sol avec ses chaussettes. Je le suis beaucoup plus doucement et m'installe confortablement sur son canapé.

« Vous allez jouer les gamins ? Il t'as eu, mon petit Sasuke ?

– Oui, je ne peux pas résister. L'amour attendrit le cœur, vous savez.

Dans un tirage de langue, le blond allume sa console, me donne une manette verte — et pas un vert forêt ou à motif camouflage comme on peut trouver dans le commerce, mais de ce vert fluorescent que l'on croit sortit des barriques de produits radioactifs — et lance le jeu. Il ressemble étrangement à un enfant la veille de Noël en Occident, à sauter sur son sofa en entendant la musique de démarrage du jeu. Comme l'habitué qu'il est, il choisit une arène, la durée de combat, et la difficulté. Viens alors le choix du personnage. Si cela semble évident pour lui de par sa ressemblance étrange avec Marato, pour moi, qui ne connaît pas beaucoup les personnages et l'univers, cela est bien moins facile.

« Je te présente l'arène de la Colline du Début. Il s'agit d'un combat très important pour Marato et Totsuke, puisqu'il met fin à leur amitié. Le créateur du jeu dit avoir caché une scène secrète. Je ne sais pas combien de fois je l'ai faite ! Mais je sais qu'un jour, je découvrirais cette scène ! »

Nous commençons enfin et avec sa dextérité et son entraînement, Uzumaki me bat très rapidement. Nous recommençons alors une dizaine de fois. Parfois, je me laisse faire et abandonne, actionnant simplement le bouton d'attaque basique et oubliant les combos. Parfois, je me bats comme un diable, alternant combos, attaques secrètes, attaques normales et sauts pour une attaque dans les airs. Mais je finis toujours par me retrouver sur le sol, battu, et la cinématique réglementaire s'enclenche.

Mais pas la dernière fois, juste avant d'aller déjeuner. Cette fois-ci, c'est une nouvelle vidéo qui se met en route. Naruto a les yeux rivés sur l'écran, les mains crispées sur la manette et un sourire béat sur les lèvres. Je n'ose pas bouger non plus.

Dans la cinématique de départ, le personnage de Marato est au sol, évanoui. Il pleut et l'ambiance générale est maussade. Mon personnage est penché sur lui, d'abord debout puis accroupi, suite à une blessure qui se déclare. Il reste quelques temps dans cette même position avant de dire au revoir et de se lever gravement. La nouvelle vidéo commence de la même manière. Mais au lieu de dire au revoir à Marato, Totsuke se penche encore plus, approchant inexorablement de sa bouche. Il la touche rapidement avec ses lèvres avant de se relever de moitié et de révéler ses sentiments à son ancien ami.

« Je te l'avais dit ! Prédestinés ! On était prédestiné à finir ensemble ! Même le créateur de ce jeu le pense !

– J'en suis fort heureux, gamin, répond à ma place son tuteur. Par contre, le repas est prêt, alors si tu ne veux pas que je mange tes ramens devant tes yeux, il va falloir venir à table. »

La menace déguisée fait réagir Naruto, qui bondit du canapé pour courir vers la salle à manger, où trois bols de bouillons ont été déposés. Je me lève à mon tour, bien moins pressé de dévorer les nouilles, n'appréciant que très peu le plat — mais cela ne serait pas poli de le faire remarquer à mon hôte.

Après un tonitruant itadikamasu de la part des deux personnes en face de moi, nous commençons à manger. Au milieu de deux bouchées, plein de sussions et de bouillons renversés, Jiraya-san m'interpelle.

« Bon, gamin, tu dois te demander pourquoi je t'ai invité à manger ce midi. Premièrement, je voulais à nouveau te remercier d'avoir pris soin de mon filleul lorsqu'il était au plus mal. J'étais bloqué dans une petite région, sans réseau mobile. Je ne recevais pas les messages que l'hôpital m'envoyait tous les jours. Alors, heureusement que tu étais là. Deuxièmement, j'ai une autre chose à te proposer. Comme vous êtes en vacances, est-ce que ça te dirais de partir avec nous dans une station thermale ? »

Une de mes nouilles se glisse dans le mauvais conduit et manque de m'étouffer. Je bois beaucoup d'eau, avant de tousser — rougissant au passage, bien que ce ne soit pas dû à la gêne. Une fois calmé et remis de mes émotions, je fixe Jiraya-san comme s'il venait de dire la chose la plus incroyable qui soit.

« Venir avec vous dans une station thermale ? En vacances ? Vous m'invitez ?

– Oui, je t'invite. Je te dois bien ça, tu as sauvé la vie de Naruto.

– Je n'ai pas besoin de remerciements, vraiment. Je l'ai fait parce que mon cœur me hurlait de le faire, et non un étrange désir de recherche de récompense. Je n'ai pas besoin de plus que ce délicieux repas.

– Alors considère ceci comme un cadeau d'anniversaire en retard, de ma part. C'était fin juillet, n'est-ce pas ?

– Oui… mais je ne vous connaissez pas… Je ne peux pas accepter, c'est beaucoup trop pour ce que j'ai fait. Une vie n'a pas de prix, en particulier celle de Naruto.

– Tu vas arrêter d'être poli et de refuser ? s'insurge celui que je viens de citer. T'imagines pas ? Une ville où personne ne nous connaît, ou nous pouvons agir comme bon nous semble, sans la peur d'être jugé, d'être reconnu par quiconque. Sans la honte sous-jacente qui nous prends aux tripes lorsqu'on rentre dans le lycée, malgré le fait que l'on se répète à longueur de journée que tout va bien, que tout est parfait et que l'on a pas peur du regard des autres ? Une station thermale, toi, moi, de la bonne nourriture, et un ryokan perdu au milieu des montagnes japonaises et rien d'autres. Tu ne vas quand même pas dire à ça ? Oublie l'aspect financier de la chose, oublie tous les trucs futiles et réfléchis. »

La tirade fait son petit effet. La perspective de passer quelques jours loin de tout et de la ville et ses juges d'habitants a quelque chose de presque gratifiant. Comment refuser ?

« C'est d'accord. Laissez-moi le temps d'en parler à mes parents, en espérant qu'ils n'aient pas prévus quelque chose en famille.

– Wouhou, s'exclame le blond, levant les bras en l'air avant de se replonger tête la première dans son bouillon de porc.

– Excellente nouvelle. Tu te joindras à nous pour Tanabata, la fête des étoiles ? C'est dans quelques jours. »

Chaque année, j'accompagne mes parents ainsi que mon frère en ville. Je fais l'effort de m'habiller pour l'occasion — yutaka et chaussures appropriées — je fais des remarques sur les décorations de la ville. Mais je ne participe pas à folklore. Comment célébrer deux amoureux enfin réunis alors qu'on est soi-même seul ? Mais cette année, tout semble différent. La solitude a disparue, je suis accompagné. Alors, la réponse à la question du vieil homme semble toute trouvée.

« Bien entendu. Vous êtes les plus proches du centre-ville, alors je viendrais vous rejoindre ici, dans les environs de dix-huit heures ?

– Pas de problèmes. »

Nous discutons encore quelques minutes de sujets plus ou moins importants — la météo, les attaques dans le monde, l'état des rues de Konoha. En bon hôte, je participe au débarrassage de la table, ainsi qu'à la vaisselle — réalisée en musique, crachée par un vieux poste radio semblant dater des années quatre-vingt. Ayant quartier libre et ne possédant aucune obligation familiale, je me permets de passer le reste de l'après-midi dans cette maison chaleureuse. Nous jouons encore, nous lisons dans un parfait silence, nous regardons le ciel depuis la terrasse — que je n'avais pas aperçue lors de ma première visite — et nous nous embrassons, manquant plusieurs fois de déraper vers des terres que je ne suis pas encore prêt à explorer. La frustration s'est inscrit très rapidement sur le visage de Naruto, avant qu'un sourire vienne prendre sa place. Je sais qu'il est déçu, mais il respecte mon choix et est prêt à m'attendre.

Je repars une demi-heure avant que le Soleil ne se couche, plus qu'heureux de ma journée. Autour de la table du repas du soir, j'explique à mes parents les projets de Jiraya-san, ainsi que sa proposition. Mon père demande à le rencontrer afin d'en discuter — il doit sans doute parler de l'aspect financier de ces vacances — et je lui fais part de notre rencontre prochaine pour la fête des étoiles.

« Une première ! Sasuke, heureux d'aller à la fête des étoiles. Je me souviens très bien de l'année dernière, comme tu étais ronchon en mettant mon ancien yutaka.

– Je n'ai jamais été ronchon, grognon ou tout autre synonyme. En parlant de cela, j'aimerais avoir mon propre kimono léger cette année, et non un lègue plus au moins bon d'Hitoti.

– Nous irons demain t'en faire tailler un neuf, confirme ma mère, souriant. »

Je la remercie d'un signe de tête avant de glisser vers ma chambre et mon toit de serre. Il fait nuit, certes, mais je commence à apprécier les étoiles autant que le bleu de la voute céleste diurne. Une vibration à côté de moi me fait me rabaisser vers des choses bien plus terre-à-terre.

De : Naruto

Alors ? Ils ont dit oui ? Tu peux venir ?

Mon père veut rencontrer ton parrain pour en discuter, pendant la fête des étoiles. Mais je crois que tout ceci est en bonne voie.

Tu penses qu'on les aura sur le dos toute la soirée ? Ce n'est pas que j'aime pas tes parents, simplement… (je me remercie de ne pas t'avoir appelé, je serais incapable de te dire ça à voix haute). Cette fête est pour les amoureux. Ce que nous sommes. J'aimerais qu'on soit seuls pour en profiter au maximum…

(je suis heureux que tu ne sois pas face à moi car je ressemble plus à une tomate trop rouge qu'à un être humain désormais) Il suffira simplement de s'échapper, rien de bien compliqué, ne t'inquiètes pas. Moi aussi je veux être seul avec toi. A cause de ma trop grande imbécillité, nous avons manqué beaucoup de moments ensembles. Il serait temps de pallier à ce manque.

Est-ce que tu vas te rendre un jour compte du taux de choses « qui transforment un Naruto en guimauve » que tu peux débiter en une seule journée, en un seul message ? Un jour, je vais vraiment me transformer en guimauve et tu ne comprendras rien.

Que veux-tu ? L'amour transforme les gens en débiteur de paroles très niaises qui font fondre leurs partenaires. Je n'y peux rien.

La discussion s'arrête là, car mon téléphone vibre violemment entre mes mains. La photo apparaissant sur l'écran me fait sourire. Mon doigt glisse sur le téléphone vert. Sitôt l'appareil posé sur mon oreille, mon tympan reçoit un flot de paroles presque incompréhensibles.

« Mon Dieu, Sasuke, tu savais pour Sai-kun ? Tu savais ? Je suis certaine que tu savais. Il a retrouvé ma maison – vraiment flippant au passage, je ne sais pas si je dois rire ou appeler la police parce qu'il me stalke comme pas possible – et il est venu, juste devant mes deux parents complètement éberlués qu'un garçon — un vrai — vienne jusqu'ici, pour demander, à coups de déclarations pris dans je ne sais quel livre, série ou film, de l'accompagner à la fête des étoiles dimanche soir. La fête des étoiles ? Tu sais le truc qu'on fait entre amoureux, parce qu'elle raconte l'histoire de deux amoureux séparés par la Voie lactée par un père n'approuvant pas leur union, qui a tracé une rivière entre les deux âmes sœurs. Et je vais devoir bien m'habiller, je vais devoir faire des efforts, sinon, il va me voir comme une dévergondée, et je ne veux pas apparaître comme une dévergondée devant lui. D'ailleurs, pourquoi, pourquoi je veux pas parraître moche devant lui ? T'as des idées Sasuke ? Tu crois que je veux lui plaire ? Que mon inconscient veut me faire comprendre quelque chose ? Que je t'ai enfin oublié au profit de ton presque sosie ? Et toi, pourquoi, tu parles pas ? J'ai dit un truc de mal ? Je te soule, tu étais en pleine échange de salive avec Naruto-kun ? Tu veux que je te laisse ?

– Sakura. Calme-toi et parle moins vite. Je n'ai pas saisi la moitié de ce que tu viens de dire. Alors recommence. En version concise et claire, s'il te plait.

– Hau-kun. Il m'invite à la fête des étoiles. Avec lui. Seulement lui. Je crois que je vais dire oui. Parce que je crois qu'il me plait... La vache ! Merci, Sasuke-kun, tu es d'excellent conseil. Je dois te laisser, j'ai un yutaka à aller préparer ! »

Et elle raccroche, sans que je n'ai pu placer plus que les quelques phrases de mon unique réplique dans ce monologue téléphonique. Elle avait sans doute besoin de se mettre en accord avec elle-même, et en discuter avec quelqu'un. Reprenant la discussion avec Naruto, je lui envoie :

Sakura-chan vient de m'appeler. Je crois que cette fête des étoiles va être mouvementée.

« Suis-je obligé de ressembler à une sucrerie tout juste sortie de son paquet ? »

Nous sommes chez le tailleur, je suis devant un miroir, engoncé dans des étoffes oranges et jaunes. J'ai l'impression de ressembler à tableau fauviste des musées parisiens. Quelque chose de flou sans pour autant être artistique.

« Tu veux un nouveau yutaka, non ? intervient Sakura-chan, les mains sur les hanches. Alors pourquoi tu te plains, il est magnifique celui-ci !

– Ce sont les couleurs de Naruto, pas les miennes. J'ai l'impression que l'on ne distingue que moi, et je n'apprécie pas beaucoup.

– Bon, bon, je vais t'en chercher un autre. Ne bouge pas ! »

Ma mère, qui m'avait dit que nous pouvions aller chez le tailleur a eu un empêchement à la boutique — une histoire de commande de métal pour les manches des sabres. Sakura-chan, dans sa quête de l'habit parfait pour son premier rendez-vous avec Sai-kun m'a alors trainé, lorsque j'ai eu la mauvaise idée de lui faire part de mon désir d'aller faire les boutiques, dans cette échoppe de tailleur. L'endroit est rempli de nombreuses clientes, sans doute présentes pour la même raison que nous. Je suis l'attraction du jour ; je croise des paires d'yeux de toutes les couleurs — sans doute, à l'instar de mon amie, avec des lentilles — je me fait submerger par les sourires, les regards en coin et les pauses lascives – comme si cette fille aux cheveux blonds platine n'avait pas fait exprès de faire tomber son crayon juste devant moi, afin que je puisse apercevoir son dos ainsi que le reste de son corps moulé dans une mini-jupe qui ne laisse pas la place à l'imagination. Intérieurement, je prie Sakura-chan pour qu'elle se dépêche de me trouver un nouveau yutaka, et à mon goût, si possible.

« Ceci convient mieux à monsieur ? »

La rose me tend une étoffe bleue marine, sans fioriture ni dessins se voulant artistique. De la sobriété, un beau tissu, quelques décorations sur le bas dans un violet sombre tendant vers le bleu. Exactement ce que je recherchais.

« Oui, c'est beaucoup mieux. Je vais le passer, je reviens. »

Quand je refais mon apparition, plusieurs mâchoires manquent de se décrocher. Je souffle de lassitude — mêlé d'une pointe d'énervement — avant de glisser à celles qui s'était rapprochées :

« J'ai déjà quelqu'un et je suis vraiment très amoureux. De plus, aucune d'entre vous n'est mon type. Alors laissez-moi faire mes courses en paix. »

Les regards hargneux se tournent vers Sakura-chan, qui ne blêmit pas — des gourdes comme ces filles ne doivent pas lui faire peur.

« Premièrement, vous êtes toutes nulles en regards qui tuent. Il va falloir retravailler ça. Deuxièmement, je ne suis pas le quelqu'un en question. Je ne suis pas assez… française pour Monsieur. Alors rangez ces yeux noirs et trouvez-vous une autre cible. S'il vous plait. »

Je souris, remerciant intérieurement mon amie. Un semblant de politesse, un bon maniement des mots et des phrases tranchantes. Dans un certain sens, elle peut me ressembler.

« Bon, revenons à ce qui nous concerne. Toi, mon cher Sasuke-kun… Hum, intéressant… Vraiment, cette couleur te va bien au teint… En plus de ça, elle te correspond parfaitement bien. Ça te plait ? Tu n'as pas l'impression de ressembler à un bonbon échappé de sa boite ? A un Kit-Kat goût citrouille spécial Halloween ?

– Non, tout va bien. Je le prends.

– Enfin ! Allez, maintenant, laisse-moi la place ! »

Ce service rendu par Sakura-chan a un petit revers. Si elle m'a aidé à trouver mon bonheur dans cette boutique, il faut maintenant que je fasse de même pour elle. Ne m'intéressant pas à la mode féminine et n'aimant pas toutes les fanfreluches, les nœuds, les couleurs pastels et les dessins de fleurs, je m'assois sur le siège précédemment utilisé par mon amie et me prépare mentalement à me faire presque traumatiser.

« J'en ai déjà sélectionné quelque uns quand tu essayais. Je vais les passer dans la cabine. Tu as intérêt à me dire ce que tu en pense, de façon franche et honnête. Je ne veux pas que tu m'emballes dans un beau paquet cadeau sous prétexte que je suis une fille. Rappelle-toi que je t'ai menacé avec une batte de baseball et que si je ne m'étais pas retenue, ton visage aurait amicalement rencontré ma main droite.

– Oui Sakura-sama, bien Sakura-sama, rie-je, me surprenant à faire une blague. »

Sa langue claque contre son palet et elle va s'enfermer dans la cabine. Le temps qu'elle se change, j'envoie un rapide message à Naruto.

Sakura-chan ferait un parfait petit commandant ou une vraie maitresse de maison. Son futur mari a tout intérêt à l'écouter au doigt et à l'œil, ou je ne donne pas cher de sa peau.

Qu'est-ce que tu fais avec Sakura ? Pourquoi tu n'es pas avec moi ?

Elle m'accompagne à la boutique de yutaka. Enfin, je sers également de conseiller en style, ce qui me rebute au plus haut point. De plus, lorsque tu me verras apparaître demain, dans un kimono d'été tout neuf, tu seras ébloui par ma beauté au point que t'en évanouira. Comme je tiens à toi ainsi qu'à ta santé, j'ai demandé à Sakura-chan de m'accompagner.

:'(

Les smileys ne sont pas des mots. Exprime-toi en japonais ou en français, ou je ne te comprendrais pas.

Je rigolais. Je ne vais pas te péter la crise de jalousie sans raison, ni bouder comme un gosse de huit ans parce que tu ne m'accorde pas assez d'importance. Je suis pressé de te voir demain 3

Inférieur à trois ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Tu as tapé trop vite sur ton clavier ?

C'est un cœur, imbécile ! Et dire que c'est toi qui m'appelle dobe… Je crois qu'il y a erreur sur la marchandise !

Excusez-moi ne pas manier aussi bien que vous, Uzumaki-sama, l'art et la subtilité des smileys disponibles dans les téléphones portables. Je suis un véritable ignorant, la honte pèse sur mes épaules.

Tes sarcasmes sont toujours aussi bons. Mais je les déteste toujours autant.

Il va falloir que tu t'habitues à eux. Ils font partie intégrante de ma façon de parler.

La discussion est à nouveau coupée par l'apparition d'Sakura-chan — enfin, si je puis dire.

« Alors ? Comment tu me trouves ? »

Son yutaka est orange et rose pâle, décoré de fleurs et autres arabesques aux milles couleurs. Le tissu est un feu d'artifice à lui tout seul. Je plisse les yeux, heureux de ne pas avoir mis mes lentilles — elles seraient tombées.

« Comptes-tu aveugler Sai-kun ? Car sache que tu manques de la faire avec mes propres yeux. Ils me sont précieux, alors pense à eux, s'il te plait.

– J'avais été prévenue par ta façon étrange de parler sans pour autant l'expérimenter. Et que dois-je faire, monsieur le génie, pour ne pas vous brûler les rétines ?

– Te changer. Rapidement. »

Elle soupire — sans doute de découragement, avant de faire demi-tour vers les cabines. Ayant subitement une idée, je me penche à nouveau vers mon téléphone et demande de l'aide au spécialiste des couleurs.

D'après toi, quelle couleur pourrait convenir à Sakura-chan ?

Du vert. Du vert pistache. Elle va s'insurger, crois-moi, parce que madame préfère le rose, mais le rose, ça tranche avec ses cheveux. En clair, c'est vraiment moche et t'as l'impression de te retrouver en face d'un bonbon géant à la fraise. Peut-être qu'elle t'écoutera, toi. Dit lui aussi de mettre ses lentilles menthe à l'eau. C'est celles qui lui vont le mieux.

Comme l'avait prédit Naruto, la jeune femme ressort dans un nouveau kimono rose, bien que plus foncé que le précédent. A nouveau, elle a le droit à une remarque désobligeante de ma part et à nouveau, elle soupire en allant se changer. Pendant qu'elle passe un troisième yutaka semblable aux deux premiers, je vais explorer les deux rayons consacrés à la mode féminine. Jaugeant la taille d'Sakura-chan au regard, je lui trouve une étoffe verte pistache, aux décorations rosées et violettes. Le obi, lui, est turquoise, tendant tout de même vers le vert.

En parfaite synchronisation, j'arrive lorsque qu'elle ressort. Elle louche quelques secondes sur l'étoffe que je porte contre mon torse, avant de me demander une nouvelle fois comment le kimono lui sied. Les couleurs sont belles, certes, mais elles ne lui vont pas au teint et jurent avec ses cheveux. Cela piquerais presque les yeux.

« Il faut que tu arrêtes avec le rose. Il s'agit de la troisième fois que tu en mets, et c'est la troisième fois que je te dis la même chose. Ce n'est pas beau.

– Qu'est-ce que monsieur l'expert de la mode propose ?

– Ceci. Essaye, avant de juger.

– C'est vert. C'est non, pas besoin d'insister.

– Naruto m'avait prévenu que tu dirais non. Si tu ne veux pas apparaître hideuse devant Sai-kun et lui donner raison ?

– Lui donner raison ?

– Quand nous l'avons rencontré, en mai, il a dit que tu étais hideuse. Est-ce que tu veux qu'il continue à penser cela te concernant ?

– Non…

– Donc tu prends cette étoffe, tu l'essaye et tu écoutes tes amis, de temps en temps.

– Depuis quand est-ce que c'est toi qui donne les ordres ? C'est mon rôle ça, pas le tien ! dit-elle en attrapant le kimono de mes mains. »

Je vais me rassoir sur ma chaise désertée par mon tour dans les rayons, attendant tranquillement de voir si ma trouvaille est la bonne – ou non, tout le monde a le droit à l'erreur. Ce n'est que quelques minutes plus tard que la jeune femme ressort de la cabine, les mains croisées sur la poitrine.

« Tu m'énerves Sasuke, bon sang ce que tu m'énerves ! Pourquoi est-ce que tu es obligé d'avoir raison ? Hein, pourquoi ? Parce que ce kimono, là, il me va vraiment bien. La couleur est magnifique, et elle me va au teint. J'avais peur de ressembler à une glace pistache-fraise, mais ce n'est pas du tout le cas. Du coup, tu avais raison. Et ça m'énerve.

– L'univers m'apprécie, je crois. De plus, ce n'est pas moi qui ai eu l'idée du vert pistache, mais Naruto. Si quelqu'un doit t'énerver, ce n'est pas moi. Je ne suis que l'exécutant.

– Il va avoir affaire à moi, ce blond ! »

Je souris, ne pouvant pas m'en empêcher.

« D'ailleurs, rajoute-t-elle en se dirigeant vers la cabine, je suis vraiment heureuse que vous soyez à nouveau ensembles. Cette séparation était complètement débile, et je ne comprends toujours pas ce qui t'as pris. Vous étiez heureux non ? C'est vrai que juin n'a pas été le mois le plus simple de cette année, mais pourquoi faire ça après une telle épreuve ? Pourquoi avoir été aussi cruel ?

– Connais-tu cette petite voix au fond de ton crâne qui te dit tout ce que tu dois faire ? C'est cette petite voix qui a semé le doute dans mon esprit. Elle a été propagée par les paroles de Sai-kun, que l'on peut alors interpréter comme une personnification de cette voix. J'ai écouté ma voix, je me suis fié à des émotions passagères, à des doutes et des questionnements qui n'avaient pas lieu d'être. C'est en lisant de la poésie française tout en regardant le ciel que je me suis souvenu de pourquoi et comment j'étais tombé amoureux de Naruto.

– Est-ce que tu lui a expliqué tout ça ? En détail ?

– Non. Je n'en ai pas eu l'occasion à vrai dire.

– Il faut que tu le fasses. Tu vas le faire souffrir. Premièrement, il ne le mérite pas, s'étant déjà payé son lot de souffrance pour l'année. Deuxièmement, je ne te laisserais pas faire et tu entendras parler de moi.

– Je ne compte pas réitérer l'expérience. Je ne veux plus être aussi bête.

– Excellente réponse. Bon maintenant, laisse-moi aller me changer. »

Je hoche la tête, avant de sortir mon téléphone. Un simple message suffit.

Mission accomplie : Sakura-chan achète du vert. Merci beaucoup pour ton aide.

Y a pas de quoi, mon amour.

Je ne te croyais pas mièvre au point t'utiliser des surnoms affectifs. S'il te plait, ne tombe pas dans cet excès, je ne les supporte pas.

Je te charrie. Je trouve ça trop fleur bleue, affreux. On reste à teme et dobe et pas plus.

Tout à fait. Je dois te laisser. Nous nous voyons demain ?

Bien entendu !

« Sasuke, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? Je te rappelle que nous devons être à dix-neuf heure devant la maison de ton ami et que ce n'est pas tout à côté de notre quartier. »

J'arrive précipitamment dans le hall de la maison, mes geta claquant sur le sol. Le reste de la famille est déjà prêt et n'attend plus que moi. J'ai pourtant une excellente excuse ; Sakura-chan, dans une crise aiguë de stress, m'a téléphoné alors que j'allais entrer dans la douche. Elle m'a demandé, à grand renfort de photos, si sa tenue était bien, si sa coiffure mettait son visage en valeur et si son maquillage soulignait ses yeux. Lui expliquant je ne sais combien de fois que je n'étais pas une victime de la mode, ne connaissant que les couleurs bleue marine et noire, elle ne me lâchait pas la jambe. J'ai dû faire couler l'eau dans ma baignoire pour qu'elle se rende enfin compte que j'étais légèrement occupé.

« Une vraie fille à mettre plus d'une demi-heure à se préparer… souligne Itachi, les yeux plissés. Même Konan-chan est plus rapide que toi à la salle de bain. »

Ne tiquant pas à la remarque que je pourrais aisément qualifier de sexiste, je me focalise sur le prénom inconnu que je viens d'entendre, avant de fixer derrière l'épaule de mon frère. Une jeune femme aux longs cheveux parme — je ne tique pas plus que ça, habitué à la couleur de ceux de Sakura — et aux yeux auréolés de violet. Un piercing, dont je ne connais pas le nom exact, vient s'insérer entre son menton et le début de sa lèvre. Son yukata bleu nuit rehausse son teint blanc comme neige. C'est une belle femme, assurément.

« Alors c'est lui le fameux petit frère ? Sasuke-kun, c'est bien ça ?

– Oui. Mais je crois que nous n'avons pas eu le plaisir d'avoir été présentés.

– Konan Saishiki, je suis la p… une amie de ton frère, s'abaisse-t-elle, laissant ses cheveux lisses glisser vers son visage.

– Saishiki ? Tu n'aurais pas un frère par hasard ? Peau blanche, cheveux courts noirs, yeux d'encre et qui ne semble pas ressentir le moindre sentiment ?

– Oh, je vois que tu connais Sai. Désolée pour lui. À la maison, il ne parle pas beaucoup, sinon j'aurais fait le rapprochement entre Ita' et toi. »

À l'entente du surnom, je souris en coin, fixant mon frère qui voudrait disparaître sous terre. Je me promets intérieurement de l'interroger en bonne et due forme comme lui-même l'avait fait le jour où j'ai rencontré Naruto.

Mon père, dont les yeux ont dévié sur sa montre qui ne le quitte jamais, manque de s'étouffer en apercevant la position des aiguilles sur le cadran de verre. Mettant fin aux présentations, je monte avec mon frère et son « amie » dans voiture de cette dernière.

« Il va falloir que tu me guides Sasuke-kun, je ne connais pas du tout le quartier dans lequel nous devons aller. D'ailleurs, qui allons-nous chercher ? »

Je me raidis sur mon siège et je cherche les yeux mon frère, sur le siège passager. D'un hochement de tête, il m'indique que je n'ai pas à cacher la vérité sous des immondices de mensonges.

« Nous passons prendre Naruto, mon petit-ami.

– Oh, intéressant ! Comment vous êtes-vous rencontrés ? »

Je sursaute presque sur mon siège, surpris de la question. Je me reprends bien vite, plaçant une de mes mains sur ma cuisse. Je délie ma langue et les mots se bousculent. Je n'oublie pas un détail, même ceux que mon propre frère ne connaît pas. J'ai l'impression de m'effeuiller peu à peu devant cette femme dont je ne connais rien, mais se livrer à blanc est tellement délivrant que j'oublie jusqu'à l'identité de mon interlocutrice. Ce n'est absolument pas dans mes habitudes, mais je étrangement, je ne sens pas un grand bouleversement dans ma personnalité. Je ne vais pas me transformer du jour au lendemain, et je vais continuer à agir comme j'ai l'habitude de le faire. Cette discussion n'y changera rien.

Lorsque nous arrivons chez Naruto, je suis rouge de gêne et j'ai la langue sèche d'avoir tant parlé. Nous sortons de la voiture avec une synchronisation presque parfaite et, le cœur battant la chamade, je vais sonner à la porte rouge de chez les Uzumaki. On m'ouvre alors que mon doigt a tout juste quitté le bouton pressoir de la sonnette. Le blond apparaît à l'encadrement, à quelques centimètres de moi. Je le détaille de haut en bas, comme si c'était la première fois que je le voyais. Des cheveux blonds comme les blés, sans forme distincte et ayant leur propre volonté de vivre, un visage rond, mais pourtant pas enfantin, un nez retroussé presque trop petit pour son âge, une bouche charnue qui remue sans que j'écoute le moindre mot. Un corps finement sculpté, engoncé dans un yutaka aux belles couleurs orangé et rouge, dont je ne parviens pas à apercevoir les décorations. Une petite taille, pas plus d'un mètre soixante-dix. Des yeux bleus à en retourner le cœur de toutes les façons, à en oublier ses problèmes, quels qu'ils soient, à vous faire tomber amoureux en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Un ciel d'été aux couleurs chaudes, un ciel d'été dont je suis devenu dépendant, un ciel d'été dont je ne peux décidément pas me passer.

« Oui ? Les yeux lasers veulent quelque chose ? »

Je ne réponds rien, viens délicatement chercher son col jaune doré, et je l'embrasse. Pas de ce baiser dans mon lit il y a un mois, pas de ce baiser au matin pour faire enrager mon père, pas de ce premier baiser au mois d'avril, qui n'avait pas de sens et un arrière-gout de biscuit. Un vrai baiser, comme dans les films que ma mère regarde, un mouchoir dans ses mains. Un vrai baiser décrit pendant des pages et des pages par des auteurs fiévreux, s'imaginant avec leurs coups de cœur du moment, avec leur âme sœur ou simplement leur amant, et couchant les mots et les sensations ressenties sur du papier. Un vrai baiser de deux personnes s'aimant de tout leur cœur, de toute leur âme et de tout leur esprit. Un vrai baiser entre moi, Uchiha Sasuke, élève de troisième année, et Uzumaki Naruto, élève de troisième année.

Un vrai baiser, tout court.

Lorsque je le relâche, par manque de souffle, le col du blond, il m'observe de haut en bas, ne sachant sans doute pas que dire. Son visage est rouge de gêne, je le sens trembler contre moi et ses yeux semblent ne reconnaître que les miens. Soudainement, sa tête bascule contre mon épaule, son front déposé contre ma clavicule. Je l'entends respirer contre moi.

« Je voulais te faire un superbe monologue comme j'en ai le secret, mais je crois que j'en ai plus envie. Tu m'as fait oublier mes mots en m'embrassant comme tu l'as fait. Alors je ne dirais que l'essentiel, le seul truc qui compte réellement. Je t'aime tellement Sasuke…

– Regarde-moi, Naruto. Je t'en prie… »

Le blond s'exécute et je croise, comme le fond de mon cœur le redoutait, des pupilles presque au bord des larmes.

« Moi aussi, je t'aime. Et… J'ai été complètement… un teme, un enfoiré, un tout ce que tu veux… en juillet. Je n'étais pas moi-même, je me sentais perdu, je ne savais même plus ce que je faisais. Je t'ai fait souffrir alors que ton cœur était déjà en sang. Je te dois des explications, tu as le droit et presque le devoir de m'en vouloir. Mais tu es là, dans ton yutaka aux couleurs chaudes, me lançant des déclarations contre mon épaule, souriant comme jamais, beau comme jamais… Et j'en perds mes mots. Je voulais tout t'expliquer, comme Sakura-chan me l'a fait promettre, mais je n'y parviens même pas… »

C'est à lui de m'attraper par le col de mon kimono et de me rapprocher de ses lèvres. Le baiser n'est pas aussi long que le mien, certes, mais chargé d'autant d'émotions.

« Je ne voudrais pas vous déranger dans ce moment très mignon, mais si nous ne partons pas maintenant pour le centre-ville, nous n'aurons jamais de place. »

Konan-san est penchée vers nous, un sourire ancré sur ses lèvres. Naruto la fixe, un sourcil levé.

« Qui es-tu, femme aux cheveux violets ? Une copie non conforme d'Sakura ?

– Il s'agit de l'"amie" de mon frère. Mais ils semblent oublier que je suis quelqu'un de perspicace et de plutôt intelligent. Donc je te présente la grande sœur d'Sai-kun et la petite-amie de mon frère. Franchement, Itachi, il ne faut pas s'appeler Einstein pour deviner. »

Ladite amie se colore de quelques nuances de rose et Itachi, entièrement rouge — il semble que cette nuance soit de famille.

« On continue de se regarder dans le blanc des yeux et à se gêner mutuellement ou on démarre enfin ? finit par déclarer Naruto »

Nous acquiesçons en même temps et nous nous dirigeons vers la voiture. La fête des étoiles est proche.

Je n'ai jamais beaucoup aimé le centre-ville de Konoha. Trop de monde, trop de regards. Pourtant, paradoxalement, j'aime le fait de se fondre dans la foule sans se faire remarquer. Un étudiant en uniforme rentrant chez lui après une journée de travail harassant est quelque chose de commun, de presque trop vu.

Pourtant ce soir, sous ce vent frais se glissant dans les pans de mon kimono et me rafraichissant doucement, sous une nuit qui commence lentement à tomber, je redécouvre ma propre ville. Des couleurs éclatantes, des échoppes disposées le long des rues principales, et les décorations en papier japonais pendant aux feuilles de bambous. Habitant ici, nous évitons les quartiers trop touristiques, envahit de tous ces étrangers et curieux qui veulent découvrir le festival de Tanabata de Konoha – puisque celui-ci est réputé jusqu'à Tokyo, c'est pour dire. La petite rue dans laquelle nous nous enfonçons n'est pas trop fréquentée et cela me ravit plus qu'autre chose. Les regards que l'on peut me lancer de temps à autre deviennent pesants.

Laissant mes parents ainsi que le tuteur de Naruto nous guider et discuter vivement — Jiraya-san semble aimer faire de grands gestes pour animer une discussion — nous marchons à un rythme de croisière, Itachi, Konan-san, le blond et moi. Mon frère n'ose pas toucher la main de sa petite amie, qui n'attend pourtant que cela. J'aimerais lui dire de prendre sur lui, d'oublier sa gêne — je ne suis pas l'empereur du Japon venu juger leur couple — et de prendre par la main la jeune femme qui marche à côté de lui, mais je ne suis pas mieux et ce serait l'hôpital qui se moque de la charité. Je garde ma main contre ma cuisse, frottant sans cesse la soie du mon yutaka. Naruto paraît frustré de cette fermeture que je lui impose — bien malgré moi pourtant — et ne lâche pas du regard mes doigts qui tremblent sous l'effet de l'anxiété.

Si j'étais lui, si j'avais sa personnalité, j'enverrais promener cette anxiété, rejoindre la peur et la honte dans les tréfonds de mon esprit. Je lui attraperais la main sans hésiter, liant nos doigts au passage. Je ne rougirais pas, décrétant haut et fort comme il sait si bien le faire que tout est normal, qu'il n'y a pas de quoi s'en faire pour si peu, et j'avancerais plus vite, dépassant les deux adolescents — qui n'en sont pourtant plus — qui sont devant nous. Oui, parfois, j'aimerais agir ainsi, dépasser les limites de mon esprit parfois trop fermé, dépasser ma bienséance, dépasser les questions et les affirmations dessinant un grand stop devant mes yeux lorsque de pareilles idées me viennent.

Mais je n'y parviens pas. Alors, la main toujours ancrée sur le bleu du tissu, je prie intérieurement, hurlant presque, pour que Naruto m'attrape la main et que j'arrête de me torturer l'esprit comme une héroïne de shojo. L'épaule du blond vient toucher la mienne, me transmettant sa chaleur constante. Il se rapproche doucement de moi, je croise ses yeux, iris me faisaient oublier tout ce que je viens de dire. Ses doigts vont chercher les miens et, sans un mot, se lient dans un bel ensemble. Et son sourire, pour une fois discret, qui chuchote silencieusement arrête d'avoir peur.

Le silence entre nous n'est pas dérangeant, les mots étant superflus. Il flotte doucement, nous englobant de sa chaleur. Il ne me rebute pas, je ne le chasse pas, je l'accepte les bras grands ouverts, comme un ami que je n'aurais pas vu depuis longtemps. Les paroles de la chanson qui semble rythmer ma vie me reviennent subitement en tête et, comme poussé par un métronome invisible, je me mets à fredonner. La mélodie s'envole vers les oreilles de Naruto, et il se tourne vers moi, interloqué que ces notes apparaissent dans ce type de moment. La question est silencieuse, j'apprends, au fil du temps, à décrypter les éclats dans ses yeux. Pourquoi chantes-tu ça, à ce moment ? Tu n'es pas heureux ? Tu veux retrouver les mois de juin ou de juillet ? Et moi, essayant tant bien que mal de reproduire les jolies nuances de ses pupilles — en vain, je le sais bien — je lui réponds que ce n'est rien de tout cela. J'ai juste envie de la chanter, juste envie d'écouter les paroles sans qu'elles ne résonnent en moi comme un glas impossible, sans qu'elle n'ait une signification cruelle. Parce que malgré ses mots, malgré son message et malgré les émotions qu'il peut provoquer en moi, j'aime le son du silence.

« Vous êtes bien calmes les garçons, lance Itachi, se retournant. Quelque chose ne va pas ?

– Tout va bien, ne t'inquiète pas. Je ne fais qu'apprécier le son du silence. »

Itachi lève un sourcil avant de se focaliser à nouveau à la route devant lui. Naruto me touche l'épaule pour que je le regarde et sourie, presque triste.

« Il faudra que tu m'expliques un jour.

– Que faudrait-il que je t'explique ?

– Ce qui se passe dans ta tête quand tu es comme ça. Plongé dans tes pensées.

– Tu sais, même pour moi, elles peuvent rester des mystères. Ces pensées. Elles vont, elles viennent, elles restent ou non. Elles sont comme un fleuve s'écoulant dans des vallées et des chemins de haute montagne, imprévisibles.

– Et là, tu penses à quoi ? demande-t-il

– J'aime les couleurs des décorations de papier et j'aimerais écrire un vœu sur l'un d'eux. Je trouve que ton yutaka te va incroyablement bien et rehausse le bleu de tes yeux, ce qui rend ton ciel d'été plus incroyable que jamais. Je me demande pourquoi mon frère ne tient pas la main de Konan-san et ce qui l'empêche de se dérider. Et toi, Naruto, à quoi penses-tu ?

– À toi. Sans fioritures, sans grands mots, sans discours sans queues ni têtes. Simplement à toi. »

Je m'arrête dans ma marche, troublé et touché — mon cœur est comme fou au fond de ma poitrine. Il fait de même, souriant comme s'il venait de dire la chose la plus normale qui soit. Les Sentiments, et en particulier cet Amour me pousse comme une bourrasque vers lui. Mes Sens prennent le relais, guidant mes mains vers sa nuque, m'appelant dans une douce litanie, et ma bouche vers la sienne, véritable tentation. Le baiser est vif, mais doux, court dans le temps mais long au fond de ma poitrine. Ce n'est pas le premier, ce n'est pas le dernier — seul l'avenir nous le dira — mais c'est l'un des plus beaux que nous nous sommes donnés jusque-là. Je le ressens jusque dans mes doigts de pieds et je crois Naruto ressens la même chose que moi. Car dès que j'engage le mouvement de séparation, il me ramène contre lui et m'embrasse à nouveau. Contre les doigts qui caressent doucement sa joue, je sens une larme unique venir s'écraser entre mes phalanges. Je ne sais pas si c'est de joie ou de tristesse et je n'aurais jamais la réponse.

Il s'éloigne de lui-même, m'attrape à nouveau la main et m'amène doucement ver l'un des arbres-bambous contenant les vœux de toutes les personnes étant passé avant nous. Il sort de sous sa ceinture de soie un crayon de papier et me le tend. J'accepte l'invitation en trouvant un papier à mon goût — un bleu nuage. Les mots, sans connecteurs logiques, filent à toute allure sur la feuille.

« Toi, moi, l'univers entre nous deux. Une nuée d'étoiles, des brillantes, des oubliées, des connues, des inconnues et des éteintes. J'avance, je manque de tomber, je te vois sans t'apercevoir. Tu me manques, comme si mon cœur ne peut se passer de toi. Tu es l'univers et ce même univers nous séparer. Alors, priant de toutes mes forces, j'espère au fond de moi, en secret, qu'un pont se formera et que nous serons réunis. Oui, nous serons réunis. »

Ces quelques mots auraient pu être écrits par les deux étoiles de la légende qui donne son nom à cette fête. Ces deux étoiles séparées par un père furieux par la Voie lactée. Ces étoiles ne se réunissant qu'une fois par an, à une date qui varie suivant la ville. Ces étoiles qui représentent chaque amoureux séparé, chaque personne recherchant sa moitié, chaque personne perdue désirant se retrouver. En dessous de ce texte, je laisse un véritable vœu, égoïste. Pour plus d'intimité ou par peur qu'on me lise et qu'on me comprenne, je le formule dans un français bancal.

« Je souhaite que Naruto et moi restions ensemble toute notre vie, heureux, colorés et débordants de bons sentiments. »

Le souhait est cliché, il est mal formulé, et il fait sourire les plus grands, je le sais. Mais, chose balayant les autres, il est véritable et sincère. Et c'est cela qu'il faut retenir.

« Alors ? Qu'est-ce que tu as écrit ? »

Le blond est penché sur mon épaule, tentant de me déchiffrer. Je me dépêche alors d'accrocher la feuille de papier japonais au bambou qui se trouve juste devant moi. Elle se mêle aux autres vœux, et mon secret est préservé.

« Un vœu ne doit être pas être révélé pour qu'il puisse se réaliser. Alors même si tu me supplies, tu ne sauras rien. Il restera sur cet arbre jusqu'à minuit, lorsque les arbres seront brulés dans la rivière. Maintenant, continuons notre chemin, j'ai bien envie de m'acheter des sucreries. »

J'attends une réaction lors de l'évocation de la nourriture. Pas un sursaut, pas un sourire. Je sens quelque chose qui se pose violemment au milieu de mon dos et j'abandonne l'idée de me retourner vers Naruto — puisqu'il ne peut être le seul à faire ce genre de chose sans craindre mon recul immédiat.

« Si tu veux faire la tête, ou prendre mon malheureux dos en otage, grand bien t'en fasse. Mais tu sais, au lieu de faire l'enfant — non pas que je n'apprécie pas cette part de ta personnalité — tu peux prendre un papier, marquer un vœu dont tu ne me révèleras pas le contenu et comme cela, nous serons quittes.

– On t'a déjà dit que tu étais quelqu'un d'intelligent ?

– On passe le temps à me le répéter. Bien entendu, cela fait toujours très plaisir de l'entendre de ta bouche. »

Il me sourit pour toute réponse et attrape un bout de papier. Je me tourne par respect et attends que le vœu soit formulé. En tournant la tête, je remarque que le couple qui était juste devant nous s'est également arrêté dans sa marche vers les arbres-bambou. Souriant discrètement, je baisse la tête vers mes pieds. Je ne me lance pas dans des réflexions intérieures, je ne fais qu'écouter ma respiration — ayant préalablement fermé les yeux. Je coupe tous mes autres sens, je forme une bulle autour de moi.

« Sasuke ? Tu vas bien ? »

Je rouvre les yeux, relève la tête et fais face à deux pupilles inquiètes. Il place ses deux mains sur mes épaules, se rapproche de moi avant de finalement m'enlacer délicatement.

« C'est à mon tour de te poser la question Naruto. Tu te sens bien ?

– Ouais… ouais… Je sais qu'il ne faut pas partager ses vœux, mais j'ai quand même envie de te dire ce que j'ai écrit. J'aurais aimé que mes parents soient là pour vivre tout ça avec moi. Mais récemment, depuis que je suis sorti de l'hôpital, je ne sais pas… j'ai l'impression que ça va mieux. Alors, très simplement, j'ai demandé aux deux étoiles de passer le bonjour à mes parents, et que tout continue ainsi. Rien de bien exceptionnel.

– L'exceptionnel n'est pas nécessaire à certains moments. La simplicité a du bon. Je me stoppe quelques secondes avant de reprendre. Comme je connais ton vœu, à toi de connaître le mien. J'ai demandé aux deux étoiles, dont j'ai d'abord dédié un texte, que l'on soit heureux, et que… c'est gênant… qu'on soit toujours ensembles. »

Il se recule sans pour autant me lâcher les épaules. Il est proche et je vois ses yeux se promener sur toute ma figure, pour déceler la moindre trace de mensonge. Il n'y en a aucune. Il se penche vers mes lèvres. Je ferme les yeux comme à mon habitude et attends patiemment le baiser. Après une trentaine de secondes sans bouger, je rouvre les yeux et tombe sur un Naruto se cachant la bouche et pouffant comme un gallinacé.

« Tu verrais ta tête ! Et puis ce que tu viens de dire, bon sang ce que c'est niais ! Faut que t'arrêtes, sinon je vais éclater de rire à chaque fois que tu ouvriras la bouche. »

Je grogne très légèrement pour la forme et entreprends un mouvement de recul avant de rapidement me faire rattraper et de me faire embrasser sans que je n'ai le temps de réagir — si bien que mes yeux ressemblent à deux billes trop écarquillées.

« Te vexe pas, je te charriais »

Je souris, m'éloignant doucement afin de reprendre la marche vers le centre-ville, les décorations et les stands de nourriture.

« Des dangos ! Plein de dangos ! Il y a tellement de couleurs, c'est dingue ! »

J'ai l'impression d'avoir un véritable enfant à côté de moi. Naruto papillonne de stand en stand, s'émerveillant de chaque plat proposé. J'appréhende encore l'arrivée vers les ramens.

Nous avons perdu les autres, et c'est presque tant mieux. Je suis plus naturel, je n'ai pas à me soucier des regards de mes parents ou de mon frère — même s'ils disent accepter, je sais qu'ils ont encore du mal avec notre couple.

Je laisse le blond acheter ses dangos en paix — je n'apprécie que très peu la pâte de soja — et je continue, seul, ma route vers les stands de nourriture. C'est alors que je croise ce qui pourrait s'apparenter au paradis culinaire pour moi. Le royaume des sucreries, le stand du meilleur confiseur de la ville.

Les pots de verres, aux bouchons rouges et jaunes, s'étalent devant moi, laissant le soin à mes yeux de découvrir, grâce à leur parfaite transparence, leur contenu. Des berlingots, des sucettes, des sucres d'orge, des gélifiés, des piquants, des colorants la langue, il y en a de toutes sortes. La femme derrière le comptoir, ayant un peu plus d'une quarantaine d'années, engoncée dans un yutaka aux couleurs chatoyantes — rappelant le stand qu'elle tient — suit mes mouvements avec un intérêt particulier. Me rendant compte qu'on peut me prendre pour un voleur — il n'est pas compliqué d'attraper un pot — je sors mon portefeuille de sous les couches de tissu de mon kimono et me prépare à passer commande.

Les yeux de la femme s'illuminent de joie lorsque je lui fais la liste de tout ce que je veux — lorsqu'il s'agit de sucreries, je ne compte pas. Sortant un billet de mille yens, je demande un sac plastique afin de porter toutes mes nouvelles acquisitions. Je remercie la vendeuse avant de retourner vers le blond qui doit également avoir terminé ses achats. Je le découvre la bouche grande ouverte, prêt à engloutir sa brochette de dango nouvellement achetée. Je souris avant le rejoindre, un sucre d'orge orange en main.

Dégustant nos mets respectifs avec un bonheur que nous ne dissimulons pas, nous nous accoudons, éloignés des stands, près des rives de la rivière Hirosé qui traverse notre ville. Je manque de lâcher ma sucrerie en entendant les premiers feux d'artifice, qui se reflètent sur l'eau presque parfaite de la rivière. La scène me fait sourire, me ramenant à la figure joviale de Madame Hanabi. Le blond ayant terminé ses dangos en quelques minutes seulement, il glisse sa main dans la mienne, encore libre. Sa tête bascule contre mon épaule et je me laisse aller au geste affectueux, observant le spectacle devant moi, savourant mon sucre d'orge, le cœur battant de la présence de Naruto à mes côtés.

« Est-ce que c'est toi Naruto ? »

Je sursaute à l'appellation, ne reconnaissant pas la voix. Nous nous retournons d'un même ensemble pour faire face à jeune homme de petite stature, habillé de bruns et de doré, les yeux soulignés de dur khôl noir, mettant en valeur la presque transparence de ses yeux verts et la chaleur de ses cheveux rouges.

« Gaara ? »

Le blond ouvre de grands yeux avant de rougir. Il fixe ledit Gaara comme si celui-ci était une apparition surnaturelle directement issue de ses pires cauchemars. Pour ma part, je suis toujours interloqué qu'un parfait inconnu vienne nous déranger dans un si beau moment.

« Mais qu'est-ce que tu fiches ici ?

– Je te rappelle que j'habite la ville et que celle-ci est grande. Ce n'est pas parce que nous n'allons pas au même lycée que je ne peux pas venir à la fête des étoiles. De plus, c'est impoli comme façon de parler. »

Je tique à la dernière phrase. N'est-ce pas lui qui est venu nous déranger alors que nous profitions du feu d'artifice ? Certes, Naruto n'a pas été des plus sympathiques quand il lui a demandé ce qu'il faisait ici, mais affirmer que c'est lui qui est impoli, c'est l'hôpital se moquant de la charité.

« Tu es mal placé pour parler, intervins-je, presque sur la défensive. C'est toi qui es venu nous interpeler le premier.

– Je crois que Naruto est tout à fait capable de se défendre tout seul, il n'a nul besoin de toi.

– Qu'est-ce que tu veux Gaara ? crache le blond, lui étant énervé.

– Simplement dire bonsoir à une vieille connaissance que je n'avais pas vue depuis longtemps. Où est le mal ?

– Joue pas à ça avec moi. Tu as toujours été quelqu'un de rancunier, et je doute que tu aies digéré ce que je t'ai fait il y a deux ans. Alors, crache le morceau, qu'est ce que tu veux ?

– Mon monde ne tourne pas autour de ta petite personne. C'est vrai, j'ai eu du mal à comprendre comment tu as pu rompre sans aucune explication il y a deux ans. Mais je suis passé à autre chose. Comme toi à ce que je vois. Par contre, contrairement à toi, j'ai évolué, je suis devenu quelqu'un de respectable. »

Les pièces du puzzle s'emboitent d'elles-mêmes dans mon crâne. Naruto m'avait parlé d'une relation amoureuse qu'il avait eue, juste avant la mort de ses parents. C'est à cause de cet événement traumatisant qu'il a rompu. Je n'en avais pas su plus en avril, mais en mai, lorsque nous avions annoncé notre statut de couple à Sakura-chan, elle avait mentionné un « gars aux cheveux rouges ». Sa dernière phrase m'interpelle à nouveau. Quelqu'un de respectable ? Ne sommes-nous pas, en notre qualité d'être humains, des êtres à qui on peut devoir le respect ? Puis soudain, je reçois un coup d'électricité en plein corps. Il ne parle pas de notre qualité d'être humain, mais de notre orientation sexuelle. Nous ne sommes pas respectables, car nous sommes deux garçons sortant ensemble. C'est l'une des premières fois, si j'exclus ma famille, que je me fais insulter sur le choix de mon partenaire. Je ne laisse pas la colère monter en moi et décide de garder mon calme en l'interrogeant, feignant l'ignorance.

« Que veux-tu dire par respectable ?

– Hum… comment dire ça tout en étant subtil… fait-il semblant de réfléchir, une main sur le menton.

– J'ai déjà compris ce que tu veux sous-entendre, le coupé-je, toujours aussi calme. Alors cesse de te moquer de nous et dit le.

– J'ai appris à choisir mes partenaires avec plus de soin. En commençant par répugner cette horrible facette de moi qui m'avait poussé à sortir avec Naruto. Cette facette tout sauf respectable. »

Entendre les mots fait monter la colère comme des bulles dans une boisson gazéifiée. Pourtant, je ne tourne pas le bouchon pour laisser échapper le gaz et souffle pour chercher à retrouver mon calme. Ce n'est pas le cas de Naruto, qui, serrant les poings, se rapproche dangereusement du visage hautain de Gaara.

« Ah ouais ? On est pas respectable ? Tu veux bien répéter, je crois que j'ai pas entendu ! Mais tu es qui pour juger du respect que tu dois aux gens ? L'empereur du Japon ? À ce que je sache, non. Alors tu gardes tes réflexions pour toi sinon mon poing risque fort de rencontrer ta figure arrogante.

– Tu n'en es pas capable. »

Le jeune homme a seulement fini sa phrase que le poing gauche de mon petit ami frappe sa joue. Il se recule sous l'effet du mouvement, tout en plaçant une main sur son côté rougi par le coup.

« Avant de voir la paille dans l'œil du voisin, regarde chez toi et aperçois la poutre. Ce que tu viens de faire, là, nous insulter alors qu'on ne fait que se balader et profiter du moment présent, c'est pas respectable du tout. Alors je sais, je suis pas bien placé pour parler parce que je viens de te mettre une beigne en plein visage, sous les yeux de bon nombre de passants. Mais tu sais quoi ? J'men fou, je ne fais que me défendre, défendre Sasuke et toutes les personnes qui sont comme nous. Tu te rends compte que c'est complètement con comme façon de penser ? »

Les yeux turquoise de Gaara semblent lancer des éclairs. Pourtant, il ne réplique pas et tourne les talons sans demander son reste. Énervé au possible, Naruto se tourne à nouveau vers la rivière et s'accroche à la barrière sur laquelle nous reposions tout à l'heure. Ses yeux se perdent dans le vide, ses traits se détendent et il me fournir l'explication sans que je n'aie à l'interroger.

« Tu te souviens en avril, à la rentrée ? On avait discuté des relations qu'on avait pu avoir. Je te présente la personne qui m'a fait devenir ce que je suis. Enfin, l'enveloppe de la personne. Il n'est plus du tout le même qu'avant. Ça s'est passé un peu comme pour toi. Je suis tombé amoureux, je lui ai dit, il a voulu tenter, et on est resté presque un an ensemble. Il a été un bon nombre de mes premières fois et je regrette amèrement. Avant que mes parents ne décèdent, ça partait déjà en sucette entre nous. Principalement parce qu'on arrivait pas à se voir, parce qu'il avait rien dit à ses parents et à ses amis et qu'on devait tout le temps se cacher. J'comprends pourquoi. J'ai rompu parce que je ne pouvais plus le supporter, mais je pense que même si les circonstances avaient été différentes, ça aurait quand même cassé. Je… ça m'dégoute de voir ce qu'il est devenu. Ce genre de personne. C'est… ignoble. Qu'un parent n'accepte pas tout de suite, je veux bien, ça peut être dur à avaler. Mais ce genre de personne, qui hurle leur jugement sans qu'on leur demande… j'avais envie de continuer de le frapper, mais je me suis retenu. Parce que j'avais pas envie de foutre notre soirée en l'air.

- Ne t'inquiète pas, elle ne l'est pas. Je ne pensais simplement pas croiser ton ex et qu'il nous insulte gratuitement. Je pensais plutôt à cette situation clichée dans laquelle il essaye de s'introduire entre nous, de se venger en me draguant ou en me racontant des histoires fausses sur ton compte.

– J'crois que j'aurais préféré. Parce que je te fais confiance, tu n'aurais pas cédé.

– Jamais. Surtout avec quelqu'un de son acabit, qui dérange, est impoli, nous insulte sans que nous n'ayons rien fait. Comment pourrais-je avoir une quelconque attirance vers lui ?

– Arrêtons de parler de lui. Ça ne fait que revenir ma colère. »

Je me tais, comprenant le malaise qui traverse le blond. Nous restons quelques minutes ainsi, dans le silence, observant le mouvement de l'eau et ceux des divers passants, dépensant leur argent au gré des stands. D'un commun accord, nous repartons vers le centre-ville, en quête du reste de notre famille.

Naruto retrouve son sourire lorsque je lui tends une pomme d'amour, dans laquelle il croque avec joie. Le sucre se colle sur ses lèvres et une irrésistible envie de venir le chercher avec mes propres lèvres. J'y réponds en attirant le blond contre moi et l'embrassant très rapidement. Il est surpris, mais en redemande.

« Hum hum, les garçons, vous pourriez prendre une chambre, il y a des hôtels pas loin »

Je souris. Cette interpellation est bien plus agréable que la première.

« Bonsoir Sakura-chan. »

La jeune femme nous fait un signe de la main comme salut et se rapproche plus de nous. Elle est gracieuse dans son yutaka aux couleurs pistaches.

« Mademoiselle, commence Naruto, je dois dire que cette couleur vous va à ravir. Je me demande quel est le génie qui vous a conseillé de porter du vert.

- Oh, il faut dire merci à Sasuke-kun, c'est lui qui a choisi la couleur, répond la jeune femme, un sourire farceur aux lèvres.

– Sasuke-kun ? Comment ça Sasuke-kun ? Il a autant de style qu'une porte de prison — et encore c'est méchant pour la porte.

– Je ressemble vraiment à une porte de prison ? m'interrogé-je, presque vexé.

– Je disais ça pour rire et pour trouver une jolie comparaison. Enfin bon, on va pas se disputer à cause d'une histoire de vêtements. Sakura, comment ça se passe ton rendez-vous ? »

Ses joues prennent la même teinte que ses cheveux et elle baisse la tête, gênée. Dans mon for intérieur, je me demande si j'ai l'air aussi ridicule qu'elle lorsque je rougis — espérant que non.

« Sai-kun est plus secret que le Naicho et les ANBUS réuni, mais tout se passe pour le mieux. Il est prévenant, gentleman et là, il est en train de nous acheter des onigiris. Le seul problème, c'est que j'ai l'impression qu'il a peur de moi. Dès que je m'approche de lui, il se referme comme une huître.

– Alors prends les devant, arrête de te rattacher à ce cliché sexiste où l'on dit que c'est le gars qui doit tout faire. Tu le prends entre quatre yeux, tu lui fais tes jolis yeux de biche comme tu sais si bien le faire, un beau sourire et tu lui dis ce que tu ressens. Rien de bien compliqué, s'enjoue Naruto, la main sur l'épaule de la rose.

– Il est toujours aussi entreprenant ? se renseigne-t-elle. Parce que bon, c'est comment dire… assez rentre dans le tas.

– Et pourtant, la toute première fois où nous nous sommes embrassés, c'est moi qui ai amorcé le mouvement.

– Parce que ta mère t'avais appelé pour manger et que j'ai été coupé en plein élan ! D'ailleurs, Sakura, petit conseil, fait ça dans un endroit calme, sans personne qui te connaisse aux alentours. Tiens, en parlant du loup, revoilà prince charmant. »

En effet, Sai-kun revient vers nous, tenant fermement contre lui deux boîtes d'onigiris ainsi qu'un bouquet de fleur — leur espèce me fait lever le sourcil et pouffer Naruto. Que fait-il avec un ensemble de chardons, de plus en cette saison ?

« Voilà pour toi, très chère Sakura-chan. Des jolies fleurs pour une jolie fille »

Même moi, qui suis pourtant quelqu'un de calme, je ne peux pas me retenir. Je regarde mes deux amis, et nous nous comprenons d'un coup d'œil. Nous éclatons de rire en même temps — je vais jusqu'à lâcher mon sac de sucreries. Nous nous tenons les cotes, j'attrape une épaule de Naruto pour essayer de me calmer mais rien n'y fait. C'est le blond lui-même qui essaye d'expliquer au jeune homme légèrement perdu, notre comportement. Le tout est entrecoupé de rires vite stoppés.

« Premièrement, on achète pas des chardons pour une fille, ça c'est pour les morts en Occident, sur les tombes. Deuxièmement, les phrases de dragueur, là, tu oublies, je t'en supplie. Ça date des années vingt, ça sort d'un navet qui passe le dimanche après-midi sur le câble pour les petits vieux qui les ont vu huit fois sans s'en souvenir.

- C'est bête, renchérit Sakura, j'aurais dû m'appeler Rose ou Sakura, j'aurais eu des plus belles fleurs. Par contre, je crois que pour la phrase, je ne pouvais pas y échapper. »

Et Sai-kun, les bras ballants, les fleurs pleurant leur triste sort et les onigiris oubliés sur le sol — heureusement protégés par leur boîte de plastique — nous regarde, ne comprenant pas ce que nous lui reprochons

« Qu'est-ce que j'ai dit ? »

Alors que nous étions presque parvenus à nous calmer, cette simple question nous fait replonger dans les gouffres du rire. Ce garçon est effrayant, il s'immisce dans la vie des personnes qui osent l'approcher, il espionne — au point où je me demande pourquoi nous n'avons pas encore appelé la police — Sakura-chan, allant la chercher jusque dans son propre quartier. Mais ce garçon est un véritable handicapé en ce qui concerne les sentiments.

Se calmant tout d'un coup, Sakura vient chercher les fleurs directement dans les mains de l'étudiant, les lançant au sol — mais sans violence. Elle garde la dextre de son vis-à-vis dans la sienne, avant de la remonter vers ses joues. Et dans un élan, elle attrape les pans du yutaka blanc et noir de Masturi-kun et l'embrasse au milieu de la rue. Souriant, Naruto glisse dans mon oreille :

« Elle apprend vite, cette petite. On va peut-être les laisser, ils doivent avoir des trucs à se dire. »

Je hoche la tête, et commence à me détourner de ce couple en formation. Je sens que demain, Sakura-chan va m'appeler et me submerger par son flot de paroles, me racontant secondes après secondes sa soirée. Étrangement, cette position de confident me plait. J'aime écouter ses élucubrations, ses réflexions à voix haute. Il est loin le mois de mai et ses erreurs.

« Alors ? Que veux-tu faire, mon Sasuke ? »

Le surnom affectueux fait démarrer mon cœur au quart de tour, comme au tout début de notre relation. Surpris d'une telle réaction de mon corps, je ne peux m'empêcher d'en faire part à Naruto.

« C'est dingue, tu fais toujours courir un marathon à mon cœur lorsque tu sors de telles choses.

– Courir un marathon ? C'est à dire ?

– Touche et tu verras. »

Nous nous arrêtons sur un banc, non loin des stands — qui ne sont plus de nourriture, mais plutôt de babioles en tout genre. Pour démontrer la véracité de mon propos au blond, je prends délicatement sa main avant de la déposer contre le tissu de mon yutaka. Il s'aventure de lui-même dans les couches de soie et touche directement ma peau. Ce contact d'un nouveau genre me fait frissonner et me donne la chair de poule. Nous restons quelques minutes dans cette étrange position, l'un contre l'autre. Le blond, ne se détachant pas de moi, me propose d'un mouvement de faire de même afin d'écouter son propre cœur. Je sursaute quand je touche sa peau chaude, les pulpes de mes doigts étant en ébullition. Mon rythme cardiaque augmente, si c'est encore possible. Les battements de cœur que je sens contre ma paume sont comme un beau morceau de piano. Mélodiques, rythmés, calmes en étant chargés d'énergie — tout un paradoxe. Je me mets dans la peau d'un chef d'orchestre, dirigeant ce formidable instrument avec mes mouvements professionnels. Je sais que je suis celui qui fait que les choses sont telles qu'elles sont et ce pouvoir sur l'organe vital de mon petit ami me ferait presque peur, jusqu'à ce que je me rende compte qu'il le possède également sur le mien.

Délicatement, doucement et sans le brusquer, ma main quitte le cœur de Naruto pour aller chercher la naissance de ses cheveux blonds comme les blés. Sans doute lavés du matin même, ils sont soyeux sous mes doigts. Nos visages, jusqu'alors baissés, se rencontre enfin, de même que nos pupilles. Je m'y plonge avec plaisir, effaçant les autres pensées qui pourraient venir parasiter mon cerveau. Je ne me focalise plus que sur les deux yeux bleus qui me font face, et qui semblent m'examiner — il n'y a pas de raisons pour que je sois le seul à profiter de ce contact.

Parfois, dans mes pires moments de doute, au milieu de ce mois de juillet plein d'incertitudes et de non-dits douloureux, je me demande si je ne suis pas fou. Si parler au ciel, si voir l'un de ses fragments dans les yeux d'une personne ne seraient pas des signes avant-coureurs de ma folie. Je n'ai jamais osé en parler à Naruto, sans doute — je ne me l'avouerais jamais — par peur du jugement. Si ses yeux n'avaient pas été tels qu'ils sont, serais-je tombé amoureux ? L'aurais-je regardé comme je le fais désormais ?

Au mois de juillet, la réponse à cette question était un franc et massif non. Je ne pensais pas connaître Naruto, je pensais que nous devions pas être un couple. Je n'étais même plus sûr de mes sentiments. A vrai dire, je n'étais plus sûr de rien. Mais en ce mois d'août, en ce merveilleux mois d'août qui résonne en moi comme une symphonie après les désaccords, les fausses notes des mois précédents, la réponse tendrait plutôt vers le oui. Uzumaki Naruto ne résume pas seulement à une paire d'yeux. Il est un tout, une personne, un sourire, des lèvres plus tentantes que jamais, un cœur qui battait il n'y a pas si longtemps sous la paume de ma main. Il est un tout et c'est dont ce tout que je suis amoureux.

Après une vingtaine de minutes de marche, nous finissons par retrouver mes parents et le tuteur du blond. Ils sont attablés à la terrasse d'un petit bar, deux bières et une camomille devant eux. Ils sourient et discutent vivement. À leur vue, nous nous lâchons les mains, baissant la tête de gêne. C'est Jiraya-san qui nous remarque le premier et qui se glisse sur le banc sur lequel il assit, afin de nous faire de la place. Ses yeux sont incroyablement brillants et je ne sais pas si c'est sous l'effet de la joie ou de l'alcool.

« Ha, les garçons, vous voilà. Installez-vous, nous avons d'excellentes nouvelles pour vous. »

Je décale mon regard vers mes parents, qui sourient également. Je suis en face de ma mère qui trempe ses lèvres dans sa tisane — elle préfère le thé vert habituellement, mais elle ne le supporte pas le soir.

« Sasuke-kun, tes parents sont d'accord pour que tu viennes avec nous en vacances dans les sources chaudes. Avec ton père, nous avons trouvé un terrain d'entente. Nous partons dans deux jours. De ce fait, et pour que Futaku et Mikoto-san commencent leurs vacances plus tôt, tu peux venir dormir à la maison dès ce soir. »

Naruto tourne vivement la tête vers moi, ne pouvant cacher sa joie. Sous la table, il saisit deux de mes doigts qu'il serre doucement. Je suis également heureux de cette situation, bien que ce ne transparaisse uniquement par l'augmentation de mon rythme cardiaque.

« Je ne sais pas comment vous remercier de me permettre de passer le reste de mes vacances avec votre fils, s'enjoue le blond, une de ses mains sur la table.

– Tu n'as pas à nous remercier, commence ma mère. C'est à nous de le faire, à vous deux. Et je tiens à m'excuser pour nos agissements envers toi. Nous ne voyions pas que tu rendais notre fils plus heureux qu'il ne l'a jamais été.

– Maman ! m'insurgé-je, rougissant au possible, une main au-dessus des yeux, complètement gêné.

– Je ne fais que dire la vérité Sasuke.

– Oui, mais...

– Je propose que l'on arrête de se gêner mutuellement et que l'on savoure l'air estival de cette magnifique fête, intervient mon père, une moustache de bière au-dessus de la bouche. »

Nous opinons tous du chef et mon regard se perd dans le ciel piqueté d'étoiles. Les amoureux de la légende sont-ils heureux de se retrouver, comme je suis moi-même heureux d'être aux côtés de Naruto ?

Trop fatigué pour commencer ma valise le soir même, je rentre chez le blond avec pour seules affaires ce que j'ai sur moi. Après un rapide tour dans son tiroir, je découvre, ô miracle, des t-shirts noirs ainsi qu'un bermuda bleu marine. Je ne ressemblerais donc pas à un sapin de Noël s'étant trompé de saison. Alors que nous sommes assis sur le sol de sa chambre, moi m'essuyant les cheveux après une bonne douche et lui lisant je ne sais quel livre — en français, aux vues du sens de sa lecture — mon téléphone portable fait trembler le parquet. Me penchant sans le saisir, je souris en voyant le nom. En cliquant sur le téléphone vert, j'active le haut-parleur et prépare mes pauvres oreilles.

« Bonsoir Sak...

– Oui, oui, bonsoir Sasuke. Il faut absolument que je te raconte ce qui s'est passé ce soir !

– Naruto est avec moi, je suis chez lui et tu es sur haut-parleurs. Alors, ne te gêne pas, tu as quatre oreilles à ton écoute.

– Sérieusement les gars, je crois que je viens de vivre la soirée la plus cool de toute mon existence. D'abord, merci beaucoup pour le yutaka, pour la couleur, c'est la toute première chose que m'a dite Sai-kun en me voyant - qu'il m'allait vraiment bien j'étends. Il est venu me chercher et on a été à pieds dans le centre-ville. On a un peu discuté et on a vu un arbre bambous avec des feuillets pour faire des vœux. J'ai simplement souhaité que la soirée se termine bien pour toutes les personnes que j'aime, rien de bien... Hum... Transcendant. Au bout d'un moment, il m'a quand même pris la main, mais vraiment du bout des doigts — et c'est moi qui ai dû terminer le mouvement. On s'est acheté à manger, on vous a vu et on a bien ri. C'est là que c'est devenu intéressant.

– Comment il réagit, qu'est-ce qu'il a dit, est-ce qu'il a répondu à ton baiser ? exulte Naruto en faisant de grands gestes que notre interlocutrice ne peut malheureusement pas voir.

– J'y viens, j'y viens, monsieur le pressé ! Quand je l'ai relâché, il ressemblait à une carpe koi. Les yeux tout écarquillés et la bouche grande ouverte. Flippant de premier abord, drôle en y réfléchissant. Il a bégayé quelques mots complètement incompréhensibles avant de reprendre son visage plus neutre que jamais et de m'annoncer, comme ça, de but en blanc, sans un sourire ni la moindre expression, qu'il est amoureux de moi.

– Qu'est-ce que t'as répondu ? continue Naruto, ne me laissant pas le droit à la parole.

– Qu'il me plaisait également, sinon je n'aurais pas accepté le rendez-vous pour une fête pareille. Et après, je lui ai mis une claque.

– Pardon ? demandé-je, abasourdis.

– Quand on aime une personne, on ne s'introduit pas à elle en l'insultant et en lui disant qu'elle est hideuse.

- Tu mets des claques à trois mois d'intervalle toi ? se renseigne le blond

– Oui, quand j'apprends des choses aussi bizarres sur mon nouveau petit ami.

– Donc vous sortez ensemble ?

– Oui. Parce qu'il s'est expliqué et qu'on a discuté pendant plus de deux heures en longeant la rivière, main dans la main. Par contre, il a vraiment du mal avec l'expression de ses sentiments. J'ai dû le pousser à bout pour qu'il me dise ce qu'il pense de moi. Ce n'est pas de la timidité, enfin, je pense pas. Je ne sais juste pas ce que c'est.

– En juin, je réponds, nous avons discuté ensembles. Il m'a avoué que pour lui, chaque interaction sociale est comme un problème mathématique qu'il faut résoudre. Des équations avec des inconnues, des x et des y. Et toi, en particulier, tu en possèdes plusieurs. Il a sans doute dit cela parce que justement, il entretient des sentiments amoureux pour toi. Tu es un mystère scientifique dont la solution a été découverte ce soir. Mais pour lui, révéler ses sentiments ne devait pas être admis comme possibilité de bonne réponse et cela son problème. Avec ses analyses, ses corrélations, il réfléchit tellement qu'il en oublie le moment présent et les personnes qui sont en face de lui. Il passe au-dessus de ses dialogues, il est déconnecté de la réalité. Et lorsqu'il refait surface, tout est terminé, ses interlocuteurs sont passés au sujet suivant ou se sont désintéressés de lui.

– Comment sais-tu tout cela Sasuke-kun ?

– Parce que j'ai malgré moi un esprit sensible aux mathématiques. Et parce que, dans un certain sens, j'étais similaire à lui, avant. »

Étrangement, ma réplique jette un froid sur la conversation. Sakura-chan se racle la gorge et finit, après quelques répliques sans importance, par raccrocher. Je ne sais plus quoi dire, ni même quoi faire. Je fixe un point dans le vide, le regard vide et éteint. Pourquoi parler de mon passé me rend-il ainsi amorphe et sans vie ?

Mais peut-être parce que c'est ainsi que tu prétendais vivre, mon cher Sasuke. Tu n'étais qu'une coquille vide, regardant le ciel sans en comprendre la raison, répondant aux professeurs parce que tu ne pouvais pas t'en empêcher, apprenant une langue totalement étrangère à la tienne parce que tu t'ennuies dans vie. Peut-être que ce que tu viens de dire à Sakura vis-à-vis de Sai était tellement descriptif de ta personne que ça t'en fait mal au ventre ? Que tu ne peux pas arrêter les larmes qui viennent perler aux coins de tes yeux ? Que tu fais tout pour éviter les deux iris bleues qui te cherchent sans cesse, à travers des gestes lents et emprunts d'inquiétudes ? Parce que tu ne veux pas qu'il te voie vulnérable, qu'il voie ta coquille brisée et répandue au sol, en mille morceaux ?

Je fais taire cette petite voix intérieure, cette vicieuse petite voix qui répète exactement ce que je ne veux pas entendre, cette horrible petite voix qui a pourtant presque entièrement raison. Appuyé contre le lit du blond, je renverse ma tête et fixe le plafond. Mes cheveux coulent tout autour de moi, comme une auréole sombre. Les larmes, malmenées par mes mouvements, se laissent aller sur mes joues, les mouillant de leurs mélancoliques sillons. Je ne fais rien pour les arrêter, focalisé sur le plafond au-dessus de moi. J'aurais besoin de voir le ciel, cet élément qui me rassure quoique je fasse, quoi que je dise. Et c'est exactement lui qui se montre, à travers deux grands yeux qui viennent s'interposer entre les lattes du plafond et mes pupilles noires.

Il n'y a pas besoin de mots, seul le silence règne sur cette scène. Le silence est roi et vient gangrener mon cœur, réanimant le flot des larmes qui semblaient s'être arrêtées. J'aimerais parler, chanter, hurler à m'en déchirer les cordes vocales, tout faire pour renverser ce nouveau royaume. Mais ce n'est pas moi qui le chef de cette rébellion, je ne suis que l'innocente victime. Celui qui renversera le roi-silence n'a eu qu'un seul mot à dire. Pas le plus beau, ni le plus long, ni le plus utile. Mais le mot qui brisa le silence et son règne.

« Silence »

Ironie du sort, le silence se fait trahir par sa propre personne. Il se brise par lui-même. Mais ce simple mot suffit à me faire retrouver mes propres mots. Le flot, comme une rivière dont le barrage la retenant vient d'être brisé, remonte les connexions de mes synapses, remonte les amas de cellules formant ma trachée. Pourtant, ce n'est qu'un son étouffé qui sort de ma gorge. Mes yeux se déplacent vers ceux de Naruto que je croise enfin. Les larmes se tarissent, je bouge légèrement et je le ramène contre mes lèvres. Se laissant faire sans pourtant comprendre mes agissements, le blond m'embrasse doucement, comme si un baiser pouvait me briser en mille morceaux. Les larmes reviennent, je me déplace afin de réellement monter sur ce lit, tout en continuant, par intermittences saccadées, d'embrasser mon vis-à-vis. Il tente, dans toute la douceur dont il est capable, d'effacer ces larmes qui viennent rayer mon visage de barreaux de prison — comme dans ce morbide poème de Baudelaire.

Je pleure, je pleure, je pleure comme je n'ai jamais pleuré. Sans en comprendre la raison, sans en avoir la solution, bien loin de toutes les conventions de notre monde qui nous dictent, à l'aide d'une baguette de bois, ce que nous devons faire ou non. Bien loin de cette image dont les mots blancs sur un fond noir sont inscrits. Les garçons, les hommes, les mecs, ça ne pleure pas. Ça garde ses émotions au plus profond de soi, ça ne montre rien, mis à part la force, la sécurité et la virilité. Il n'y a que les fillettes qui pleurent. Boys don't cry. Et moi, le visage couvert de leurs traces reconnaissables entre mille, je déchire cette affirmation, je repeins cette interdiction, j'entoure l'autorisation. Boys can cry.

Oui, nous pouvons. Comme chaque être humain sur cette Terre. Nous pouvons.

Le sommeil semble m'avoir abandonné. Je me tourne et me détourne depuis plus d'une demi-heure, sans succès. Ce n'est pas la position, le bruit presque inexistant — la respiration calme de Naruto — ou le lieu en lui-même. Le problème est que le Dieu du sommeil, ce sympathique Morphée, ne veut pas me laisser tomber dans ses bras.

Si j'avais été chez moi, je serais sorti du lit en ouvrant mes stores et je serais sorti sur la terrasse observer les étoiles dans ce beau soir d'été, une tisane préalablement préparée entre les mains. Mais ici, dans une maison que je ne connais que partiellement et dans laquelle je me sens à moitié chez moi, je n'ose pas bouger, pas même pour attraper mon téléphone et mes écouteurs. Alors, tendant les oreilles, je prie intérieurement pour que la troisième personne habitant cette demeure soit aussi insomniaque que moi.

Mes prières semblent avoir été entendues, car peu de temps après, j'étends du bruit provenant — je le devine — de la cuisine. Sur la pointe des pieds, je quitte le futon installé pour moi sur le sol et je franchis la porte en la refermant d'un claquement sec, qui fait gémir le blond dans son sommeil.

Les néons jaunes de la cuisine illuminent le couloir endormi et je me laisse guider à la manière des papillons qui vient se coller aux vitres de ma serre, une fois le soir venu. Jiraya-san est de dos, s'affairant près de l'évier. Je me racle doucement la gorge afin de signifier ma présence — en m'étant assuré que la tasse de thé est sur la table. Il se retourne vers moi en souriant, les cernes soulignant ses yeux noirs.

« Insomnie ? chuchote-t-il.

– Oui. Je n'osais pas bouger, mais je vous ai entendu et j'ai décidé de me lever.

– Tu veux un thé ? Un café ? Une tisane ?

– Je veux bien un thé, s'il vous plait. Un thé vert. Mais ne vous dérangez pas, je vais me le préparer. »

Il hoche la tête, dépose une tasse verte sur le plan de travail ainsi que les feuilles de thé. Pour ne pas réveiller celui qui est parvenu à s'endormir, j'oublie la théière sur le gaz et privilégie la bouilloire électrique. Un infuseur en forme de petit écureuil — présent de Jiraya-san pour les dix-sept ans d'Uzumaki — et le thé est prêt. D'un geste de la main, le vieil homme m'invite au salon, puis sur la terrasse — la température extérieure est particulièrement clémente ce soir.

« Alors, cette soirée ? m'interroge-t-il

– Je vais vous dire qu'elle a été surprenante.

– Bonnes ou mauvaises ? Ces surprises ?

– Dans les deux sens. Je me suis découvert un style d'écriture que je ne me soupçonnais pas, j'ai été pour la toute première fois insulté parce que je suis en couple avec un garçon, mes parents semblent m'accepter comme je suis et m'encouragent dans cette voie, j'ai sangloté dans les bras de Naruto tout le reste de la soirée, sans en comprendre le sens.

– Vous vous êtes fait insulter ? Par qui ? Vous connaissiez cette personne ?

– Je n'avais jamais vu ce garçon, mais il s'est avéré qu'il s'agissait de l'ex-petit ami de Naruto. Gaara — je m'excuse, je ne connais que son prénom.

– Gaara ? s'exclame-t-il, déposant sa tasse presque vide sur la table de jardin. Mais il n'est pas lui-même... ?

– Il aurait apparemment "évolué" vers un stade plus respectable. Votre filleul l'a frappé, mais n'a heureusement pas été dénoncé à la police. De toute manière, il aurait pu plaider la légitime défense. Malgré le fait qu'il n'utilise que ses mots, Gaara nous a autant blessés que s'il avait utilisé ses poings.

– Naruto est quelqu'un qui fonce tête baissée dans tour ce qu'il entreprend. Ça peut-être une qualité comme un cruel défaut. Alors s'il se sent attaqué, s'il sent qu'on veut faire du mal à quelqu'un qu'il aime, il va y aller, ne d'embêtant pas avec les détails. »

Je souris pour seule réponse. Je ne dénigre pas cette façon de penser, malgré le fait que je ne la comprenne pas. Je suis quelqu'un de calme, qui ne s'énerve que très rarement.

Le silence s'étant installé entre nous, je profite du manque de paroles pour boire une gorgée de mon thé. Le goût est à la limite de l'ignoble, mais je laisse le liquide vert envahir ma trachée sans aucun commentaire. Je suis gracieusement invité dans cette maison, gracieusement invité à passer des vacances dans un lieu magique, je ne peux me permettre de faire des remarques désobligeantes.

« Je peux te poser une question, Sasuke ?

– Oui ?

– Est-ce que Naruto t'a déjà parlé de ses parents ? De ce qui s'est passé en juin ?

– De ses parents, j'ai eu le prénom de sa mère, quelques photos presque volées dans d'étranges moments dans cette maison ainsi que toute histoire sur qui ils étaient. Je n'en pas eu plus sans en avoir demandé plus. Pour ce qui s'est passé... Je lui en ai parlé lorsqu'il était à l'hôpital, en juin. J'ai tenté à nouveau en juillet, de manière plus brutale en me disputant avec lui. Je n'ai pas été le plus doux dans mes mots. Mais depuis cette dispute qui a mené à bien pire, je n'ai jamais abordé à nouveau le sujet. Mais pourquoi me posez-vous cette question ?

– Parce que j'ai essayé. Quand nous sommes rentrés de l'hôpital, je l'ai attiré avec un bol de ramen maison — ceux qu'il préfère — et je l'ai interrogé. Il s'est braqué, fermé comme une huître. Les deux bords étaient scellés, impossible de l'ouvrir. J'ai tout essayé, crois-moi. Il a terminé son bol, a débarrassé et s'est enfui dans sa chambre. Je ne sais plus quoi faire pour qu'il me parle et je ne peux décemment pas te demander d'enquêter pour moi.

– Réessayez pendant ces vacances. Le climat sera bien plus calme, et une ambiance plus détendue. Vous n'aurez qu'à me faire un signe pour que je m'éclipse. »

L'homme lâche un bâillement comme réponse, avant de me faire un clin d'œil et de terminer sa boisson, sans doute tiède.

« Ce thé est vraiment affreux. »

Je laisse échapper un léger rire, avant de regarder le fond de ma tasse. Le liquide froid stagne, les feuilles qui se sont échappées de l'infuseur viennent assombrir ce tableau peu appétissant. Rien de tout cela ne me donne envie de le terminer. C'est une fois dans la cuisine que celui termine sa course au fond de l'évier.

Dans un faible abaissement du haut de mon corps, je remercie Jiraya-san pour sa compagnie et son thé — bien qu'imbuvable. Je sens que cette discussion, pourtant pas si importante, m'aidera à aller m'endormir.

« Les passagers pour le vol 3654 en direction d'Osaka sont priés de se rendre à la porte d'embarcation 3 B, merci. »

La valise roulant derrière moi, le sac sautant doucement sur mes épaules, je parcours les couloirs de l'aéroport de Konoha avec une incommensurable joie. Je ne sais toujours pas où je vais précisément — Osaka n'est qu'une étape de notre voyage —, mais je suis tout de même impatient. Me tournant à droite et à gauche, je découvre que mes deux compagnons de voyage sont dans le même état que moi — voir bien pire.

Un chapeau de paille vissé sur ses cheveux blonds, Naruto paille comme un oisillon. Son sourire est plus grand que jamais. Sous ses lunettes de soleil au style aviateur, Jiraya-san nous observe avec un sourire bienveillant, en soufflant à son filleul de ne pas me révéler notre destination finale. Au milieu de ces deux joyeux lurons, je fredonne une chanson dont l'une des phrases résume parfaitement bien ma situation.

"Life's just a game it's just one epic holiday"

« Nous sommes aujourd'hui le onze août, il fait vingt degrés à l'extérieur, il est actuellement deux heures trente-six du matin et nous sommes coincés dans la gare principale d'Osaka, à attendre que notre train régional daigne arriver. Comme vous pouvez le constater, cher téléspectateurs, il tourne son téléphone portable, notre adulte référent est en pleine sieste, laissant deux pauvres adolescents aux prises avec l'ennui. Voyez donc ce spécimen sur le banc, tentant vainement de lutter contre le sommeil qui vient poindre à l'horizon. Vous observerez son teint blafard de vampire alors que nous sommes au mois d'août, ses yeux vitreux sous ces lunettes pleines de traces de doigts, ses cheveux noirs ébouriffés sans aucun style. Un petit mot pour la caméra Monsieur ?

– Hmph.

– Mesdames et Messieurs, voici le seul et unique Uchiha Sasuke ! Je rends l'antenne, à vous les studios ! »

Il range enfin son téléphone dans sa poche et vient s'échouer sur le siège à côté de moi. Il saisit son sac derrière lui, fait glisser le zip et déniche, à la manière d'un chercheur d'or, un tome de je ne sais quel livre — je suis bien trop fatigué pour en deviner le titre ou la langue.

« Faudrait que tu m'expliques un truc... soufflé-je. Comment tu fais pour avoir autant d'énergie à cette heure-ci ? T'es quoi ? Un extraterrestre ? »

Il lâche ce qu'il tenait en main, qui vient s'écraser sur le sol crasseux de la gare. Passablement fatigué, je me tourne vers lui très lentement, entendant presque les cliquetis de mon cerveau endormis.

« Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ?

– Tes mots ! Où sont passés tes mots soutenus, ta si belle façon de parler, tes phrases bien formées ?

– M'en demande pas trop. Il plus de deux heures du mat. Le cerveau, il dort à cette heure. D'ailleurs, je devrais faire de même. »

Je me laisse glisser contre le blond, les yeux fermés. Je me sens tomber dans le vide et j'ouvre les yeux, de peur de briser la nuque au passage. Le blond m'a rattrapé au vol.

« Hé, qu'est-ce que tu fais ? Viens te poser sur moi, je suis bien plus moelleux que le sol.

– Hmpf, je te crois. Maintenant, laisse-moi dormir. »

Il me dépose délicatement sur le haut de ses cuisses et je ferme les yeux avec pour dernière vision les deux pupilles bleues de Naruto. Avant de complètement m'endormir, je sens une main dans mes cheveux et un baiser sur mon front.

« Bonne nuit, mon bel amoureux »

« Debout debout. Il est cinq heures cinquante, le temps est magnifique et notre train arrive dans moins de cinq minutes. Je ne me lasse pas de t'observer mais je ne tiens pas particulièrement à ce que nous rations le train. »

Mes deux paupières se soulèvent comme des stores récalcitrants dans une vieille bâtisse. La lumière m'aveugle et je plisse les yeux, avant de me relever de ma position couchée. Je me retrouve assis sur les genoux de Naruto, qui me colle un baiser sur la joue. Il a l'air aussi frais qu'hier soir et je suis presque sûr qu'il n'a pas dormi de la nuit. Je ne pourrais pas en dire autant de moi.

« Je suis désolé de te l'annoncer aussi abruptement, mais tu fais peur. On dirait un vampire qui a dormi mille ans de trop.

– Humpf...

– Mais encore ? »

Je le fixe de mes yeux vitreux avant qu'il n'éclate de rire. Il m'embrasse la joue et m'invite gentiment à me lever. Je prends mon sac, ma valise et je rentre dans le train qui vient d'arriver sur le quai. Je m'installe dans un des wagons, dépose mes paquets en hauteur, m'installe sur l'un des fauteuil brun et jaune et je tente de me focaliser sur le ciel, magnifique avec ses couleurs rosés et orangés. Mais le sommeil, vil traitre, me prend au vol et je m'endors à nouveau avant que le train ne démarre.

J'ouvre les yeux moins d'une heure après le début du voyage. La tête reposant sur la fenêtre, mon épaule s'est faite assiégée par une chevelure blonde. J'évite alors de trop bouger, de peur de réveiller l'endormi. Ses cheveux sont ébouriffés, ses sourcils légèrement froncés. A la manière d'un jeune enfant, son poing est à demi-fermé au niveau de sa joue. Inoffensif et calme, il fait battre mon cœur bien plus vite que la normale. Mes joues rougissent et je détourne le regard, gêné. Au passage, je croise les pupilles de Jiraya-san, un crayon de bois entre les doigts. Il sourit discrètement, mais ne dit pas un mot. Ses deux iris noirs et brillants parlent pour lui.

Quelques minutes après ce silencieux échange, Naruto s'éveille dans un grand bâillement. Son ventre gargouille avant qu'il n'ait pu ouvrir la bouche et nous profitions d'un passage d'un personnel de la compagnie ferroviaire pour commander trois bento de petit-déjeuner.

Lorsque Jiraya-chan se lève afin d'aller payer notre repas et aussi faire connaissance avec le personnel — ce sont ses mots — je me tourne vers le blond à mes côtés. Il me fixe de haut en bas, un léger sourire aux lèvres. Il finit par lâcher un :

« Quoi ?

– Rien du tout. Je me disais simplement que je t'aime. »

Il écarquille les yeux, avant de saisir les cordons de mon sweat à capuche. Ses mains, par pur automatisme, vont chercher mes cheveux, afin de me rapprocher de lui. Je ne veux pas le lâcher, trop heureux de ma position. Alors, lorsqu'il tente de s'éloigner, je le fais revenir vers moi et reprends nos échanges. Les langues se mêlent, tout comme les souffles. Les gestes se font plus précis, plus recherchés. Je souris en reprenant mon souffle, avant de repartir à l'assaut des deux lèvres devant moi. A bout de souffle, grisé par ces baisers qui sont comme une sorte de drogue pour moi, je viens déposer ma tête contre la sienne. Je ne parviens pas à saisir ce qui se passe dans mon corps, ce qui se passe dans mon cerveau, mais je sais ce que contient mon cœur. Hormis les litres de sang, les ventricules, les artères et le myocarde, il possède cette chose, cette chose essentielle dont parfois, certains êtres humains sont privés. Mon cœur possède l'Amour, énergie qui le fait battre à la vitesse d'un athlète du cent mètres en plein jeux olympiques.

« Ça... va ? souffle Naruto contre mes lèvres entrouvertes.

– Mieux que jamais. Je suis plein de sentiments, des sentiments qui débordent de moi comme de l'eau peut déborder d'un vase. Mais cela est bon, bien trop bon. J'aime ces débordements, surtout lorsque je sais que c'est toi qui les provoque.

– Imbécile. Ça ne me fait pas du tout plaisir. »

Les rougeurs sur ses joues ainsi que le fait qu'il fuit mon regard indiquent le contraire. Le sons de pas dans le couloir désert du train nous fait immédiatement nous séparer, rouges comme des pivoines. Entre l'accoudoir, qui est relevé, je place délicatement ma main dans celle de Naruto. Je ne veux pas rompre le contact si vite.

Jiraya-san revient les bras chargés et le visage rouge. Trouvant cette coloration étrange, je me tourne vers celui qui le connaît le mieux. Il mime un mot sur ses lèvres, en français. Je le déchiffre facilement — la distance entre nous est faible.

« Les filles »

Je me souviens alors de l'activité principale du vieil homme et je rentre la tête dans mon sweat, afin de pouffer comme une adolescente. Nous n'avons pas été les seuls à laisser libre court à nos envies.

Au milieu de ce frugal repas, je finis par poser la question qui me brûle les lèvres depuis que nous avons quitté Osaka. Je ne connais toujours pas la destination de nos vacances.

« Jiraya-san, allez-vous finir par me dire où nous allons ? Où dois-je le deviner ?

- Il est temps de te révéler notre destination. Nous allons à Koyasan, une petite ville se trouvant sur le Mont Koya. Nous y resterons quelques jours, le temps du Rôsoku matsuri puis nous irons à Shirahama, dans des osens, comme promis. Tu verras, ça te plaira. »

Le trajet dans le train régional dure encore près d'une demi-heure après le repas. Lorsque nous arrivons au terminus, nous sommes les seuls à descendre, signe qu'il ne restait plus que nous dans les wagons. Nous sommes au pied du mont sur lequel repose la ville. Nous marchons quelques mètres sur le quai de la gare, afin de le quitter et de tomber sur un tout autre moyen de transport.

« Un funiculaire ?

– Un funicu-quoi ? s'interloque Naruto

– Une funiculaire, gamin. C'est un train de montagne, comme un tramway. Celui-ci est très connu dans la région. »

Je laisse le vieil homme expliquer le principe d'un funiculaire au blond qui n'a jamais si bien porté sa couleur de cheveux et son surnom — sans méchanceté sous-jacente. Mes yeux se tournent vers le funiculaire en question. D'une jolie couleur blanche et rouge, il partait vieux sans pourtant l'être. Comme les aiguilles de l'horloge de la gare n'ont pas encore dépassé le huit, il n'y presque personne — ce qui est un véritable avantage. Une voix automatique annonce que le funiculaire va bientôt quitter les quais. Nous nous installons au fond du wagon et nous attendons le départ avec une impatience toute particulière — c'est une première pour moi et je fais mon nécessaire pour graver la scène dans ma mémoire.

Me penchant à l'une des fenêtres afin de me lancer, comme à mon habitude, dans l'observation du ciel, mes yeux accrochent en premier lieu les hortensias qui bordent notre trajet. Les points violets, bleus et roses donnent des airs de tableaux impressionnistes. J'imagine un peintre français, dans un beau jardin près de Paris, une palette pleine de couleurs mélangées avec soin par le maître.

De ma place légèrement excentrée — la fenêtre était plus propre un rang avant celui sur lequel nous sommes installés — j'entends une conversation qui me fait tendre l'oreille et attise ma curiosité.

« Tu sais gamin, c'est en venant ici que ton père s'est mis à la peinture. C'était sa retraite artistique. Il est revenu ici avec ta mère, la première fois qu'elle a visité le Japon. Le dépaysement le plus total.

– J'ai gardé tout ses carnets. Ils sont dans son bureau, avec les livres en français de maman. D'ailleurs, j'en ai pris un avec moi. »

J'entends le bruit du zip que l'on tire sans grande douceur, ainsi que celui lorsque que l'on fouille dans un bazar sans nom.

Le carton qui passe de la jeune main vers la plus vieille. Des pages qui tournent, des remarques Oh, comme c'est mignon et d'autres encore Tais-toi papy, il va t'entendre ! Je souris en surprenant ces moments. Bien entendu, j'ai envie de voir ce que contient ce carnet de dessin — surtout en comprenant que j'y apparaît — mais je ne veux pas briser ce moment entre eux deux pour une simple affaire de curiosité.

Alors avec des gestes lents, j'enclenche ma musique, enfonce mes deux écouteurs noirs dans mes oreilles et me laisse tomber dans les notes de musiques qui redonnent désormais en moi. Les yeux rivés, en alternance, sur les hortensias et le ciel bleu d'aout. Je ne fais que profiter du moment.

Le voyage dure une petite demi-heure. Dans un concert de crissements, de sifflements et de légers balancements, nous arrivons à la station de Koya. Là, une armée de bus nous attends, en rang parfait, les chauffeurs profitant du manque d'afflux de touriste pour s'octroyer une pause autour d'une cigarette.

« Bons, les gamins, deux choix s'offrent à vous. Soit on fait la remontée jusqu'à Koyasan à pieds, comme les pèlerins d'autre fois, pendant une quarantaine de minutes, soit on se paye le luxe de prendre le bus, introduit Jiraya-san.

– Pour être honnête avec vous, mes jambes et ma fatigue me poussent vers le bus, malgré le fait que j'aimerais emprunter ce chemin de pèlerins. Pouvons-nous le faire au retour ? réponds-je, gêné de ma propre fatigue.

– J'appuie sa réponse papy. Je suis crevé et je me vois pas marcher pendant quarante minutes avec les sacs et les valises. Au retour, on dormiras bien la nuit d'avant et ça ira. Ça ne te dérange pas au moins ? renchérit Naruto

– Pas de problèmes. Pour tout vous avouer, je suis bien content de prendre le bus. Mes vieux os n'auraient sans doute pas supporté la montée. »

D'un commun accord, nous nous dirigeons donc vers l'un des bus, qui ne comporte malheureusement pas de soutes — si bien que les bagages nous accompagnent à nouveau. Nous nous installons en toute tranquillité, il est huit heures et quart et mon ventre réclame sa dose de nourriture.

Priant pour en avoir mis un sachet dans mon sac, je fais glisser la fermeture de la petite poche sur le devant. Triomphant, je sors le sac plastique et l'ouvre, en prenant soin de ne pas répandre son précieux contenu sur le sol. Puis le Saint Graal parvient enfin dans ma bouche, avec sa toute nouvelle couleurs violette, exclusive au Japon — ce qui est d'autant plus appréciable.

« J'y crois pas... siffle le blond en se penchant sur mon précieux sac.

– As-tu un quelconque problème ? demandé-je, finissant rapidement ma bouchée.

– Des bonbons crocodiles en guise de petit-déjeuner ? Sérieusement ?

– Dixit celui qui est capable de manger des ramen à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. C'est l'hôpital qui se...

– Ah non, tu n'as pas le droit d'utiliser cette expression dans ce cas-là ! me coupe, t-il, presque insurgé contre mon accusation. Les ramen, c'est du salé, c'est équilibré, il y a de la viande, des légumes, et des féculents. Ce n'est pas uniquement du sucre et des colorants mis ensembles dans une affreuse mixture et colorés avec ce violet tout sauf naturel.

– J'en conclue donc que tu ne souhaites pas en manger, malgré le flagrant manque de nourriture entre tes mains et dans ton estomac, comme je peux le déduire d'après les gargouillis peu ragoutants de ton système digestif.

– Exactement ! Je préfère encore attendre pour un vrai repas que de manger cette chose. »

Il se détourne de moi et je me replonge dans la contemplation de mes sucreries. S'il n'y a que moi pour les apprécier, et bien tant pis. Pourtant, je surprends de nombreuses fois le regard de Naruto sur mon paquet, ses yeux brillants d'envie et le bruit de son estomac s'accentuant. Ayant pitié de la pauvre âme en peine à mes côtés, je me penche vers lui, agitant un crocodile rouge devant ses yeux — l'une de ses couleurs préférées.

« Si tu le veux, tu peux le manger. Je ne t'en voudrais aucunement. »

En souriant, il se saisit d'entre mes doigts et l'enfourne dans sa bouche. J'obtiens comme remerciement un baiser sur ma joue, légèrement collant de par la sucrerie qu'il vient d'avaler. Ne résistant pas à la tentation, je viens faire de même sur la sienne, ce qui le fait à moitié sursauter. Il me fixe, les traits embellis par la surprise. Mes lèvres s'étirent discrètement, ne sachant que faire d'autre.

« Quand tu es comme ça, avec cet espèce de sourire en coin, j'ai l'impression que mon cœur s'est transformé en marshmallow et que tu le fais fondre à petit feu. Et la seule chose que j'ai envie de faire, c'est ça. »

Il joint le geste à la parole et m'approche de lui en passant sa main derrière mon dos et en me poussant vers lui. Dans l'entreprise, mon sac de sucreries vient s'écraser dans le fond de mon sac, comme si celui-ci était le lac Amazon dans lequel les crocodiles sont si heureux de venir nager. Mais je me désintéresse rapidement de ma nourriture pour me concentrer sur mon activité. Embrasser Naruto est bien plus intéressant que de simples crocodiles de gélatine.

La première chose qui attire l'œil dans cette cité de Koyasan est le temple rouge vermillon de machin truc. Après une leçon d'histoire de Jiraya-san, qui semble s'être énormément renseigné sur notre destination de vacance. Nous écoutons d'une oreille, fatigués de notre voyage. Ma seule envie est de déposer mes affaires dans une quelconque chambre et d'aller me doucher et me sustenter dignement. A mon plus grand malheur, je n'aperçois pas une seule enseigne d'hôtel, si bien que j'en reviens même à me demander si cette ville est habitée par d'autres personnes que des moines — qui eux, vivent dans les temples qui fleurissent en ville.

« Pitié Papy, l'hôtel est encore loin ? J'en ai plein le dos, je suis fatigué et bon sang ce que j'ai faim !

– Nous y sommes. Regarde. »

En effet, nous sommes désormais en face d'un magnifique temple, tout en pagode double, très étendues et dont le sommet, gravé en spirale, vient taquiner la cime des arbres alentours. Des buissons, malheureusement sans fleurs, de rhododendrons. La porte rouge, close, égaye l'ensemble tout de brun et de gris. L'ensemble est entouré d'une aura presque mystique, qui me détend.

« Bienvenue au Kongô Sanmai-in, le temple qui va nous servir d'hôtel pour les quelques jours que nous allons passer dans la ville.

– Dans un temple ? demande Naruto, incrédule.

– Oui. C'est un peu la spécialité de cette ville. Elle était autrefois refermée pour elle-même. Elle s'est ouverte au monde, en faisant commerce du sacré qui y règne en maitre. Maintenant, les enfants, laissez-moi passer, et taisez-vous. Il faut être très respectueux dans ce genre d'endroit. »

D'un hochement de tête, j'acquiesce à la demande — même s'il est pour moi impensable que l'on puisse entrer bruyamment dans un temple, même si celui-ci a été transformé en hôtel. C'est donc en portant ma valise à bout de bras que j'entre dans la bâtisse, par cette belle porte rouge que j'avais repérée en premier lieu. Étrangement calme, Naruto m'imite, le visage fermé et les émotions renfermées sur elle-même. C'est l'une des premières fois que je le vois ainsi.

Pendant que Jiraya-san s'occupe de la partie administrative de notre arrivée, je laisse mes yeux dévier vers ce qui m'entoure. Les fresques décorant les murs sont tout simplement magnifique. Je ne comprends pas ce qu'elles racontent, étant peu habitué à l'intérieur des temples, mais mes rétines apprécient les couleurs utilisées et le style de l'artiste. En tournant la tête, je remarque que je ne suis pas le seul à m'être lancé dans des observations de mon environnement. Les pupilles brillantes d'émerveillement — ce qui lui donne un air enfantin qui lui sied particulièrement bien — le blond semble plongé dans l'univers dépeint par ces fresques. Il tourne et retourne sur lui-même, gourmand de couleurs et formes, chercheur de la suite de l'histoire, sensible à l'univers de l'artiste.

Dans ces moment-là, je ne parviens pas à entièrement le comprendre, mais j'aime observer ses réactions, si visibles sur son visage et au fond de ses yeux. Le voir si heureux, si émerveillé me réchauffe le cœur.

C'est par une légère tape à l'épaule que ce moment se brise. La clef de notre chambre en main, Jiraya-san m'invite silencieusement à le suivre. Mes pieds nus — je me suis déchaussé à l'entrée — craquent sur le parquet, créant une mélodie douce à mes oreilles. Mon âme de musicien refait surface et je la laisse apprécier le doux bruit du parquet. C'est si rare de l'entendre ainsi chanter que je serais capable de rester dans ce couloir, attendant patiemment que des moines ou des touristes viennent déposer leurs pieds sur les lattes de bois.

Puis soudain, le clac d'une serrure qui s'ouvre, le coulissement d'une porte de bois et un chuchotement qui m'interpelle sur mon immobilité. Je reprends mes esprits, secoue la tête pour me réinscrire dans la réalité et entre dans la pièce.

Pour mon plus grand bonheur, le parquet recouvre l'intégralité du sol — celui-ci est sombre, comme les arbres utilisés pour sa fabrication. Trois futons attendent patiemment d'être déroulés par leurs propriétaires éphémères. Sur la gauche, une nouvelle porte coulissante, menant sans doute à la salle d'eau. Et en face de moi, une seconde porte, menant aux jardins et à la cour intérieure.

« Vous m'excuserez mais je passe le premier à la salle de bain, nous glisse Jiraya-san, ses affaires dans les mains. Profitez-en pour vous installer. »

La porte coulisse et j'observe mon sac, découragé. Rien ne me fait moins envie que tout sortir. Le futon m'appelle de sa voix mielleuse, mais je m'interdis de céder. Le bruit de la pluie contre les tuiles de la pagode me fait me détourner de ma cible et m'intéresser à l'extérieur. J'ouvre le panneau qui mène au couloir extérieur — lui-même donnant sur le jardin. L'eau ruisselle sur le toit et dégringole à limite entre le bois et l'herbe. Fasciné par cette soudaine pluie, je m'assoie contre le panneau de papier. De ma place, je cherche avec avidité le ciel. Il est vrai que je n'apprécie pas sa couleur lorsque le ciel pleure. Mais cette immensité est chère à mes yeux et je n'hésiterais pas à aller sous l'eau pour l'observer.

« Qu'est-ce que tu fais dehors ? Je croyais que tu n'aimais pas la pluie ?

– Un besoin soudain de voir le ciel. C'est incontrôlable, tu le sais bien.

– Un jour, tu m'expliqueras, n'est-ce pas ? Ce qui se passe avec le ciel ?

– Bien entendu. Mais pas maintenant. Tu peux venir, si tu le souhaites. »

Un sourire comme réponse, et une masse chaude qui s'installe contre moi. Blotti contre moi, Naruto m'attrape délicatement la main — mais pour une fois, nos doigts ne se lient pas ensembles. De son pouce, il vient caresser l'écart entre le mien et mes autres doigts. Il fait de petits cercles, très doux.

Les mots sont inutiles et le silence est comblé par les gouttes de pluie sur le toit et le battement de nos cœurs, à l'unisson.

Deux jours passent de cette manière. Entre balades dans la ville, visitant les divers temples et restaurants — puisque je suis en vacances avec deux personnes très préoccupées par leur estomac — après-midi dans l'hôtel à lire ou même écrire et observer le blond dessiner — sans en percevoir pourtant les moindres traits — nos journées sont bien remplies. Les soirs, pendant que Jiraya-san est à la salle de bain ou en exploration professionnelle, nous nous laissons aller dans nos sentiments — il nous est impossible de le faire au dehors de notre chambre. La frustration de la journée retombe comme une chape de plomb sur nos cœurs, ce qui nous amène parfois dans des terrains inexplorés. Je me laisse faire, me laisse couler, sans pour autant céder sur toutes les parties. La tête contre celle de Naruto, le souffle court et la nuque couverte d'un fin film de transpiration, je murmure :

« Je sais que je te frustre avec mes agissements. Mais sache que c'est le cas pour moi aussi.

– Alors pourquoi ? Pourquoi on s'arrête ?

– Parce que j'en ai envie, mais je ne suis pas prêt. Les clefs sont sur la porte, mais je ne parviens pas à l'ouvrir.

– Je... comme tu le souhaites... Je ne te forcerais jamais, n'ai crainte. Je n'ai pas besoin de promesses ou de ce genre de choses et je ne veux surtout pas que tu te forces. »

Je l'embrasse pour toute réponse. Je pourrais m'en vouloir, mais je sais qu'il me comprend. C'est d'ailleurs pour cela que je l'aime.

« Vous savez les garçons, aujourd'hui est un jour spécial dans cette ville.

– Ha ? Encore un festival ? C'est pour ça que tu nous as amenés à l'autre bout du pays, interroge le blond, la tête penchée d'un côté.

– Oui, exactement. Ça se passe ce soir. Mais je ne vous en dis pas plus. Soyez prêts à dix-huit heure trente. Pour l'instant, vous avez quartier libre pour le reste de l'après-midi. Moi, je vais me promener, cligne Jiraya-san en s'évaporant vers la sortie. »

Nous nous regardons en souriant, heureux à la perspective de passer une soirée hors du commun, à la manière de la fête des étoiles.

« Que veux-tu faire pendant notre temps libre ? questionné-je Naruto.

– Tu accepterais de poser pour moi ? s'avance-t-il, rapprochant sa tête vers la mienne, un sourire malicieux au coin des lèvres.

– A une seule condition. Je veux voir le résultat. Mis à part ce que tu as fait dans ma chambre, je n'ai jamais vu tes œuvres.

– D'accord !

– Alors, que faut-il que je fasse ?

– Hum... Tu peux t'installer contre un mur, sur ton futon. N'enlève surtout pas tes lunettes. Réajuste un peu ta chemise... oui, voilà, comme ça. Tu peux t'assoir en tailleur si tu veux, ou alors étendre tes jambes. Et surtout, tu ne bouges pas ! Sinon, j'arriverais pas à bien saisir ton essence.

– Et que puis-je faire pendant que tu me dessines ?

– La seule chose que tu puisses faire, c'est écouter de la musique.

– Je n'ai plus de batterie dans mon téléphone et j'ai oublié mon lecteur de musique à la maison.

– Pas grave, prends le mien. Installe-toi bien et dis-moi quand c'est bon. »

Je saisis au vol le téléphone jaune à l'écran fissuré qu'on me lance, vais prendre mes écouteurs et m'installe confortablement. Je sais que j'en ai pour longtemps. Cliquant au hasard dans la liste de chansons de Naruto, je me laisse envahir par les notes.

Les premières m'assassinent littéralement les tympans — je ne fais pourtant que froncer les sourcils, ne voulant pas déranger l'artiste dans ses phases de création. Les secondes sont plus douces, et en français. Je souris discrètement, avant de fixer un point au loin et de me focaliser uniquement sur lui.

Je me plonge dans mes pensées, qui tournent comme un tourbillon au fond de mon esprit. Mes parents, mon frère, Sakura-chan et Sai-kun, l'école, mon avenir. Et mes pupilles noirs devient vers Naruto qui semble concentré dans sa tâche. Plusieurs crayons sont autour de lui, dont un contre son oreille. Il me fixe par petits à-coups, sans pour autant me regarder — si bien qu'il ne remarque pas que je l'observe.

Ses sourcils blonds foncés sont froncés, concentrés. Ses yeux bleus se promènent à grande vitesse sur les feuilles de son carnet. Ses gestes sont vifs et précis, professionnels. Le voir ainsi me fascine presque — il est rare qu'il soit si focalisé sur une tâche. Les minutes défilent sans que je m'en rende compte, et laissent place aux heures. Et enfin, après quatre pauses et des dizaines d'étirements, le blond pose enfin ses crayons au sol et sourit de toutes ses dents.

« Puis-je ? osé-je en tendant une main, ayant enlevé les écouteurs. »

Il me fait signe de venir à ses côtés. Engourdis par ces deux heures d'immobilité, j'avance à quatre pattes vers lui.

« Alors, qu'en penses-tu ? »

C'est une sensation étrange de s'observer soi-même. Mes cheveux sont les mêmes, noircis par les crayons. Mes yeux fixant le vide, les deux fils, laissés blancs de mes écouteurs, ma jambe repliée contre moi, ma chemise à carreaux, mes baskets blanches.

« Tu es très doué. Bien qu'avant de voir ce dessin, je n'en doutais pas.

– Tu es encore plus beau en vrai, tu sais. »

Il ferme délicatement son carnet, le dépose à ses pieds et se jette littéralement sur moi. Je bascule en arrière, ma tête tombant sur les coussins des futons. Il m'embrasse d'abord dans le cou, respirant mon odeur à plein poumons, puis s'attaque à ma bouche. Mon cœur bat la chamade, tremblant presque comme un instrument de musique au creux des mains de son musicien. Je me laisse dominer par mes sentiments, je ramène sa nuque contre moi, je prends de petites respirations avant de fondre à nouveau sur ses lèvres. Le blond gémit contre moi, avant de se détacher et de placer sa tête dans le creux de mon épaule droite.

« Bon sang, faut qu'on arrête. Sinon, je vais exploser, comme une bombe.

– De plus, nous allons être en retard.

– Espèce de teme, tu aurais pu me prévenir ! »

Il se lève d'un bon, semblant avoir oublié sa réplique précédente. Je ne m'en formalise pas, réunissant mes affaires pour le festival. La salle de bain étant occupée, je me change dans la chambre — j'ai emporté avec moi le yutaka acheté avec Sakura-chan. Si Itachi m'avait aidé à attacher le fin obi, je dois m'en sortir tout seul aujourd'hui — et c'est d'une difficulté sans pareille.

« Uzumaki ? Tu peux venir m'aider ? »

Le blond sort de la salle de bain une trentaine de secondes après que je l'ai appelé. Son kimono est également ouvert sur un torse finement musclé.

« J'allais te demander exactement la même chose. J'arrive pas à l'accrocher moi-même. »

Il s'approche doucement et je saisis le obi rouge qui pend. Je fais un nœud, que je juge plus tard d'artistique, avant de laisser Naruto s'occuper de mon propre kimono. Ses yeux envieux dérivent vers mon ventre et il rougit comme une fillette. Je ne suis pas mieux, évitant son regard du mieux que je puisse. La situation est de plus en plus intenable pour mes nerfs. Une fois le nœud finalisé, je pensais pouvoir m'échapper de sa prise — pour notre propre bien. Mais, gardant ses mains sur ma taille, il m'approche encore plus de lui.

« Vous êtes prêts les gamins ? tonitrue Jiraya-san en faisant coulisser les panneaux de papier. »

Cette phrase a pour effet de nous séparer immédiatement. Lorsque le vieil homme entre dans la pièce, nous sommes chacun à dans un coin de la chambre, faisant semblant de préparer de futiles affaires pour le festival.

« J'ai déjà été cherché les billets de bus, il y a un arrêt non loin d'ici. Vous allez bien ? Vous vous êtes disputés ?

– Pas du tout. Bon... on y va ? encourage mon petit ami, qui n'a pas encore changé de couleur. »

J'emboite le pas au vieil homme, mes yeux fixant, en intermittence, mes pieds et le ciel. De belles couleurs roses viennent accompagner le bleu aux nuances violettes de cette fin de soirée. Les étoiles ne piquètent pas encore la toile du monde, mais cela ne serait tarder, pour mon plus grand bonheur.

« Les enfants — cette appellation me fait tiquer dans le mauvais sens — j'ai choisi ces dates pour nos vacances à cause de ce festival. Le Rôsoku Matsuri.

– En quoi consiste-t-il ? m'informé-je, curieux de découvrir une spécialité locale.

– Comme vous le savez, nous allons entrer dans les quelques jours de la fête des morts. Normalement, nous devrions être au cimetière de Konoha, pour nous occuper des tombes de nos ancêtres. Mais je vous propose aujourd'hui quelque de magique, qui fait que Koyasan une ville merveilleuse. Nous allons au cimetière de l'Okunoin, en partant du temple Torodo, non loin de là. Je ne vous en dis pas plus, pour ne pas vous gâcher la surprise. »

Ma tête se tourne par parfait automatisme vers Naruto. Son visage si lumineux a blêmit — il est blanc comme un linge. Ses yeux sont mouillés de larmes, qui menacent de trahir sa bouleversante émotion. Le sujet est encore très sensible dans son cœur, cela se lit comme deux grosses lettres inscrites sur son front au marqueur noir.

Nous sommes nombreux sur le parvis du temple de Torodo. Certains portent des cierges, d'autres non et tous les visages sont fermés, en signe de respect. Les quelques prières adressées aux morts se font déjà entendre, créant une certaine mélodie. A dix-neuf heure pile, le cortège démarre, nous guidant vers le cimetière de l'Okunoin.

En marchant, je remarque immédiatement ce qui rends ce festival magique aux yeux des personnes y participant. De chaque côté du chemin de pavé gris se trouvent des bougies, déposées par les habitants. La lumière se reflète sur les pierreries, ce qui créent un magnifique contraste avec le ciel, devenu noir. Les prières s'intensifient, et je commence à apercevoir les premiers stands. Intrigué, je me rapproche de l'un deux. Un vieil homme au sourire bienveillant me présente ses bougies, joliment sculptées. J'en choisis une, aux motifs étoilés et à la couleur bleue, presque translucide. Voulant faire plaisir à ce bienveillant monsieur, je lui tends les pièces nécessaires à l'achat de son petit objet. Il me propose même de me l'allumer, ce que j'accepte, n'ayant pas de briquet à ma disposition. Cette bougie sera pour mon grand-père, décédé il y a quelques temps. Il n'est certes pas enterré ici, mais l'hommage sera fait.

M'arrêtant à l'écart de la foule, je dépose ma petite bougie sur le chemin créé à l'occasion — afin de protéger le chemin vers le cimetière. En me relevant, mes yeux tombent sur la silhouette de Naruto, à un stand similaire à celui que je viens de quitter. Il est en train de payer pour deux très grande bougies, qu'il tient fermement dans sa main gauche. Je n'ose pas le rejoindre, non désireux de briser un pareil moment. Il se tourne de lui-même vers moi. N'étant pas loin de lui et portant mes lunettes, je reconnais immédiatement la lueur au fond de ses pupilles.

« J'ai besoin de toi Sasuke »

Ne le quittant pas des yeux, je marche vers lui, l'inquiétude déformant sans doute mes traits. Sitôt en face lui, son infinie tristesse me traverse de part en part. Ne pouvant plus se retenir, il lâche ses bougies — heureusement éteintes — sur le sol et s'effondre contre mon épaule. N'étant même plus soutenu par ses propres jambes, je dois le retenir par les épaules pour qu'il reste contre moi. Je repositionne sa tête dans le creux de mon cou, et enroule mes bras autour de son crâne, caressant ses cheveux soyeux. J'essaie de le calmer, de lui susurrer des mots doux, mais rien ne semble marcher, si bien que ses larmes viennent également s'inviter dans mes yeux.

Les minutes s'égrènent, nous nous sommes détournés du stand de bougie, toujours dans les bras l'un de l'autre. Je fais pas attention aux regards que l'on peut nous jeter, aux yeux noirs du vendeur de bougie qui doit penser que nous faisons fuir les clients — pourtant, pas un mot ne sort de sa bouche. Naruto sanglote toujours au creux de moi, les sillons de mes propres larmes se sont asséchés sur mes joues, mais l'émotion est toujours belle et bien présente au bord de mon cœur.

« Tu bouges pas, hein ? renifle-t-il sur la soie de mon yutaka.

– Je n'en ai pas l'intention. Je pourrais rester la nuit entière, s'il le fallait. »

Les mains se resserrent dans mon dos, j'aperçois enfin ses yeux brouillés de larmes. Le tableau est saisissant de beauté, mais de cette cruelle beauté, qui arrive avec la douleur, la souffrance et tous ses confrères. Et soudain, une idée me vient. Je relâche Naruto qui doit sans doute être perdu par mes agissements, je ramasse des bougies et les allume grâce à toutes celles déjà présentes le long du chemin. Je prends sa main et le guide à contre-courant de la foule.

« Sasuke, que fais-tu ?

– Je t'amène loin de tes souffrances, loin de toutes ces larmes, loin des souvenirs qui hantent tes nuits. C'est lâche, je le sais, et égoïste. Mais je ne supporte pas le fait de te voir triste, de voir ton visage ravagé par les larmes. Cela me brise le cœur.

– Je... Imb... merci. Merci. »

Nous prenons le bus dans le sens inverse, je préviens Jiraya-san avec le portable de Naruto que nous sommes partis en direction de l'hôtel. Sur mon siège, observant les stations passer et disparaître, devenant des points noirs sur le tableau d'affichage, je me demande moi-même ce que je suis en train de faire, ce qui a bien pu me prendre et ce que je ferais une fois dans notre chambre, dans le temple. Et cette petite voix, au creux de mon cœur, cette petite voix qui est apparue il y a quelques jours, dans une séance d'embrassades particulièrement marquante, est de plus en plus forte. Écarquillant les yeux, je me rends compte que je sais exactement quoi faire quand je serais à l'hôtel.

Notre station s'annonce, je bondis sur mes pieds, rouge comme une pivoine et amène mon petit ami avec moi. Celui-ci est toujours dans l'incompréhension la plus totale. Une rapide demande à la réceptionniste pour obtenir le double des clefs — elle ne pose pas de questions, ce qui n'est pas très professionnel.

Le cœur en vrac, les sens complètement embrouillés, tremblant de peur, je glisse les clefs dans la serrure, ouvre doucement le panneau avant de le refermer, quelques secondes après — lorsque Naruto est entré.

Il ne renifle plus, mais ses yeux sont encore gorgés de larmes. Il a une main sur le tissu de mon kimono. Je me retourne enfin vers lui, décidant au plus profond de moi, de ne pas fuir son regard.

« Tu vas m'expliquer ce qui se passe ? Qu'est ce qui t'as pris ?

– Je te veux. Je te veux tout entier, pour faire taire ta souffrance, pour faire revenir ton beau sourire, pour faire à nouveau briller tes yeux, et non pas à cause des larmes. Je suis prêt, je ne veux plus te frustrer, je ne veux plus me frustrer.

– Tu... sous-entends... murmure-t-il, les yeux à demi écarquillés.

– Oui. »

La réponse positive fait l'effet d'une bombe sur Naruto, ainsi que sur mon cœur. Il n'y a plus de retour possible. Plus aucun. Ses mains s'accrochent sur mon col, puis vers ma nuque. Je fais de même, nous basculons d'un même ensemble sur le futon derrière nous. Les gestes sont rapides, précis et recherchés. Les vêtements tombent, les mains trouvent leur place, les cœurs battent au creux de nos poitrines. Et une fois apparus sans artifices aux yeux l'un de l'autre, cette phrase s'impose à nouveau à mon esprit.

"No turning back, no turning back"

De la chaleur. C'est ce que je ressens lorsque j'ouvre les yeux, sur les coups de neuf heures. Une incroyable chaleur. La tête posée contre l'oreiller du futon, je regarde autour de moi. Celui de Jiraya-san est vide, replié sur lui-même — dans ma position actuelle, je ne vois pas s'il est dans la chambre ou non. Me tournant de l'autre sens, je tombe sur une tête blonde aux cheveux ébouriffés, me fixant de ses deux yeux bleus, presque surréalistes. Sa main gauche est sur ma taille, l'autre au-dessus de ma chevelure noire, sans doute dans l'optique de venir s'y échouer avec plaisir. Le sourire, lui, est discret, mais transmettant de magnifiques sentiments.

« Bonjour, vous. Puis-je vous dire que le réveil vous sied particulièrement bien ? Vous êtes d'une magnificence à m'en couper le souffle.

– Que me vaut tant de compliments dès le matin ? chuchoté-je, mes joues se colorant doucement.

– Rien de bien compliqué. Il s'avère que je vous aime. »

Les rougissements s'accentuent, je baisse les yeux, honteux. La vue de mon torse dénudé et du reste de mon corps ne fait que renforcer l'étrange couleur de mon visage. Je me souviens parfaitement de ce qui s'est passé hier soir et ces souvenirs, ô combien merveilleux, aliment plus encore ma gêne.

Remarquant mon cruel manque de réponse, Naruto m'attire à lui par la taille. Sa peau veloutée vient se coller à la mienne, froide comme celle d'un serpent. Il me fixe toujours de ses yeux ne sachant pas cacher ce qu'il pense de moi. Il se penche pour m'embrasser, sans retenue. Ce geste affectueux a l'intense pourvoir de réveiller mon corps une bonne fois pour toutes — j'entends ici la totalité. Les envies, réminiscence d'hier soir, montent de façon exponentielle en moi, à mesure que le baiser se prolonge. Entreprenant, parfaitement conscient de la situation, je m'approche plus encore du blond, qui semble vibrer de plaisir.

« Sasuke, susurre-t-il, j-j'ai envie...

– Moi aussi, le coupé-je dans un langoureux baiser. »

D'un geste que je qualifierais d'expert, il se place au-dessus de moi, faisant bomber la couverture du futon. Les baisers redescendent dans mon cou, je lève la tête, enchanté. Les mains sur ses épaules, je l'invite à continuer ses si délicieux mouvements. Envouté par le plaisir et par la chaleur englobant notre petit cocon, j'en perds la notion du temps, de l'espace, et même de mon ouïe et de ma vue. Seules comptent ces sensations provoquées par Naruto.

Si bien que, engorgé de plaisir, de désir et d'envie, je n'entends pas les panneaux de la chambre circuler, je ne perçois pas les bruits de pas sur le plancher, je ne comprends pas la voix qui nous interroge. C'est lorsque Naruto, bien plus bas que moi, se relève subitement et abandonne toutes ses activités que je comprends que Jiraya-san vient de rentrer. Et que celui-ci a bien failli nous surprendre en plein ébat sous les couettes.

Au petit déjeuner, le blond ne peut s'empêcher de lancer un regard noir à son tuteur, qui m'interroge silencieusement de ses pupilles. Rouge, je ne peux décemment pas lui expliquer les raisons de la colère de son filleul.

« Je ne voudrais pas paraître plus rabat-joie que je semble l'être, mais nous partons aujourd'hui de Koyasan. Je dois aller à la ville la plus proche afin de louer une voiture pour la suite de notre voyage. Il faudra que vous soyez à l'avant-dernier arrêt de train, si vous ne voulez pas m'accompagner et profiter encore quelque temps de la ville. Pour ma part, je la quitte immédiatement. Soyez prêt pour quinze heures, à la gare. Ne vous occupez pas de la chambre, je paierai en avance. »

Le visage de Naruto s'illumine d'un immense sourire, avant qu'il ne me lance un regard plein de sous-entendus. Baissant la tête pour ne pas me faire surprendre, je souris discrètement quant à la perspective de passer le reste de la matinée seul avec mon petit ami. Jiraya-san, interceptant notre échange, se raidit sur sa chaise, ouvre des yeux stupéfaits et jure dans sa barbe inexistante.

« Oh bon sang, je viens de comprendre. Vous étiez en train de...

– N'en dit pas plus Papy, je t'en supplie, c'était suffisamment gênant comme ça, pas la peine d'en rajouter ! le coupe le blond, rouge comme une pivoine. »

Ayant rapidement compris, il ne prend pas la peine de se tourner vers moi — il aurait alors aperçu ma nuance pomme rouge — et s'enfuit vers notre chambre. Cinq minutes plus tard, il en ressort, ses bagages sur le dos, une liasse de yen en main - c'est pour le train et les transports en commun nous informe-t-il.

La faim m'abandonne subitement. Seules les deux pupilles qui me fixent avec envie m'occupent l'esprit. D'un même mouvement, en parfaite synchronisation, nous nous levons de nos chaises et repartons vers notre pièce. Sitôt les panneaux coulissés, nous nous jetons l'un sur l'autre, la peau brulante, les gestes pressés, les baisers enivrants, afin de terminer ce que nous avons commencé.

A quinze heures trois, précisément et téléphone portable en main, nous sommes dans le hall de la gare avant celle du funiculaire, partageant des écouteurs et avachi l'un contre l'autre. C'est avec un léger pincement au cœur que nous avons dit au revoir à Koyasan et à sa spiritualité, mais la perspective de nous détendre dans des osens nous donne immédiatement le sourire.

Jiraya-san débarque quelques minutes après notre arrivée et nous guide vers la voiture qu'il a louée. Une berline d'une marque allemande, dont je ne retiens pas le model. Le vieil homme ne désirant pas passer pour notre chauffeur, Naruto se voit dans l'obligation de monter à la place du mort, pour mon plus grand déplaisir. Voyant notre mécontentement, le vieil homme sourit d'une manière qui n'augure rien de bon et lance, de la manière la plus naturelle qui soit.

« Vous n'allez pas me faire la tête pour deux petites heures l'un derrière l'autre. Je suis certain que vous avez été très proches toute la matinée. »

Le sous-entendu graveleux est très rapidement compris et je m'enfonce plus encore dans mon siège, rouge de honte. Dans le même état, Naruto donne un léger coup de coude au conducteur, dont le rire gras envahit tout l'habitacle. J'ai l'intime conviction que ce voyage va désormais se ponctuer de tous ces sous-entendu qui semblent bien amuser le vieil homme.

Le trajet commence dans un silence presque impérial. Ne supportant pas cette absence de bruit, je place mes deux écouteurs dans mes oreilles et enclenche une chanson que je n'ai pas écoutée depuis longtemps. Les quelques notes de guitare redonnent quelques secondes avant de laisser place aux voix atypiques du duo anglais de Simon et Garfunkel. Si cette chanson, sorte bande son dans les moments importants de mon existence d'adolescent, à la capacité de me faire réfléchir sur le sens de ma vie, elle m'inspire aujourd'hui une sorte d'envolée lyrique, que je m'empresse d'écrire.

Ouvrant mon application de messages, je sélectionne le contact de Naruto — qui s'est lui-même renommé en Mon dobe chéri — et commence à taper ces mots.

« Mes mots dans ma bouche, ma bouche sur tes lèvres, tes lèvres sur les miennes. Ta main dans mes cheveux, la mienne dans ta nuque, jouant avec tes fils d'or. Tes caresses sur ma peau, mes frissons, les sensations. Tes baisers dans mon coup, ma tête renversée en arrière. Ta peau sur la mienne, ta chaleur maladive. Toi et moi, moi et toi, deux, mais un, ensemble, simplement.

Ps : Je ne suis pas sûr, mais je crois que je suis amoureux de toi »

Le cœur battant à tout rompre, j'appuie sur envoyer. Une vibration plus loin, je sens le siège bouger contre mes genoux. Un hoquet sourd et un retournement. Pourtant, aucun mot n'est prononcé. Le temps passe et j'attends, presque impatient. Et enfin, entre mes doigts pressés, vibre enfin mon téléphone.

Mes yeux s'accrochent sur les kanji et je les dévore, comme affamé des mots de Naruto. Étrangement, mon cœur agit comme si je venais de révéler, pour la toute première fois, mes sentiments au blond.

« Tu fais frissonner ma peau, tu fais bondir mon cœur, tu fais apparaitre un sourire sur mes lèvres. Tes mots chassent les miens, trop noirs, trop sombres, trop mortels. Ta bouche sur la mienne chasse la bile qui remonte, les cris adressés à un ciel qui ne me répond pas. Tes doigts sur mes joues chassent les larmes, trop nombreuses pour un garçon sensé être joyeux. Ton cœur contre le mien lui susurre d'arrêter de vouloir se stopper. Et toi, tout simplement, me redonne espoir en la vie, espoir en l'amour. »

La musique toujours entre mes deux oreilles, les mots coulent en moi comme un fleuve. Ils se percutent aux roches, ils viennent s'échouer sur la plage. Je suis pris tout entier dans les vagues, ne sachant comment me dépêtrer, comment remonter à la surface. Les larmes dégoulinent sans que je m'en rende compte, s'écrasant sur l'écran de mon téléphone. Je ressens du mouvement au niveau de mes genoux, sans pourtant percevoir la moindre chose de mes yeux embrumés de larmes. Je ne parviens pas à me stopper, comme embarqué dans une infernale spirale. Je me sens comme ce soir, après la fête des étoiles ; pleurant sans en comprendre la raison, sans en comprendre le sens.

Chercheuses, les mains de Naruto viennent se glisser derrière le siège, bien qu'il ne voit pas ce qu'il fait. Délaissant mon téléphone, je vais saisir les doigts qui se présentent à moi. La ceinture de sécurité manquant de m'étouffer, je me bascule en avant, la tête au même endroit que celle du blond devant moi. Les larmes n'ont pas cessé et dévalent désormais le cuir de l'assise.

Respectueux, Jiraya-san ne dit pas un mot vis-à-vis de la situation — je sais pourtant qu'il a remarqué mon état. Il se stoppe sur une bande d'arrêt d'urgence, pousse son filleul hors de la voiture et lui murmure de venir à côté de moi — je me suis relevé de mon étrange position, contre le fauteuil. Naruto, sans un mot acquiesce. Son parfum envahit mes narines, ce qui a le don de très faiblement me calmer.

« Hey... Je ne voulais pas te faire pleurer en répondant ça... Ce ne sont que des mots mis les un à la suite des autres, rien de plus.

– Ne connais-tu pas le pouvoir de ceux-ci ? Toi qui lis de la poésie, l'art suprême du maniement des mots ? Tes phrases, ce que tu as utilisé comme enchainement, rien n'est anodin, crois-moi.

– Je... su... Pardonne-moi. Je ne voulais pas te mettre dans cet état. Ça me fait tout aussi mal de te voir en larmes contre le siège passager, souffle-t-il, essuyant les gouttes d'eau qui terminent de perler le long de mes joues. »

Je souris à travers ma tristesse et bascule doucement ma tête vers celle de Naruto. Mes mains imitent leurs jumelles sur son propre visage. Nous nous disons mots, nous respirons bruyamment, nous ne sommes que très légèrement rouges — signe que nous commençons à nous habituer à ces gestes affectueux. Nos yeux fermés, ce sont nos cœurs et nos sentiments coulants l'un vers l'autre qui parlent à notre place.

Brisant ce moment d'un même mouvement, nous nous embrassons d'un même ensemble, comme deux pôles attirés par son opposé. Les gestes ne sont pas les mêmes que dans la chambre d'hôtel, ils ne sont pas pressés, ils n'ont pas de but particulier. Au contraire, ils sont doux et tendres, véhiculant tous les mots que nos bouches ne peuvent prononcer.

Endormit l'un contre l'autre, c'est une embardée de la voiture qui nous réveille, nous prévenant que notre seconde destination de vacances est atteinte. M'étirant les bras, m'essuyant les yeux gonflés par les larmes, je sors du véhicule engourdi. Mais toutes mes petites préoccupations corporelles s'effacent devant la beauté saisissante du paysage.

À Konoha, nous avons la chance de ne pas être trop éloignés de la mer, si bien, qu'avec le reste de ma famille, il nous arrive de partir une journée entière vers elle. Mais ici, à Shirahama, nous ne sommes qu'à quelques pas de l'océan Pacifique. Une magnifique plage de sable blanc s'étend près de nous et commence à se remplir de monde — il ne fait pas très beau et le ciel est menaçant. L'eau vient s'écraser contre des roches et éclabousser les quelques courageux aventureux.

« Si tu restes bloqué comme ça, tu risques de te transformer en statue de sel, me menace Jiraya-san, en riant de bon cœur. »

Je me détourne de la vue, presque déçu de ne plus pouvoir lui faire face. D'un pas rapide, nous nous dirigeons vers l'hôtel choisi par celui qui nous paye ce voyage. À l'accueil, je contemple, comme à Koyasan, les alentours. Quelques décorations rappelant la mer parsèment les murs, peints d'un bleu tendant vers le blanc, défraichi.

J'entends la réceptionniste glousser, ce qui me fait hausser le sourcil. Naruto, qui observe également la scène, soupire en plaçant son front contre la paume de sa main. Il doit être habitué à ce type de comportement de la part de son tuteur, mais ne la cautionne toujours pas. Je ris sous cape, imaginant les disputes des deux hommes, le plus jeune faisant la morale à celui qui devrait être plus sage.

« Les gamins, bonne nouvelle. Après ma petite discussion avec la réceptionniste, j'ai pu nous obtenir des chambres séparées. Parce qu'après tout, vous n'êtes pas les seuls à vouloir vous amuser, surtout dans des osens, rêve Jiraya-san, les yeux en l'air, le visage rougissant et le sourire graveleux. »

Un claquement et un Mais c'est pas vrai murmuré proviennent de ma droite. La situation en deviendrait presque embarrassante.

Le blond, gêné par l'attitude de son tuteur, attrape la clef tendue par celui-ci et s'engage dans les couloirs, marmonnant dans sa barbe inexistante des mots que je ne parviens pas à comprendre — mais qui ne doivent pas m'être adressés.

La chambre pourrait être des plus banales sans ses panneaux menant vers l'extérieur. Les ouvrant avec précaution, je découvre une petite plage — sans doute privée — et l'océan déferlant avec toute sa beauté et sa majesté. J'en ai le souffle coupé.

« Il a pas fait les choses à moitié le vieux... Il a beau être un pervers mauvais dragueur, il sait ce qui est beau et y mettre les moyens.

– D'où vient tout cet argent d'ailleurs ? l'interrogé-je, curieux.

– De ses affreux bouquins. Il est super connu dans le milieu. Il y en a écrit d'autres aussi, sur les villes qu'il traverse, sur ce qu'il peut observer, sur l'histoire du Japon. Et il y en a un qui parle d'un étranger qui vient s'installer au Japon et qui n'y est pas très bien accueilli. Il s'est inspiré de la vie de ma mère. Et le héros, il porte le prénom de Naruto.

– Il se nomme comme toi ? m'interloqué-je, surpris.

– C'est plutôt moi qui m'appelle comme lui. Mes parents, touchés du geste, ont décidé de m'appeler comme lui.

– C'est une très belle preuve d'amitié de la part de tes parents.

– Oui. Le vieux faisait presque partie de la famille. Il venait diner tous les dimanches midi, manger le bœuf bourguignon de ma mère. Il a jamais eu de femme — enfin, pas plus de deux semaines — a jamais eu d'enfants. C'est pour ça que mes parents l'on choisit comme parrain pour moi.

– Pour qu'il s'occupe de toi quand eux ne pouvaient pas le faire.

– Exactement. Tu sais... Je me fais peut-être mal au front en le voyant agir comme un adolescent en chaleur, mais je tiens énormément à lui. C'est un peu comme la seule famille qu'il me reste au Japon — mes deux grands-parents paternels sont morts quand j'étais gosse.

– Et ta famille en France ? Qu'a-t-elle fait quand elle a appris la mort de tes parents ?

– Rien. Elle a envoyé des fleurs, un mot sans une once de sentiments et c'est tout. Ils n'ont même pas fait le déplacement pour la cérémonie en leur honneur. Ma mère m'a un jour dit que sa propre mère ne cautionnait pas son mariage avec mon père, ainsi que son déménagement. Quitter la France, la femme qui l'a élevée, ses élèves dans son lycée, c'était faire preuve d'un incroyable égoïsme pour elle. Mais elle a préféré suivre son cœur que sa raison et est partie avec mon père. Je crois qu'elle n'a jamais regretté son choix.

– Si j'avais été à sa place, je pense que j'aurais fait la même chose qu'elle, dis-je, réfléchissant légèrement.

– Suivre tes sentiments plutôt que ton devoir ?

– Oui. Et toi, qu'aurais-tu fait si tu avais été ta mère ? »

Je le vois hésiter, jouer avec ses doigts et éviter mon regard. Il baisse la tête, la relève, soupire et pense à ce qu'il pourrait me dire. Puis, dans un sourire, il finit par me fixer et affirme :

« J'aurais fait exactement la même chose »

Alors pourquoi tes yeux disent le contraire, pourquoi avoir mis autant de temps à me répondre ? Pourquoi ton sourire sonne faux, pourquoi tes mots sont comme une cacophonie à mes oreilles ? Pourquoi me mens-tu ?

Alors que je dépaquète mes affaires avec soin et les place dans les étagères prévues à cet effet, j'entends une longue plainte provenant de la salle de bain.

« Bon sang ce que j'ai faim ! »

L'affamé sort en trombe de la pièce, faisant coulisser les panneaux de papier qui n'avaient pas demandé un traitement si violent. Mes yeux déviant vers mon téléphone portable — je viens d'envoyer un message à ma famille afin de leur donner quelques nouvelles — je me focalise sur l'heure affichée en blanc sur mon fond de verrouillage. Dix-huit heures trente trois. Jiraya-san ne nous ayant pas donné d'instructions pour le repas, je ne peux rassurer Naruto sur le rapide soulagement de son insatiable envie de manger.

« J'ai toujours quelques sucreries si tu le souhaites.

– Avec joie ! J'ai tellement faim que je pourrais manger n'importe quoi. »

Mon sac à proximité, je sors mon sachet de congélation contenant mes gourmandises. Je l'ouvre délicatement — la fermeture est fragile — et le présente au blond, qui en salive d'avance. Il s'approche donc de moi — je suis toujours au sol, déballant mes affaires — et me donne, en guise de salaire, un baiser sur la joue. Je souris au contact et reprends mon activité, content d'avoir rendu service. Mon petit ami s'installe en face de moi et m'observe, tout en dévorant mes crocodiles.

Je n'ai aucune envie de lancer la discussion, tentant d'oublier l'épisode face à la mer en m'occupant de mes valises. Je n'ai toujours pas compris pourquoi m'a-t-il menti. Ne nous faisions pas mutuellement confiance ? Est-ce que cet honneur évoqué se rapporte au fait qu'il veuille entrer dans l'armée, que son pays soit important pour lui ? S'il avait à choisir entre le Japon et moi, prendrait-il le pays du Soleil Levant ? Et moi, serais-je capable d'accepter sa décision, engendrant, irrévocablement, une séparation ? La réponse à cette dernière question est déjà toute trouvée. Il me sera impossible d'accepter une rupture, pas après ce qui s'est passé dans le temple. Nous sommes désormais trop liés pour que tout se brise comme je l'ai fait en juillet.

« T'es sûr que ça va Sasuke ? Tu fais une tête vraiment bizarre.

– Je suis simplement plongé dans mes pensées, excuse-moi. Tu voulais me dire quelque chose en particulier ?

– Je me demandais si ça te dirait d'aller sur la plage, profiter du beau temps. Les nuages sont enfin partis.

– Avec plaisir. Laisse-moi simplement enfiler quelque chose de plus adapté et je suis à toi. »

Dans les étagères fraichement investies de mes affaires, je vais chercher un sort de bain ainsi qu'un t-shirt à rayures bleues et blanches. Pudique, je vais me cacher dans la salle de bain afin de me changer. Je reviens dans la pièce principale avec une serviette gracieusement prêtée par l'hôtel en main.

Naruto, habillé également en conséquence, semble trépigner sur place, à la manière d'un enfant découvrant pour la toute première fois l'océan. Lorsque j'arrive à sa hauteur, il me saisit le haut du poignet et m'emmène à sa suite vers la plage. Touché par la joie qu'il dégage, j'oublie mes questions pour un temps et déplace sa main vers la mienne, afin de le suivre plus facilement.

Nous choisissons une parcelle proche de l'eau — sans pour autant la toucher — et nous nous installons en toute tranquillité. Je me couche sur le dos, me félicite intérieurement d'avoir pris mes lunettes de soleil correctrices et me lance dans un face à face avec le ciel. Comme le blond l'avait dit, il est désormais bleu, attendant que l'astre lumineux se couche avant de se colorer de violet et de rose, puis de se piqueter d'étoiles.

Survolté par une énergie qui paraît infinie, Naruto s'élance vers l'eau et y plonge la tête la première. Il en ressort de suite, galvanisé par sa rencontre avec l'élément. Heureux d'avoir pu se refroidir de manière si rapide et si efficace, il revient vers sa serviette et s'allonge, se collant légèrement à moi. Voyant que je ne réagis pas, il décale sa tête vers mon épaule gauche. Ses cheveux mouillés entrent en contact avec mon menton, sa peau fraiche avec la mienne, chauffant au soleil.

« Je ne te dérange pas au moins ? m'interroge-t-il malgré sa position.

– Aucunement. J'aime te sentir si proche de moi.

– Tu vas me faire rougir en disant des trucs aussi adorables. Faut vraiment que t'arrête.

– Et pourtant, je ne fais que dire la vérité. Tu as la tête contre mon cœur, tu peux en attester par toi-même. Dans une pareille position, il m'est impossible de te mentir.

– D'accord. J'aurais donc une question pour toi, si ça ne te dérange pas. Pendant le festival, à Koyasan, est-ce que tu as couché avec moi par pitié, parce que je pleurais à cause de mes parents ?

– Je dois t'avouer que lorsque je t'ai amené dans le bus, c'était la pitié qui me faisait mouvoir. Je ne supportais pas, égoïstement, de te voir souffrir et je voulais tout faire pour que la tristesse s'efface de ton visage. Mais lorsque nous sommes arrivés dans la chambre, que nous avons commencé à nous embrasser de manière si... fiévreuse... C'était mon envie et le plaisir qui dictaient mes mouvements. Le lendemain matin, tu ne me faisais aucunement pitié et pourtant, nous n'avons pas pu nous empêcher de recommencer. »

Satisfait de ma réponse, il se déplace complètement afin de monter à califourchon sur le bas de mon buste. Gêné par cette déferlante d'affection, je rougis et essaie de demander ce qui se passe. Mais je suis coupé dans mon élan par deux lèvres qui viennent se plaquer contre les miennes, à demi-ouvertes. Le baiser est mouillé, rapide et frustrant, si bien que lorsque la tête blonde s'écarte de moi, ce sont mes mains derrière sa nuque qui la ramène contre moi.

Les baisers s'enchainent, nous roulons dans le sable, emportés, sans nous soucier du reste. J'essaie d'intercaler quelques mots entre les différentes embrassades, mais ma propre voix semble me jouer des tours. Je laisse donc les sentiments, heureux d'une telle situation, s'exprimer avec toute leur force.

Alors que Naruto est au-dessus de moi, me regardant de bas en haut, il déclare, de façon totalement neutre.

« On est plein de sable. On ferait mieux de rentrer »

Déçu d'être coupé si abruptement dans un moment si agréable, j'attrape la main qu'il me propose et me relève. Je vais chercher mes quelques affaires, abandonnées là dans tout notre élan et entre dans la chambre, à la suite du blond. Il se secoue tout le corps afin de chasser le plus de sable possible et m'encourage à faire de même — malgré le flagrant ridicule de la situation. Naruto, sans la moindre explication, me mène à la salle de bain. Il ouvre les robinets de la douche et se déshabille, malgré ma flagrante présence dans la pièce — je deviens alors aussi rouge qu'une tomate. Dos à moi — subitement intéressé par le plafond à carreaux blancs — il me glisse, la voix suave.

« Je n'allais pas m'arrêter en si bon chemin. C'est juste que le sable, ce n'est pas très adapté... Tu me rejoins ? J'ai peur de me sentir seul sous cette douche très chaude. »

Le sang de mon visage redescend immédiatement vers le reste de mon corps. Mon t-shirt va rejoindre le carrelage de la salle de bain, ainsi que mon bermuda. La douche, construite à l'italienne, est déjà recouverte de vapeur d'eau. J'y entre avec plaisir, l'eau chaude ruisselant sur ma peau. Naruto est de dos, mimant une personne se lavant les cheveux.

Affamés, je me glisse silencieusement vers lui, couvrant le haut de ses épaules et son cou de baisers papillons. Ne pouvant résister plus longtemps à cet assaut, il se retourne vers moi et me ramène contre lui — s'étant préalablement déplacé afin de ne pas se blesser avec les pommeaux de douche. Tout mon être se cogne contre le sien et les choses intéressantes commencent enfin.

Ce fut la meilleure douche de toute ma vie.

« Les gamins, vous êtes prêts ? Nous allons diner, toque doucement Jiraya-san contre la porte de notre chambre. »

Endormi contre Naruto, je ne perçois que très peu cette voix venue d'un monde brumeux. Le voyage, le rangement dans la chambre, les émotions qui m'ont traversé de part en part ainsi que nos ébats dans la salle de bain, tout ceci m'a épuisé. J'essaie d'ouvrir un œil, mais le referme aussitôt, mes rétines se sentant agressées par tant de lumière. Mon ventre ne crie pas famine ; je ne fais aucun effort pour me réveiller. Au bord du monde des songes, j'entends le vieil homme entrer dans la chambre, faisant attention au moindre bruit. Dans un nuage de rêve, je le vois sourire de façon sincère, avant de repartir comme il est venu.

Il est plus de vingt-deux heures lorsque je rouvre les yeux. Dans la pièce flotte une délicieuse odeur de poisson, ce qui réveille mon estomac. Curieux, je vais inspecter la boîte posée non loin de moi. Elle contient une part de poisson cuit à la vapeur, des petits légumes ainsi qu'une portion conséquente de riz. Un petit mot, écrit d'une jolie calligraphie, accompagne le tout.

Bon appétit mon teme. On est parti se promener avec Jiraya, téléphone si tu veux nous rejoindre.

Je souris à l'appellation ainsi qu'au geste, avant de commencer mon repas. En trois bouchées, tout est avalé — j'avais finalement plus faim que je ne le pensais. Fixant le mot de Naruto, je réfléchis longuement à la possibilité de les rejoindre. Ils ont également besoin de moments seuls tous les deux — j'accapare beaucoup l'attention du blond, je le sais. Je décide donc de les laisser tranquilles. Enfilant une veste légère noire au-dessus de mon t-shirt rouge aux dessins étranges — un don d'Itachi — j'attrape le double des clefs de la chambre et vais explorer les environs de l'hôtel.

La rue dans lequel l'établissement se situe est très animée, même après dix heures. Des bars, des restaurants délivrant leur dernier service, des hôtels accueillant des touristes épuisés de leur périple. Je croise quelques personnes, seules ou accompagnées, dans le même état d'esprit que moi — celui d'une promenade. D'un respectueux geste de la tête, je les salue, oubliant parfois le sourire accompagnant le mouvement. Désireux de trouver un semblant de tranquillité, j'enclenche ma musique, calme et douce, et dévie ma route vers la plage.

Ici, ce sont surtout des groupes de jeunes, souvent à quatre ou cinq, que je rencontre. Ce sont sans doute des locaux, venus s'amuser le temps d'une journée à la mer. Certaines filles, ainsi que de jaloux garçons croisent mon regard désintéressé. Je ne désire pas me faire des amis, aussi éphémères que sont ceux que l'on rencontre en vacances. Je n'ai, de toute façon, jamais été doué pour cela.

À travers la douce voix de Chris Martin et des notes de piano de la chanson que j'écoute, je perçois des interpellations peu sympathiques envers ma personne.

« Bah alors, on n'a pas d'amis ? On se balade seul sur la plage ?

– Connais-tu cet adage ? Il vaut mieux être seul que mal accompagné, réponds-je, n'abandonnant pas mon flegme habituel. »

Lassé, je finis par arrêter de me soucier de tout ce que l'on peut me dire et ne prends même plus la peine de retirer mes écouteurs. Ils n'en valent pas la peine. Le paysage autour de moi est bien plus intéressant. Les étoiles au-dessus de moi me narguent de leur brillance et je décide, d'un commun accord avec moi-même, de me trouver une colline ou une quelconque butte surélevée afin de les observer. Je me rapproche peu à peu de la mer qui gronde doucement, venant s'échouer à mes pieds. Un rocher, quelque peu malmené par les eaux, m'appelle de sa douce voix. Je vais m'y assoir — sur les pieds afin de ne pas trop me tâcher — et respire profondément le bon air marin.

Le paysage est digne d'une véritable nature morte. L'eau calme s'écoule sur la plage et vient se perdre sur le rocher, la Lune et ses consœurs les étoiles se reflètent dans l'onde. C'est à en peindre une toile.

Je reste dans cette position plus de vingt minutes, sans un bruit, sans un mouvement, les yeux fermés. J'écoute l'océan qui vient et repart, continuellement. J'entends les groupes d'amis qui rentrent, heureux de leur soirée, je perçois le vent qui fait voler mes cheveux et mon t-shirt. La musique éteinte, le silence ne reprend tout de même pas ses droits, du moins pas entièrement. Il n'est pas oppressant, il ne m'englobe pas de son aura noire capable de me couper du monde — ce que je redoute par-dessus tout. Il est juste présent.

C'est lorsque la fatigue semble à nouveau pointer à mes paupières que mes jambes se décident enfin à me ramener vers l'hôtel. Je traverse à nouveau les rues animées de l'allée. Les bars sont presque pleins, les joues s'échauffent au gré des verres de mauvaise bière, les voix montent au ciel dans des chansons paillardes qui feraient saigner les oreilles de tout bon chanteur. Pourtant, passer devant tous ces salaryman profitant de leur fin de soirée me fait sourire. Intérieurement, je me fais la promesse de ne jamais devenir l'un d'eux.

Alors que je suis toujours en marche vers un futon bien moelleux et la douce perspective de retrouver le creux des bras de Naruto, je me fais alpaguer par des clients d'un pub à l'allure plus que quelconque. Si, fatigué, je ne réagis pas tout de suite, c'est à l'entente d'un certain surnom que tout mon corps picote et que je tique violemment. Je suis prêt, dans tout le calme qui qualifie ma personne, à aller faire savoir à celui qui a impunément ouvert la bouche ma façon de penser. On ne me traite pas d'enfoiré sans que je ne réagisse.

« Bon sang, mais t'es sourd ou quoi, teme? »

Avides, mes yeux cherchent une tête blonde parmi toutes celles noires ou brunes. Elle remue au centre de la pièce, soufflant contre mon apparente surdité. Avant qu'il ne se lève, je rejoins la table en trois pas, faisant comme si j'avais toujours été là.

« Je ne suis aucunement sourd, c'est toi qui es aveugle, dobe »

Il se retourne — il me cherchait des yeux dans toute la salle — et manque de renverser les quelques verres qui attendent d'être bus, déposés sur la table.

« Bah... t'es là depuis quand ? Je t'ai pas vu arriver.

– Je suis ici depuis un certain temps, souligné-je, avec la complicité de Jiraya-san, qui rit sous cape, les joues rouges.

– C'est pas drôle Papy ! »

Comme pour montrer un certain énervement, il attrape un shot, plein parmi les vides, et le descend cul sec. Il grimace au goût de l'alcool fort et m'en propose un d'un sourire. Regardant le petit verre au liquide transparent avec intérêt, je l'empoigne avec grand soin et imite Naruto. Je me surprends à apprécier ce feu qui coule dans ma gorge. Curieux, je demande à mon apprenti barman ce que je viens de boire — ce que j'aurais dû faire dès le départ.

« Alors, non, je t'arrête tout de suite, ce n'est pas du saké. Ce n'est qu'une simple vodka.

– C'est très fort, mais appréciable.

– Par contre, explique-t-il, on va éviter d'en recommander. Parce que je me doute que tu veuilles finir dans un état... pareil. »

Il me pointe la troisième personne à notre table, qui regarde dans le vide, le visage rouge. Jiraya-san doit sentir que nous parlons de lui, car il se retourne vers nous, un sourire béat aux lèvres.

« Oooooh Sasukeeee ! J't'avais pas vu. D'puis quand que t'es là ?

– Il est complètement rond... m'indique Naruto. Allez, Papy, on rentre à l'hôtel !

– Bah, déjà ? Sasuke vient juste d'arriver ! On va pas partir, on peut profiter de sa présence, non ? Y a pas que toi qu'y a droit, que je sache, mon petit...

– Il va finir par faire quelque chose de bête. Tu peux aller payer s'il te plait ? me demande-t-il en me donnant une liasse de yens.

J'essaie de trouver le numéro de la table afin de ne pas paraître perdu devant le barman. Une fois détecté, je vais donner l'argent au comptoir.

Le chemin vers l'hôtel est parsemé de difficultés, résidant principalement dans le fait que Jiraya-san ne parvienne pas à marcher droit. Reposant sur nos quatre épaules, il se cogne dans chaque mur qu'il a le malheur de croiser. Nous nous excusons auprès des passants, des commerçants dérangés — certains sourient, d'autres nous font la morale.

Une fois dans le bâtiment où nous dormons, je me félicite pour avoir retenu le numéro de la chambre de l'ivrogne. Sitôt la clef tournée dans la serrure, il s'effondre au sol comme statue poussée par le vent. Le trainant — il s'est déjà endormi — nous le positionnons bien au chaud dans son futon, sans pour autant prendre la peine de le déshabiller — nous ne voulons pas être traumatisés à vie. Dénichant une bassine dans la salle de bain, Naruto la dépose à côté de son parrain — en cas d'incident nocturne. Une fois assurés que tout va bien pour Jiraya-san, nous soupirons de connivence et de fatigue et nous rentrons dans notre chambre. La journée fut longue.

Contrairement à cette mémorable nuit au temple, je suis le premier à me réveiller. Le Soleil n'est pas encore bien haut dans le ciel, mais les couleurs de ce dernier sont magnifiques. Enroulé dans la couverture du futon, je me lève en tentant de faire le moins de bruit possible et vais m'assoir au niveau de l'encadrement de la porte. Le Pacifique est calme, serein et reposant. Bercé par son doux rythme, je laisse s'incliner ma tête vers le bois des panneaux. Je lutte contre le sommeil, moi qui me croyais bien réveillé. Fixant une dernière fois l'extraordinaire ciel paré de violet, je ferme les yeux.

Ce sont de douces caresses qui me font sortir du monde des songes. Ouvrant un œil, ma pupille se déplace à l'extrémité de ma cornée et je découvre une main légèrement hâlée.

« Salut... glisse Naruto, souriant très discrètement. »

D'une main chaude sortie du futon, je saisis délicatement les doigts qui ondulent toujours sur ma peau. Une fois entre les miens, j'approche son propriétaire vers moi. Une fois que le blond est suffisamment près de moi, ma main se déplace dans sa nuque et je le ramène avec plaisir contre mes lèvres. Le baiser est court, digne du salut qu'il m'a lancé.

« Je ne voudrais pas briser ce moment très mignon, mais j'ai faim, déclare solennellement le français, toujours contre moi. »

Je lève les yeux au ciel en les roulant, avant d'entreprendre de me lever de ma position devenant inconfortable. M'habillant rapidement, je passe, dans un grognement de mon estomac, la porte principale de notre chambre. J'ai également envie de me sustenter.

« Aujourd'hui, nous allons aux bains de... qui sont les plus beaux de toute cette charmante ville. Ils sont également en plein air, tout en étant tout de même intimistes. Je vous propose de nous ressourcer ce matin et de nous faire chouchouter par des mains expertes cette après-midi. »

Jiraya-san est frais et ne semble pas porter de séquelles de sa folle nuit dans ce bar, ce qui ne semble pas surprendre son filleul. Il doit avoir un organisme supportant les doses élevées d'alcool.

Le petit déjeuner est rapidement terminé et nous partons nous préparer dans nos chambres respectives. Il faut être propre pour entrer dans les bains, c'est la règle. Après une rapide douche, seul et froide, j'enfile des vêtements confortables et que l'on peut facilement retirer.

Une bonne demi-heure après le petit déjeuner, nous nous mettons en route vers les bains. Les routes piétonnes ne sont que très peu fréquentées aussi tôt dans la matinée — il n'est pas plus de huit heures. Les osens choisis par Jiraya-san ne sont pas trop éloignés de notre hôtel, si bien que nous y sommes en moins de vingt minutes de marche. Quelques matinaux courageux traversent également la porte en même temps que nous. Le vieil homme s'occupe de nous acheter trois places et nous allons directement nous changer. Les habits vont rejoindre un petit panier que je pose sur une étagère prévue à cet effet. Je ressors des vestiaires avec uniquement une serviette autour des hanches. Patient, j'attends que les deux autres aient fini de se déshabiller avant me plonger dans les eaux chaudes. Enfin, après quelques minutes, Naruto et Jiraya-san apparaissent, dans la même tenue que moi. Un signe de tête pour signifier qu'ils sont prêts et j'ouvre le panneau de bois qui donne sur l'extérieur. Les doux embruns, signe que nous sommes bien en face d'un océan, viennent doucement me caresser le visage et emplir mes poumons de leur bon air.

Devant nous se trouvent trois bains, qui ne semblent pourtant que très peu différents, tous trois donnant sur la mer. Un regard lubrique et le vieil homme s'échappe vers les séparations, menant vers les bains féminins. Soupirant du comportement d'adolescent de celui qui est censé être responsable de notre petit groupe, Naruto entre un des bains. C'est le plus excentré, soustrait du regard des gens par des plaques de bois. Délaissant ma serviette en la pliant soigneusement, je me plonge dans l'eau avec délectation. La chaleur qui s'en dégage se repend sur l'entièreté de ma peau. J'avance doucement dans l'onde, me focalisant sur les vagues à l'apparence calme qui m'entourent — et non à une autre forme aux cheveux blonds non loin de moi. Je m'appuie sur le rebord qui sépare l'océan des bains et soupire d'aise. Je ne suis pas particulièrement stressé, mais le délassement me fait un bien que je n'aurais imaginé.

« Qu'est-ce qui est si intéressant que tu n'en dises rien ? vient se placer Naruto à mes côtés.

– La beauté de la Nature. Les deux bleus différents de la mer et du ci, qui, pourtant, se fondent l'un dans l'autre au-delà de l'horizon. Je ne sais comment décrire ce que je ressens présentement. Mais... arrête-moi si je me trompe, serais-tu jaloux de l'importance que je donne au paysage ?

– Je... mais pas du tout, rougit-il, faisant bouger l'eau dans de grands mouvements afin de se donner raison.

– J'ai le regret de t'annoncer que tu ne sais pas mentir Naruto. Mais qu'importe, cette réaction me fait chaud au cœur et le fait battre bien plus vite que la normale, réponds-je malicieusement, me retournant vers lui. »

Il me fixe en sifflant comme un serpent. Je souris à ce petit bruit, me plongeant dans le ciel d'été de mon vis-à-vis. Me rapprochant inexorablement, je glisse, la voix basse :

« Sache que parmi toutes les merveilles de la nature, ce seront toujours tes yeux que je préférerais. Et de loin.

– T'as toujours le bon mot à dire. C'est énervant. Super... super... énervant, murmure-t-il en franchissant les derniers espaces entre nous. »

Il est désormais à quelques centimètres de moi. J'avale difficilement ma salive, pour m'empêcher de craquer. Mais la tentation, l'eau chaude, la soudaine proximité, les battements deoe mon cur, les mots que je viens de dire, tout ceci est bien plus puissant que ma faible volonté. D'un même mouvement, nous nous jetons l'un sur l'autre. Mes mains, habituées, vont chercher les cheveux blonds à la base de la nuque de mon vis-à-vis et l'attirent plus à moi. Naruto fait exactement la même chose, en plaquant doucement mon dos contre le bord des bains. Ses mains descendent vers ma taille, qu'il enserre sans me faire mal — au contraire. Dans un souffle que je parviens à sauver de toute ces chaudes embrassades, je murmure, exalté :

« J'ai... env... ie de... de... Maintenant... tout de suite... Je ne peux pas attendre... L'hôtel est... trop loin... »

Le message est très rapidement compris et les baisers reprennent, plus sensuels que les précédents. Mes mains, à leur tour, descendent sur le corps de Naruto, mais plus bas que sa taille. Au contact de mes paumes, il bascule la tête en arrière et se mordille la lèvre de bonheur. C'est à son tour d'explorer des terrains plus dangereux. Je halète, bouillant comme un volcan. Entreprenant, je bouge dans l'eau afin d'échanger nos places — le blond est désormais contre le rebord du bain. Dévorant sa peau aussi chaude que la mienne, je susurre.

« Prêt pour les choses sérieuses ?

– Je n'attends que ça. »

Encouragé par cette simple phrase faisant office de feu vert, j'entame la seconde — et plus importante — partie de cet échange. L'eau facilite les mouvements, saccadés et répétitifs. La chaleur monte encore d'un cran, comme si cela était encore possible. Mon cœur semble battre dans tous les pores de ma peau, jusqu'au bout de mes orteils. L'énergie navigue à toute allure dans mes veines, je transpire à grosses gouttes et me meurtris les lèvres afin de ne pas libérer ma voix. Je respire à plein nez la délicieuse odeur de Naruto, enivrante au possible. Au meilleure moment, je lui embrasse la nuque, présentée devant moi comme le dîner d'un vampire. Mes dents se joignent doucement à mes lèvres. Et là, tout contre cette peau douce, presque sucrée, je soupire d'aise. Mes yeux se ferment, je m'éloigne délicatement sans pour autant me séparer de lui. Épuisés, nous nous laissons aller l'un contre l'autre dans l'eau bienfaisante.

Avec un léger mouvement de main, j'essaie d'effacer les traces de notre passage — ce n'est pas aussi simple que dans la douche. Tout aussi gêné que moi, Naruto m'aide dans ma tâche. Soudain, il me saisit le bras et me fait arrêter ma besogne. Il baisse la tête — du moins, autant que l'eau lui permet de le faire.

« Tu vas me prendre pour je ne sais pas quoi, mais... je... j'en... »

Les sens se réveillent aussi rapidement qu'ils s'étaient couchés et je l'attire à nouveau à moi, sans ajouter un mot de plus. Et, enivrés par l'eau chaude, nous avons recommencé.

Les massages de l'après-midi furent bénéfiques et manquèrent de me faire m'endormir sur la table. En ressortant de l'institut, je ne sentais plus un muscle de mon corps. Nous sommes désormais dans notre chambre, Naruto fixant le plafond sans grand intérêt et moi, essayant de lire un livre — mais après avoir assimilé trois fois la même phrase, je finis par laisser tomber.

« Puis-je te poser une question indiscrète ? lancé-je, en déposant mon ouvrage à terre.

– Au point où nous en sommes dans notre relation, je crois que rien ne pourrait me gêner. Alors je t'écoute.

– Est-ce que j'étais ta première fois ?

– Oui. Et j'en suis bien heureux. Il ne s'est jamais rien passé de tel avec Gaara. Il avait honte, il ne voulait pas, il me répétait tout le temps qu'il n'était pas prêt. Et pourtant, je savais qu'il en était tout à fait capable. Il me l'a raconté, avant qu'on sorte ensemble. Mais c'était avec des filles, bien souvent draguées un soir dans une fête ou au lycée. »

Le rouge aux joues, je souris franchement, heureux.

Une belle nappe à carreaux rouges est parfaitement déposée sur le sable. Quatre grosses pierres retiennent le tout, afin que rien ne s'envole. Trois bols, ainsi que trois paires de baguettes accompagnent les récipients. Au centre, un pack de bières de qualité intermédiaire constitue les seules boissons disponibles pour ce petit pique-nique improvisé. Jiraya-san, le visage rouge, qui s'approche en racontant comment il s'est fait repérer aux bains et le souvenir que sa joue a de la gifle de chaque jeune femme présente ce jour-là. Le rire clair de Naruto, agrémentant la petite histoire d'un Je te l'avais bien dit, que ça te serve de leçon, papy. Les pas sur le sable, les paquets de nouille instantanée qui glissent dans les bols, le vieil homme indiquant qu'il a oublié quelque chose d'important et repart comme il est venu, en disant des anecdotes. Patient et peu affamé, j'attends, assis face à l'océan. Il s'agit de notre dernière soirée dans ce magnifique lieu de vacances. Mon cœur se pince à la perspective de rentrer à Konoha et de retrouver le chemin de l'école — qui reprend dans quelques jours, à mon plus grand malheur. Vêtu d'une fine chemise de lin bleue, je frissonne. Le sinueux vent océanique s'infiltre avec joie entre les pans de mes vêtements.

« T'es songeur, mon Sasuke ? »

Je sursaute à moitié, avant de tourner la tête vers le bond, qui s'installe sans grâce à mes côtés. Il est également en chemise et sa blancheur rehausse son ciel d'été.

« Pourquoi m'as-tu menti l'autre soir ?

– Pardon ? Mais euh... quand ça ?

– Lorsque nous discutions de ta mère et du fait qu'elle a choisi ses sentiments par rapport à son devoir de professeur et son patriotisme, tu m'as avoué, après un long silence, que tu aurais fait la même chose qu'elle. Mais je sais que tu ne me disais pas la vérité. Alors, je me demandais pourquoi l'as-tu fait. N'as-tu pas confiance en moi ?

– Tu ne peux pas comprendre...

– Alors tu as préféré me mentir. Explique-moi, ne fais pas les questions et les réponses.

– Je veux être soldat Sasuke. Ce qui implique que je vais sans doute donner ma vie pour la nation. Que le patriotisme, ça sera inscrit dans mes veines. Les sentiments, le cœur et tout ça, c'est pas sûr. On prend des décisions sur des émotions passagères et ça peut engendrer des trucs à long terme désastreux. Le pays, c'est du concret, c'est du réel, c'est du solide. On est que très rarement déçue par elle. Les sentiments, ça peut te faire t'ouvrir les veines, et je sais de quoi je parle. Tu crois vraiment que tu étais prêt à entendre ce genre truc, alors qu'on passe d'excellentes vacances, alors qu'on a fait a un pas de géant dans notre relation, alors qu'on est bien, assis sur le sable, le vent soufflant dans nos chemises. Tu sais quoi, j'ai pas envie d'en parler maintenant, et me disputer avec toi est la dernière chose que je veux faire.

– Les sentiments, ce n'est pas sûr ? Alors que suis-je ? Une incertitude humaine ? demandé-je, blessé que l'on me traite avec si peu d'égard.

– Je n'ai jamais dit ça. Toi, t'es... toi. T'es bien plus que des sentiments. Mais je sais que tu es totalement capable de te tailler, de m'ignorer et de me traiter de tous les noms. Alors tu es quelqu'un d'absolument génial, t'es magnifique et je t'aime vraiment. Mais tu n'es pas une certitude, lâche-t-il, plus que sérieux.

– Que te faut-il de plus ? Que te faut-il de plus pour que je devienne cette certitude ?

– Mais j'en sais rien ! s'énerve Naruto. On est que des ados Sasuke, on devrait pas discuter de ce genre de chose, on devrait profiter du temps présent, s'embrasser de façon clichée au clair de lune et faire l'amour sous les étoiles. Et puis, cette certitude, elle bien trop puissante pour en parler maintenant, à dix-huit ans. On a le temps encore, tout le temps.

– Ha ? Nous avons le temps ? Ne vas-tu pas t'engager à l'armée dès que nous aurons quitté le lycée ? Tu vas mourir heureux sous les balles de je ne sais quel pays, tes collègues vont retrouver ton corps mutilé, et deux généraux tout de noir vêtus vont un jour venir frapper à ma porte en m'annonçant que mon meilleur ami — puisque tu n'auras rien dit sur notre réelle relation à tes supérieurs — est mort pour la patrie et que je dois être fier de ce que tu as fait pour la nation. Parce que tu auras oublié tes propres sentiments au profit de cette nation qui t'offrira qu'une boîte de bois comme dernière demeure. Et qu'aurais-je comme certitude ? Mes yeux mouillés de larmes ? Mon cœur meurtri ? Mes jambes me lâchant ?

– Arrête de dire que je vais mourir sur-le-champ ! Qu'est-ce que t'en sais ?

– Parce que c'est la vie Naruto. Tu me l'as montré en juin. Elle est fragile, elle peut se briser avec une facilité déconcertante. Pourtant, elle fait partie des belles certitudes de notre monde. Alors pourquoi ne crois-tu pas en la certitude qu'est l'Amour ? L'amour que tu me portes, que je te porte ? Pourquoi n'y crois-tu pas ? »

Ma question flotte vers lui, mais il n'y répond pas. Il me fixe comme jamais il ne l'a fait. Son visage ne laisse transparaitre aucune émotion. Enfin, ce qu'il pense. Mais moi, ayant appris à lire bien au-delà des traits fermés, des lèvres pincées, du nez se dilatant, je vois au travers de ces yeux tempétueux que cette discussion est loin d'être terminée. Ce soir, ma question en restera une. Ce soir, mes interrogations se sont envolées vers lui. Il les a saisies au vol et les garde bien précieusement. Je le sais.

« On a pas fini Sasuke. Ce sujet reviendra sur le devant de la table. On sera obligé d'en reparler. »

Et, attrapant sa manche comme un jeune enfant le ferait avec sa mère, je glisse, le fixant droit dans les yeux.

« Je le sais bien »

Et j'aimerais, au plus profond de moi, ne pas le savoir. Ne pas avoir demandé la raison du mensonge, ne pas avoir détecté ce dernier dans les agissements de Naruto. M'enfoncer dans ma naïveté et mon trop-plein d'optimiste. Que le beau tableau de ce merveilleux mois d'août n'ait pas été taché par cette dispute. Que celle-ci n'en promette pas d'autres, sans doute plus violentes, sans doute plus meurtrières.

Une unique larme roule sur ma joue. Elle a un étrange goût salé qui reste sur la langue.